02 novembre 2004
Genèse de l'humanité - La fin du juge et du coupable (Chapitre 3/3)
La peur et l'agressivité diminuent avec le prix que la société fixe aux interdits et à leur transgression.
Le libre-échange achève de démanteler les vieux remparts de la
structure agraire et chaque brèche met à la mode quelque idée nouvelle
d'ouverture et de liberté.
Les sociétés archaïques cernaient
de murailles à la fois protectrices et oppressives leurs champs, leurs
propriétés, leurs villes, leurs nations. La modernité marchande a
entrepris de les jeter à bas.
Les cités ont perdu leurs murs
d'enceinte, les frontières s'effacent lentement. Sont-elles tournées
les dernières pages sanglantes de l'épopée marchande ?
La
guerre de 1914 et la reprise de ses braises mal éteintes en 1940
marquent, à ce qu'il semble, les ultimes vociférations ubuesques du
protectionnisme, cette régression de l'esprit commercial à la mentalité
agraire.
Le tumultueux passage du capitalisme privé au
capitalisme d'Etat a vu se bâtir et s'effondrer les citadelles
totalitaires du nazisme et du bolchevisme.
Les routes
d'aujourd'hui, si embrumées d'illusions qu'elles demeurent, sillonnent
plus librement l'Europe ; un laissez-aller, dûment patenté, tourne en
dérision les vieux interdits et la violence qui, traditionnellement,
les transgressait.
La paix des échanges
Un marché de plus en plus «commun» célèbre les libertés d'un commerce
qui n'exclut aucune direction ni aucun objet et prête en quelque sorte
sa largeur de vue aux opinions et aux consciences. Une paix des
échanges imprègne peu à peu les relations sociales et internationales,
elle écarte pêle-mêle les affrontements entre les peuples et les
révolutions à l'ancienne, noyant le poisson de la révolte dans le verre
d'eau de la palabre.
Tout baigne dans un conjonction
apparente d'intérêts si déliquescents qu'ils découragent jusqu'à l'idée
que l'on puisse se battre encore pour les défendre ou les revendiquer.
Ce qui s'incarne en fait dans cette communauté hautement
industrialisée, où le fracas des armes le cède au dialogue et les
torche-cul du chauvinisme à l'étandard hygiénique de la Croix-Rouge,
c'est le triomphe de l'universalité marchande, c'est l'empire de la
valeur d'échange, c'est le triomphe de la pensée heureuse régnant sur
un bonheur inexistant.
Cette transparence dont ils
s'enorgueillissent, ce n'est pas la transparence de l'humain mais celle
des mécanismes qui dénaturent l'humain. J'aurais, hier, dénoncé une
telle imposture afin de rendre la honte plus honteuse. Comme elle se
dénonce aujourd'hui d'elle-même, je me réjouis plutôt qu'elle mette
face à face, en chaque individu, l'impulsion du vivant et le réflexe
économique qui la tue.
Ce
qu'ils appellent «laxisme» est l'abaissement du seuil d'interdit, sous
la pression d'un marché de l'hédonisme qui légalise la transgression.
Le prix d'un péché s'est démocratisé
L'acte immoral qui procure pouvoir et profit n'est pas une immoralité,
c'est une transaction lucrative. L'économie n'a jamais rien laissé à la
traîne, dont elle escomptât un bénéfice matériel et spirituel.
La religion n'a-t-elle pas été la première entreprise à prospérer dans
le traitement retors du refoulement et du défoulement des pulsions ?
Une fois les libertés de nature soumises aux exigences du travail
quotidien, c'est une faute que d'y céder, une faute contre l'esprit
économique. Le prêtre a su se faire très tôt le contrôleur et le
comptable de la «faiblesse humaine». Il guette la chute de l'homme dans
l'animalité et se poste à la sortie pour négocier le prix de la
pénitence et du rachat. S'étonnera-t-on que l'Eglise de Rome, qui a
hérité des vertus boutiquières de l'Empire, insiste tellement sur le
caractère faillible de l'homme en proie aux tentations ? Plus le
pêcheur succombe et mieux il acquitte en argent, en obédience, en
débilité résignée la taxe de péage qui lui accorde le salut de l'âme.
