Les Racines du Mal

... si le monde explose, la dernière voix audible sera celle d'un expert disant que la chose est impossible.

31 octobre 2004

Genèse de l'humanité - L'émergence d'une réalité autre (Chapitre 3/1)

L'empire de l'économie a jadis porté un coup d'arrêt à l'évolution symbiotique de l'homme et de la nature. sa chute ravive aujourd'hui le cours du vivant. A la tyrannie du travail succède la primauté de la jouissance où la vie se forme et se perpétue.

Ce qui était noué se dénoue. La complexité du vieux monde se disloque en un fatras de vérités péremptoires dont le ridicule ne laisse pas d'étonner. Comment a-t-on pu souffrir, se battre, mourir pour tant d'inanités gonflées d'importance ?

C'en est fini des dieux, de la fatalité, des décrets de la nature, de la détermination caractérielle, de l'aveugle destinée guidée par le hasard.

Des grands systèmes théologiques, philosophiques, idéologiques qui gouvernèrent l'existence, la poussant de Charybde en Scylla, il ne restera bientôt que le poussiéreux souvenir de l'érudition.

Les êtres et les choses se décantent, la simplicité fleurit dans un premier printemps, le quotidien prend l'aspect d'un paysage sur une terre nouvelle. Déserte est la nuit de l'homme abstrait.

L'enfant grandit à la croisée d'une conscience récente, les lassitudes de l'amour apprennent à se conjurer, l'ardeur au travail se dissipe, éclairant la frontière du désir et de la contrainte où le plaisir se perd. Parfois, le bonheur d'être à soi l'emporte sur l'ennui de ne pas s'appartenir.

Ici commencent les errances de la nouveauté, ses aberrations peut-être. En dehors de la dissection scientifique qui la livre en pièces détachées aux lumières de la pensée séparée, la vie sur la terre et dans le corps est si mal connue que la lucidité et la niaiserie risquent de s'emmêler pour un temps dans les tâtonnements de la découverte et les troubles d'une réalité autre. Qu'importe, nous voulons des mystères qui ne recèlent pas d'horreurs :

La démocratie

Les principes de la démocratie et des droits de l'homme n'ont pas de plus sûr garant que la nécessité où le marché mondial se trouve de vendre n'importe quoi à n'importe qui. Il s'ensuit que les valeurs du passé vont à la casse à la cadence de marchandises obsolètes, même si leurs débris archaïques entrent dans l'élaboration d'un éphémère modernisme.

La subversion

L'économie propage ainsi la subversion mieux et plus vite qu'une horde d'agitateurs spécialisés. Il suffit de jeter un regard sur les vitrines spectaculaires où la société exhibe les modèles de sa respectabilité et de son infamie ; il n'y traîne plus guère que des spécimens défraîchis de rois, prêtres, papes, policiers, militaires, noblions, bourgeois, bureaucrates, prolétaires, riches, miséreux, exploiteurs, exploités... et l'on a peine à croire qu'autour de tels magots s'élevèrent, il n'y a pas si longtemps, les ardeurs de la haine et de l'admiration. jamais une époque n'a été à ce point soldée à des prix défiant toute concurrence.

La lucidité

Les années 60 sollicitaient encore, pour déchiffrer le contexte social, l'exercice d'un peu d'intelligence. Il fallait de la lucidité pour percevoir les signes de faillite. Trente ans plus tard, le premier clin d'oeil venu saisit d'un bout à l'autre de la terre le délabrement du décor, l'usure du spectacle, le ridicule du pouvoir, l'effilochage des rôles, les bouts de ficelle d'une économie rapiécée. La désinvolture et l'ennui ferment les rideaux sur une tragi-comédie millénaire.

L'économie a fait et défait l'empire que les hommes ont bâti en bâtissant leur propre ruine. Chacun quitte le vestiaire sans déguisement qui vaille. Il n'y a plus qu'à marcher devant soi, et de préférence vers soi, sans autre guide que le plaisir qui brille en tout instant de vie.

Les fonctions

La diversité de leurs sociétés repose sur quelques fonctions si manifestement communes à toutes qu'elles ont été imputées à la nature humaine. Il se trouve aujourd'hui encore de bons esprits pour soutenir que l'appât du gain, la soif de pouvoir, le goût de détruire et de se détruire font partie de l'homme au même titre que sa faculté de créer. C'était, il y a peu, une opinion lucrative. Elle a perdu beaucoup de ses intérêts depuis la dévaluation conjointe des valeurs matérielles et des valeurs spitituelles.

Si le poids de l'inhumain l'emporte dans la société des humains c'est raison non de nature mais de dénaturation. L'intrusion, au coeur du vivant, des mécanismes répétitifs du travail manuel et intellectuel, de l'échange par l'offre et la demande, du refoulement et du défoulement des désirs ont inscrit dans les gestes, les pensées, les émotions ces mouvements par quoi l'économie s'empare des hommes et de leur environnement.

L'expansion de la marchandise a réprimé l'expansion de la vie ne lui laissant d'autre voie que celle d'un déchirement où ce qui ne se vit pas se vit abstraitement, au moyen des rôles, qui sont le tribut payé par l'humain à l'inhumanité des fonctions économiques.

Les rôles

L'apprentissage de l'enfant canalise la poussée des désirs. Loin de les affiner dans un essai d'harmonisation où la relation affective serait prépondérante, il les équarrit à la dimension de rôles stéréotypés, de conduites soumises aux lois de l'échange, de l'exploitation, de la concurrence. L'éducation arrache l'enfant à ses plaisirs pour l'introduire de force dans une série de moules où il ne sera plus que la représentation de lui-même.

Il fut un temps où les couleurs et la vivacité des rôles compensaient l'interdit jeté sur les pulsions du corps, où la violence des débordements découvrait une manière de satisfaction dans les pratiques de l'avidité, de l'autorité et de la renommée qui s'y attachait.

On estimait alors que naître baron ou serf, devenir empereur ou éboueur, monter aux honneurs ou à l'échafaud participaient de l'histoire et du destin, non d'une logique conquérante progressant par inclusion ou exclusion, sauvant le rentable et damnant le manque à gagner. Une fatalité, assurément, mais une fatalité préméditée et calculée, la détermination d'une pratique qui n'avait rien de divin ou de céleste.

Le spectacle social permettait à des existences encorsetées de péchés, de remords, de terreurs, de culpabilité de briller dans les fastes et la fange de la gloire ou du supplice. On était saint, savant, débauché, criminel, intéressant par dépit de n'être rien seul à seul avec soi. Une pieuse imagerie entretenait les vocations de la nullité.

La vie n'est guère plus riche aujourd'hui mais les rôles ont dégénéré en grisaille et pauvreté. Qui répondrait désormais aux tambours de la renommée militaire, religieuse, patriotique ou révolutionnaire ? Qui endosserait pour «épater la galerie» l'uniforme caractériel qui a pour fonction de capter l'attention d'imposer un prestige, de conduire le troupeau ?

L'idée a fait son chemin que, bien ou mal jouées, les rôles procèdent d'un réflexe conditionné, d'une salivation au coup de sonnette. C'est une habitude qui se perd depuis que l'enfant n'est plus assimilé à un chien, ni le chien à une machine, et que la machine, elle-même modèle de perfection marchande, a cessé d'être le modèle de la perfection humaine.

Fin des fonctions et des rôles

Pendant des millénaires, ils se sont battus comme des forcenés pour ranger et étiqueter les êtres et les choses. Ils cherchaient de bas en haut et de gauche à droite la place de l'homme dans les desseins de Dieu et ne découvraient en fait que l'emplacement réservé au produit et au producteur dans chaque étape du processus marchand.

Cependant, si conditionnés qu'ils fussent par les mécanismes fondamentaux du système - la transformation de la force de vie en force de travail, la division laborieuse de l'esprit et du corps, l'échange et la lutte concurrentielle pour le contrôle des marchés - ils n'ont jamais été les purs produits de l'économie qui les gouvernait. Ils gardaient, chevillée en eux, une grâce de vie irréductible à la logique et à l'ordre marchands, ils s'y baignaient en d'éphémères moments d'amour, de générosité, de création, prenant en soudaine horreur le permanent calcul de l'existence ordinaire.

Bien que les rôles, qui les maintenaient sur la scène sociale où l'apprentissage et l'initiation les avaient jetés, décidassent souvent de leur survie ou de leur mort, combien de fois ne leur est-il pas arrivé, au coin d'une rue, dans un salon, en sortant du bureau, de se demander ce qu'ils faisaient là, de découvrir dans leur corps quelqu'un qui cessait d'être un autre qu'eux-mêmes, de tirer le rideau sur la lamentable bouffonerie des mérites et des démérites, de tout abandonner pour se mettre en quête d'une fortune qui ne doive rien à l'argent ni au pouvoir.

Ce qui n'était hier que fulgurance, bouleversement sans lendemain, coup de folie ou révolte revêt l'allure d'une réaction de plus en plus fréquente et prévisible depuis qu'à l'instar du marché des changes le marché des valeurs sociales s'effondre, dévaluant les rôles, quels qu'ils soient. Qu'est-ce que perdre la face alors que l'envers vaut l'endroit, et à quoi bon se coincer le corps et l'esprit dans les grimaces d'une autorité sans bras ni jambes ?

L'authenticité

L'authenticité n'est pas une réalité nouvelle, ni Kleist une exception, qui prétendait n'être heureux qu'en sa seule compagnie parce qu'il lui était permis d'être tout à fait vrai. Ce qui est nouveau, c'est le relief que prend l'authenticité dans l'effritement du mensonge social, dans le délabrement des personnages typés auxquels chacun était contraint de s'identifier dès l'enfance.

Fin des vedettes

Quelques mois suffisent dorénavant pour que croissent et décroissent le crédit ou le discrédit des vedettes, que leur renommée tienne au domaine de l'art, de la politique, du crime ou de la mondanité. Il y fallait naguère plusieurs années, des dizaines parfois. La gloire s'éteint aujourd'hui sitôt allumée.

Du temps que les réputations se perpétuaient, l'opinion publique recevait l'éclat d'un nom sans s'inquiéter des techniques d'éclairage et des machineries de l'apparat. L'obscurité de beaucoup d'existences prêtait du lustre à un petit nombre de gens qui n'eussent pas autrement brillé par leurs vertus particulières. Le faste d'un monarque, la faconde d'un guide suprême, la vogue d'un auteur rejetaient dans l'ombre les artifices d'une mise en scène conçue pour prêter une grandeur factice aux petits hommes du pouvoir.

L'inflation médiatique

Je ne soutiens pas que le talent de paraître se soit perdu. Il existe de nos jours d'excellents artistes dans l'art de tromper le peuple mais moins de peuple pour se laisser abuser et moins de moyens pour soutenir de grandes séductions. Car en dépit d'une inquiétante fascination des images, le mensonge ne mord plus avec la même acuité. L'oeil, l'oreille, le goût, le toucher, la pensée glissent sur une pléthore de clichés sans qualité qui ne les peuvent fixer bien longtemps.

A la surproduction de biens inutiles - par quoi se marque l'affolement de la marchandise, son processus de cancérisation - correspond un fatras d'informations qui décourage la digestion, écoeure le consommateur, épuise l'intérêt. C'est là que l'appétit, refusant d'indigestes fadeurs, s'éveille à d'autre faims plus substantielles.

Alors que, ses circuits engorgés par la frénétique accélération du spectacle, la machine à décerveler implose lentement, son effet délétère se perpétue par le paradoxal biais de ceux qui la combattent. La peur qu'elle entretient chez des gens dont l'esprit critique sert trop souvent d'exorcisme et de justification à la peur de jouir amplifie la taille du colosse et sous-estime la fragilité de ses pieds d'argile. Obsédés par le harcèlement de la bêtise, ils mettent toute leur intelligence à en parer bêtement les coups. Leurs railleries couvrent d'un dernier habit de mensonges le roi désespérément nu. Mieux que les faiseurs médiatiques d'abstractions, d'idéologies, d'illusions, de régurgitations religieuses et mystiques, ils prêtent de la gravité à cet encombrement de valeurs obsolètes à quoi se réduit l'effondrement de la civilisation marchande, et ils traitent en futilité la puissance du désir de vivre qui affleure partout sous leurs pas.

Dualité des rôles

Le spectacle subit le tassement du marché social. Les rôles y sont soldés au prix du pouvoir. dans les arlequinades de parlement, de prêtoire, de conciles ou de conseils d'Etat, ce sont les coulisses et les ficelles qui suscitent la curiosité.

Comment prendre un seul rôle au sérieux quand on les a sous les yeux couplés par deux, arrangés en faire-valoir, vendus à la paire dans une interchangeable vérité : bon et mauvais, brillant et minable, dur et mou, juge et coupable, policier et assassin, terroriste d'Etat et terroriste privé, prêtre et philosophe, réactionnaire et progressiste, exploitant et exploité ?

Le style de vie

Le regard de la vie reprend la couleur de l'éternel, à contempler soudain, dans l'espace et le temps, l'alpha et l'oméga de la mort : le déluge de l'expansion marchande, la terre engloutie par un océan d'affairisme, les remous où les générations se succèdent, surnagent et se noient le temps d'un écu gagné et perdu. Seuls ont résisté au cataclysme perpétuel de l'historique quelques sommets où se sont réfugiés, portant la qualité de l'être, les irréductibles ferments de l'humain : l'enfance, l'amour et la création.

