04 novembre 2004
Le lendemain matin...
La dernière fois que j'ai passé une longue nuit à me ronger les ongles,
suivant une élection, j'étais au Venezuela observant le référendum.
Comme les élections des EU du 2 novembre, le résultat était important
non seulement pour les gens qui ont voté, mais pour le monde entier. Il
y avait, cependant, quelques différences.
Au Venezuela, les machines à voter étaient les mêmes dans chaque bureau de vote.
Au Venezuela, les machines à voter avaient une double sécurité : les électeurs utilisaient un écran tactile pour choisir OUI ou NON. L'écran tactile produisait alors un bulletin imprimé, que l'électeur pouvait vérifier, avant de le plier et de le glisser dans l'urne électorale. Les comptes manuels pouvaient alors être vérifiés et comparés, si besoin, au système de vote par ordinateur. Un système simple, un système "difficile à frauder".
Au Venezuela, le camp qui obtint le plus de votes remporta la victoire.
Mais ce soir il semble que même si les Etats-Unis avaient le système de vote simple et élégant du "dictatorial" Venezuela plutôt que le labyrinthe bizarre du Collège électoral "démocratique", George W. Bush serait toujours le gagnant.
Il semble même que si le système électoral des Etats-Unis était capable d'exprimer réellement le choix populaire, les gens choisiraient George W. Bush.
Il semble que les électeurs dans une douzaine d'états aient décidé d'interdire le mariage homosexuel, par des marges énormes, décidant de ruiner les vies d'autres gens, sans avantage pour eux-mêmes.
Cela signifie qu'il est temps d'admettre quelque chose. La plus grande division dans le monde n'est pas aujourd'hui entre l'élite des EU et son peuple, ou l'élite des EU et les peuples du monde. Il est entre le peuple des EU et le reste du monde. La première fois, George W. Bush n'a pas été élu. Quand les Etats-Unis ont lancé des bombes en grappes partout sur l'Afghanistan, y ont perturbé l'effort d'aide humanitaire, ont tués des milliers de gens et ont occupé le pays, cela pouvait être interprété comme les actions d'un groupe dévoyé qui avait volé les élections et avait utilisé le terrorisme comme un prétexte pour faire la guerre. Quand les Etats-Unis ont envahi l'Irak, tuant 100,000 civils au dernier bilan, il pouvait être argumenté que personne n'en avait vraiment donné le choix aux Américains et qu'on leur avait menti. Quand les Etats-Unis ont enlevé le président d'Haïti et y ont installé une dictature paramilitaire, il pouvait être avancé que c'étaient les actions d'un groupe non élu, méprisant la démocratie.
Avec cette élection, toutes ces actions ont été rétroactivement justifiées par la majorité des Américains.
La première fois, l'équipe Bush a agi sans mandat. Aujourd'hui, le seul corps électoral qui aurait pu les arrêter leur a donné mandat pour aller au-delà de ce qu'ils ont déjà fait.
Ces dernières années, les élections dans tous les pays ont créé un vacarme médiatique qui a noyé les voix radicales. Il y avait opposition entre un libéralisme (au sens étatsunien du terme - NDLT) faible, vidé de la plupart de son contenu économique et social progressif contre une réaction dure qui a promis d'utiliser chaque possibilité pour éroder les institutions inspirées d'une politique et d'une culture libérales. Présenté avec un choix si complet, les progressifs potentiellement radicaux n'ont guère de temps pour des arguments radicaux. Le fossé est trop large, les pertes potentielles trop importantes, pour jouer sur le radicalisme. Il semble que les libéraux se soient battus très durement, cette fois-ci. Les radicaux ont essayé de dire aux Américains que le monde était plein d'autres gens qui étaient anéantis par la politique de l'Amérique. Les libéraux ont essayé de dire aux Américains qu'ils avaient été trompés, embobinés, escroqués et sacrifiés pour qu'une petite élite puisse régner et piller. On fait taire les radicaux, les libéraux sont déroutés et le champ est libre pour les fondamentalistes. Qui reste-t-il à part Ben Laden ? "Votre sécurité n'est pas dans les mains de Kerry, ni de Bush, ni d'Al-Qaida. Non. Votre sécurité est entre vos propres mains. Et chaque état qui ne joue pas avec notre sécurité a automatiquement garanti sa propre sécurité."
Quand Bush a répondu, parlant du terrorisme, et de l'unité, et des ennemis, et de l'intimidation, on pouvait l'écarter comme étant une réponse fondamentaliste à une menace fondamentaliste. Quand Kerry a fait sa propre réponse, appelant les barbares des terroristes et disant qu'il ne reculerait devant rien afin de les tuer, c'était, peut-être, juste de l'électoralisme bon marché.
Mais aujourd'hui les Américains ont eux aussi répondu. Ils se sont alignés derrière leurs tueurs de leaders quand ils auraient pu les rejeter.
Il y a deux ans, alors que la guerre en Afghanistan commençait, et avant que la guerre d'Irak n'ait commencé, l'activiste américain pakistanais Zia Mian a dit à un auditoire d' Américains :
"Les gens ne toléreront pas maintenant que les Etats-Unis se comportent comme les Anglais et les Français, soumettant des pays, créant de nouvelles colonies. Les gens du Tiers-Monde ne se sont pas battus pour l'indépendance pendant 200 ans contre les Anglais et les Français et les Hollandais et les Belges et tout autre petit pays européen qui a pensé qu'il avait la puissance militaire et économique suffisante pour écarter les peuples qu'ils soient bruns, noirs ou jaunes pour la seule raison que ces derniers possédaient ce que désiraient les premiers. Et bien, cette période de l'histoire est finie ! Les Vietnamiens devraient avoir enseigné à tous cette leçon. Vous ne pouvez venir et simplement voler le pays de quelqu'un d'autre."
"Il y a deux façons pour George Bush et Washington d'apprendre cette leçon. L'une sera un massacre en Irak et ensuite des décennies de violence, et où il y aura partout dans le monde des gens qui se figeront sur un trottoir à chaque fois qu'ils verront un Américain, tant ils en auront peur. Ou les Américains se rendront compte que ce n'est pas le monde qu'ils veulent. C'est un choix entre les guerres de conquête, les guerres de colonisation, les choses du passé, ou l'avenir basé sur un respect commun, partagé pour chacun."
Se peut-il vraiment que les Américains aient décidé que c'est ce monde qu'ils veulent ?
Justin Podur - 3 novembre 2004
Traduction rapide par mes soins (sûrement trop rapide mais vu l'heure....)
Source : Article de ZNet
02 novembre 2004
Genèse de l'humanité - La fin du juge et du coupable (Chapitre 3/3)
La peur et l'agressivité diminuent avec le prix que la société fixe aux interdits et à leur transgression.
