01 novembre 2004
Genèse de l'humanité - La fin du pouvoir hiérarchisé (Chapitre 3/2)
Il n'est pas un domaine où
l'autorité ne se dégrade et n'annonce la fin de tous les pouvoirs
engendrés par l'exploitation de la nature.
L'incroyance a dépouillé les prêtres du respect et du mépris dont les
drapait leur ministère. Dieu ressortit désormais de la fouille
archéologique, et les épisodiques criailleries de chantier ne
changeront rien à la faillite (enfin !) des entreprises religieuses.
En quelques terres vénéneuses du tiers-monde croupissent les derniers
tyrans. Un universel discrédit ensevelit peu à peu les dictatures
militaires dans les déjections du passé ; mieux que l'antimilitarisme
le plus virulent, il fait puer d'un remugle de mort l'uniforme des
armées de tous les continents et de tous les partis.
Rien
n'est plus réconfortant que de voir l'histoire refermer ses poubelles
sur le règne des dieux vivants, des sauveurs du peuple, des gloires
providentielles, des élus charimastiques. Il faut rendre grâce au XX°
siècle d'avoir désarticulé la main de fer qui tint si longtemps en
sujétion le prolétariat, la femme, l'enfant, le corps, l'animal et la
nature. Heureux temps où les chefs d'Etat, de famille, de coteries, de
cénacles et d'entreprises dégringolent de leur prestige comme feuilles
mortes, tourbillonnent dans les remous du ridicule avant de se perdre
dans l'indifférence !
N'ayant plus rien de consistant à leur
mettre sous la dent, la volonté de puissance ne nourrit plus que des
carnassiers édentés. Sans doute l'époque continue-t-elle à jeter sur le
marché son lot de créatures autoritaires, mais c'est affaire d'inertie
plus de conviction. Les mutilés affectifs ont beau s'exhiber encore
sous le label du regard de feu, du caractère d'acier, de la mâchoire
virile, le milieu ambiant stérilise leurs semences d'amertume,
d'agressivité et de mort. Ils se retrouvent déchus des raisons qui les
fondèrent si longtemps en droit et en espérance : la promesse d'un Etat
fort, d'un empire financier, d'une révolution nationale ou
prolétarienne. La caution de la réussite leur est désormais refusée.
Au nom de quoi gouverneront-ils maintenant que l'économie les gouverne
comme des pions, car l'échiquier du vieux monde ayant perdu rois,
reines, tours et cavaliers, il ne reste plus pour sauter d'une case à
l'autre qu'une universelle piétaille ? Poursuivront-ils un jeu qu'ils
ne mènent plus, et à l'appel de quelle victoire ? Restaurer les
affaires, l'Etat, l'argent, la confiance ? Allons donc ; les choses en
sont à ce point que le ressort du mensonge se brise aussitôt remonté.
Les gens de pouvoir ont perdu cette foi du maquignon, qui fit les
royaumes et les républiques. N'auraient-ils gardé que l'ancienne
créance du commis voyageur, frappant de porte en porte pour écouler son
stock de balayettes, qu'ils eussent conservé assez d'imagination
retorse pour dépendre le pendu et lui vendre une autre corde. Mais non
! L'idée leur vient à peine de profiter de sirènes d'alarme qui
signalent la présence d'une planète en danger. Ils ne songent pas à
déboulonner les monopoles branlants de l'industrie traditionnelle, à
investir dans l'écologie, à démanteler les fabriques de nuisances, à
défaire en beauté ce qu'ils firent en laideur, à dépolluer et
dénucléariser, à coloniser les énergies douces, à fédérer
internationalement de petites unités régionales de production, à
propager des modes d'autogestion rentables, bref à agir selon la
constante de leur histoire : la reconversion économique des idées
révolutionnaires. Du reste, il semble que l'état mental des hommes
d'affaires subisse la baisse tendancielle de leur taux de pouvoir.
Ont-ils ressenti comme un traumatisme personnel le fait que le commerce
des armes pâtisse de l'extinction graduelle des guerres locales ?