Le cycle des apocalypses incessantes s'achève avec la fin de l'économie. La roue de fortune et d'infortune qui de siècle en siècle tournait le long d'un même sillon de guerres, misères, maladies, souffrances et lendemains amers se brise. Ceux qui estiment que l'univers va se briser avec elle ont peut-être raison mais c'est la raison que leur dicte la grande lassitude qui les rallie au parti de la mort.

Pour qui se réjouit qu'il n'y ait plus ni drapeau, ni maîtres à penser, ni rôles à soutenir, voici le temps de l'authenticité, et d'un style de vie où les êtres renaissent à eux-mêmes, à la jouissance de ce qu'ils désirent vivre.

Un dolce stil nuovo succède aux violences du refus pour investir dans la volonté de vivre une énergie obstinée, qui n'est plus celle du désespoir et de l'insatisfaction mais celle de la jouissance et de l'insatiable. Il se départit lentement des attitudes caractérielles, des gestes mécaniques, de l'ignorance névrotique, de l'amertume agressive qui traduisent l'obédience du vivant à l'économique. Il s'éloigne autant qu'il est possible des accoutumances où l'échange l'emporte sur le don, le pouvoir sur l'affection, le défoulement sur l'affinement des plaisirs, la culpabilité sur le sentiment d'innocence, le châtiment sur la correction des erreurs. Mais s'il estime archaïques de tels comportements, il ne les récuse pas au nom d'une pensée séparée, d'un parti pris intellectuel, d'une morale, car loin d'en venir à bout, il ne ferait ainsi qu'en reproduire l'engeance. Il les repousse parce qu'ils l'ennuient et troublent son plaisir, parce qu'il y a mieux à vivre, tout simplement.

La vie se joue et ne se représente pas

Si l'évolution de l'enfant ne cesse d'engranger des certitudes nouvelles, c'est qu'elle forme la racine d'une humanité qui se dégage de l'animalité sans succomber encore à l'emprise de l'inhumain.

Les hésitations croissantes de l'enfant au seuil d'une école où la pensée séparée de la vie s'enseigne de plus en plus malaisément ne traduisent-elles pas le refus d'entrer dans la carrière qui a fait de leurs aînés des êtres souffreteux, vrillés de désirs tordus, écorchés par une mort quotidienne et jouant leurs derniers rôles dans la parodie du bonheur.

Leur attitude envers les rôles ne ressortit pas de la critique à laquelle se livrent volontiers les adultes, si bien éclairés sur le négatif qu'ils ne s'en dépêtrent pas. Il est facile en effet de railler ceux qui s'en remettent du soin de leur bonheur à un dieu, à un potentat, à un parlementaire ou à un bureaucrate syndical mais les railleurs sont-ils mieux représentés par eux-mêmes. Est-ce que l'image qu'ils s'échinent à donner d'eux ne traduit pas un reniement de leur propre authenticité ? Est-ce qu'elle ne contient pas en germe le mensonge général du système représentatif et électoral ? N'est-ce pas comme si, quêtant quelque ascendant sur leur entourage, ils l'engageaient à voter pour eux ?

Les enfants ne succombent que tardivement à un tel piège. Ils perçoivent d'abord comme un jeu les rôles que les adultes endossent avec un imperturbable sérieux. Ils prennent, à s'identifier tantôt au gendarme, tantôt au voleur, un plaisir identique. Ils passent avec désinvolture du juge au coupable, du médecin au malade, du fort au faible, du maître à l'esclave, du bon au méchant. Le jeu de la métamorphose et du déguisement, voire de l'affabulation prétendument mensongère, appartient à un fond symbiotique où les êtres et les choses sont reliés entre eux par le mouvement d'une vie commune.

A mesure que le jeu se fige, que les gestes s'appauvrissent dans le ballet mécanique de l'argent et de la promotion, l'enfant est instamment prié de se forger une image de marque, de se loger sous une raison sociale. Les agréments de la métamorphose entrent à reculons dans une réalité fantasmatique non sans que l'adolescent, enfin fixé sur les choix et les orientations que les exigences de l'économie lui imposent, ne garde au coeur l'impression qu'il a poussé la mauvaise porte et que toutes celles d'à côté eussent été préférables.

La contrainte et l'ennui de se donner à voir sous un angle intéressant et intéressé - à «frimer» comme disent les écoliers - découvrent aujourd'hui leur péremptoire inutilité dans la faillite du marché social et de ses valeurs traditionnelles. Une fois de plus, le retour à l'enfance s'identifie à la tentation de renaître à soi-même, dans la pluralité des désirs et l'unité de la vie, dans les métamorphoses humaines de la nature recréée.

Raoul Vaneigem - 1989

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30 octobre 2004

Genèse de l'inhumanité - Le travail (Chapitre 2/8)

Le travail a mécanisé le corps comme il a imposé au monde qu'il transformait la réalité de ses mécanismes.

Le monde a changé de base avec la révolution néolithique : il évoluait dans une symbiose de la nature et de l'humain et il s'est mis sens dessus dessous en prenant pour fondement de son progrès et de sa civilisation une activité spécialisée qui détruit l'unité primordiale, épuise la nature en dénaturant ses ressources et généralise un système de contraintes qui fait de l'homme un esclave.

Le beau résultat que de s'enorgueillir d'une pratique inaccessible à l'animal pour s'interdire aussitôt l'accès à la création, qui forme le génie humain !

La mécanisation économique

En se substituant au potentiel créatif, le travail pénètre dans l'évolution avec une redoutable force de fragmentation. Sous l'onde de choc des gestes répétitifs, des comportements lucratifs, des moeurs serviles et tyranniques, la richesse de l'être se disloque en une pacotille d'idées et d'objets broyés et triés par les mécanismes de l'avoir.

La nécessité de produire et de consommer des biens matériels et spirituels refoule la réalité des désirs, la nie au nom d'une réalité forgée par l'économie. Ce qui est ainsi mis en pièce, réduit à un ensemble de rouages, n'est rien de moins qu'une totalité vivante, où les règnes minéral, végétal, animal se fondaient dans le creuset de la nature pour créer une espèce nouvelle, dotée du pouvoir de créer à son tour.

L'histoire montre avec une précision croissante comment le travail perfectionne la mécanisation de l'individu et de la société à mesure que la marchandise étend son emprise sur la terre et dans le corps.

Il y a quelque chose d'artisanal dans le martèlement originel de la jouissance, et dans l'orgie, l'émeute, le massacre où elle se débonde dès que se relâche le travail régulateur du roi, du prêtre, du fonctionnaire, du plébéien, de l'esclave. Il y a de l'universalité industrielle dans les fureurs révolutionnaires qui prêtent au défoulement des passions opprimées la conscience d'un changement social imminent. Mais quel désenchantement, universel lui aussi, quand il apparaît que les révolutions n'ont fait que traduire le passage d'un stade économique à un autre et que les nouvelles libertés n'incluent en rien la liberté de jouir.

Seul le travail qui transforme le monde a été le moteur d'un progrès qui a propagé partout la défaite de l'humain et l'image de sa victoire. Depuis que l'obligation de produire s'est prolongée en persuasion de consommer, le travail s'est fait, d'objet d'horreur, sujet de satisfaction. Son omniprésence ne laisse plus un ilôt de nature à la surface de la terre - même l'Amazonie succombe - et il n'y a pas dans les profondeurs de l'homme une passion qui ne se glace dans l'ennui de ses cadences. La marchandise a si bien exploité jusqu'à ses limites l'énergie de la vie terrestre et individuelle qu'une grande langueur mène à la mort Brocéliande et le merveilleux désir d'y aimer.

Qui s'obstine à participer à ce monde-là s'enlise dans les tics et les redites de son propre glas. Tout son discours n'est plus, comme son existence, qu'une oraison funèbre. C'est désormais à la croisée de la mort consentie et de la vie à créer que les enjeux de la destinée sont engagés.

Le travail sépare l'homme de la jouissance de soi. Telle est la séparation d'où procèdent toutes les autres.

La castration des désirs

L'homme de désirs a été chassé de son corps par le travailleur qu'il est devenu. L'économie n'a pu prendre le pouvoir qu'en économisant la vie, en transformant l'énergie libidinale en force de travail, en jetant l'interdit sur la jouissance, sur la gratuité naturelle où le désir s'accomplit et renaît sans cesse.

Les pulsions du corps - les besoins primaires de se nourrir, de se mouvoir, de s'exprimer, de jouer, d'accéder au plaisir sexuel - ont été enrégimentés dans une guerre de conquête dévolue au profit et au pouvoir. C'est une guerre qui, ne les concernant en rien, les atteint pourtant jusque dans leur volonté d'y échapper.

Coupé de ses désirs d'accomplissement, l'individu n'a plus en face de lui que les multiples modalités de sa mort. Le travail lui est un suicide commode, d'une hypocrisie toute sociale : il commence par ôter l'essentiel de la vie, et la routine fait le reste.

S'il n'existait pas au coeur de l'enfance une aussi précise castration, croyez-vous que tant de générations eussent permis par leur volonté de servitude tant de séculaires tyrannies ?

La division du travail a fait le maître et l'esclave dans l'individu et dans la société.

L'abstraction

Le pouvoir du ciel, du maître et de l'Etat commence dès que le corps, obéissant aux impératifs économiques, renonce à ses jouissances.

Le travail, qui sépare l'homme de lui-même, se dédouble à son tour, il se scinde en une activité intellectuelle et en une activité manuelle. Le processus s'inscrit dans la logique de l'exploitation du sol et du sous-sol.

L'organisation des labours, des semailles, des récoltes distribue le temps en une série de contraintes, un calendrier saisonnier gouverne les occupations de la communauté, l'irrigation suppose un tracé de canaux, la répartition des eaux, la prévision du temps. Chaque saison apporte son lot de problèmes à résoudre : préparation de la terre, résistance des matériaux, extraction de matières premières, amélioration des techniques, observation des astres, géométrie dans l'espace.

Les choses ne s'ordonnent selon la plus grande efficacité qu'à la condition de les regarder de haut, comme de ces tours et promontoires que les privilèges accordés aux organisateurs, et usurpés par eux, appesantiront d'un sens lourd de conséquences, transformant des constructions initialement fonctionnelles en monuments de tyrannie : cairns, mastabas, pyramides, donjons.

La fabrication d'outils de plus en plus nombreux, le traitement des minerais, le défrichement des forêts, la multiplication des tâches spécialisées, à quoi s'ajoutait le souci de défendre contre la convoitise des voisins les lieux où s'épanouissait une fortune nouvelle, tout concourait à concentrer en quelques têtes un savoir issu d'une pratique d'abord commune à tous.

Graduellement arrachée des mains des praticiens, la connaissance s'est élevée telle une buée de la terre pour se condenser dans les cieux et retomber en averse comme si elle émanait des dieux. L'expérience commune à tous s'est abstraitement ramassée en quelques têtes qui en firent un secret, un mystère. Il ne s'est guère passé de temps que les mandements du savoir devinssent les décrets du pouvoir.

Pouvoir temporel et pouvoir spirituel

De la maîtrise de l'espace, du temps, des eaux, des échanges sortit l'engeance des prêtres et des rois. L'éclair des ordres et le tonnerre des commandements churent d'un au-delà, que fondaient bel et bien ici-bas le sacrifice du corps au travail et la puissance égalisatrice du prix, le Logos universel d'une monnaie qui circule et impose partout ses équivalences, réussissant ce prodige d'apposer le signe «égal» entre un terrain pétrolifère et dix mille Indiens à expulser.

Le travail ne fonde pas seulement l'économie terrestre, il la dédouble, à l'image de sa propre division, en une économie céleste, en un pur et hypocrite domaine de l'esprit régnant sur la matière.

Au sommet de la pyramide hiérarchique, Dieu auréolera le prêtre-roi, jusqu'à l'arasement qu'en 1789 les premières trépidations de la machine industrielle imposeront à l'édifice archaïque du monde.

Déchéance de la terre et du corps

Tandis que les maîtres s'inventent une ascendance céleste pour razzier la terre au nom des dieux, le corps se recroqueville ainsi que la communauté sur laquelle se referment murs et frontières de la propriété.

De quelle déchéance ont-ils osé frapper ce corps sans quoi l'homme n'existe pas, qui est le lieu de toutes les sensations, de toutes les connaissances, de toutes les délectations et de toutes les peines ; ce centre lumineux des réalités tangibles, creuset où l'alchimie des trois règnes transmute la sensibilité du cristal, du végétal et de l'animal dans la faculté humaine d'accomplir le grand oeuvre de la nature !

Ils l'ont réduit à deux principes fonctionnels, à deux organes hypertrophiés, une tête qui commande, une main qui obéit. Le reste a la valeur calculée des abats sur l'étal d'un boucher : le coeur, réservé non aux futilités de l'amour mais au courage des armes et de l'outil ; l'estomac, destiné à soutenir l'effort physique, et que risqueraient de brouiller fâcheusement les plaisirs de la table ; l'appareil génital et urinaire, affecté à la reproduction et à l'évacuation et dont l'usage voluptueux est cause du péché, de souffrance et des maladies.