Hélas, depuis que l'économie terrestre a dévoré l'économie céleste, les
affaires religieuses sont tombées en des mains profanes, moins
soucieuses de secours spirituel que de réalité monétaire. Il a suffi
que les plaisirs s'introduisent dans la démocratie des supermarchés
pour que tombent en désuétude des formes ascétiques de rachat, où l'on
crachait au bassinet en battant sa coulpe.
Ce n'est pas la
raison scientifique qui a balayé l'obscurantisme religieux, c'est la
raison péremptoire du chiffre d'affaires. Elle a pouvoir de tout
privilégier, à l'exception de la gratuité. Elle a mis en vente et à
portée de toutes les bourses le bonheur débité en denrées consommables.
Elle a conçu pour la satisfaction à bas prix une gamme de désirs
artificiellement modelés selon une technique éblouissante de bien-être,
elle a programmé le triomphe de l'autonomie automatisée : sex-shops, quick-dinners, vibromasseurs, peep-shows, télévisions, minitels roses, self-service social, culturel et psychologique.
Vaine querelle que de décréter s'il s'agit d'un bien ou d'un mal,
puisque la vie est ailleurs. Ce qui est sûr, c'est que la vieille
tyrannie agro-religieuse a été supplantée en Europe par une liberté
formelle et commerciale qui a mené à un degré de haut développement
l'humanisme marchand, c'est-à-dire une conception qui accorde à l'homme
les mêmes droits qu'à un objet de prix, ni plus ni moins. C'est
beaucoup si l'on songe à tant de générations sacrifiées, à la masse
d'existence écourtées parce qu'elles valaient moins qu'une guigne.
C'est trop peu pour qui estime que sa vie est unique et ne se peut ni
payer ni échanger.
Dans la foulée, pourtant, un grand nombre
de peurs, de frustrations, de conduites agressives et sournoises sont
en train de disparaître. Ouvertement et presque étatiquement incitée à
saisir au passage, sans scrupule et sans honte, la platée d'érotisme,
de passion quantifiée et de rencontres informatisées, la clientèle
hédoniste apprend à se débarasser des angoisses et des culpabilités
dont la gangrène religieuse et morale noircissait, il n'y a pas si
longtemps, les moindres satisfactions.
En revanche, ces
libertés, qui sont des libertés de marché, se paient. La plupart des
transgressions bénéficient d'une reconnaissance officielle, il suffit
d'en acquitter la facture.
Pourtant, la peur de jouir n'a pas
disparu, elle a seulement été ventilée dans la balance des paiements,
dans le même temps que la rigueur des interdits s'atténuait pour qu'on
les puisse transgresser à tempérament. Au bout du compte surgit
toujours la taxe absolue, la dette insolvable d'une vie économisée
jusqu'à n'avoir plus que la mort sur les os.
Moins
ils éprouvent le besoin de se protéger contre eux-mêmes, plus ils se
passent de la protection des autres et contre les autres.
L'ouverture
Les citadelles où se verrouillèrent si longtemps les individus et les
peuples ont été pétries d'un mélange de crainte et d'assurance. Le sort
des nations, des villes, des hommes louvoyait entre la confiance et la
suspicion, la sincérité et le mensonge, la traîtrise et la loyauté. La
ruse et l'inquiétude qui règnent à l'état endémique parmi les bêtes,
les hommes de l'économie les ont encloses en eux et dans leurs sociétés.
Or, dans la nature menaçante qu'ils lui imputent, l'étranger qui se
tient à l'extérieur du rempart ne se distingue pas fondamentalement de
l'étrangeté qu'ils ressentent au fond d'eux-mêmes : ce mouvement du
corps vers la jouissance, mouvement réprimé parce qu'il menace la
civilisation du travail.
La protection des dieux et des
maîtres, qu'ils appelaient de leurs cris et de leurs sacrifices, n'a
jamais été qu'une protection contre eux-mêmes, contre les désirs de
nature. Ein Festburg ist unser Gott !
Le déluge de la marchandise a rasé les murailles de la mentalité
agraire et protectionniste. Il n'est pas jusqu'à la carapace
caractérielle qui ne se lézarde et ne s'ouvre à son tour. Nous savons
qu'un autre cercle se reforme pour protéger, sur ses nouvelles
frontières, l'empire de la marchandise. Cependant, la peur a pour un
temps desserré son étreinte.