Tojours est-il qu'ils n'ont rien trouvé de mieux pour obéir aux lois de
concurrence que de s'affronter dans le champ clos de la Bourse. Là,
adoubés en chevaliers noirs et blancs, ils s'adonnent à des parodies de
tournois, de raids, de pillage. Etonnant spectacle qu'une génération de
financiers obsessionnels poussant d'un bout à l'autre d'une table
d'actionnaires des séries de chiffres et des liasses de biftons tandis
qu'en cascade des secteurs entiers de l'agriculture et de l'industrie
vont à la casse.
A son stade suprême, le capitalisme retombe
en enfance, une enfance éradiquée de la vie, ce que l'on nomme
ordinairement le gâtisme. Dans le même temps que ses mécanismes
apparaissent à la conscience du corps individuel, l'économie atteint à
sa pure abstraction. Son évanescence est telle qu'elle lâche sous elle
sa propre substance, les usines et les marchés qui en composaient la
matérialité. Quelle volonté de puissance résisterait à pareil
relâchement musculaire ?
La courbe décroissante de l'offensive économique
La rage de s'approprier un os à ronger ou à revendre a partout nourri
la volonté de puissance. Même l'homme le plus faible protestait de sa
main-mise sur un bout de pain, une femme, un chien, une manière de
renommée. Voilà un trait de caractère que l'on n'a pu attribuer à la
nature de l'homme qu'à la condition de la revêtir d'une cuirasse
caractérielle. Le tour de passe-passe est d'autant plus manifeste
aujourd'hui que, la marchandise ayant presque tout conquis, il ne reste
en présence sur la terre que la redondance d'une économie sans usage et
une vie découvrant l'usage humain de sa nature.
Il n'est pas
un continent où la marchandise ne pousse sa modernité. L'obligation de
consommer propage la démocratie à le vitesse des études de marché, la
paix des échanges efface progressivement le spectre des guerres, voire
de la guerre sociale, du moins sous sa forme archaïque. Le conflit qui
dressait séculairement l'une contre l'autre la classe exploitée et la
classe exploiteuse subit chaque jour davantage les effets de la
dévaluation du pouvoir. Répression et revendications s'amollissent dans
la parodie nostalgique des luttes d'antan.
Il n'est pas
jusqu'à la vieille prédominance de l'esprit sur le corps qui ne lâche
prise à son tour. Le marché technocratique n'a-t-il pas entrepris, en
promotionnant l'ordinateur, de transformer l'outil en cerveau et le
cerveau en outil ? La cybernétique réalise ainsi le programme préparé
pour l'homme par la logique de la marchandise : un corps et un esprit
égalitairement réunis dans une machine.
Qui s'extasiera du
prodige auquel atteint le génie humain mis au service de l'économie :
un corps musculaire dépourvu d'énergie libidinale et une pensée
engouffrant des millions de connaissances, qu'elle ne peut traiter
qu'au moyen d'une logique binaire, c'est-à-dire avec une intelligence
inférieure à celle du rat ? L'émerveillement est ailleurs.
Le règne de la valeur d'échange
Comme si l'ordinateur servait d'enseigne à la boutique humanitaire où
l'homme tend vers la pure abstraction, voici un monde où la valeur
d'usage décroît de gadget en gadget, où les biens véritablement utiles
disparaissent avec vaches, escargots, champignons et forêts, où les
industries de matières premières sont démantelées au nom de la
rentabilité internationale.
En revanche, la valeur d'échange
tend vers l'absolu. Le profit détermine le sort de la planète dans
l'ignorance méprisante de l'homme et de la nature. Une
intellectualisation forcenée réduit l'écart entre travail manuel et
travail intellectuel. Ce qui y gagne, ce n'est pas l'intelligence du
vivant, c'est l'indifférenciation des êtres et des gestes
quotidiennement pliés au réflexe d'un travail programmé pour procréer
le néant ; c'est l'accord assuré non avec ce qui vit mais avec une
société où tout ce qui bouge est mécanique et quantifiable en valeurs
boursières. Telle est la perspective marchande. La pyramide
hiérarchique a beau se tasser et le pouvoir dégringoler, le sentiment
d'un univers où l'être se glace en objet continuera de pousser
passivement vers la mort ceux qui ne perçoivent pas combien une
violence nouvelle couve sous le pourrissement des luttes
traditionnelles, à quel point l'antagonisme de l'exploiteur et de
l'exploité a lassé les énergies parce qu'il révèle aujourd'hui un
dénominateur commun à l'une et l'autre factions, l'exploitation
lucrative de la vie.