Jugez de la qualité accordée aux jouissances quand, les mécanismes du corps au travail ayant rempli leurs offices, le bonheur différé par les affaires a le loisir de se satisfaire.

Le travail est l'exploitation lucrative de la nature terrestre et de la nature humaine. La dénaturation est le prix de sa production.

Le parti de la mort

Quand le travail succède à la cueillette des ressouces offertes à l'ingéniosité humaine par la terre, l'eau, les forêts, le vent, le soleil, la lune, les saisons, il substitue à la relation symbiotique des hommes et de la nature un rapport de violence. L'environement et la vie qui en est issue déchoient au rang de pays conquis et à reconquérir sans relâche. Le producteur les traite en insoumis, en ennemis sournois.

La nature a connu le sort de la femme, admirable comme objet, méprisable comme sujet. Elle a été violée, chiffonnée, saccagée, dépecée en propriétés, mortifiée juridiquement, épuisée jusqu'à la stérilisation. Le corps rompu au va-et-vient des muscles et aux redondances de l'esprit, n'est-ce pas le triomphe de la civilisation sur les «bas instincts», entendez la quête du plaisir ?

On sait comment tant de vertus gouvernant le bonheur ont propagé le goût de détruire et de se détruire. Quand l'usine du travail universel n'absorbait pas l'énergie libidinale, le trop-plein se débondait en conflits d'intérêts et de pouvoir que les Causes aussi diverses que sacrées promenaient de drapeau en drapeau. Cependant, la nature humaine s'épuise aussi et l'hédonisme qui réduit la satisfaction des désirs à la consommation de plaisirs surgelés est bien contemporain des forêts moribondes, des rivières sans poissons et des miasmes nucléaires.

Le travail a si bien séparé l'homme de la nature et de sa nature que rien de vivant ne peut désormais s'investir dans l'économie sans prendre le parti de la mort. On conçoit que d'autres voies paraissent et que la gratuité, jadis taxée d'irréalité, soit désormais la seule réalité à créer.

Raoul Vaneigem - 1989

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29 octobre 2004

Genèse de l'inhumanité - Le cercle commercial (Chapitre 2/7)

L'expansion marchande a toujours porté à bout de bras les espérances humaines pour les jeter à bas à la distance exacte où son intérêt faiblissait. Elle a beau ouvrir dans l'immobilisme théocratique, féodal ou bureaucratique la brèche d'une liberté, il faut savoir qu'elle a déjà refermé sur l'usage qui s'en pourrait exercer la parenthèse de la rentabilité.

Que découvrent-elles en sautant le mur ces passions qu'enrageait l'oppression des lois rigides, de traditions étouffantes, de rigueur morale, d'inhibitions névrotiques ? Le devoir de payer les nouveaux droits de transgression. Ainsi le libertinage rend raison au puritanisme, le libéralisme à la tyrannie, la gauche à la droite, la révolution au despotisme, la paix à la guerre, la santé à la maladie.

Qu'on n'invoque pas ici l'effet d'une prétendue loi naturelle : il n'entre dans le jeu qu'effets de commerce. La prépondérance de l'échange a imposé sa structure de marché aux comportements, aux moeurs, aux modes de pensée, à la société. La chose est si évidente aujourd'hui qu'il n'est pas un domaine - idéologique, politique, artistique, moral, culturel, répressif et insurrectionnel - où la faillite de l'économie n'entraîne un effondrement des cours, un tassement des valeurs, une lassitude de l'offre et de la demande, une indifférenciation entre l'envers et l'endroit, le moderne et l'ancien, la vogue et l'oubli.

La fin des temps apocalyptiques

Jusques et y compris son expansion industrielle, l'enclos agraire a suinté des rages et des terreurs de la vie et de la ville assiégées. Jour et nuit, l'apocalypse veille aux portes de la cité. Il n'est pas d'horizon d'où ne puisse à chaque instant jaillir le feu de la destruction et l'on croirait pressentir une manière d'apaisement quand déferlent enfin les hordes de pillards, d'ennemis héréditaires, d'émeutiers, quand surgit, accomplissant sa promesse, la mort épidémique, nucléaire ou chimique.

Il est vrai que vivant dans la peur du glaive, ils font périr par le glaive, scellent, dans le rituel du sacrifice, et l'expiation et la vengeance. Ce ne sont jamais que leurs propres crachats qui leur retombent sur la gueule. Le feu qui les dévore est le feu qu'ils allument, ou du moins qu'embrase en eux et autour d'eux l'échauffement mécanique de la vie réduite au travail.

Dans les tournants de l'histoire, à l'endroit où l'expansion marchande prend son élan et rompt la léthargie des sociétés agraires, les lumières de l'apocalypse clignotent avec un éclat accru. La succession des crises économiques et des bouleversements qu'elles suscitaient n'a jamais manqué de faire emboucher les trompettes de la fin des temps et ces temps-là ont fini si souvent qu'il n'y a plus rien à en attendre aujourd'hui ni d'heureux ni de malheureux.

L'apocalypse s'est dévidée avec le siècle qui voit se profiler sous les apparences d'une crise économique une crise de l'économie, une mutation de civilisation. Ce n'est plus la peur d'un cataclysme qui incite à se réformer et qui guide vers des révolutions dont elle ne pourrait que programmer l'échec. Une confiance en soi se ranime peu à peu, comme si tout ce qui s'éveille à l'exubérance et à l'innocence du vivant ralliait à elle la quête incertaine, individuelle et quotidienne, d'une jouissance sans partage. La mutation en cours laissera derrière elle le cycle périmé d'une histoire où révolution et répression n'ont jamais fait qu'obéir au mouvement de systole et de diastole de la marchandise en tous ses états.

Préhistoire du commerce

Si l'agriculture et le commerce ont présidé à la naissance de l'histoire, leur préhistoire comporte à la fois des conditions qui en rendaient le développement possible - mais non nécessaire - et des modes de vie qu'un tel développement va si bien refouler dans l'imposssible qu'il faut, pour les conjecturer, se souvenir de l'inversion comportementale imposée par la prise de pouvoir de l'économie.

Les réserves de chasse balisées et délimitées par les chasseurs du mésolithique annoncent l'enclos agraire et trahissent encore une animalité prédominante, tant par la pratique de prédation que par le souci de marquer le territoire.

En revanche, il existe une volonté d'humanité dans l'art d'éviter l'affrontement entre deux groupes qui convoiteraient une même région riche en gibier. On sait comment la commensalité, l'exogamie, l'échange de quelques gouttes de sang réalisent la gageure de fondre en une seule et même chair deux êtres et deux communautés distinctes, de sorte que le mal occasionné à l'un atteigne l'autre et que le bien prodigué par chacun soit pour tous une profusion de jouissances.

Le repas pris en commun, l'accouplement et le mélange de sang opèrent en une alchimie charnelle, dont se souviennent les amants de tous les temps, l'union du corps individuel et du corps collectif. Chyle, sperme et principe vital distillent la quintessence du plaisir d'être ensemble sans cesser d'être soi.

Niera-t-on que l'usage de donner et de recevoir la nourriture, l'amour et le sang, qui est le tourbillon de la vie, esquissait une évolution au sein de laquelle rien n'excluait que se fonde une harmonie sociale, une humanité qui eût développé son organisation créatrice comme le règne minéral, végétal et animal avait développé son organisation adaptative ? N'est-ce pas là que la mémoire collective a puisé la nostalgie d'une société rythmée par les respiraions de la vie ? Une société qui n'a pas besoin de contrainte pour éviter que le sang ne soit pas répandu, une société où l'amour s'éteigne et renaisse sans semer haine et mépris, une société où le droit de manger, de se loger, d'errer, de s'exprimer, de jouer, de se rencontrer, de se caresser ne tombe pas sous le coup d'un chantage permanent.

La jouissance de soi et des autres, les «noces alchimiques» avec la nature, la poursuite du plaisir dans le labyrinthe des désirs divergents, tel a été le projet confusément apprêté à l'aube d'une histoire qui l'a abandonné aux rêveries, pour n'avoir sans doute pu résoudre un problème de bouleversements climatiques et démographiques hors d'une économie agraire qui assurait la survie de quelques-uns aux dépens du plus grand nombre.

Tout ce qui en a subsisté tient en de vagues promesses de fraternité, d'égalité, de générosité, d'amour que la religion et la philosophie gardent comme des hochets au fond de leurs sanglants bagages. Sa chaleur irradie encore dans le coeur des enfants et des amants et il n'est pas jusqu'au langage qui n'ait gardé souvenance d'un bonheur originel en évoquant sous le plus glacé des substantifs une relation érotique : «avoir commerce avec quelqu'un», ou amicale : «être de commerce agréable».

Que signifie la rémanence insolite de l'amour et de l'amitié dans un concept qui appartient à la logique, peu amène, du principe «les affaires sont les affaires» ? Que le souvenir du vivant hante jusqu'à la forme même qui l'a vidé de sa substance.

Avec la «révolution néolithique» de l'économie, la prolifération de la vie cède le pas à la prolifération de la marchandise. A la symbiose des êtres et des choses, à l'osmose des différentes espèces se substitue un commerce, au sens moderne du terme, un échange lucratif des biens produits par le travail.

Le corps à corps où la tendresse remplaçait peu à peu la violence bestiale n'inspire plus aux moeurs une douceur et une lenteur où les conflits se dénouaient. Il n'est plus désormais de geste, de pensée, d'attitude, de projet qui n'entrent dans un rapport comptabilisé où il faut que tout soit payé par troc, monnaie, sacrifice, soumission, récompense, châtiment, vengeance, compensation, redevance, remords, angoisse, maladie, souffrances, défoulement, mort.

Le vide d'une angoisse sans fond dévore ce corps si naturellement bâti pour s'emplir de vie chaque fois que la jouissance le remplit de joie. Son énergie s'épuise en force de travail, sa substance s'emprisonne dans une forme abstraite, son regard se détourne de lui comme d'une chose ignoble et s'égare dans l'infinie sottise des mandements célestes.

L'individu particulier s'identifie à l'anonyme prix de ce qu'il produit et qui est produit en son nom. En dehors de quelques passions qui le chevillent encore à la vie en perdition, il n'est plus qu'une marchandise ; il possède une valeur d'usage, qui fait de lui l'instrument servile des besognes les plus diverses, et une valeur d'échange, à la faveur de quoi il s'achète et se vend comme une paire de bottes. C'est ainsi que le commerce lui a tenu lieu de génie jusqu'à nos jours, où le chômage le jette au rebut, où la crise monétaire le dévalue, et où il s'avise comme par enchantement que sa valeur est unique, incomparable et sans prix.

Raoul Vaneigem - 1989

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07 octobre 2004

Le corps de mon père - 1/2

A mon père, aujourd'hui.
Aujourd'hui, très précisément.
Nemo



... /...