Tout ce qui se ferme et referme
n'a jamais protégé que les choses aux dépens des hommes. Il n'est ni
famille ni société qui ne fonctionne à la façon d'une maffia ; il
s'agit toujours de propager la peur de «ce qui peut arriver» pour
vendre, avec une sollicitude maternelle, le préservatif contre les
dangers qui guettent l'enfant, le citoyen, la nation.
La
plupart des tyrannies ont commencé par une amélioration du sort commun
pour déboucher sur le règne ordinaire du pouvoir protecteur et de
l'imbécillité protégée. Si le phénomène est mieux perçu aujourd'hui,
c'est à la fois qu'apparaît de plus en plus suspecte la protection que
l'économie garantit contre la prétendue hostilité de la nature, et
qu'une meilleure connaissance de l'enfant montre comment l'affection
qui l'aidait à soutenir son autonomie s'économise peu à peu, se prête à
intérêt, s'octroie en échange d'une soumission, transforme la
sollicitude tutélaire en névrose de pouvoir.
Quand le
marchandage affectif soumet la gratuité de l'amour à la loi de l'offre
et de la demande, la séparation de la jouissance et du travail
reproduit chez l'enfant les origines du pouvoir hiérarchisé.
Le déclin de la peur
Tant que le pouvoir des rois et des républiques gardait son crédit, la
survie de l'espèce et la sécurité d'existence ont servi utilement de
prétexte pour propager une peur qui faisait entrer impôts et soumission
dans les caisses de l'Etat. Les semences de la crainte tombent
désormais sur un sol stérile, elles prennent vigueur le temps d'une
campagne de presse puis dépérissent.
Voyez le désarroi dans
le grand guignol des armées. Elles sont là sans guerre à fourbir, sans
insurrection à mater, sans même une grève générale à se mettre sous la
dent. Réduites à servir de vitrine à un marché de l'armement que
l'absence de conflits sérieux menace de plus en plus, leur force de
dissuasion ne dissuade même plus du ridicule.
Il n'est pas
jusqu'à la fonction policière qui ne s'avise parfois de dissiper
l'odeur de mort par laquelle les gens d'armes sécurisent les foules
désarmées.
L'idée que le criminel et le policier sont deux
rôles complémentaires et interchangeables, taillés dans la même volonté
répressive, n'a pas peu contribué à les nettoyer l'un et l'autre de la
haine et de l'admiration qu'ils s'attiraient de la part de leurs
partisans et adversaires respectifs. Les tueurs de tyrans, de
ministres, d'argousins et de militaires, hier encore applaudis par la
faction des insoumis, ont vu leur cote déchoir à mesure que leur image
se confondait avec celle de leur victime. Ce n'est pas qu'on les
soupçonnat seulement de briguer, dans l'un ou l'autre régime de liberté
obligatoire, le poste qu'ils venaient de rendre vacant, non, c'est le
réflexe de meurtre qui offusque ; ils ont le même mépris de la vie
qu'en face.
Il faut être mort à soi-même pour réclamer la
mort d'autrui. Surtout lorsque l'époque arrive à une si grande
puissance et à une si grande faiblesse de l'agonie omniprésente que la
vie se propage partout dans la conscience et les comportements comme la
seule réalité véritablement humaine, la seule réalité qui ait valeur
d'usage.
Ne me faites pas dire que, aspirant à la liquidation
du pouvoir, de l'armée, de la police sous toutes ses formes, j'en
pressens la disparition par quelque coup de baguette magique. Je sais
assez que la chute de l'empire économique risque d'entraîner avec lui
ceux que l'accoutumance et une ceratine lassitude de «chercher
ailleurs» accrochent aux réalités pourries du viex monde. Ce qui touche
à sa fin ranime toujours les fantômes du passé, et il se peut que le
choix d'une mort imminente l'emporte sur les efforts qu'exige la
restauration d'une volonté de vivre.
Cependant, je mise sur
la nouvelle innocence et, ne passant pas un jour sans m'y appliquer
avec sagesse ou folie, j'avoue me satisfaire de signes qui assurent ma
conviction, à tort parfois, à raison souvent. Ainsi ne m'est-il pas
indifférent que les parents s'initient à l'enfance, que les raisons du
coeur priment çà et là sur le sens des affaires. J'entends avec plaisir
les voix qui revendiquent et le refus des chefs et l'autonomie au sein
de conflits traditionnellement contrôlés par des bureaucrates
syndicaux, voire celles, encore insolites, qui s'élèvent de la
magistrature et de la police pour démilitariser la fonction, pour
proposer au criminel non le châtiment mais quelque façon de corriger,
dans le sens du vivant, ce qui a été commis par ignorance et mépris de
la vie.