Le déchaînement de la volonté de vivre
sera aux fureurs insurrectionnelles ce que l'exubérance enfantine est
aux trépignements du vieillard.
L'organisation
Jamais le pouvoir n'a disposé d'aussi grands moyens pour imposer sa
souveraineté et jamais il ne lui est resté, pour les appliquer, aussi
peu de force.
La politique des dieux était impénétrable. La
ferveur idéologique balayait les doutes et les scrupules. Il a fallu
que les exigences du marché condamnent, sous l'accusation, sans appel,
de «rentabilité insuffisante», cet ultime résidu de la structure
agraire qu'était la tyrannie bureaucratique pour que rien ne dissimule
plus longtemps les circuits déconnectables de l'économie informatisée.
Assurément, la bureaucratisation soviétique avait déjà rendu palpable
l'absurdité de plans aussi parfaitement agencés sur papier que
parfaitement inutilisables. L'effondrement du glacis bureaucratique
achève de démontrer concrètement ce qu'a toujours été le pouvoir
hiérarchique : une tentative d'organiser le vivant en le vidant de sa
substance au profit de l'économie.
La distance qui séparait
l'esprit céleste de la matière terrestre tient aujourd'hui entre le
poing qui se ferme sur la nécessité de travailler et la main qui
s'ouvre aux plaisirs d'aimer et de créer.
La gestion de la faillite
A quoi se réduit désormais l'existence effective, sinon efficace, des
dernières formes de pouvoir ? A la science du management. Elle seule
est en prise directe sur l'économie depuis que l'économie s'est
épouillée de sa vermine politique, rois, pontifes, chefs d'Etat et de
factions, depuis qu'elle étend sur la terre ses circuits visibles du
grand ordinateur.
Queslle est la qualité la plus prisée chez
les hommes politiques, maintenant qu'ils sont devenus les porte-bagages
des hommes d'affaires ? Quel est leur meilleur faire-valoir électoral ?
Le charisme ? L'intransigeance ? La poigne ? La séduction ?
L'intelligence ? Pas le moins du monde ! Il importe seulement qu'ils
aient le sens de la gestion.
Belle logique : L'époque exige
de bons gestionaires avec un empressement d'autant plus grand qu'il n'y
a plus à gérer que des faillites.
Il y a trente ans, les
révolutionnaires, exigeant la peau des bureaucrates, appelaient à la
formation de nouvelles organisations qui liquideraient les fauteurs de
gabegie et feraient triompher l'ordre autogestionnaire. Ils ont eu la
peau des bureaucrates mais pour s'en revêtir.
Les murs de la
citadelle bureaucratique et des empires de l'Est se sont effondrés non
sous l'assaut des libertés révolutionnaires mais sous la poussée de la
marchandise appelant à son libre passage avec tant de transparence que
c'est le mot lui-même qui passe pour abolir le rideau de fer.
Les anciens combattants de 1968 - peu sensibles au refus de la survie
qui s'exprimait alors - ont pris du galon dans la fringante armée des
nouveaux gestionnaires. Comme la débâcle économique se gère fort bien
d'elle-même, ils ont tout loisir d'agir au mieux des intérêts du peuple
en agissant dans l'intérêt de l'économie. Ils mettent de l'ordre dans
la défaite et de la dignité dans la débandade. Les jeunes loups ont
toujours fait, le temps d'une saison, de bien beaux moutons.
Pour
la première fois dans l'histoire, le sentiment que l'économie a usurpé
sa souveraineté au vivant donne à la volonté de vivre la conscience
d'une souveraineté à créer.
Le retour au concret
Le devenir de la marchandise a été la force des choses qui ont partout
pesé sur les destinées. Son universalité a matérialisé dans le corps
des individus, cependant uniques, un ensemble de fonctions et de rôles
qui agitaient, comme autant de pantins à peine différents les uns des
autres, des êtres persuadés d'agir selon l'esprit, la culture,
l'idéologie qu'ils avaient choisis. Le retour au concret dénonce
l'imposture de l'homme abstrait, de l'homme arraché de soi au nom de
l'homme en soi.