J'ai découvert que le corps de mon père n'était pas éternel une nuit que ma mère était absente et que mon frère et moi étions seuls avec lui. Avant que nous ne sachions qu'il s'agissait d'une indigestion, il nous a fallu regarder un père vomir, nous qui ne l'avions jamais vu malade, ni atteint, de quelque manière que ce soit. Je tenais la cuvette dans laquelle il se vidait de liquides et de bile. Haut-le-coeur, hoquets, entrailles arrachées, râles, il était là, devant moi, comme un malade qu'il n'avait jamais été. En vidant les matières piquantes du récipient, hagard, les yeux fixés sur son contenu, je prenais conscience que sous la peau blanche, sous les muscles durs, sous la charpente puissante, sous  l'assurance tranquille de la machine, il y avait la fragilité et la précarité d'une existence, la ténuité d'un souffle. Quand les odeurs d'acétone ravagèrent mes narines, je sus que mon père était mortel... Ce que j'avais toujours craint, refoulé, redouté, caché, me surgissait en pleine face, comme un boulet de canon arrache une partie du visage. Les déchets du corps, les fragments renvoyés du corps, montraient les limites d'une chair et d'un mécanisme. Devant la cuvette, le temps s'est écoulé comme les sanies d'une plaie. J'ai senti dans mes jambes, dans les tendons et le jarret, la froideur d'une lame d'acier prête à me sectionner les tendons.
Plus tard, il me fallut retrouver l'épouvantable lame, derrière mes jambes, lorsque j'appris que mon père était gravement atteint d'angine de poitrine et qu'il lui fallait, séance tenante, partir à la retraite, déposer les bleus de travail, ne pas retourner à la ferme, le lendemain, et arrêter toute activité physique. Au plus tôt, il était urgent de pratiquer une opération, un triple pontage coronarien. A défaut, les médecins ne répondaient plus de rien : on m'apprit qu'il avait les artères épaisses comme du papier à cigarette et qu'il était important de faire vite. A l'hôpital, où il attendait l'intervention chirurgicale, je suis venu le voir. Le silence me donne toujours l'impression qu'il doit être conjuré. Pas mon père qui reçoit mes questions comme à l'époque où j'étais enfant. Lui, toujours taciturne, moi, toujours bavard. Je lui ai demandé s'il  avait peur de la mort, car l'idée de la sienne m'accompagnait comme une mauvaise ombre. Il me parut moins soucieux de cette question que moi. Étonné, il me répondit qu'il n'y avait pas pensé. Non, il n'y avait songé à aucun moment. J'ai souvenir de la qualité et de la quantité du  silence qui suivit : la diversion fut facile, et dans l'instant nous fûmes sur un autre terrain.
Il partit, confiant, abandonnant son destin entre les mains de l'équipe de chirurgiens qui l'opérèrent. On scia son thorax qu'on ouvrit comme un fruit gorgé de sang, on accéda au coeur pour l'isoler, battant la chamade à vide, ne pulsant plus rien du tout, le sang transitant par la  machine d'un coeur artificiel, on coupa les morceaux d'artères en mauvais état pour les remplacer par les tubulures veineuses prélevées dans le mollet, on abouta comme en plomberie, on agrafa les os de la poitrine au sternum, on cousit, on referma. Et je retrouvai mon père dans sa chambre de réanimation. Dans le sas, avant d'accéder à l'espace aseptisé, on m'invita à passer un vêtement de couleur verte qui se boutonnait dans le dos, à recouvrir mes chaussures d'une espèce de sac plastique, à me couvrir la tête d'un bonnet, vert lui aussi. Sur le  seuil, je ne vis que ses pieds blancs dépasser, puis ses jambes, puis une blouse déposée sur son bassin, couvrant son sexe et son ventre. Son tronc était traversé verticalement par une cicatrice de chair boursouflée, tuméfiée, rouge par la chair, orangée par le liquide antiseptique, brune par le sang coagulé. Des fils noirs débordaient, noués dans le vif. Son visage était défait, comme un souvenir qu'on ne reconnaîtrait pas à cause du désordre installé dans la répartition : les yeux vitrés, perdus et injectés de sang, la bouche vidée de son dentier, les cheveux en bataille, gris et fins, tombant sur son front en mèche folles, une barbe drue. Abattu, le corps sondé, les veines perforées, les tubes courants sous la peau comme des serpents agiles et déterminés, il était branché sur des instruments auxquels il devait la vie. Conscient mais épuisé, il reposait, paquet de viande réduit à la douleur.
Devant sa souffrance, son corps sauvé mais misérable, je me suis trouvé interdit, muet. Le temps que les émotions fassent leur trajet, que sa peine infuse la mienne et que je retrouve l'usage de la parole, me parut long, d'une insondable profondeur. Le premier mot que j'ai retrouvé fut papa, un papa viscéral, venu du ventre et de plus loin que le ventre. Un mot chargé du sang et du placenta de ma mère, un mot nourri de la parturition dont il fut le géniteur. Les premières syllabes dites par un enfant, celles des limbes et qu'on sait cachées dans les pliures de l'âme, de la chair, de la moindre parcelle de corps. J'ai assisté à ce mot sortant de ma bouche comme à une nouvelle naissance moi-même : un accouchement de ma personne auquel j'aurais assisté. Détruit, ravagé par l'intonation mise dans ce terme, j'ai étouffé un sanglot, avant de sentir les larmes brûler mes joues, comme chargées d'un feu venu de l'intérieur. J'ai pris sa main dans la mienne et j'ai retrouvé sa peau, ses doigts, leur épaisseur. Je lui ai demandé s'il avait mal. Lui, si pudique, silencieux sur ses émotions, ses affects, me confia qu'il n'aurait jamais cru devoir souffrir ainsi. Puis n'ajouta rien, retournant à sa douleur. La naissance de son cou était maculée de croûtes de sang, ses joues aussi. Ses poumons étaient comprimés, serrés comme dans une tenaille infernale. La mort n'était pas passée loin.
Au cours des quelques semaines de réadaptation, de rééducation, il réapprit à respirer, à vivre avec son nouveau corps, à retrouver confiance, à reprendre goût à tout, à écouter les signes venus de sa chair, à se défaire de l'attention extrême portée aux battements de son coeur, à conjurer la peur, l'inquiétude, l'angoisse, anciens fantômes. Il retrouva la vie, je retrouvais mon père. Aujourd'hui, il a la solidité d'un beau vieil homme à qui je ne sais toujours pas comment il faut dire mon amour. Le silence est encore le tiers qui accompagne nos rencontres.  Nos trajets nous ont conduits, lui et moi, sur deux planètes étrangères l'une à l'autre : l'une d'immanence, de silence, de mutisme, de simplicité, de paix, de sérénité, l'autre de mots, d'idées, de paroles, de verbes, de mouvement, d'inquiétudes. D'un côté la Terre, de l'autre Saturne, et un cours des planètes appelant les deux mondes à toujours évoluer dans le même rapport, la même distance, le même intervalle calculé. Pourtant, je sais qu'une partie de ma chair disparaîtra le jour maudit où il quittera ce monde.

Michel Onfray
(Ce texte fut tout d'abord publié en 1992, dans le premier tome du Journal hédoniste, "Le désir d'être un volcan".
Il fut réédité et inclus en fin  de son "Esthétique du  Pôle Nord", en 2002, voyage philosophique offert à ce père pour ses 80 ans)

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Le corps de mon père - 1/1

A mon père, aujourd'hui.
Aujourd'hui, très précisément.
Nemo


D'abord, l'odeur grimpait l'escalier, et c'est elle qui me réveillait dans mon lit : le café noir, cuit et recuit, aux effluves de caramel brûlé pour la raison qu'il chauffait en permanence sur la fonte de la cuisinière à bois. Mon père nourrissait le fourneau avec des bûchettes et des rondins qu'il fendait dans la cave, le soir. J'entendais les coups sourds qui venaient de derrière les murs, étouffés, réguliers, cadencés. Le fer de la hache séparait en deux morceaux les billes de bois posés sur une vieille racine marquée, cicatrisée de traits et destinée à accueillir les pièces sacrifiées. Je n'avais guère le droit de stationner à proximité, car les coups assénés étaient suffisamment violents pour faire dangereusement voler les éclats dans le petit espace de la cave. L'odeur était humide, la terre battue. Les bras de mon père étaient puissants, sa force m'impressionnait, elle contrastait avec son calme et sa douceur.
Paradoxalement, sa sérénité était manifeste jusque dans ce geste puissant : économie de mouvements, efficacité du tombé de l'instrument, régularité des reprises. Lorsque les morceaux étaient allés ici ou là, autour du billot, mon père les ramassait, les entassait dans ses bras, en un petit tas régulier - une brassée. Puis il fermait la porte de la cave, revenait à la cuisine, et déposait son tribut au pied du fourneau incandescent. La chaleur saturait la petite pièce, elle semblait faire danser l'air de l'atmosphère. Dans cette cuisine, nous vivions en permanence : pour les petits déjeuners, les déjeuners et les soupers, les bains pris dans une bassine métallique, les leçons et les devoirs, les fêtes et le tout-venant, les jours de bonheur et ceux de tristesses, les étés chauds et les hivers glacés, les nuits d'insomnie et les journées banales. Moins de vingt mètres carrés pour une existence à quatre.
Mon père, c'est d'abord ce fumet de café, sécurisant et doux, un peu fade, qui me disait, au fond de mon lit, la demi-heure qui me restait avant le lever à proprement parler. Je consacrais ce temps à laisser vagabonder mon esprit, à penser à tout et à rien, à réfléchir à de minuscules problèmes, à imaginer, rêver. A savourer la quintessence du temps mesuré, heureux dans la chaleur des draps, avant celui du dehors, plus froid, plus rigoureux - car la chambre où nous dormions tous n'était pas chauffée. A quelques mètres de la maison, sise ruelle des Soupirs, il y avait l'église et son clocher qui racontait toutes les quinze minutes où nous en étions du temps. La nuit, j'y mesurais déjà mes insomnies et les ponctuations de mes pérégrinations nyctalopes.
Si le café racontait mon père, la nuit, les petits matins et le sommeil qu'on n'en finit pas de tirer, comme les Parques leurs longs fils, d'autres odeurs restent également associées à lui. Moins socialement acceptables, mais tout aussi logées dans mon âme, du côté des souvenirs et des mémoires ancestrales, c'étaient les effluves sales du purin, cette épouvantable rémanence d'excréments de porcs qui imprégnait le tissu de ses vêtements de travail, malgré l'immense propreté qui était la sienne. Lavé, rincé, décapé, mais vêtu de ses bleus, le midi, il portait avec lui les mauvaises senteurs des sanies animales : elles pénétraient tout, la trame des tissus, les cheveux, la peau, malgré les lavages.
D'autres fois, quand l'épandage avait pris fin, c'était l'odeur tout aussi infecte de l'ensilage, du maïs pourri, cette infection donnée en pâture au bétail. A d'autres moments, les traces nauséabondes étaient produites par les engrais, fabriquées avec les cadavres d'animaux, charognes asséchées et pulvérisées recyclées par les équarisseurs. Enfin, ce pouvait être, aussi, les bouses de vache qui séchaient, collaient aux vêtements pendant plusieurs jours quand, les séances de vaccinations vétérinaires venues, il fallait enclore les animaux, les parquer, les déplacer, gérer leurs mouvements de l'herbage aux cages métalliques dans lesquelles elles déféquaient, effrayées, avant qu'on ne les rende à leur liberté. Avec le temps, toutes ces odeurs finissaient par disparaître. Elles saturaient l'espace, dès que mon père entrait dans la cuisine, puis plus rien, une olfaction décérébrée, une zone blanche et neutre. Je ne voyais plus que sa figure propre et sereine, son corps lent et silencieux : l'oeil qui mangeait tout ne laissait plus de place au nez.
Dans la maison, aussi petite qu'un modèle réduit pour poupées, il n'y avait ni salle de bains ni douches. Les toilettes étaient dans la cave, et, pour y parvenir, il fallait sortir dehors, faire quelques mètres. La nuit, la sortie s'effectuait dans l'intimité des pleines lunes, de leurs quartiers, des croissants, des mouvements de nuages et des traînées laissées dans le ciel par les étoiles filantes. L'été, elle était saturée des parfums venus des champs, les grains moissonnés dans la poussière, les herbes fraîches dans lesquelles chantaient grenouilles et crapauds. L'hiver, on entendait un chat-huant souffler dans les hautes tours du château médiéval qui domine le village et les pas craquaient dans la neige gelée où l'on s'enfonçait. Quitter la chaleur du lit supposait qu'on se fasse transpercer la chair et l'âme par le froid. Aussi, dans la chambre, un seau en émail permettait qu'on n'ait pas à sortir pour les seules urgences liquides... Je me souviens du jet d'urine de mon père, au beau milieu de la nuit. Il faisait un bruit dont je connaissais le rythme et qui, dans ma mémoire, se trouve aujourd'hui par-delà la pudeur, du côté des nécessités et des promiscuités qui n'étaient que la proximité des pauvres démunis d'espace et de temps.
Les corps étaient donc lavés dans une immense bassine en zinc. Les paillettes de l'alliage produisaient brillances et scintillements, suivant qu'on les regardait d'une manière ou d'une autre, dans la lumière drue, rasante ou effleurante. Ma mère faisait chauffer l'eau qui bruissait, chantait en bulles qui venaient crever la surface. La vapeur, épaisse, enveloppante, s'étendait dans toute la pièce. Elle versait le liquide brûlant et le bruit se modifiait en fonction du remplissage : du jet sec au bouillon généreux. Mon père y ajoutait de l'eau froide pour obtenir une température ad hoc. Il attendait pieds nus sur une serviette dépliée à même les pavés en terre. Ses orteils me paraissaient démesurément longs, et d'autant plus étonnants qu'ils étaient tous surmontés de quelques poils clairs.
Dès la bonne température, mon frère et moi étions conviés à quitter la pièce pour un ailleurs où il serait impossible de voir le corps du père : la chambre ou le garage. Le temps du bain, il nous fallait nous occuper et ne pas mettre le nez dans la cuisine transformée en salle de bains. Pourtant, pour l'avoir entr'aperçu lorsqu'il se déshabillait, le soir, je savais le corps de mon père étonnamment blanc, sauf sur les avant-bras et le visage que le soleil cuisait, brûlait, tannait. Les rayons dessinaient dans l'encolure un angle net, une forme de V et, sur le front, une ligne droite, horizontale : la démarcation entre ce que la casquette protégeait et le reste. La nudité de mon père longtemps fut pour moi cette double géographie : ces terres blanches et ces zones arides, cette carnation lactée et ce cuir brun, cette ombre douce et cette lumière crue. Le jour et la nuit, la vie et la mort. D'un côté, ce que le tissu des vêtements cachait, de l'autre, ce qui était exposé à l'air, au vent, au froid et à la morsure solaire.