Le libre-échange achève de démanteler les vieux remparts de la
structure agraire et chaque brèche met à la mode quelque idée nouvelle
d'ouverture et de liberté.
Les sociétés archaïques cernaient
de murailles à la fois protectrices et oppressives leurs champs, leurs
propriétés, leurs villes, leurs nations. La modernité marchande a
entrepris de les jeter à bas.
Les cités ont perdu leurs murs
d'enceinte, les frontières s'effacent lentement. Sont-elles tournées
les dernières pages sanglantes de l'épopée marchande ?
La
guerre de 1914 et la reprise de ses braises mal éteintes en 1940
marquent, à ce qu'il semble, les ultimes vociférations ubuesques du
protectionnisme, cette régression de l'esprit commercial à la mentalité
agraire.
Le tumultueux passage du capitalisme privé au
capitalisme d'Etat a vu se bâtir et s'effondrer les citadelles
totalitaires du nazisme et du bolchevisme.
Les routes
d'aujourd'hui, si embrumées d'illusions qu'elles demeurent, sillonnent
plus librement l'Europe ; un laissez-aller, dûment patenté, tourne en
dérision les vieux interdits et la violence qui, traditionnellement,
les transgressait.
La paix des échanges
Un marché de plus en plus «commun» célèbre les libertés d'un commerce
qui n'exclut aucune direction ni aucun objet et prête en quelque sorte
sa largeur de vue aux opinions et aux consciences. Une paix des
échanges imprègne peu à peu les relations sociales et internationales,
elle écarte pêle-mêle les affrontements entre les peuples et les
révolutions à l'ancienne, noyant le poisson de la révolte dans le verre
d'eau de la palabre.
Tout baigne dans un conjonction
apparente d'intérêts si déliquescents qu'ils découragent jusqu'à l'idée
que l'on puisse se battre encore pour les défendre ou les revendiquer.
Ce qui s'incarne en fait dans cette communauté hautement
industrialisée, où le fracas des armes le cède au dialogue et les
torche-cul du chauvinisme à l'étandard hygiénique de la Croix-Rouge,
c'est le triomphe de l'universalité marchande, c'est l'empire de la
valeur d'échange, c'est le triomphe de la pensée heureuse régnant sur
un bonheur inexistant.
Cette transparence dont ils
s'enorgueillissent, ce n'est pas la transparence de l'humain mais celle
des mécanismes qui dénaturent l'humain. J'aurais, hier, dénoncé une
telle imposture afin de rendre la honte plus honteuse. Comme elle se
dénonce aujourd'hui d'elle-même, je me réjouis plutôt qu'elle mette
face à face, en chaque individu, l'impulsion du vivant et le réflexe
économique qui la tue.
Ce
qu'ils appellent «laxisme» est l'abaissement du seuil d'interdit, sous
la pression d'un marché de l'hédonisme qui légalise la transgression.
Le prix d'un péché s'est démocratisé
L'acte immoral qui procure pouvoir et profit n'est pas une immoralité,
c'est une transaction lucrative. L'économie n'a jamais rien laissé à la
traîne, dont elle escomptât un bénéfice matériel et spirituel.
La religion n'a-t-elle pas été la première entreprise à prospérer dans
le traitement retors du refoulement et du défoulement des pulsions ?
Une fois les libertés de nature soumises aux exigences du travail
quotidien, c'est une faute que d'y céder, une faute contre l'esprit
économique. Le prêtre a su se faire très tôt le contrôleur et le
comptable de la «faiblesse humaine». Il guette la chute de l'homme dans
l'animalité et se poste à la sortie pour négocier le prix de la
pénitence et du rachat. S'étonnera-t-on que l'Eglise de Rome, qui a
hérité des vertus boutiquières de l'Empire, insiste tellement sur le
caractère faillible de l'homme en proie aux tentations ? Plus le
pêcheur succombe et mieux il acquitte en argent, en obédience, en
débilité résignée la taxe de péage qui lui accorde le salut de l'âme.
Hélas, depuis que l'économie terrestre a dévoré l'économie céleste, les
affaires religieuses sont tombées en des mains profanes, moins
soucieuses de secours spirituel que de réalité monétaire. Il a suffi
que les plaisirs s'introduisent dans la démocratie des supermarchés
pour que tombent en désuétude des formes ascétiques de rachat, où l'on
crachait au bassinet en battant sa coulpe.
Ce n'est pas la
raison scientifique qui a balayé l'obscurantisme religieux, c'est la
raison péremptoire du chiffre d'affaires. Elle a pouvoir de tout
privilégier, à l'exception de la gratuité. Elle a mis en vente et à
portée de toutes les bourses le bonheur débité en denrées consommables.
Elle a conçu pour la satisfaction à bas prix une gamme de désirs
artificiellement modelés selon une technique éblouissante de bien-être,
elle a programmé le triomphe de l'autonomie automatisée : sex-shops, quick-dinners, vibromasseurs, peep-shows, télévisions, minitels roses, self-service social, culturel et psychologique.
Vaine querelle que de décréter s'il s'agit d'un bien ou d'un mal,
puisque la vie est ailleurs. Ce qui est sûr, c'est que la vieille
tyrannie agro-religieuse a été supplantée en Europe par une liberté
formelle et commerciale qui a mené à un degré de haut développement
l'humanisme marchand, c'est-à-dire une conception qui accorde à l'homme
les mêmes droits qu'à un objet de prix, ni plus ni moins. C'est
beaucoup si l'on songe à tant de générations sacrifiées, à la masse
d'existence écourtées parce qu'elles valaient moins qu'une guigne.
C'est trop peu pour qui estime que sa vie est unique et ne se peut ni
payer ni échanger.
Dans la foulée, pourtant, un grand nombre
de peurs, de frustrations, de conduites agressives et sournoises sont
en train de disparaître. Ouvertement et presque étatiquement incitée à
saisir au passage, sans scrupule et sans honte, la platée d'érotisme,
de passion quantifiée et de rencontres informatisées, la clientèle
hédoniste apprend à se débarasser des angoisses et des culpabilités
dont la gangrène religieuse et morale noircissait, il n'y a pas si
longtemps, les moindres satisfactions.
En revanche, ces
libertés, qui sont des libertés de marché, se paient. La plupart des
transgressions bénéficient d'une reconnaissance officielle, il suffit
d'en acquitter la facture.
Pourtant, la peur de jouir n'a pas
disparu, elle a seulement été ventilée dans la balance des paiements,
dans le même temps que la rigueur des interdits s'atténuait pour qu'on
les puisse transgresser à tempérament. Au bout du compte surgit
toujours la taxe absolue, la dette insolvable d'une vie économisée
jusqu'à n'avoir plus que la mort sur les os.
Moins
ils éprouvent le besoin de se protéger contre eux-mêmes, plus ils se
passent de la protection des autres et contre les autres.