La séparation entre le vécu et le marché
social, qui le prétend gouverner, est si sensible aujourd'hui qu'elle
prête une grande fragilité aux engagements dans quelque carrière que ce
soit, à commencer par ce qu'ils appellent la «responsabilité sociale».
Pourquoi, en effet, irais-je entériner un contrat avec une société si
contraire à la vie que la simple survie de la planète s'en trouve
menacée ? Toute obédience consentie à un monde qui se détruit
n'est-elle pas un acte d'autodestruction ?
Les décombres
qu'ils accumulent d'une main et rapetassent de l'autre ne me concernent
en rien, si ce n'est par le détour qu'ils m'imposent. Il n'est pas
facile de vivre et moins encore d'en garder l'envie, voilà un effort
constant qui me dispense des autres.
Il
n'y a plus, pour s'opposer à la montée du vivant, que la force
d'inertie qui continue d'agenouiller ceux que le pouvoir n'a plus la
force de contraindre.
Le délabrement du mécanique collé sur le vivant
Le pouvoir a perdu cette irradiation sublime et terrifiante qui le
rendait si redoutablement proche et lointain : proche par son
inquisition permanente, sa police sillonnant les pays et les têtes ;
lointain par cet inaccessible renouvellement que n'interrompt jamais le
couteau qui tranche la gorge des tyrans.
Depuis que l'opinion
publique enregistre l'effondrement des diverses formes d'autorité, le
mélange de peur, de haine, de respect et de mépris que propageaient les
surplis, breloques et uniformes s'exorcise en rires et railleries avant
de se diluer bientôt dans une indifférence amusée.
Il faut ne
savoir ni aimer ni être aimé pour éprouver le besoin de gouverner les
autres. Ce qui se gagne en prestige se perd en puissance affective. Et
quel asservissement aux mécanismes des rôles et des fonctions !
L'obsession de régner, d'imposer, de vaincre, de subjuguer réduit le
corps à un ensemble de leviers de commande. Les gestes, les muscles,
les regards, les pensées obéissent à un mouvement de balancier. Il
faut, ici, s'attacher par faveurs, flatteries, compromis, alliances
celui qui ne peut être exclu ; et détruire là, avec morgue, insolence
et raisons péremptoires quiconque ne s'est laissé acheter par
contrainte, contrat et séduction. Heureuse existence qui tire son
plaisir et son piquant d'une brosse à reluire et à étriller !
Plus le mécanique s'empare du vivant, plus la frustration s'affame et
se nourrit de compensations agressives. Dans le temps que le pouvoir
patriarcal et la vogue incontestée des comportements autoritaires
prêtaient de puissants moyens aux fonctions et aux rôles, on appelait
charisme, responsabilité, sens du devoir cette rage de dominer qui
relève aujourd'hui de la névrose et du ridicule. Il reste à ceux qui
ont l'étoffe d'un chef trop peu de tissu pour en draper décemment leur
impuissance fonctionnelle et leur impuissance à vivre.
Un
insigne stupidité du terrorisme prétendument subversif est de n'avoir
pas compris que les créatures du pouvoir sont à ce point diminuées
qu'elles tirent un puissant réconfort de l'intérêt que leur consacre
une campagne d'assassinat ou de dénigrement. Signe des temps : le nom
de Caserio a éclipsé celui du vague président envoyé par lui ad patres,
alors que le peu glorieux Aldo Moro l'emporte dans la mémoire sur son
terne assassin. Chiens couchants, chiens qui mordent et aboyeurs de
l'ordre sont du même chenil. Ceux qui se battent encore pour mourir ont
les cimetières qu'ils méritent.
Qui a résolu de vivre selon
ses désirs devient insaisissable. Il n'a ni rôle, ni fonction, ni
renommée, ni richesse, ni pauvreté, ni caractère, ni état par lesquels
on le puisse agripper et prendre au piège. Et s'il doit comme chacun
payer tribut au travail et à l'argent, il ne s'y engage pas vraiment,
étant engagé ailleurs où il a mieux à faire.