Dans le monde où mon enfance se déplia, la tendresse ne se disait pas. Ni par les mots ni par les gestes. De sorte qu'il m'est facile de me souvenir de l'une des deux ou trois reprises où mon père dérogea. C'était fin juin 1976, je venais d'avoir mon baccalauréat, j'avais dix-sept ans. L'été donnait sa meilleure lumière, sa chaleur qui me ravit toujours autant. Je n'avais guère travaillé cette année-là. En dilettante, d'ailleurs, je souhaitais plutôt échouer pour me donner une année de battement, non loin de celle qui préoccupait, sinon tourmentait alors mon esprit. Contre toute attente, le rattrapage me fut favorable et j'empochai de justesse un diplôme qui, pour mes parents, signifiait quelque chose : le baccalauréat, un sésame, une couronne de laurier, une médaille olympique, de toute façon plus que tout autre chose, car, par  exemple, plus tard, mon doctorat fit moins impression. Toujours est-il que, le soleil aidant, j'avais décroché l'occasion de véritables vacances, dans le genre repos du guerrier.
Apprenant mon succès, mon père sourit, posa sa main, comme en une onction, sur ma tête, sur mes cheveux. Je sentis son poids, son épaisseur, les doigts dans leur détail, la paume, sa surface, le presque abandon mais la retenue, toutefois, dans le poignet. L'immobilité lourde de son geste trahissait à la fois une peur de mal dire, mal faire, de briser ou casser quelque chose, et une vérité sans détour, sans ambages. Aucun mot n'accompagnera le geste, aucune durée, non plus dans celui-ci qui, malgré tout, devint pour moi de la matière dont on fait l'éternité. Mon corps fut ému et traversé par l'influx de mon père, sa paix, sa joie secrète, silencieuse et profonde. Le temps d'un instant, je suis devenu sa fierté. Eloquent dans son mutisme, il sourit, laissa sa main, là, presque sur mon front, le temps que d'autres auraient mis à faire une phrase brève. Lorsqu'il reprit son geste, parce que l'éternité ne peut durer plus que de raison, je sentis dans mes cheveux sa peau rêche et calleuse qui en arrachait quelques-uns. Depuis, dans chacune des mains de Picasso ou de Fernand Léger, je vois les siennes, même si je sais que mon père n'a plus d'auriculaire gauche, car il le perdit dans un accident qui aurait pu lui être fatal en tâchant de retenir le cheval emballé qui l'emportait dans un tombereau attelé, lequel s'écrasa sur un mur, broyant le doigt. Parfois, je me dis qu'en un endroit du monde, des os de mon père sont séparés de lui, partie de lui déjà morte.
Souvent je me demande si mon goût pour les mots ne vient pas, de manière réactive, de mon attente toujours déçue d'entendre mon père me parler, me dire, me raconter. Bavarder n'est pas son fort, ni parler pour ne rien dire. Ni d'ailleurs parler pour dire quoi que ce soit. Taciturne, il aime être dans la nature comme les minéraux ou les plantes : à leur place, sans gémissement ni contentement, sans récrimination ni satisfaction. Ici et là, obéissant à une sorte de nécessité qui est pour lui fatalité. C'est d'ailleurs l'un de ses mots de prédilection : fatalement. Le mutisme, chez lui, était porté à son incandescence. Au point, d'ailleurs, qu'il me semble que je pourrais presque me souvenir de la totalité de ce qu'il m'a dit dans mon enfance.
Lorsque je l'aidais, dans le petit champ qu'il cultivait, notamment à l'époque où il fallait planter les pommes de terre ou les arracher avec une binette et un lourd panier en fil de fer que je traînais derrière moi, je ne cessais de lui poser des questions. Il ne cessait de me demander d'être un peu silencieux, avec une gamme qui allait de la gentillesse bienveillante, au début, à l'énervement malgré tout contenu, à la fin. Je l'interrogeais sur ses parents, que je n'ai pas connus, sur son enfance, sur la raison pour laquelle les alouettes montaient dans le ciel en s'époumonant avant de se laisser tomber comme des pierres, pourquoi l'on entendait si distinctement les cloches qui sonnaient dans le village à quelques kilomètres. Je lui demandais ce qu'il aurait aimé comme métier s'il n'avait pas été ouvrier agricole, si son travail lui plaisait, dans quel endroit du monde il aurait aimé se rendre si on lui avait offert une destination à son choix, quelle était la ville la plus éloignée de notre village qu'il eût visitée. Et il répondait, évasif, bref, concis, précis, économe. C'est ainsi que j'appris qu'en guise de pays magique, à connaître grâce à une baguette d'enchanteur, il avait choisi le pôle Nord... Ce qui, pour moi, est toujours un mystère, encore aujourd'hui. Pendant que je le pressais de questions et qu'il éludait au mieux, je regardais ses gestes, ses mains, ses bras, ses doigts, le détail des mouvements de chaque partie de son corps. J'admirais, moi qui étais tout tordu avec mon panier, qu'il fût cassé en deux, comme à l'équerre, les jambes raides et tendues, droites, le buste penché, faisant un angle parfait, les bras effectuant leur geste, précis et efficace : un coup de binette, de la terre enlevée ici, faisant un petit tas là, juste le temps, pour moi, de lancer ma petite pomme de terre au milieu du petit cratère, de sorte que le coup suivant permette un nouveau trou, dont la terre servait à combler le précédent. Et ainsi de suite. Il avançait, ses pas étaient réguliers, sa progression aussi ; je titubais, mes pas étaient désordonnés, ne parlons pas de progression. Lui, silencieux, moi, étourdissant de paroles.
Chacune de ces occasions qui me fut donnée de planter des pommes de terre, ou de travailler avec lui dans le champ, me permit de constater que, s'il parlait peu, mon père disait ce qu'il faisait et faisait ce qu'il disait. Ainsi promettait-il quelque chose pour mon aide au travail de la terre : "Toute peine mérite salaire", disait-il. Et j'avais toujours le loisir de constater que le geste était joint à la parole. Presque rien, peu de chose, mais une preuve que les mots doivent énoncer et annoncer ce que l'on va faire, et qu'il s'agit de respecter la parole donnée. Mon père ne me fit pas beaucoup de promesses dans mon existence d'enfant, mais il les a toutes tenues. Ce n'est que plus tard, sans lui, que j'appris que les mots peuvent aussi servir pour de moins honorables causes. Parfois, en guise de récompense, mon frère et moi lui demandions qu'il fasse bouger son biceps. Il levait la manche de sa chemise et je voyais la ligne de démarcation entre le bronzage des mains, de l'avant-bras et la carnation blanche de son bras. Puis il le pliait doucement. Avec puissance et force, il ramenait son poing vers son épaule. Alors nous étions impressionnés et fiers, car la boule de muscle faisait saillie, ronde, dure. J'aimais toucher, d'abord avec un doigt, comme on touche un objet dont on ignore la consistance, puis, parce que le muscle résistait, dur comme de la pierre, avec toute ma main, ainsi qu'on essaie en vain d'éclater un ballon de baudruche. Et je constatais, une fois de plus, que la force de mon père n'avait qu'à être sollicitée pour apparaître. Fierté de petit enfant...
Bien souvent, ces muscles-là avaient travaillé une journée durant à des mouvements répétitifs et aliénants : charger et décharger des sacs de grain ou d'engrais pendant plus de huit heures. Le soir, il calculait que deux ou trois tonnes lui avaient brisé le dos, arraché l'échine, torturé la colonne vertébrale. Exténuée, au bout de la table, la force demandait réparation, en silence, comme une évidence. Il mangeait sans un mot, telle une mécanique. Je sentais dans ma propre chair, sa fatigue, son épuisement, sa carcasse fourbue. Parfois, me découvrant  tétanisé, blessé, j'imaginais pouvoir prendre en charge un peu de sa douleur et de sa peine. C'est à cette époque que j'ai mesuré l'impossible communication entre les chairs. Dans les meilleures hypothèses, seules les âmes s'effleurent, car le solipsisme est la règle. On n'a jamais supprimé un gramme de souffrance à qui que ce soit en se couvrant de douleur : avec ce mauvais calcul, on ne parvient qu'à la macération, à l'ajout de négatif au négatif.
Les tâches pénibles avaient fabriqué un corps à leur mesure : petit, râblé, sa musculature, développée quand il était jeune, avait stoppé la croissance osseuse. A vingt ans, il portait cent soixante-cinq kilos sur les épaules : deux sacs de cinquante et un copain de soixante-cinq. Autant dire qu'il sculpta sa silhouette, je dirais, à son corps défendant. Aujourd'hui, lorsque je le vois marcher, un peu en dodelinant, comme chaloupé par un poids qui n'est plus sur ses épaules, mais dont sa chair a vraisemblablement conservé la mémoire, je sens un pincement au coeur, une émotion, une petite peine.
Lorsque je le surprends, dans le village où j'arrive sans m'être annoncé, et qu'il traverse le bourg, la tête penchée, le visage vers le sol, le regard perdu sur les trottoirs où il marche, je me demande toujours à quoi il peut bien penser, ce qu'il a dans l'esprit au moment précis où je  le regarde, quelles idées le préoccupent, le soucient, le distraient. Quelles images et quels souvenirs, quelles vitesses, quelles cadences, quelles émotions, quelles réflexions. Je ne sais. Je ne saurai pas, je ne saurai jamais. Sa démarche est lourde, comme s'il devait encore et  toujours se défaire d'une terre de labour, marchant dans des sillons gras, la glèbe collant à ses pieds. Ses épaules oscillent, comme en un roulis, gîte, tangage, mouvements qui conduisent son corps sur une onde imaginaire, improbable.
Sa silhouette est figée ainsi, comme elle l'était, à l'époque où il se rendait à son travail en mobylette, d'une autre étrange manière : étonnant cavalier sur une monture singulière, il ne variait pas dans sa façon d'enfourcher l'engin ni de le conduire. Sa posture ne changeait  jamais, une jambe tendue, l'autre repliée, le torse droit, la tête légèrement inclinée, sa casquette avec la sempiternelle visière relevée et son visage impassible, quelles que soient les circonstances. En hiver, je souffrais de le voir partir, même emmitouflé de vêtements qui finissaient par être troués, puis rapiécés et enfilés les uns sur les autres. Debout dans l'embrasure de la porte, j'avais froid et je le regardais partir dans l'air glacial et le vent coupant : il allait passer sa journée dehors dans des températures polaires.
Le soir, quand il rentrait, son nez était gelé, rouge. Deux grosses gouttes d'eau claire perlaient. Il enlevait ses gants en peau de mouton, ses bottes en caoutchouc, ses grosses chaussettes de laine, posait tout cela sur un journal déplié, grand ouvert sur le carrelage. Puis il plaçait  une chaise devant le fourneau, ouvrait la porte et rentrait ses pieds dans le four en attendant de les dégourdir, puis de leur redonner une température décente. Il lui fallait longtemps avant de retrouver une circulation sanguine qui ne soit pas douloureuse. Dans le cadre du four, ses deux pieds nus, blancs, faisaient comme des marionnettes. Il remuait tous ses orteils, dans le désordre, comme Guignol les têtes de ses figures de théâtre.
Au moment de la moisson, l'été, parce que la saison l'exigeait, mon père travaillait presque nuit et jour, puis il terminait ses journées au bord de l'épuisement. Ses nuits n'étaient guère longues, trois ou quatre heures, parce qu'il fallait repartir prendre sa place dans le ballet des  moissonneuses-batteuses, des tracteurs, des allées et venues dans la poussière de balle et de paille. Dans la nuit, le matériel agricole qui allait en procession livrer les grains à la coopérative illuminait la campagne : feux jaunes et blancs, luminosités brutales, dans les champs, sur le bord des routes, dans le vacarme des moteurs d'engins et dans le tourbillon de particules en suspension. Dans cette violence fuligineuse, on voyait les rais de lumière comme des coups de sabre, des zébrures d'acier. Et la moissonneuse apparaissait, jaune dans le nuage et le bruit, elle allait et venait dans un ballet gracile, manoeuvrait en bout de pièce, partait et vrombissait dans la nuit, laissant derrière elle le souvenir d'un monstre avalant les champs, les étendues de blé, les tonnes de paille et de grain qu'elle vomissait, ou crachait plutôt dans une trémie bruissante des grains qui s'ajoutaient en tas ondulants et gracieux. Moloch aux yeux percés dans l'obscurité comme à l'arme blanche, elle emportait mon père ou son collègue qui aliénaient leur corps dans cette noria de décibels et de poussières. Quand ils descendaient de l'engin, c'était pour marcher aux limites du déséquilibre, la chair encore travaillée des vibrations, des secousses, des cahots engrangés pendant des heures. Leurs visages étaient noirs, pelliculés, recouverts d'une croûte brune dans laquelle les yeux saillissaient, hagards et  fatigués. L'iris bleu de mon père, le blanc, faisaient tache de mer et d'azur dans l'étendue tellurique du restant du visage : oasis de paix, malgré la fatigue, dans cet océan de crasse et de saleté.
De mon côté, englouti dans les ténèbres, caché, évitant de me faire voir, le laissant tout entier à son travail, je le regardais, pleurant parfois d'amour et de rage mélangés. J'ai passé des heures, ainsi, à le regarder, embusqué derrière une haie, au creux d'un fossé, dans les fondrières d'un chemin, derrière le tronc d'un arbre, en haut d'une pièce de terre d'où il ne pouvait me voir. Impuissant, révolté, malheureux de le voir ainsi sacrifié, utilisé, commandé, impliqué dans le travail de la ferme comme un matériel parmi du matériel, j'ai serré les dents plus d'une fois à m'en faire mal à la mâchoire, retenu des sanglots dans le fond de ma gorge, à m'en tétaniser les cordes vocales, contenu ma colère et ma violence, à la sentir me travailler la poitrine, me déchirer le sternum.
C'est là, dans ces champs, dans cette campagne normande, celle plaine d'Argentan, que j'ai appris le monde du travail, la misère des ouvriers, la pauvreté de leur existence, leurs déplorables conditions de vie, au quotidien. J'ai découvert le cynisme des chefs de culture, des contremaîtres - qui parfois devaient leur promotion à l'usage que leurs femmes faisaient de leurs charmes auprès du patron propriétaire - en respirant l'odeur des saisons dans les pièces de terre retournées, cultivées, ensemencées, travaillées par mon père. Je venais juste d'avoir dix ans, je devais m'emplir, en même temps que les poumons des parfums de la nature, l'âme d'une pleine cargaison de révolte. Je ne crains plus d'en manquer jusqu'au bord de ma tombe.
Cette rage au coeur, je l'ai expérimentée tout particulièrement un dimanche matin, toujours pendant la saison des moissons. Mon père était rentré tard dans la nuit du samedi, le corps fatigué, perclus. Il avait passé son visage sous l'eau : j'en avais entendu les signes, le robinet de la cuisine qui coulait. Puis, il s'était allongé sur le lit, à peine déshabillé. J'avais regardé les aiguilles phosphorescentes du réveil ; il était tard dans la nuit. Je voyais l'ombre de sa silhouette et j'entendais le tic-tac bruyant du réveil-matin à bon marché. Malgré les rideaux, l'enseigne lumineuse d'un café en vis-à-vis de la maison de mes parents apportait de la lumière dans la pièce. La fenêtre était ouverte sur les bruits et les odeurs de l'été. Lorsqu'il se préparait à aller au lit, mon père défaisait ses vêtements en préservant sa pudeur. Il les posait les uns après les autres sur le rebord d'un vieux fauteuil de coiffeur qu'on lui avait donné - et sur lequel j'ai depuis écrit tous mes livres. A peine allongé, il s'endormait - comme une masse, disait-il.
Le lendemain matin, après sa nuit, je l'ai trouvé dans la cuisine, se rasant. Mon père se rasait trois fois par semaine, c'était un rituel conservé des habitudes anciennes, celles de son père en l'occurrence, où le barbier accomplissait ce qui, depuis, est devenu une charge en propre pour chacun. Le jour de congé était de ceux au cours desquels il faisait mousser le savon à barbe dans un petit bol doré, avec son blaireau. J'aimais le bruit qu'il faisait lorsque mon père l'appliquait sur son visage, en le faisant tourner régulièrement, dans le sens des aiguilles d'une montre, puis à l'envers, de haut en bas, puis l'inverse. L'odeur était douce. Puis il plaçait une lame, extraite d'un petit emballage jaune, et la fixait à l'extrémité de son rasoir mécanique. Commençait alors l'opération proprement dite de rasage : crissement, grattage, je me souviens des bruits, les mêmes que ceux qu'aurait fait le passage d'un doigt ou d'un ongle sur du papier de verre. Son poil dur, coupé, rincé, faisait des dessins mystérieux sur la céramique de l'évier. Le brise-jet du robinet envoyait tout cela dans le précipice des canalisations après l'avoir contraint à épouser les mouvements en spirale de l'eau ainsi dispensée. Après le rasage, sa peau douce comme celle d'un enfant, il se rinçait longuement, puis s'essuyait avant de passer de l'eau de Cologne - du sent-bon selon les usages à la maison.
Le dimanche matin de moisson, donc, alors qu'il se rasait, est arrivé l'un des chefs de culture qui a garé sa méhari, le moteur tournant, devant la porte de la maison. Il a frappé, est entré. Puis, tutoyant mon père, qui le vouvoyait, il l'a enjoint, parce que le temps l'exigeait, de rejoindre le théâtre des opérations bien qu'il eût été convenu précédemment que ce jour devait être de repos. La moisson le voulait, le travail était impératif, le dimanche volait en éclat, pulvérisé. Bien sûr, comme toutes les autres heures supplémentaires, elles ne furent pas payées : c'était le métier, du moins c'était les usages. Le savon à barbe sur les joues, mon père obtempéra, devant ma mère et mon frère, n'ayant pas le choix. Alors, il essuya son visage, remballa tout son nécessaire à rasage, mit ses habits de travail, partit aux champs, passa la journée à la tâche. Ma mère pesta contre les patrons, se rebella, cria certainement un peu, fustigeant mon père d'avoir accepté, de s'être laissé faire, d'avoir consenti sans piper mot en laissant le champ libre aux gros, comme elle disait. Refuser est un mot ignoré de mon père, il me semble que, pour ma part, je n'ai connu longtemps que celui-là. D'ailleurs, encore aujourd'hui...
Parfois, mais certainement pas ce jour maudit - j'ai encore en tête l'odeur du parfum que mon père ne mit pas ce dimanche-là -, nous allions dans les champs lui porter à boire. Car les chefs de culture se faisaient rafraîchir par leurs épouses - revenues de leurs cabrioles avec le patron - qui ne daignaient pas abreuver leurs ouvriers. J'ai compris dès cette époque que la lutte des classes étaient une création des patrons et des bourgeois, de leurs sous-fifres et hommes de main. Sur le chaume, adossés à des balles de paille, à l'ombre si possible, près d'une haie, nous ouvrions les bouteilles de cidre, de bière et d'eau. Les vêtements de mon père et de ses compagnons de travail étaient trempés, salis de sueur et de poussière, les muscles saillissaient, les forces étaient insolentes. Mon père ne buvait pas, là où l'alcoolisme était si facile, là où, d'ailleurs, tant de ceux de son équipe se sont laissés engloutir dans le vin rouge. Il préférait le café glaçé, abondamment coupé d'eau. J'ai toujours vénéré sa sobriété en silence : là comme ailleurs, elle m'a donnée un père digne.
Au moment des labours, à l'époque où les corbeaux envahissaient la campagne, lorsque les ciels sont plombés, pesants comme doivent l'être les portes de l'enfer, j'allais le surprendre dans les immenses pièces qu'il retournait à longueur de journées. L'humus était puissant. Des hectares de terre grasse fouillée et de sol renversé parfumaient l'atmosphère. La surface plane était couverte par les huit socs de la charrue, comme un scalpel découpe la peau pour atteindre les entrailles. Après le passage de l'acier, des pierres remontaient à la surface, puis des vers de terre qui grouillaient, dont certains sectionnés par le fil de l'instrument, des débris de la dernière guerre, aussi, morceaux de fuselages d'avions, d'obus éclatés, de matériel militaire, de chenilles et autres engins. Au bout du trait, mon père faisait la manoeuvre pour le retour et de nouveaux sillons. Parfois, lorsqu'il me voyait, il me faisait un geste de la main, ample mais unique, puis il reprenait la posture. De temps en temps, je courrais vers lui, il arrêtait son tracteur, je grimpais dans l'habitacle, et je faisais un aller et retour. Silencieux, secoués, ballottés, étouffés parfois par les gaz d'échappement qui revenaient dans la cabine refoulés par le vent, dans un vacarme de moteur, nous étions côte à côte. Mutisme de part et d'autre : de toute façon, on n'aurait pu s'entendre. Que partageait-on alors ? Moi, je sais ce que j'ai appris et compris dans ces moments-là. Mais lui ? Jamais il ne m'a dit. Jamais, peut-être, ne me le dira-t-il. Le sait-il d'ailleurs ?
De retour, sur les petites routes de campagne, j'étais certain qu'un jour je tâcherais de rembourser cette dette, ces heures de labeur pénible pour me payer des études, ce temps donné pour mon éducation, en pension. Comment ? Du moins, peut-être en oubliant pas, en me souvenant, en témoignant, en racontant, partout, ici, là, ailleurs, ce qu'est le travail de ceux qui peinent, le labeur de ceux qu'on paie des misères et qu'on exploite sans vergogne, l'aliénation de ceux qui n'ont ni la conscience, ni les mots, ni les moyens, ni l'occasion, ni le temps de dire, car ils sont démunis de tout. En ne cessant d'être le fils de mon père, un fils de pauvre, dans les châteaux et les palais, les universités et les salles de conférences, les livres et les colonnes des journaux, chez les éditeurs ou les bourgeois, les nantis et les sûrs d'eux. Car ce  sont les patrons de mon père - un temps très court, ils furent aussi les miens - qui m'ont fait rebelle autant que les prêtres de mon enfance chez les Salésiens m'ont converti à l'anticléricalisme. Je leur dois au moins ça. Et ceux qui, aujourd'hui, m'enjoignent d'oublier, de tirer un trait, de tourner la page, m'invitent à mieux me souvenir, à refuser de passer au feuillet suivant et à m'interdire toute forme de rature.