Ce n'est pas en les raillant mais en les pressant à
la lettre que l'on empêchera les appels de l'humain de tourner au
discours abstrait et de se renier dans les faits.
Contre le recours à la peur en écologie
La peur pénètre dans le coeur de l'homme dès l'instant qu'il se trouve
empêché de naître à lui-même. Je veux dire qu'il ne quitte les terreurs
inhérentes à l'univers animal que pour sombrer dans les terreurs d'une
jungle sociale où c'est un crime que de se comporter avec la libre
générosité d'une nature humaine.
L'économie distille une peur
essentielle dans la menace qu'elle fait peser sur la survie de la
planète entière ; d'un côté, elle se donne pour la garantie du
bien-être, de l'autre, elle se referme comme un piège sur toute
tentative de choisir une voie différente, qu'il s'agisse de
l'indépendance de l'enfant ou de la promotion des énergies naturelles.
La peur, en tant qu'argument économique, consiste à fermer portes et
fenêtres alors que l'ennemi est déjà dans la maison. Elle accroît le
danger sous couvert de s'en protéger. Susciter la frayeur d'une terre
transformée en désert, d'une nature systématiquement assassinée
n'est-ce pas encore une façon de se murer, pour y périr, dans le cercle
vicié de la marchandise universelle ?
En détruisant les
remparts de l'enfermement agraire pour les reconstruire plus loin aux
limites de la rentabilité, l'expansion marchande a rameuté le troupeau
des terreurs à la frontière d'un univers moribond et d'une nature à
revivifier.
Ce qu'il y a de plus redoutable dans la peur de
mourir, qui abêtit les hommes jusque dans leurs témérités suicidaires,
c'est qu'elle est originellement une peur de vivre. Trépasser, franchir
le pas de la mort, appartient si bien à la logique des choses que les
hommes réduits aux objets qu'ils produisent y trouvent paradoxalement
plus de sécurité et d'assurance qu'en la résolution de commencer à
vivre et de prendre pour guide leurs propres jouissances.
La peur d'une apocalypse écologique occulte la chance offerte à la nature et à la nature humaine.
Peur naturelle, peur dénaturée et traitement humain de la peur
La peur a ceci de commun avec la maladie qu'elle appartient au langage
du corps. Elle l'avertit des dangers auxquels il se trouve exposé.
Toutefois, n'est-ce pas une étrange manière de se comporter que d'en
amplifier la cause et les effets par la débandade ou cette fuite an
avant qui se nomme courage, au lieu d'apprendre à se prémunir des
risques annoncés ?
Ceux qui vivent dans la familiarité et
l'amour des bêtes sauvages savent combien une réaction de frayeur
augmente l'effroi et, partant, l'agressivité de l'animal approché ;
alors que lui parler calmement, avec la voix du coeur, l'apaise dans le
même temps que s'apaisent les inquiétudes d'une rencontre si
traditionnellement marquée par l'incompréhension et le mépris.
Tel est le secret d'Orphée : la poésie est le langage affectif qui crée
l'harmonie, car elle recueille, pour les faire siens, les rythmes
élémentaires où bat le coeur de la nature.
Tel est le secret
accessible à ceux qui pénètrent aujourdh'ui dans la familiarité des
enfants, petites bêtes en voie d'humanisation et qui n'avaient
jusqu'ici connu que le règne du chasseur et du chassé, du dompteur et
du dompté, de la trique et du coup de griffe.
La fin du
marchandage affectif - c'est-à-dire de l'amour économisé, mis sous
tutelle économique - a quelque chance d'extirper cette peur au ventre
qui, du berceau à la tombe, ronge l'existence depuis que les pulsions
animales s'y répriment au lieu de s'affiner humainement.
Vaincre la peur, c'est encore lui rendre raison et, le plus souvent,
l'exorciser en la projetant sur les autres. Il s'agit bien davantage de
lui ôter son ancrage névrotique, d'extirper du corps l'angoisse qui
naît des incertitudes de l'amour et des reniements de la jouissance.