L'ouverture
Les citadelles où se verrouillèrent si longtemps les individus et les
peuples ont été pétries d'un mélange de crainte et d'assurance. Le sort
des nations, des villes, des hommes louvoyait entre la confiance et la
suspicion, la sincérité et le mensonge, la traîtrise et la loyauté. La
ruse et l'inquiétude qui règnent à l'état endémique parmi les bêtes,
les hommes de l'économie les ont encloses en eux et dans leurs sociétés.
Or, dans la nature menaçante qu'ils lui imputent, l'étranger qui se
tient à l'extérieur du rempart ne se distingue pas fondamentalement de
l'étrangeté qu'ils ressentent au fond d'eux-mêmes : ce mouvement du
corps vers la jouissance, mouvement réprimé parce qu'il menace la
civilisation du travail.
La protection des dieux et des
maîtres, qu'ils appelaient de leurs cris et de leurs sacrifices, n'a
jamais été qu'une protection contre eux-mêmes, contre les désirs de
nature. Ein Festburg ist unser Gott !
Le déluge de la marchandise a rasé les murailles de la mentalité
agraire et protectionniste. Il n'est pas jusqu'à la carapace
caractérielle qui ne se lézarde et ne s'ouvre à son tour. Nous savons
qu'un autre cercle se reforme pour protéger, sur ses nouvelles
frontières, l'empire de la marchandise. Cependant, la peur a pour un
temps desserré son étreinte.
Tout ce qui se ferme et referme
n'a jamais protégé que les choses aux dépens des hommes. Il n'est ni
famille ni société qui ne fonctionne à la façon d'une maffia ; il
s'agit toujours de propager la peur de «ce qui peut arriver» pour
vendre, avec une sollicitude maternelle, le préservatif contre les
dangers qui guettent l'enfant, le citoyen, la nation.
La
plupart des tyrannies ont commencé par une amélioration du sort commun
pour déboucher sur le règne ordinaire du pouvoir protecteur et de
l'imbécillité protégée. Si le phénomène est mieux perçu aujourd'hui,
c'est à la fois qu'apparaît de plus en plus suspecte la protection que
l'économie garantit contre la prétendue hostilité de la nature, et
qu'une meilleure connaissance de l'enfant montre comment l'affection
qui l'aidait à soutenir son autonomie s'économise peu à peu, se prête à
intérêt, s'octroie en échange d'une soumission, transforme la
sollicitude tutélaire en névrose de pouvoir.
Quand le
marchandage affectif soumet la gratuité de l'amour à la loi de l'offre
et de la demande, la séparation de la jouissance et du travail
reproduit chez l'enfant les origines du pouvoir hiérarchisé.
Le déclin de la peur
Tant que le pouvoir des rois et des républiques gardait son crédit, la
survie de l'espèce et la sécurité d'existence ont servi utilement de
prétexte pour propager une peur qui faisait entrer impôts et soumission
dans les caisses de l'Etat. Les semences de la crainte tombent
désormais sur un sol stérile, elles prennent vigueur le temps d'une
campagne de presse puis dépérissent.
Voyez le désarroi dans
le grand guignol des armées. Elles sont là sans guerre à fourbir, sans
insurrection à mater, sans même une grève générale à se mettre sous la
dent. Réduites à servir de vitrine à un marché de l'armement que
l'absence de conflits sérieux menace de plus en plus, leur force de
dissuasion ne dissuade même plus du ridicule.
Il n'est pas
jusqu'à la fonction policière qui ne s'avise parfois de dissiper
l'odeur de mort par laquelle les gens d'armes sécurisent les foules
désarmées.
L'idée que le criminel et le policier sont deux
rôles complémentaires et interchangeables, taillés dans la même volonté
répressive, n'a pas peu contribué à les nettoyer l'un et l'autre de la
haine et de l'admiration qu'ils s'attiraient de la part de leurs
partisans et adversaires respectifs. Les tueurs de tyrans, de
ministres, d'argousins et de militaires, hier encore applaudis par la
faction des insoumis, ont vu leur cote déchoir à mesure que leur image
se confondait avec celle de leur victime. Ce n'est pas qu'on les
soupçonnat seulement de briguer, dans l'un ou l'autre régime de liberté
obligatoire, le poste qu'ils venaient de rendre vacant, non, c'est le
réflexe de meurtre qui offusque ; ils ont le même mépris de la vie
qu'en face.
Il faut être mort à soi-même pour réclamer la
mort d'autrui. Surtout lorsque l'époque arrive à une si grande
puissance et à une si grande faiblesse de l'agonie omniprésente que la
vie se propage partout dans la conscience et les comportements comme la
seule réalité véritablement humaine, la seule réalité qui ait valeur
d'usage.
Ne me faites pas dire que, aspirant à la liquidation
du pouvoir, de l'armée, de la police sous toutes ses formes, j'en
pressens la disparition par quelque coup de baguette magique. Je sais
assez que la chute de l'empire économique risque d'entraîner avec lui
ceux que l'accoutumance et une ceratine lassitude de «chercher
ailleurs» accrochent aux réalités pourries du viex monde. Ce qui touche
à sa fin ranime toujours les fantômes du passé, et il se peut que le
choix d'une mort imminente l'emporte sur les efforts qu'exige la
restauration d'une volonté de vivre.
Cependant, je mise sur
la nouvelle innocence et, ne passant pas un jour sans m'y appliquer
avec sagesse ou folie, j'avoue me satisfaire de signes qui assurent ma
conviction, à tort parfois, à raison souvent. Ainsi ne m'est-il pas
indifférent que les parents s'initient à l'enfance, que les raisons du
coeur priment çà et là sur le sens des affaires. J'entends avec plaisir
les voix qui revendiquent et le refus des chefs et l'autonomie au sein
de conflits traditionnellement contrôlés par des bureaucrates
syndicaux, voire celles, encore insolites, qui s'élèvent de la
magistrature et de la police pour démilitariser la fonction, pour
proposer au criminel non le châtiment mais quelque façon de corriger,
dans le sens du vivant, ce qui a été commis par ignorance et mépris de
la vie.
Ce n'est pas en les raillant mais en les pressant à
la lettre que l'on empêchera les appels de l'humain de tourner au
discours abstrait et de se renier dans les faits.
Contre le recours à la peur en écologie
La peur pénètre dans le coeur de l'homme dès l'instant qu'il se trouve
empêché de naître à lui-même. Je veux dire qu'il ne quitte les terreurs
inhérentes à l'univers animal que pour sombrer dans les terreurs d'une
jungle sociale où c'est un crime que de se comporter avec la libre
générosité d'une nature humaine.
L'économie distille une peur
essentielle dans la menace qu'elle fait peser sur la survie de la
planète entière ; d'un côté, elle se donne pour la garantie du
bien-être, de l'autre, elle se referme comme un piège sur toute
tentative de choisir une voie différente, qu'il s'agisse de
l'indépendance de l'enfant ou de la promotion des énergies naturelles.