... /...

Michel Onfray
(Ce texte fut tout d'abord publié en 1992, dans le premier tome du Journal hédoniste, "Le désir d'être un volcan".
Il fut réédité et inclus en fin  de son "Esthétique du  Pôle Nord", en 2002, voyage philosophique offert à ce père pour ses 80 ans)

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05 octobre 2004

L'amour est transmissible

Déclaration

Je ne voudrai jamais savoir qui tu es, ni t'encercler dans ta propre image, ni t'enfermer dans mon idée. Si je t'aime, c'est parce que tu es, tel(le) que tu apparais et non pas tel(le) que je t'aperçois (la frontière est folle !). Ce qui m'émeut, c'est ton existence, le fait que tu vives là, avec tout ton lot de réactions, de luttes, ta beauté, tes idées, ton impact sur les choses, les sensations que tu provoques, ta présence dans l'histoire de nous tous, ton corps à perte de vue offert au monde, si loin de toi, si près de chacun de nous qui t'entourons. Tu rayonnes en diffractant. Le monde n'est pas ton miroir, il est ton creuset, tu y offres ta pâte, ta chair, tes mots, tes yeux, les méandres de tes sens, tu éclaires ce qui t'entoure sous un angle unique, je t'aime et je ne suis pas le seul.

Je suis attentif à ce qui t'est le plus intime mais n'y entrerai jamais, je resterai au dehors de ta personne, au dehors des temps et des espaces qui t'appartiennent ou que tu empruntes, tu n'as pas plus de vie privée que moi - nous sommes tous publics, mais tu as une perception du monde singulière et c'est elle que nous recherchons tous : nous sommes des amoureux fous (même si je ne sais pas toujours qui sont les autres). Tu nous entraînes dans le doute et le fantastique : avec toi, tout change de couleur, de sonorités et de sentiments, tu nous tends, tu nous approfondis… Je suis attiré par tes odeurs, par les lieux que tu fréquentes, par ton lit, tes oreillers, tes matières, je m'intéresse aux gens que tu touches, à tes regards, tes jouissances, toutes les vies que tu peux mener…

Il n'y aura jamais de confusion entre tes draps et les miens : je veux t'inviter… invite-moi !

Tu n'es à personne, ni à l'un(e), ni à chacun(e), ni à tous ni à toi-même… Tu es aux courants, au mouvement.

Là où tu es, quand tu es… personne ne te vole. Loin de la propriété, privée ou publique, nous savons fuir les clans, les replis, les accouplements, les mariages, les pacs, les sectes et toutes formes de carcéralités primitives ou progressistes, hypocritement sentimentales, toujours à l'affût de chaînes déguisées en preuves ! La société est tout entière et nous la formons ; pourquoi la diviser ? Je n'ai pas de mur à moi, et ta maison n'est pas davantage la tienne : je veux aller te visiter, sentir ta peau, me perdre dans tes mots, accompagner tes combats, m'imprégner de tes plaisirs. Tu es un(e) autre, à jamais étranger(e), c'est si bon de se rencontrer toutes ces secondes, tous ces matins, depuis tant de temps, pour toujours !

Manifeste

L'amour est transmissible. Chacun de nous a déjà appris tout petit à aimer deux personnes, ses deux parents (malheureusement deux c'est bien peu !!!), puis y a ajouté un premier amour, un second, un troisième… Quand on commence à aimer, on aime de plus en plus, on ne peut plus s'arrêter… C'est comme le sommeil ou la nourriture ! Mais le monde s'est divisé en deux : pendant que les uns décident qu'aimer c'était dévorer, ingérer, consommer à l'intérieur de soi, les autres respectent des frontières physiques et civiles, ne disposent pas du corps de l'autre, s'emploient à l'admirer, le frôler, à glisser dessus, à l'écouter, à goûter sa souveraineté ! Aucun de nous ne peut prétendre, sans objectif de totalité ou de conquête, à confondre son espace, ses projets, sa sexualité, ses besoins personnels les plus intimes, avec ceux d'un(e) autre ! L'idéologie du couple avance l'idée de complémentarité comme argumentaire d'une osmose idéale : mais celle-ci peut s'avérer être l'outil d'une domination à double sens. Tenons-nous à l'écart des duos cartésiens, où le désir sert d'alibi au manque, les projets « en commun » pris en otage entre inhibition de l'un et exhibition de l'autre, le sexe en chantage mutuel permanent, la sexualité de l'un étant exclusivement contrôlée par l'autre.