On sait désormais à quel point la crainte provoque le danger, l'accroît
et l'attire en raison de l'impuissance et de la débilité auxquelles
elle ramène chacun comme si elle le replongeait dans les terreurs
nocturnes de la petite enfance. Le beau savoir que de ne rien ignorer
de la foudre et de ses effets et d'en être toujours, en matière
d'angoisse existentielle, à courir sous un arbre pour se protéger de
l'orage.
La peur disparaîtra avec la dépendance qui
l'hypertrophie parce que le pouvoir y trouve son compte. Seule
l'autonomie, partiellement offerte à l'enfance au fil de ses
jouissances affinées, réduira la frayeur à un signal que la volonté de
vivre soit la première à percevoir, et non plus le réflexe de mort.
Le commerce et l'industrie ont prêté une forme humaine à la justice expéditive des sociétés agraires.
La justice
Il serait fort étonnant que, ayant mis leur existence publique et
privée dans la dépendance d'un système où tout se paie, ils pussent
soustraire leurs coutumes, leurs pensées et leurs gestes à la balance
du crédit et du discrédit, au bilan de l'actif et du passif, à la
comptabilité du mérite et du démérite.
Leur conception de la justice tient tout entière dans le principe des échanges.
Justice et arbitraire
Le combat de l'équité contre l'arbitraire suit à la trace la guérilla
que la conscience éclairée du commerce a toujours livrée aux puissances
obscurantistes du pouvoir.
Le caprice des tyrans, le
raffinement des supplices, la férocité des peines, le règne de
l'injustice scellent dans les liens du sang expiatoire l'histoire des
sociétés à prédominance ou à survivance agricole. Les despotismes
orientaux, les féodalités, les dictatures modernes prônant le retour à
la terre, les protectionnismes en mal d'«espace vital», les communautés
paysannes engoncées dans l'archaïsme mental, tout ce que le délire
obsidional d'une nation, l'identification à un territoire, le repli
dans le droit de propriété, la carapace caractérielle engendrent de
frustrations, de peurs, de rages et de haines fanatiques s'est débondé
de siècle en siècle en vagues de massacres, d'holocaustes, de
génocides, d'autodafés, de progroms, de vengeances et de quotidiennes
barbaries.
En revanche, il n'est pas d'époque «auréolée par
la gloire du commerce et couronnée par les palmes de l'industrie» qui
ne fasse prévaloir sur les rituels d'expiation massive un souci
rationnel d'épargner le capital humain, de ménager non la nature
humaine mais la force que le travail en extrait pour assurer le progrès
de la marchandise. La justice s'humanise avec la montée de l'humanisme,
et l'humanisme est l'art d'économiser l'homme pour en tirer un profit
durable.
L'économie économise la répression
Si le cortège des horreurs judiciaires s'éloigne lentement avec ses
tortures et ses mises à mort, rendez-en grâce à l'empire de la
rentabilité plus qu'à l'emprise des âmes sensibles.
Pourquoi
mitrailler des milliers d'insurgés quand dix fusillés suffisent à
rétablir l'ordre ? A l'instar de la maffia, la justice des Lumières ne
punit qu'à regret, dans le seul intérêt supérieur des affaires.
Au reste, la sollicitude envers le coupable s'est accrue depuis qu'au
travail de production s'est supperposé un travail de consommation. Le
bâton des nécessités frappe moins qu'il n'agite sous le nez les
carottes de la séduction. Depuis que le néon des supermarchés conduit à
l'usine plus sûrement que la baïonnette, la justice prend l'allure d'un
service à la clientèle et d'un bureau des contentieux.
Le
coupable est un client qui a manqué aux engagements contractés d'office
à sa naissance et auquel on accorde désormais des facilités de
paiement. La culpabilité inhérente à l'échange a perdu sa
dramatisation, voire cette indignité que l'on éprouvait jadis à ne
s'acquitter jamais assez de sa dette envers Dieu, le roi, la cause,
l'honneur et autres fariboles. La pompe céleste du sacrifice et du
rachat a beau teinter encore d'hermine et de pourpre la parade
guignolesque des tribunaux, le sentiment prévaut que la machine
judiciaire n'est ni plus ni moins qu'une caisse enrgistreuse où la
faute s'acquitte en amende et en traites carcérales, de la même manière
que le travail salarié règle la facture des plaisirs consommables.
Auprès des pays de goulags et d'in pace,
au regard des époques de crématoires et de bûchers, le progrès est
manifeste. Pourtant comment se satisfaire d'une justice démocratique
qui permet tous les espoirs de clémence à la condition implicite de se
sentir coupable ? L'inhumanité est ainsi agencée que la plupart des
biens acquis remplacent désavantageusement les maux qu'ils suppriment.