La peur, en tant qu'argument économique, consiste à fermer portes et
fenêtres alors que l'ennemi est déjà dans la maison. Elle accroît le
danger sous couvert de s'en protéger. Susciter la frayeur d'une terre
transformée en désert, d'une nature systématiquement assassinée
n'est-ce pas encore une façon de se murer, pour y périr, dans le cercle
vicié de la marchandise universelle ?
En détruisant les
remparts de l'enfermement agraire pour les reconstruire plus loin aux
limites de la rentabilité, l'expansion marchande a rameuté le troupeau
des terreurs à la frontière d'un univers moribond et d'une nature à
revivifier.
Ce qu'il y a de plus redoutable dans la peur de
mourir, qui abêtit les hommes jusque dans leurs témérités suicidaires,
c'est qu'elle est originellement une peur de vivre. Trépasser, franchir
le pas de la mort, appartient si bien à la logique des choses que les
hommes réduits aux objets qu'ils produisent y trouvent paradoxalement
plus de sécurité et d'assurance qu'en la résolution de commencer à
vivre et de prendre pour guide leurs propres jouissances.
La peur d'une apocalypse écologique occulte la chance offerte à la nature et à la nature humaine.
Peur naturelle, peur dénaturée et traitement humain de la peur
La peur a ceci de commun avec la maladie qu'elle appartient au langage
du corps. Elle l'avertit des dangers auxquels il se trouve exposé.
Toutefois, n'est-ce pas une étrange manière de se comporter que d'en
amplifier la cause et les effets par la débandade ou cette fuite an
avant qui se nomme courage, au lieu d'apprendre à se prémunir des
risques annoncés ?
Ceux qui vivent dans la familiarité et
l'amour des bêtes sauvages savent combien une réaction de frayeur
augmente l'effroi et, partant, l'agressivité de l'animal approché ;
alors que lui parler calmement, avec la voix du coeur, l'apaise dans le
même temps que s'apaisent les inquiétudes d'une rencontre si
traditionnellement marquée par l'incompréhension et le mépris.
Tel est le secret d'Orphée : la poésie est le langage affectif qui crée
l'harmonie, car elle recueille, pour les faire siens, les rythmes
élémentaires où bat le coeur de la nature.
Tel est le secret
accessible à ceux qui pénètrent aujourdh'ui dans la familiarité des
enfants, petites bêtes en voie d'humanisation et qui n'avaient
jusqu'ici connu que le règne du chasseur et du chassé, du dompteur et
du dompté, de la trique et du coup de griffe.
La fin du
marchandage affectif - c'est-à-dire de l'amour économisé, mis sous
tutelle économique - a quelque chance d'extirper cette peur au ventre
qui, du berceau à la tombe, ronge l'existence depuis que les pulsions
animales s'y répriment au lieu de s'affiner humainement.
Vaincre la peur, c'est encore lui rendre raison et, le plus souvent,
l'exorciser en la projetant sur les autres. Il s'agit bien davantage de
lui ôter son ancrage névrotique, d'extirper du corps l'angoisse qui
naît des incertitudes de l'amour et des reniements de la jouissance.
On sait désormais à quel point la crainte provoque le danger, l'accroît
et l'attire en raison de l'impuissance et de la débilité auxquelles
elle ramène chacun comme si elle le replongeait dans les terreurs
nocturnes de la petite enfance. Le beau savoir que de ne rien ignorer
de la foudre et de ses effets et d'en être toujours, en matière
d'angoisse existentielle, à courir sous un arbre pour se protéger de
l'orage.
La peur disparaîtra avec la dépendance qui
l'hypertrophie parce que le pouvoir y trouve son compte. Seule
l'autonomie, partiellement offerte à l'enfance au fil de ses
jouissances affinées, réduira la frayeur à un signal que la volonté de
vivre soit la première à percevoir, et non plus le réflexe de mort.
Le commerce et l'industrie ont prêté une forme humaine à la justice expéditive des sociétés agraires.
La justice
Il serait fort étonnant que, ayant mis leur existence publique et
privée dans la dépendance d'un système où tout se paie, ils pussent
soustraire leurs coutumes, leurs pensées et leurs gestes à la balance
du crédit et du discrédit, au bilan de l'actif et du passif, à la
comptabilité du mérite et du démérite.
Leur conception de la justice tient tout entière dans le principe des échanges.
Justice et arbitraire
Le combat de l'équité contre l'arbitraire suit à la trace la guérilla
que la conscience éclairée du commerce a toujours livrée aux puissances
obscurantistes du pouvoir.
Le caprice des tyrans, le
raffinement des supplices, la férocité des peines, le règne de
l'injustice scellent dans les liens du sang expiatoire l'histoire des
sociétés à prédominance ou à survivance agricole. Les despotismes
orientaux, les féodalités, les dictatures modernes prônant le retour à
la terre, les protectionnismes en mal d'«espace vital», les communautés
paysannes engoncées dans l'archaïsme mental, tout ce que le délire
obsidional d'une nation, l'identification à un territoire, le repli
dans le droit de propriété, la carapace caractérielle engendrent de
frustrations, de peurs, de rages et de haines fanatiques s'est débondé
de siècle en siècle en vagues de massacres, d'holocaustes, de
génocides, d'autodafés, de progroms, de vengeances et de quotidiennes
barbaries.
En revanche, il n'est pas d'époque «auréolée par
la gloire du commerce et couronnée par les palmes de l'industrie» qui
ne fasse prévaloir sur les rituels d'expiation massive un souci
rationnel d'épargner le capital humain, de ménager non la nature
humaine mais la force que le travail en extrait pour assurer le progrès
de la marchandise. La justice s'humanise avec la montée de l'humanisme,
et l'humanisme est l'art d'économiser l'homme pour en tirer un profit
durable.
L'économie économise la répression
Si le cortège des horreurs judiciaires s'éloigne lentement avec ses
tortures et ses mises à mort, rendez-en grâce à l'empire de la
rentabilité plus qu'à l'emprise des âmes sensibles.
Pourquoi
mitrailler des milliers d'insurgés quand dix fusillés suffisent à
rétablir l'ordre ? A l'instar de la maffia, la justice des Lumières ne
punit qu'à regret, dans le seul intérêt supérieur des affaires.
Au reste, la sollicitude envers le coupable s'est accrue depuis qu'au
travail de production s'est supperposé un travail de consommation. Le
bâton des nécessités frappe moins qu'il n'agite sous le nez les
carottes de la séduction. Depuis que le néon des supermarchés conduit à
l'usine plus sûrement que la baïonnette, la justice prend l'allure d'un
service à la clientèle et d'un bureau des contentieux.