La cargaison vaine des milliers d'œuvres de théâtre ou autres gribouillis obsessionnels, des centaines de films hystériques, d'opéras maladifs et de magazines stériles, à travers l'histoire ancienne ou contemporaine a colonisé notre présent, noyant nos capacités d'aimer dans des foutaises narcissiques où fidélité, cocufiages, contrats de couples/contrats de pouvoir et autres petits coups d'adultères insipides le disputent au poliçage des relations, à la moralisation permanente, toutes formes de haine déguisées en possession, appelée ici outrageusement « amour » ! Ces auteurs prennent le monde en otage avec leurs impuissances personnelles à aimer, une et a fortiori plusieurs personnes, déguisant celles-ci en passion, inventant de grandes épopées ou de minables récits qui ne sont, sauf respect pour leur style, que de pâles et faibles histoires de culs bornées et polluantes ! Qui tous ces gens prétendent-ils aimer ? Quelle jouissance y a t il à simplifier la vie, à confondre attachement et violation de l'espace amoureux de l'autre, à s'ingérer dans sa vie personnelle ? Pourquoi tant de malheureux se font-ils dépouiller par cet idéal étéré du couple : couples fous qui explosent sans cesse, par milliers et sans relâche, faisant voler du même coup tous leurs rêves, leurs vies, leurs espoirs, déchirant des enfants au passage qui auraient pu vivre l'amour et qui n'avaient rien demandé. Ces enfants ont été trompés au moins deux fois : une fois de croire qu'ils sont les enfants d'un couple - comme si l'inné avait du sens sans l'acquis, une deuxième fois de n'avoir pas de couple à se mettre sous la dent, pour alimenter cette inutile croyance. Pourquoi obéir à ses impuissances, abandonner son époque, nier la réalité, refuser d'embrasser la complexité, la contradiction, la recherche, aimer autant la souffrance : comme avant l'accident, chacun pense que l'explosion n'arrivera qu'aux autres, comme avant le déluge, chacun veut réinventer la vie, alors qu'il est simplement démuni de modèle intellectuel et sentimental alternatif, qu'il ne fait que singer les ornières de ses aînés, qu'il reproduit lâchement ce qui lui est sans cesse dicté par un environnement exclusif, par un monde qui se replie, se clôt, capitalise, nous inculque comment réussir sa vie en s'appropriant celle d'un autre, en s'agrippant à elle.

Qu'est-ce que c'est que cette histoire de contrats ? Ces couples savent, au plus fort de leur amour qu'ils vont déjà mal… alors ils produisent une pièce de théâtre de plus, klaxonnante, souvent bourrée et coûteuse, s'affichent devant témoins pour claironner leur dépendance, dans un acte administratif, financier, religieux ! Ils ont à se donner une fidélité sur un papier, à se fixer un programme sur un contrat, à se promettre assistance ! Mais qu'ont-ils donc à se reprocher déjà ? C'est pourtant clair : leur spectacle de guignol sert de cache sexe, il faut cacher le sexe de l'autre, revendiquer le droit de cuissage, la prostitution officielle - chacun entretient l'autre, et surtout se déguiser derrière le paravent de la liaison « officielle » pour que personne ne se rende compte que les con-joints quittent le monde, que dorénavant ils vont s'interdire d'aimer le monde, interdire à l'autre de vivre par lui-même, d'être autonome économiquement, sexuellement, physiquement, intellectuellement ! Toutes les sectes religieuses officielles de par le monde ont pris grand soin de bénir, livres saints à l'appui, ces rites répétitifs, fûssent-ils laïques ! Arrachons-nous nos vies, communions, pacsons-nous, renforçons nos petits couples étriqués dans quelques cloisons et paperasses administratives de plus. La domination et la maîtrise de l'autre sauraient-elles être gages d'amour ? Toujours plus d'égalité ?

La liberté de l'autre étend la mienne à l'infini ! Je nous propose plutôt de nous aimer.

Nous, ce n'est pas je et tu, nous c'est nous ! La société n'est pas la sommation cartésienne de milliers de je et de tu, tous accouplés les uns à côté des autres dans leurs cahutes privatives, romantiques ou intéressées, c'est peut-être quelque chose de cent fois plus dynamique et respectueux de chacun, plus complexe et moins confusionnel : la subjectivité de chacun de nous ne peut pas être au service de la collectivité si elle est soumise à la privatisation de sa force amoureuse. La société a besoin de l'amour, non pas comme « Dieu » qui réclame l'amour aveugle de ses fidèles soumis, mais précisément l'inverse : l'émancipation commune a besoin de l'émancipation individuelle, de la fidélité insoumise. Aimer les framboises, ce n'est pas être infidèle aux fraises, en revanche, cesser d'aimer les fraises sous le prétexte étranger que des framboises mûres viennent de provoquer la jouissance de notre palais amoureux, c'est la preuve tangible qu'au fond, on n'aimait pas les fraises. La fidélité n'est rien d'autre que la permanence, l'exigence de durée hors de toute conjoncture.

Vous êtes si nombreux, fruits sucrés, amers, acides, salés que j'aime tant ! Ne cessez jamais d'être autant !

Nicolas Frize
Compositeur de musique contemporaine
© Passant n°30 [août 2000 - septembre 2000]

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Il ne s'est (presque) rien passé le 14 septembre à Neuilly

Retour sur le suicide dans l'indifférence générale d'un locataire au chômage.
Par Didier ARNAUD
lundi 04 octobre 2004 (Liberation - 06:00)


C'est une chronique de l'indifférence ordinaire. Un drame de la solitude. Et l'histoire de gens qui se drapent dans leur indignation. Mardi 14 septembre, vers 14 heures, un huissier et le commissaire de Neuilly se présentent chez François, 29, rue de la Ferme à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine). Ils lui présentent un avis d'expulsion. Le 29 est un grand et bel immeuble de sept étages. Façade Arts déco. A quelques encablures, le parc de Bagatelle et la très cossue avenue de Madrid, bordée de villas et d'hôtels particuliers.

François n'est pas habillé. Il demande aux visiteurs de lui laisser quelques instants. Le temps de se vêtir. Ils l'attendent devant la porte. Il se jette par la fenêtre. Du sixième étage. Le lendemain, une «source policière» explique qu'il était au chômage depuis deux ans. Il avait plus de 65 000 euros d'arriérés de loyer. La dépêche de l'AFP cite la même source : aucune enquête n'a été ouverte car «les faits parlent d'eux-mêmes». D'ailleurs, il y a peu de monde pour en parler.

François avait 52 ans. Il vivait depuis vingt ans dans son appartement. Il n'avait pas voulu partir lorsque, il y a une dizaine d'années, l'immeuble avait été «reconstruit» entièrement. «Le bâtiment a été totalement désossé. Il ne restait plus que la façade. Lui a vécu pendant deux ans au milieu des gravats», dit une voisine. L'immeuble se trouvait sous le régime de la loi de 1948. Autour de François, tout a été refait. Chez lui, même parquet, même isolation, tandis qu'autour, tout change.

Froid. Pour entrer dans l'immeuble, il faut mettre le pied dans la porte. Arrêter une habitante qui se veut dissuasive. «Je serais vous, je n'irais pas. Ça ne vous servira à rien, ici, les gens ne se parlent pas beaucoup.» François, selon sa fille, n'avait pas beaucoup d'amis. Sauf ce voisin qu'il appelait «le pilote», et qu'il «aimait bien». Il était très en froid avec la voisine du dessous, souvent victime de «dégâts des eaux». Elle lui reprochait de faire trop de bruit. Une autre, au quatrième, le croisait parfois dans l'ascenseur : «Il était correct. Une fois il m'a dit qu'il était médecin, une autre fois dentiste, une autre encore qu'il était dans l'informatique. Je ne connaissais même pas son nom.»

L'indifférence, ce sont aussi des combinés qui claquent sec, des visages qui se ferment. Dans l'immeuble, le «pilote» passe. Connaissait-il François ? «Je n'ai rien à déclarer», répond-il sèchement. «C'est pour la polémique ? Je suis harcelée, j'ai vécu la scène en direct, alors ça suffit !» répond au téléphone cette dame avant de raccrocher le combiné. L'huissier se contente d'un «je n'ai rien à vous dire» avant de mettre un terme à la communication. La responsable de l'ANPE se retranche derrière la législation : «D'un point de vue déontologique, je ne pourrai rien vous dire. On ne peut même pas donner de renseignements à une femme sur son mari. C'est la liberté de la personne, même si elle est décédée.» Au commissariat, il faut s'adresser à la cellule communication, qui commence par: «Il n'y a rien de plus à dire que ce qui a déjà été écrit.» Au syndicat de copropriété : «Nous, on n'a rien à dire, excusez-moi, monsieur, au revoir.» Clac.

Ennui. François n'avait plus de travail depuis sept ans. Il occupait une place dans une entreprise de textile, dans le Ier arrondissement de Paris. Ensuite ? D'après sa fille, il passait souvent ses journées sur son lit, le téléviseur allumé. Quelquefois, il sortait. Il disait parfois qu'il allait voir son comptable ou alors rien. «Quand on lui demandait, il se taisait», dit-elle. Son fils avait pris depuis peu une chambre de bonne. Il étudie dans une école où on travaille le bronze. Sa fille venait aussi de quitter le domicile familial, pour travailler dans le négoce horticole. La femme de François n'habitait plus avec lui depuis le mois de janvier. Pourtant, une voisine «la voyait souvent avec un chariot de supermarché». Il poussait ses enfants à sortir, chercher du travail, ne pas rester chez lui quand ils venaient le voir. On le croisait aussi dans le hall, en jogging. «Il s'entretenait physiquement», dit une dame. D'après sa fille, il aurait dissimulé «cinq avis d'expulsion» reçus dans la boîte aux lettres. Il ne laissait jamais à ses enfants le soin d'aller chercher le courrier.

François était brouillé avec toute sa famille. «Il se coupait de plus en plus de ses amis», témoigne sa fille. Juif, il avait épousé une catholique. Les services sociaux de la mairie de Neuilly ne connaissaient pas son existence. Le lendemain du drame, sa fille a croisé une voisine «toute souriante, comme si elle était contente». Elle a aussi vu le «pilote» qui lui a dit quelque chose qu'elle n'a pas entendu. «Mais c'est comme si rien ne s'était passé», constate sa fille. Pour l'instant, elle pense pouvoir garder l'appartement pendant quelque temps. C'est ce qu'a dit l'huissier à son frère, qui a «négocié» avec lui.

En attendant, elle a toujours du mal à y croire, même si elle ne sait pas «ce qui a pu se passer» dans la tête de son père. Elle lui en veut aussi, de les avoir laissés tout seuls. Elle pense qu'il avait mal supporté la mort de ses parents, en 1989 et 1994. «Ils le portaient», dit-elle. Le frère a dit à la soeur qu'il avait retrouvé une photo du père retournée contre le mur. Comme si François savait ce qu'il allait faire. Les faits parlent d'eux-mêmes.

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04 octobre 2004

Lettre indésirable n°1

Preuves un peu trop lourdes de la dégénérescence humaine, il m'est parvenu que de singuliers citoyens français m'ont dénoncé à vous comme n'étant pas du tout au nombre de vos approbateurs.

Je ne puis, messieurs, que confirmer ces propos et ces tristes écrits. Il est très exact que je vous désapprouve d'une désapprobation pour laquelle il n'est point de nom dans aucune des langues que je connaisse (ni même sans doute dans la langue hébraïque que vous me donnez envie d'étudier). Vous êtes des tueurs, messieurs; et j'ajouterai même (c'est un point de vue auquel je tiens beaucoup) que vous êtes des tueurs ridicules. Vous n'êtes pas sans ignorer que je me suis spécialisé dans l'écoute des radios étrangères; j'apprends ainsi de précieux détails sur vos agissements; mais, le propre des criminels étant surtout d'être ignorants, me faudra-t-il perdre du temps à vous signaler les chambres à gaz motorisées que vous faites circuler dans les villes russes ? Ou les camps où, avec un art achevé, vous faites mourir des millions d'innocents en Pologne ? (...)

Vous ajouterai-je, messieurs, pour me tourner enfin vers cette Allemagne que vous prétendez représenter, que je ressens tous les jours une très grande pitié pour mon frère, le travailleur allemand en uniforme. Vous avez assassiné, messieurs, mon frère, le travailleur allemand; je ne refuse pas, ainsi que vous le voyez, d'être assassiné à côté de lui.

Armand Robin.
Extrait de sa lettre adressée le 5 octobre 1943 à la Gestapo, avenue Foch, Paris... avec nom et adresse de l'expéditeur !


Armand Robin était anarchiste, poète, traducteur, romancier, homme de théâtre, homme de radio, homme dans toute son acception...

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Genèse de l'inhumanité - Le cercle agraire (Chapitre 2/6)


L'agriculture fixe leur civilisation dans l'immobilisme d'un cercle dont le commerce en expansion accroît sans cesse le rayon.

La formation d'un domaine agricole les a entourés d'un rempart qui tout à la fois les protégeait et les emprisonnait. Le sillon qui cerne leur champ de culture et d'occupation les abrite et les environne d'un danger constant. Ils ont beau reculer les frontières, creuser en profondeur le sous-sol exploitable, hausser leur toit à l'infini du dôme céleste, l'acte d'appropriation d'un dieu, d'un maître, de l'esprit qui les saisait par la tête, les enserre à jamais dans un espace mesquin. Ils tourneront en rond selon la longueur de chaîne que leur accordent l'économie de leur fonction et leur fonction économique : développer l'exploitation de la terre et échanger les biens produits.