Rien n'est plus
déprimant pour le matamore que de s'apercevoir soudain qu'il n'a pas
d'adversaire, qu'il se démène seul sur le ring de la concurrence et de
la polémique, qu'il n'appartient qu'à lui de se donner de la révérence
et du mépris.
Le miroir s'est brisé, où l'homme de pouvoir
s'entendait à livrer au public une image admirable. S'il lui arrive de
s'y contempler à la dérobée, c'est désormais pour saisir d'un coup
d'oeil la désolante inanité de tant d'efforts, le vide affreux d'une
vie sacrifiée aux apparences.
Ne jamais s'avancer où le
pouvoir essouflé jette ses derniers ordres, c'est laisser qui méditait
de vous avilir et écraser face à face avec son pire ennemi : lui-même.
L'art d'être à soi n'empiète pas sur l'espace des autres, il occupe un
autre plan de l'existence où l'espace ne manque pas ; il laisse aux
protagonistes du comportement autoritaire le choix de l'une ou l'autre
façon de disparaître : en achevant de se détruire comme être vivant, ou
bien en détruisant rôles et fonctions pour commencer à vivre.
En finir avec le triomphalisme et la compétition
Prendre d'instant en instant le temps de se sentir vivre, c'est se
trouver libéré du droit et du devoir conjoints d'obéir et de commander.
Apprendre à saisir chaque plaisir quotidien, si minime qu'il soit, crée
peu à peu un milieu où l'on s'appartienne sans réserve, où l'on soit
vrai sans réticence, où l'exercice du désir passionne à tel point qu'il
n'est rien ni personne qui s'interposant fâcheusement ne perde aussitôt
de son poids, de son importance, de son sens.
Le sentiment de
plénitude n'est pas un état de fait mais un devenir, non une
contemplation mais une création. Le jeu du désir et de la jouissance
implique une perspective où n'entrent pas en ligne de compte les
critères du monde marchand et leurs raisons impératives. Il y a là une
frontière indécise qu'un savoir sensuel devrait déceler à certains
signes. Je n'en veux pour exemple que l'innocence de l'enfance heureuse
qui illumine le visage des amants dans le moment de l'amour alors que
les accès d'autorité auxquels ils succombent impriment à leurs traits
la crispation douleureuse de l'enfant frustré dans son besoin de
tendresse et qui se venge par les criailleries du caprice tyrannique.
Etre heureux, c'est aussi ne se soucier ni de l'être plus ou moins
qu'un autre, ni d'en fournir la preuve ou l'aveu. Le bonheur se gâte
dès qu'il a besoin de se faire valoir. Otez son mobile pusillanime et
apeuré au précepte «pour vivre heureux, vivons cachés» et vous lui
découvrirez une signification plus profonde : la jouissance ne s'exhibe
qu'à ses dépens, la bonne fortune se tourne en son contraire dès que la
fatuité s'en empare. La vanité est une authenticité qui se vide avec un
bruit d'évier. Ce n'est jamais le vivant qui se livre à la gloire mais
sa dépouille. Le plaisir qui ne s'offre pas dans sa gratuité est une
denrée de supermarché.
S'aimer n'est pas s'admirer. je n'ai
que faire de la balance des valeurs comparées, des mécanismes de
concurrence où le commerce des hommes est régi par le commerce des
choses.
Comment prendre le plaisir d'être à soi s'il faut à
chaque instant escalader le podium et s'accrocher pour n'en être pas
précipité ?
Le ridicule dans lequel le tassement régulier des
marchés traîne l'esprit de compétition ne rend que plus absurde et
odieux le leitmotiv de l'éducation traditionnelle : «Que le meilleur gagne !»
L'enfant n'a nul besoin de victoires sur lui ni sur les autres ; elles
sont autant de défaites assenées à sa capacité d'aimer et d'être aimé,
elles instillent en lui la peur de jouir, car au regard d'une société
où tout doit être pesé, acheté, vendu, prêté, rendu, payé, la
jouissance est, par sa gratuité naturelle, une faiblesse et une faute.
Comme disait cette femme de tête : «Il faut éviter de faire l'amour quand on est en affaires, on y perd sa combativité.»
Raoul Vaneigem - 1989
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