Le
coupable est un client qui a manqué aux engagements contractés d'office
à sa naissance et auquel on accorde désormais des facilités de
paiement. La culpabilité inhérente à l'échange a perdu sa
dramatisation, voire cette indignité que l'on éprouvait jadis à ne
s'acquitter jamais assez de sa dette envers Dieu, le roi, la cause,
l'honneur et autres fariboles. La pompe céleste du sacrifice et du
rachat a beau teinter encore d'hermine et de pourpre la parade
guignolesque des tribunaux, le sentiment prévaut que la machine
judiciaire n'est ni plus ni moins qu'une caisse enrgistreuse où la
faute s'acquitte en amende et en traites carcérales, de la même manière
que le travail salarié règle la facture des plaisirs consommables.
Auprès des pays de goulags et d'in pace,
au regard des époques de crématoires et de bûchers, le progrès est
manifeste. Pourtant comment se satisfaire d'une justice démocratique
qui permet tous les espoirs de clémence à la condition implicite de se
sentir coupable ? L'inhumanité est ainsi agencée que la plupart des
biens acquis remplacent désavantageusement les maux qu'ils suppriment.
Ainsi voit-on, à mesure que la justice atténue ses rigueurs, les hommes
de l'économie se punir eux-mêmes de fautes dont ils s'incriminent en
secret, substituant le suicide à l'échafaud, la maladie à la torture,
l'angoisse au pilori.
La justice humaniste est née des progrès du talion sur le bouc émissaire.
La relation d'échange est en ceci porteuse de civilisation qu'elle
limite le droit du plus fort à l'exploitation lucrative du plus faible.
Le temps de survie accordé à l'esclave n'est jamais que la durée du
profit qu'il assure à son maître.
L'ubiquité des échanges est
ce spectre de la justice immanente qui surgit entre le pire des tyrans
et le plus insignifiant de ses sujets pour tempérer l'excès de pouvoir
et l'excès d'indignité. Ce qu'ils ont attribué à la mansuétude des
dieux et à la clémence des princes appartenait à l'économie bien
tempérée. L'histoire de l'émancipation des hommes n'a jamais entériné
de libertés qui ne soient sources de revenus accrus. La justice s'est
démocratisée avec le prix des marchandises.
Bienfaits de l'expansion marchande
La contradiction entre l'archaïsme du travail de la terre et la
modernité de l'expansion marchande gouverne l'évolution de quelque dix
mille ans de civilisation.
La communauté paysanne est au
coeur du sacrifice originel comme au coeur d'un cyclone. Jamais le
renoncement à soi - sans lequel le travail ne pourrait exploiter la
matière naturelle pour en tirer une matière d'échange - n'a cessé de
propager autour de lui une rage de détruire qui s'exacerbe à proportion
de l'interdit jeté sur le désir de créer et de se créer.
L'or, les idées, le pain, le vin appartiennent au commerce de êtres et
des choses, qui les dispense. Ils ont été payés dans la chair, par une
castration quotidienne des désirs, par l'application à la nature d'un
supplice utilitaire. Faut-il attendre de pareil traitement qu'il incite
à l'amour, à la tendresse, à la générosité ? N'explique-t-il pas, au
contraire, que des hommes et des femmes si cruellement entamés en leur
fondement cherchent à assouvir sur une victime propitiatoire, sur un
bouc émissaire, les inassouvissements auxquels leur travail les
condamne ? Ceux que les coups de semonce et le fouet des sermons
rapellent à l'ordre et à la peur de jouir, s'étonnera-t-on qu'ils
lapident, lynchent, torturent, se livrent aux brimades, au racisme, aux
exclusions chaque fois que l'aiguillon de l'austérité, du manque à
gagner, de la patrie en danger, des privilèges menacés leur brûle le
sexe ?
Qui sindigne d'un tel état de cruauté, de barbarie,
d'obscurantisme ? Les hommes du dialogue lucratif, de l'ouverture
rentable, les hommes de la modernité. C'est le profit, plus que la
générosité, qui prescrit d'échanger les prisonniers de guerre contre
rançon ou de les vendre comme esclaves au lieu de les supplicier
jusqu'au dernier, en recouvrant sur eux les traites de la vengeance.
L'humanisme prend sa source ici même.
Le talion et la justice
absolue de l'«oeil pour oeil, dent pour dent» marquent sur l'aveugle
sacrifice du bouc émissaire et des peuples déchus le progrès de la
rationalité des échanges sur la brutale compensation du défoulement ;
car à la différence de l'immobilisme agraire, il est dans la logique du
troc d'évoluer vers des formes moins primitives à mesure que la monnaie
invente un principe de raison universelle, un étalonnage de l'actif et
du passif, une balance homologuée où se pèsent le pour et le contre.
La justice répugne au massacre expiatoire parce qu'elle n'y décèle
qu'un gaspillage insensé. N'est-il pas plaisant que le langage
criminologique juge intéressant et intéressé le meurtre qui rapporte
beaucoup, crapuleux celui de piètre bénéfice et gratuit - avec
l'horreur que le mot implique - l'assassinat où l'auteur se dédommage
sur plus faible que lui de ses frustrations et de ses humiliations,
comme s'il en était resté à la forme irrationnelle et bestiale de
l'échange ?
Raoul Vaneigem - 1989
01 novembre 2004
Genèse de l'humanité - La fin du pouvoir hiérarchisé (Chapitre 3/2)
Il n'est pas un domaine où
l'autorité ne se dégrade et n'annonce la fin de tous les pouvoirs
engendrés par l'exploitation de la nature.
L'incroyance a dépouillé les prêtres du respect et du mépris dont les
drapait leur ministère. Dieu ressortit désormais de la fouille
archéologique, et les épisodiques criailleries de chantier ne
changeront rien à la faillite (enfin !) des entreprises religieuses.
En quelques terres vénéneuses du tiers-monde croupissent les derniers
tyrans. Un universel discrédit ensevelit peu à peu les dictatures
militaires dans les déjections du passé ; mieux que l'antimilitarisme
le plus virulent, il fait puer d'un remugle de mort l'uniforme des
armées de tous les continents et de tous les partis.
Rien
n'est plus réconfortant que de voir l'histoire refermer ses poubelles
sur le règne des dieux vivants, des sauveurs du peuple, des gloires
providentielles, des élus charimastiques. Il faut rendre grâce au XX°
siècle d'avoir désarticulé la main de fer qui tint si longtemps en
sujétion le prolétariat, la femme, l'enfant, le corps, l'animal et la
nature. Heureux temps où les chefs d'Etat, de famille, de coteries, de
cénacles et d'entreprises dégringolent de leur prestige comme feuilles
mortes, tourbillonnent dans les remous du ridicule avant de se perdre
dans l'indifférence !