Comment verrait-on rien de neuf sous le soleil puisque tout se souille et se lave, se mêle et se démêle dans la contenance d'un même baquet, fût-il à la dimension d'un village, d'un Etat, d'un empire, d'un continent, de la planète, voire des galaxies colonisées à perte d'ennui par l'invariable souci de gagner de l'argent, d'asseoir un pouvoir et de conquérir marchés et territoires ?

La terreur du dehors et du dedans

Au-delà des frontières définissant la propriété commence le pays qui n'appartient à personne, le pays de la nature inorganisée, un chaos sauvage et hostile aux yeux des premiers laboureurs. Comme on comprend que la communauté paysanne rivée au sol qu'elle ensemence se recroqueville dans sa coquille, se ramasse derrière ses fossés et ses murailles dans l'attente apeurée d'une intrusion. Sa présence n'est-elle pas une insulte et un défi à la liberté naturelle des errants ?

Il n'est pas une pierre du rempart érigé par la société agraire qui n'incite à l'invasion des nomades, qui ne sollicite le raz de marée du dehors, qui, cimentée par la civilisation de l'esprit, n'invoque l'horreur et l'attrait de la barberie animale, l'apocalypse venue de la bête.

Au reste, ce camp retranché, opposant sa barrière insolite au va-et-vient des cueilleurs-chasseurs, qu'était-ce d'autre pour les nomades qu'une provende à recueillir, un bien à glaner ? Ainsi la cueillette tourna-t-elle au pillage et le migrateur à l'expropriateur, c'est-à-dire au propriétaire en puissance.

Les hordes s'enragèrent des entraves au libre déplacement, celles qui ne furent pas détruites conquirent les villages et s'y emprisonnèrent à leur tour. Telle fut la fin des civilisations antérieures au néolithique, des civilisations sans économie souveraine.

La sédentarisation a figé les comportements dans la routine du sillon. Le changement y fait figure de menace et l'immuable de sécurité. La répétition apaisante des gestes saisonniers boucle un temps qui revient sur lui-même, sécrète une pensée cyclique, la redondance du mythe.

Mais aussi, quelle frustration que l'immobilité contrainte, que la herse abaissée sur le droit d'entrer ou de sortir ! D'autant qu'à l'intérieur s'élève une seconde enceinte : la présence invisible des lois qui arment les maîtres et désarment les esclaves ; tandis que le corps lui-même se caparaçonne à la manière des citadelles, se durcit dans l'artifice d'une enveloppe foetale et flétrie qui le protège et l'emprisonne. Etonnez-vous après cela de l'agressivité et de la cruauté qui, au témoignage unanime des historiens, signalent l'apparition des villages néolithiques et des cités-Etats.

La nature est le mal

L'exploitation du sol et du sous-sol a dressé un rempart entre l'homme et la nature, c'est-à-dire contre lui-même en tant que nature issue d'un milieu naturel. La tradition de l'antiphysis n'a pas d'autre origine.

En société patriarcale, la nature partage le sort de la femme et de la classe dominée. Elle est admirable de loin. Brise-t-elle dans la fureur de ses éléments déchaînés le joug qui la contraint ? C'est une force hostile, meurtrière, monstrueuse, un péril pour la civilisation. Se laisse-t-elle déchirer et violer par l'araire, engrosser et spolier par la rentabilité, subjuguer par la pensée ? Elle mérite la condescendance du maître.

Insoumise au-dehors, esclave au-dedans, il faut, à tout instant, la tenir à l'oeil du haut des murailles protectrices. L'esprit redoute les exigences de la chair, l'exploiteur la révolte des exploités, le propriétaire l'expropriation.

Pour avoir renoncé à une liberté aléatoire mais qui contenait en germe la création d'un destin humain et d'une nature humanisée, ils n'ont de sécurité que dans la peur des dieux, dans une protection foetale artificiellement prolongée, dans un enclos contre nature où l'économie les châtre et les étouffe. La paix n'est pour eux qu'une guerre essoufflée.

C'est bien illusoirement que l'ingéniosité de leurs techniques les grandit. A l'aune de l'humain, ce ne sont que de petits hommes débiles, incapables de rien produire qui ne pousse plus avant l'inhumanité et la dénaturation, dignes émules de ces dieux qu'ils engendrèrent en accouplant l'impuissance à vivre et la rage de dominer.
Privée ou collective, l'économie déshumanise pareillement

Pas de clôture qui n'appelle la rupture, pas de propriété qui n'excite l'avidité des exclus, pas d'interdit qui n'incite à la transgression. C'est ce qu'exprime leur vieux dicton «Qui terre a, guerre a.»

Dès l'instant que le droit de propriété enserre le moindre lopin de terre entre ses pinces technocratiques et lucratives, la gratuité naturelle est mise en pièces et vendues à l'encan. L'eau pour irriguer, le sol à fertiliser, l'habitat, l'errance, l'air même, tout prête à intérêt, tout se paie et est payé en retour tandis que haine, frustration, agressivité font cortège aux moeurs d'usuriers.

Et qu'y aurait-il de changé à ce que la propriété des champs, des usines, des moyens de production fût collective plutôt que privée ? Entre les mains de tous au lieu de quelques-uns la gratuité naturelle n'en serait-elle pas moins niée et saccagée par les mêmes privilèges de l'économie ? La pollution du rentable a-t-elle de moindres effets sous les auspices du collectivisme que sous la coupe du capitalisme monopolistique ?

L'immobilisme agraire

Deux piliers fondent les assises de leur civilisation : l'agriculture et le commerce. Ce sont les deux piliers d'un temple, car si profondément qu'on les sache implantés en terre, ils ont toujours nourri l'illusion de procéder de quelque édifice céleste, dont le mystère ne se dissipera que tardivement.

En se refermant sur l'homme et sur la société, le sillon de la structure agraire enferme en l'un et l'autre le ferment d'une peur endémique. C'est la peur de sortir des sentiers battus, de s'écarter de la routine, d'aller au-delà du préjugé et de la coutume, de s'engager du mauvais côté de la barrière, de perdre son bien, sa place, ses habitudes.

Là se creuse un lit de repos inlassablement souffreteux que hantent les cauchemars de l'immobilité : les mythes, les dogmes religieux, les idéologies réactionnaires, le refus de changer et de progresser, la haine et la terreur de l'étranger, le nationalisme, le racisme, le despotisme bureaucratique, la férocité des crimes et des châtiments, le fanatisme, la frénésie de détruire et de se détruire.

La bestialité s'y prend au piège d'une société en forme de ghetto, d'une société repliée sur elle-même dans une carapace obsidionale, protectionniste, musculaire, foetale, d'une société rigide, qui engendre le culte de la virilité patriarcale et se perpétue jusque dans la modernité de pays industrialisés tels que l'URSS stalinienne, la Chine maoïste, l'Allemagne nazie, les Etats-Unis, où l'impact de 1789 n'a pas brisé l'encerclement des consciences et la chaîne des comportements immuables.

La mobilité marchande

Autant l'exploitation du sol s'enracine dans la fixité d'un éternel retour, autant le commerce - c'est-à-dire l'échange étalonné des biens produits par le travail - engendre la mobilité, introduit le changement, conduit à l'ouverture. Franchissant les remparts familiers et les frontières connues, il s'aventure dans les régions sauvages, il explore la nature inviolée, il implante de plus en plus loin ces têtes de pont de la civilisation que sont les comptoirs et les marchés. Il est le bras que n'oserait allonger vers d'autres territoires la pusillanimité d'un régime engoncé dans une économie strictement agricole. Il est l'aile conquérante déplaçant vers d'autres horizons la pesanteur, d'une culture emmuraillée. Ainsi brise-t-il, sans l'abolir, le cercle de l'invariance paysanne.

Extirpant l'homme de sa coquille, il le propulse plus avant avec le dynamisme de l'intérêt, il lui prête une plus vaste maison, qui est l'univers à conquérir. Son insatiable avidité l'incite à creuser plus profondément le sous-sol pour arracher une quintessence de profit à la pierre, au charbon, au minerai, au pétrole, à l'uranium. ce faisant, il creuse aussi l'intérieur de l'homme afin qu'aucune machine ne soit étrangère à l'intimité de la pensée et de la chair. L'audace, l'inventivité, le progrès, l'humanisme naissent dans son sillage.

Pourtant, les plus hardis périples bouclent à leur tour le cycle du repli. Les bateaux en partance reviennent au port, la loi du gain règne à l'arrivée comme au départ. Aventurier, pionnier, chercheur, fabricant de chimères, prophète ou révolutionnaire n'empruntent aucun couloir, si insolite soit-il, qui ne débouche sur un comptoir de vente.

Raoul Vaneigem - 1989

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Assommons les pauvres !


Pendant quinze jours je m'étais confiné dans ma chambre, et je m'étais entouré des livres à la mode dans ce temps-là (il y a seize ou dix-sept ans) ; je veux parler des livres où il est traité de l'art de rendre les peuples heureux, sages et riches, en vingt-quatre heures. J'avais donc digéré, - avalé, veux-je dire, toutes les élucubrations de tous ces entrepreneurs de bonheur public, - de ceux qui conseillent à tous les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui leur persuadent qu'ils sont tous des rois détrônés.  On ne trouvera pas surprenant que je fusse alors dans un état d'esprit avoisinant le vertige ou la stupidité.

Il m'avait semblé seulement que je sentais, confiné au fond de mon intellect, le germe obscur d'une idée supérieure à toutes les formules de bonne femme dont j'avais récemment parcouru le dictionnaire. Mais ce n'était que l'idée d'une idée, quelque chose d'infiniment vague.

Et je sortis avec une grande soif. Car le goût passionné des mauvaises lectures engendre un besoin proportionnel du grand air et des rafraîchissants.

Comme j'allais entrer dans un cabaret, un mendiant me tendit son chapeau, avec un de ces regards inoubliables qui culbuteraient les trônes, si l'esprit remuait la matière, et si l'oeil d'un magnétiseur faisait mûrir les raisins.

En même temps, j'entendis une voix qui chuchotait à mon oreille, une voix que je reconnus bien ; c'était celle d'un bon Ange, ou d'un bon Démon, qui m'accompagne partout. Puisque Socrate avait son bon Démon, pourquoi n'aurais-je pas mon bon Ange, et pourquoi n'aurais-je pas l'honneur, comme Socrate, d'obtenir mon brevet de folie, signé du subtil Lélut et du bien avisé Baillarger ?

Il existe cette différence entre le Démon de Socrate et le mien, que celui de Socrate ne se manifestait à lui que pour défendre, avertir, empêcher, et que le mien daigne conseiller, suggérer, persuader. Ce pauvre Socrate n'avait qu'un Démon prohibiteur ; le mien est un grand affirmateur, le mien est un Démon d'action, un Démon de combat.

Or, sa voix me chuchotait ceci : "Celui-là seul est l'égal d'un autre, qui le prouve, et celui-là seul est digne de la liberté, qui sait la conquérir."

Immédiatement, je sautai sur mon mendiant. D'un seul coup de poing, je lui bouchai un oeil, qui devint, en une seconde, gros comme une balle. Je cassai un de mes ongles à lui briser deux dents, et comme je ne me sentais pas assez fort, étant né délicat et m'étant peu exercé à la boxe, pour assommer rapidement ce vieillard, je le saisis d'une main par le collet de son habit, de l'autre, je l'empoignai à la gorge, et je me mis à lui secouer vigoureusement la tête contre un mur. Je dois avouer que j'avais préalablement inspecté les environs d'un coup d'oeil, et que j'avais vérifié que dans cette banlieue déserte je me trouvais, pour un assez long temps, hors de la portée de tout agent de police.

Ayant ensuite, par un coup de pied lancé dans le dos, assez énergique pour briser les omoplates, terrassé ce sexagénaire affaibli, je me saisis d'une grosse branche d'arbre qui traînait à terre, et je le battis avec l'énergie obstinée des cuisiniers qui veulent attendrir un beefteack.

Tout à coup, - ô miracle ! ô jouissance du philosophe qui vérifie l'excellence de sa théorie ! - je vis cette antique carcasse se retourner, se redresser avec une énergie que je n'aurais jamais soupçonnée dans une machine si singulièrement détraquée, et, avec un regard de haine qui me parut de bon augure, le malandrin décrépit se jeta sur moi, me pocha les deux yeux, me cassa quatre dents, et avec la même branche d'arbre me battit dru comme plâtre.  Par mon énergique médication, je lui avais donc rendu l'orgueil et la vie.

Alors, je lui fis force signes pour lui faire comprendre que je considérais la discussion comme finie, et me relevant avec la satisfaction d'un sophiste du Portique, je lui dis : "Monsieur, vous êtes mon égal ! veuillez me faire l'honneur de partager avec moi ma bourse ; et souvenez-vous, si vous êtes réellement philanthrope, qu'il faut appliquer à tous vos confrères, quand ils vous demanderont l'aumône, la théorie que j'ai eu la douleur d'essayer sur votre dos."

Il m'a bien juré qu'il avait compris ma théorie, et qu'il obéirait à mes conseils.

Charles Baudelaire (1821- 1867)

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