Ainsi voit-on, à mesure que la justice atténue ses rigueurs, les hommes
de l'économie se punir eux-mêmes de fautes dont ils s'incriminent en
secret, substituant le suicide à l'échafaud, la maladie à la torture,
l'angoisse au pilori.
La justice humaniste est née des progrès du talion sur le bouc émissaire.
La relation d'échange est en ceci porteuse de civilisation qu'elle
limite le droit du plus fort à l'exploitation lucrative du plus faible.
Le temps de survie accordé à l'esclave n'est jamais que la durée du
profit qu'il assure à son maître.
L'ubiquité des échanges est
ce spectre de la justice immanente qui surgit entre le pire des tyrans
et le plus insignifiant de ses sujets pour tempérer l'excès de pouvoir
et l'excès d'indignité. Ce qu'ils ont attribué à la mansuétude des
dieux et à la clémence des princes appartenait à l'économie bien
tempérée. L'histoire de l'émancipation des hommes n'a jamais entériné
de libertés qui ne soient sources de revenus accrus. La justice s'est
démocratisée avec le prix des marchandises.
Bienfaits de l'expansion marchande
La contradiction entre l'archaïsme du travail de la terre et la
modernité de l'expansion marchande gouverne l'évolution de quelque dix
mille ans de civilisation.
La communauté paysanne est au
coeur du sacrifice originel comme au coeur d'un cyclone. Jamais le
renoncement à soi - sans lequel le travail ne pourrait exploiter la
matière naturelle pour en tirer une matière d'échange - n'a cessé de
propager autour de lui une rage de détruire qui s'exacerbe à proportion
de l'interdit jeté sur le désir de créer et de se créer.
L'or, les idées, le pain, le vin appartiennent au commerce de êtres et
des choses, qui les dispense. Ils ont été payés dans la chair, par une
castration quotidienne des désirs, par l'application à la nature d'un
supplice utilitaire. Faut-il attendre de pareil traitement qu'il incite
à l'amour, à la tendresse, à la générosité ? N'explique-t-il pas, au
contraire, que des hommes et des femmes si cruellement entamés en leur
fondement cherchent à assouvir sur une victime propitiatoire, sur un
bouc émissaire, les inassouvissements auxquels leur travail les
condamne ? Ceux que les coups de semonce et le fouet des sermons
rapellent à l'ordre et à la peur de jouir, s'étonnera-t-on qu'ils
lapident, lynchent, torturent, se livrent aux brimades, au racisme, aux
exclusions chaque fois que l'aiguillon de l'austérité, du manque à
gagner, de la patrie en danger, des privilèges menacés leur brûle le
sexe ?
Qui sindigne d'un tel état de cruauté, de barbarie,
d'obscurantisme ? Les hommes du dialogue lucratif, de l'ouverture
rentable, les hommes de la modernité. C'est le profit, plus que la
générosité, qui prescrit d'échanger les prisonniers de guerre contre
rançon ou de les vendre comme esclaves au lieu de les supplicier
jusqu'au dernier, en recouvrant sur eux les traites de la vengeance.
L'humanisme prend sa source ici même.
Le talion et la justice
absolue de l'«oeil pour oeil, dent pour dent» marquent sur l'aveugle
sacrifice du bouc émissaire et des peuples déchus le progrès de la
rationalité des échanges sur la brutale compensation du défoulement ;
car à la différence de l'immobilisme agraire, il est dans la logique du
troc d'évoluer vers des formes moins primitives à mesure que la monnaie
invente un principe de raison universelle, un étalonnage de l'actif et
du passif, une balance homologuée où se pèsent le pour et le contre.
La justice répugne au massacre expiatoire parce qu'elle n'y décèle
qu'un gaspillage insensé. N'est-il pas plaisant que le langage
criminologique juge intéressant et intéressé le meurtre qui rapporte
beaucoup, crapuleux celui de piètre bénéfice et gratuit - avec
l'horreur que le mot implique - l'assassinat où l'auteur se dédommage
sur plus faible que lui de ses frustrations et de ses humiliations,
comme s'il en était resté à la forme irrationnelle et bestiale de
l'échange ?
Raoul Vaneigem - 1989
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