N'ayant plus rien de consistant à leur
mettre sous la dent, la volonté de puissance ne nourrit plus que des
carnassiers édentés. Sans doute l'époque continue-t-elle à jeter sur le
marché son lot de créatures autoritaires, mais c'est affaire d'inertie
plus de conviction. Les mutilés affectifs ont beau s'exhiber encore
sous le label du regard de feu, du caractère d'acier, de la mâchoire
virile, le milieu ambiant stérilise leurs semences d'amertume,
d'agressivité et de mort. Ils se retrouvent déchus des raisons qui les
fondèrent si longtemps en droit et en espérance : la promesse d'un Etat
fort, d'un empire financier, d'une révolution nationale ou
prolétarienne. La caution de la réussite leur est désormais refusée.
Au nom de quoi gouverneront-ils maintenant que l'économie les gouverne
comme des pions, car l'échiquier du vieux monde ayant perdu rois,
reines, tours et cavaliers, il ne reste plus pour sauter d'une case à
l'autre qu'une universelle piétaille ? Poursuivront-ils un jeu qu'ils
ne mènent plus, et à l'appel de quelle victoire ? Restaurer les
affaires, l'Etat, l'argent, la confiance ? Allons donc ; les choses en
sont à ce point que le ressort du mensonge se brise aussitôt remonté.
Les gens de pouvoir ont perdu cette foi du maquignon, qui fit les
royaumes et les républiques. N'auraient-ils gardé que l'ancienne
créance du commis voyageur, frappant de porte en porte pour écouler son
stock de balayettes, qu'ils eussent conservé assez d'imagination
retorse pour dépendre le pendu et lui vendre une autre corde. Mais non
! L'idée leur vient à peine de profiter de sirènes d'alarme qui
signalent la présence d'une planète en danger. Ils ne songent pas à
déboulonner les monopoles branlants de l'industrie traditionnelle, à
investir dans l'écologie, à démanteler les fabriques de nuisances, à
défaire en beauté ce qu'ils firent en laideur, à dépolluer et
dénucléariser, à coloniser les énergies douces, à fédérer
internationalement de petites unités régionales de production, à
propager des modes d'autogestion rentables, bref à agir selon la
constante de leur histoire : la reconversion économique des idées
révolutionnaires. Du reste, il semble que l'état mental des hommes
d'affaires subisse la baisse tendancielle de leur taux de pouvoir.
Ont-ils ressenti comme un traumatisme personnel le fait que le commerce
des armes pâtisse de l'extinction graduelle des guerres locales ?
Tojours est-il qu'ils n'ont rien trouvé de mieux pour obéir aux lois de
concurrence que de s'affronter dans le champ clos de la Bourse. Là,
adoubés en chevaliers noirs et blancs, ils s'adonnent à des parodies de
tournois, de raids, de pillage. Etonnant spectacle qu'une génération de
financiers obsessionnels poussant d'un bout à l'autre d'une table
d'actionnaires des séries de chiffres et des liasses de biftons tandis
qu'en cascade des secteurs entiers de l'agriculture et de l'industrie
vont à la casse.
A son stade suprême, le capitalisme retombe
en enfance, une enfance éradiquée de la vie, ce que l'on nomme
ordinairement le gâtisme. Dans le même temps que ses mécanismes
apparaissent à la conscience du corps individuel, l'économie atteint à
sa pure abstraction. Son évanescence est telle qu'elle lâche sous elle
sa propre substance, les usines et les marchés qui en composaient la
matérialité. Quelle volonté de puissance résisterait à pareil
relâchement musculaire ?
La courbe décroissante de l'offensive économique
La rage de s'approprier un os à ronger ou à revendre a partout nourri
la volonté de puissance. Même l'homme le plus faible protestait de sa
main-mise sur un bout de pain, une femme, un chien, une manière de
renommée. Voilà un trait de caractère que l'on n'a pu attribuer à la
nature de l'homme qu'à la condition de la revêtir d'une cuirasse
caractérielle. Le tour de passe-passe est d'autant plus manifeste
aujourd'hui que, la marchandise ayant presque tout conquis, il ne reste
en présence sur la terre que la redondance d'une économie sans usage et
une vie découvrant l'usage humain de sa nature.
Il n'est pas
un continent où la marchandise ne pousse sa modernité. L'obligation de
consommer propage la démocratie à le vitesse des études de marché, la
paix des échanges efface progressivement le spectre des guerres, voire
de la guerre sociale, du moins sous sa forme archaïque. Le conflit qui
dressait séculairement l'une contre l'autre la classe exploitée et la
classe exploiteuse subit chaque jour davantage les effets de la
dévaluation du pouvoir. Répression et revendications s'amollissent dans
la parodie nostalgique des luttes d'antan.
Il n'est pas
jusqu'à la vieille prédominance de l'esprit sur le corps qui ne lâche
prise à son tour. Le marché technocratique n'a-t-il pas entrepris, en
promotionnant l'ordinateur, de transformer l'outil en cerveau et le
cerveau en outil ? La cybernétique réalise ainsi le programme préparé
pour l'homme par la logique de la marchandise : un corps et un esprit
égalitairement réunis dans une machine.
Qui s'extasiera du
prodige auquel atteint le génie humain mis au service de l'économie :
un corps musculaire dépourvu d'énergie libidinale et une pensée
engouffrant des millions de connaissances, qu'elle ne peut traiter
qu'au moyen d'une logique binaire, c'est-à-dire avec une intelligence
inférieure à celle du rat ? L'émerveillement est ailleurs.
Le règne de la valeur d'échange
Comme si l'ordinateur servait d'enseigne à la boutique humanitaire où
l'homme tend vers la pure abstraction, voici un monde où la valeur
d'usage décroît de gadget en gadget, où les biens véritablement utiles
disparaissent avec vaches, escargots, champignons et forêts, où les
industries de matières premières sont démantelées au nom de la
rentabilité internationale.
En revanche, la valeur d'échange
tend vers l'absolu. Le profit détermine le sort de la planète dans
l'ignorance méprisante de l'homme et de la nature. Une
intellectualisation forcenée réduit l'écart entre travail manuel et
travail intellectuel. Ce qui y gagne, ce n'est pas l'intelligence du
vivant, c'est l'indifférenciation des êtres et des gestes
quotidiennement pliés au réflexe d'un travail programmé pour procréer
le néant ; c'est l'accord assuré non avec ce qui vit mais avec une
société où tout ce qui bouge est mécanique et quantifiable en valeurs
boursières. Telle est la perspective marchande. La pyramide
hiérarchique a beau se tasser et le pouvoir dégringoler, le sentiment
d'un univers où l'être se glace en objet continuera de pousser
passivement vers la mort ceux qui ne perçoivent pas combien une
violence nouvelle couve sous le pourrissement des luttes
traditionnelles, à quel point l'antagonisme de l'exploiteur et de
l'exploité a lassé les énergies parce qu'il révèle aujourd'hui un
dénominateur commun à l'une et l'autre factions, l'exploitation
lucrative de la vie.
Le déchaînement de la volonté de vivre
sera aux fureurs insurrectionnelles ce que l'exubérance enfantine est
aux trépignements du vieillard.
L'organisation
Jamais le pouvoir n'a disposé d'aussi grands moyens pour imposer sa
souveraineté et jamais il ne lui est resté, pour les appliquer, aussi
peu de force.
La politique des dieux était impénétrable. La
ferveur idéologique balayait les doutes et les scrupules. Il a fallu
que les exigences du marché condamnent, sous l'accusation, sans appel,
de «rentabilité insuffisante», cet ultime résidu de la structure
agraire qu'était la tyrannie bureaucratique pour que rien ne dissimule
plus longtemps les circuits déconnectables de l'économie informatisée.
Assurément, la bureaucratisation soviétique avait déjà rendu palpable
l'absurdité de plans aussi parfaitement agencés sur papier que
parfaitement inutilisables. L'effondrement du glacis bureaucratique
achève de démontrer concrètement ce qu'a toujours été le pouvoir
hiérarchique : une tentative d'organiser le vivant en le vidant de sa
substance au profit de l'économie.
La distance qui séparait
l'esprit céleste de la matière terrestre tient aujourd'hui entre le
poing qui se ferme sur la nécessité de travailler et la main qui
s'ouvre aux plaisirs d'aimer et de créer.
La gestion de la faillite
A quoi se réduit désormais l'existence effective, sinon efficace, des
dernières formes de pouvoir ? A la science du management. Elle seule
est en prise directe sur l'économie depuis que l'économie s'est
épouillée de sa vermine politique, rois, pontifes, chefs d'Etat et de
factions, depuis qu'elle étend sur la terre ses circuits visibles du
grand ordinateur.
Queslle est la qualité la plus prisée chez
les hommes politiques, maintenant qu'ils sont devenus les porte-bagages
des hommes d'affaires ? Quel est leur meilleur faire-valoir électoral ?
Le charisme ? L'intransigeance ? La poigne ? La séduction ?
L'intelligence ? Pas le moins du monde ! Il importe seulement qu'ils
aient le sens de la gestion.
Belle logique : L'époque exige
de bons gestionaires avec un empressement d'autant plus grand qu'il n'y
a plus à gérer que des faillites.
Il y a trente ans, les
révolutionnaires, exigeant la peau des bureaucrates, appelaient à la
formation de nouvelles organisations qui liquideraient les fauteurs de
gabegie et feraient triompher l'ordre autogestionnaire. Ils ont eu la
peau des bureaucrates mais pour s'en revêtir.
Les murs de la
citadelle bureaucratique et des empires de l'Est se sont effondrés non
sous l'assaut des libertés révolutionnaires mais sous la poussée de la
marchandise appelant à son libre passage avec tant de transparence que
c'est le mot lui-même qui passe pour abolir le rideau de fer.
Les anciens combattants de 1968 - peu sensibles au refus de la survie
qui s'exprimait alors - ont pris du galon dans la fringante armée des
nouveaux gestionnaires. Comme la débâcle économique se gère fort bien
d'elle-même, ils ont tout loisir d'agir au mieux des intérêts du peuple
en agissant dans l'intérêt de l'économie. Ils mettent de l'ordre dans
la défaite et de la dignité dans la débandade. Les jeunes loups ont
toujours fait, le temps d'une saison, de bien beaux moutons.
Pour
la première fois dans l'histoire, le sentiment que l'économie a usurpé
sa souveraineté au vivant donne à la volonté de vivre la conscience
d'une souveraineté à créer.
Le retour au concret
Le devenir de la marchandise a été la force des choses qui ont partout
pesé sur les destinées. Son universalité a matérialisé dans le corps
des individus, cependant uniques, un ensemble de fonctions et de rôles
qui agitaient, comme autant de pantins à peine différents les uns des
autres, des êtres persuadés d'agir selon l'esprit, la culture,
l'idéologie qu'ils avaient choisis. Le retour au concret dénonce
l'imposture de l'homme abstrait, de l'homme arraché de soi au nom de
l'homme en soi.
La séparation entre le vécu et le marché
social, qui le prétend gouverner, est si sensible aujourd'hui qu'elle
prête une grande fragilité aux engagements dans quelque carrière que ce
soit, à commencer par ce qu'ils appellent la «responsabilité sociale».
Pourquoi, en effet, irais-je entériner un contrat avec une société si
contraire à la vie que la simple survie de la planète s'en trouve
menacée ? Toute obédience consentie à un monde qui se détruit
n'est-elle pas un acte d'autodestruction ?
Les décombres
qu'ils accumulent d'une main et rapetassent de l'autre ne me concernent
en rien, si ce n'est par le détour qu'ils m'imposent. Il n'est pas
facile de vivre et moins encore d'en garder l'envie, voilà un effort
constant qui me dispense des autres.
Il
n'y a plus, pour s'opposer à la montée du vivant, que la force
d'inertie qui continue d'agenouiller ceux que le pouvoir n'a plus la
force de contraindre.
Le délabrement du mécanique collé sur le vivant
Le pouvoir a perdu cette irradiation sublime et terrifiante qui le
rendait si redoutablement proche et lointain : proche par son
inquisition permanente, sa police sillonnant les pays et les têtes ;
lointain par cet inaccessible renouvellement que n'interrompt jamais le
couteau qui tranche la gorge des tyrans.
Depuis que l'opinion
publique enregistre l'effondrement des diverses formes d'autorité, le
mélange de peur, de haine, de respect et de mépris que propageaient les
surplis, breloques et uniformes s'exorcise en rires et railleries avant
de se diluer bientôt dans une indifférence amusée.
Il faut ne
savoir ni aimer ni être aimé pour éprouver le besoin de gouverner les
autres. Ce qui se gagne en prestige se perd en puissance affective. Et
quel asservissement aux mécanismes des rôles et des fonctions !
L'obsession de régner, d'imposer, de vaincre, de subjuguer réduit le
corps à un ensemble de leviers de commande. Les gestes, les muscles,
les regards, les pensées obéissent à un mouvement de balancier. Il
faut, ici, s'attacher par faveurs, flatteries, compromis, alliances
celui qui ne peut être exclu ; et détruire là, avec morgue, insolence
et raisons péremptoires quiconque ne s'est laissé acheter par
contrainte, contrat et séduction. Heureuse existence qui tire son
plaisir et son piquant d'une brosse à reluire et à étriller !
Plus le mécanique s'empare du vivant, plus la frustration s'affame et
se nourrit de compensations agressives. Dans le temps que le pouvoir
patriarcal et la vogue incontestée des comportements autoritaires
prêtaient de puissants moyens aux fonctions et aux rôles, on appelait
charisme, responsabilité, sens du devoir cette rage de dominer qui
relève aujourd'hui de la névrose et du ridicule. Il reste à ceux qui
ont l'étoffe d'un chef trop peu de tissu pour en draper décemment leur
impuissance fonctionnelle et leur impuissance à vivre.
Un
insigne stupidité du terrorisme prétendument subversif est de n'avoir
pas compris que les créatures du pouvoir sont à ce point diminuées
qu'elles tirent un puissant réconfort de l'intérêt que leur consacre
une campagne d'assassinat ou de dénigrement. Signe des temps : le nom
de Caserio a éclipsé celui du vague président envoyé par lui ad patres,
alors que le peu glorieux Aldo Moro l'emporte dans la mémoire sur son
terne assassin. Chiens couchants, chiens qui mordent et aboyeurs de
l'ordre sont du même chenil. Ceux qui se battent encore pour mourir ont
les cimetières qu'ils méritent.
Qui a résolu de vivre selon
ses désirs devient insaisissable. Il n'a ni rôle, ni fonction, ni
renommée, ni richesse, ni pauvreté, ni caractère, ni état par lesquels
on le puisse agripper et prendre au piège. Et s'il doit comme chacun
payer tribut au travail et à l'argent, il ne s'y engage pas vraiment,
étant engagé ailleurs où il a mieux à faire.
Rien n'est plus
déprimant pour le matamore que de s'apercevoir soudain qu'il n'a pas
d'adversaire, qu'il se démène seul sur le ring de la concurrence et de
la polémique, qu'il n'appartient qu'à lui de se donner de la révérence
et du mépris.
Le miroir s'est brisé, où l'homme de pouvoir
s'entendait à livrer au public une image admirable. S'il lui arrive de
s'y contempler à la dérobée, c'est désormais pour saisir d'un coup
d'oeil la désolante inanité de tant d'efforts, le vide affreux d'une
vie sacrifiée aux apparences.
Ne jamais s'avancer où le
pouvoir essouflé jette ses derniers ordres, c'est laisser qui méditait
de vous avilir et écraser face à face avec son pire ennemi : lui-même.
L'art d'être à soi n'empiète pas sur l'espace des autres, il occupe un
autre plan de l'existence où l'espace ne manque pas ; il laisse aux
protagonistes du comportement autoritaire le choix de l'une ou l'autre
façon de disparaître : en achevant de se détruire comme être vivant, ou
bien en détruisant rôles et fonctions pour commencer à vivre.
En finir avec le triomphalisme et la compétition
Prendre d'instant en instant le temps de se sentir vivre, c'est se
trouver libéré du droit et du devoir conjoints d'obéir et de commander.
Apprendre à saisir chaque plaisir quotidien, si minime qu'il soit, crée
peu à peu un milieu où l'on s'appartienne sans réserve, où l'on soit
vrai sans réticence, où l'exercice du désir passionne à tel point qu'il
n'est rien ni personne qui s'interposant fâcheusement ne perde aussitôt
de son poids, de son importance, de son sens.
Le sentiment de
plénitude n'est pas un état de fait mais un devenir, non une
contemplation mais une création. Le jeu du désir et de la jouissance
implique une perspective où n'entrent pas en ligne de compte les
critères du monde marchand et leurs raisons impératives. Il y a là une
frontière indécise qu'un savoir sensuel devrait déceler à certains
signes. Je n'en veux pour exemple que l'innocence de l'enfance heureuse
qui illumine le visage des amants dans le moment de l'amour alors que
les accès d'autorité auxquels ils succombent impriment à leurs traits
la crispation douleureuse de l'enfant frustré dans son besoin de
tendresse et qui se venge par les criailleries du caprice tyrannique.
Etre heureux, c'est aussi ne se soucier ni de l'être plus ou moins
qu'un autre, ni d'en fournir la preuve ou l'aveu. Le bonheur se gâte
dès qu'il a besoin de se faire valoir. Otez son mobile pusillanime et
apeuré au précepte «pour vivre heureux, vivons cachés» et vous lui
découvrirez une signification plus profonde : la jouissance ne s'exhibe
qu'à ses dépens, la bonne fortune se tourne en son contraire dès que la
fatuité s'en empare. La vanité est une authenticité qui se vide avec un
bruit d'évier. Ce n'est jamais le vivant qui se livre à la gloire mais
sa dépouille. Le plaisir qui ne s'offre pas dans sa gratuité est une
denrée de supermarché.
S'aimer n'est pas s'admirer. je n'ai
que faire de la balance des valeurs comparées, des mécanismes de
concurrence où le commerce des hommes est régi par le commerce des
choses.
Comment prendre le plaisir d'être à soi s'il faut à
chaque instant escalader le podium et s'accrocher pour n'en être pas
précipité ?
Le ridicule dans lequel le tassement régulier des
marchés traîne l'esprit de compétition ne rend que plus absurde et
odieux le leitmotiv de l'éducation traditionnelle : «Que le meilleur gagne !»
L'enfant n'a nul besoin de victoires sur lui ni sur les autres ; elles
sont autant de défaites assenées à sa capacité d'aimer et d'être aimé,
elles instillent en lui la peur de jouir, car au regard d'une société
où tout doit être pesé, acheté, vendu, prêté, rendu, payé, la
jouissance est, par sa gratuité naturelle, une faiblesse et une faute.
Comme disait cette femme de tête : «Il faut éviter de faire l'amour quand on est en affaires, on y perd sa combativité.»
Raoul Vaneigem - 1989
31 octobre 2004
Genèse de l'humanité - L'émergence d'une réalité autre (Chapitre 3/1)
L'empire de l'économie a jadis porté
un coup d'arrêt à l'évolution symbiotique de l'homme et de la nature.
sa chute ravive aujourd'hui le cours du vivant. A la tyrannie du
travail succède la primauté de la jouissance où la vie se forme et se
perpétue.
Ce qui était noué se dénoue. La complexité
du vieux monde se disloque en un fatras de vérités péremptoires dont le
ridicule ne laisse pas d'étonner. Comment a-t-on pu souffrir, se
battre, mourir pour tant d'inanités gonflées d'importance ?
C'en est fini des dieux, de la fatalité, des décrets de la nature, de
la détermination caractérielle, de l'aveugle destinée guidée par le
hasard.
Des grands systèmes théologiques, philosophiques,
idéologiques qui gouvernèrent l'existence, la poussant de Charybde en
Scylla, il ne restera bientôt que le poussiéreux souvenir de
l'érudition.
Les êtres et les choses se décantent, la
simplicité fleurit dans un premier printemps, le quotidien prend
l'aspect d'un paysage sur une terre nouvelle. Déserte est la nuit de
l'homme abstrait.
L'enfant grandit à la croisée d'une
conscience récente, les lassitudes de l'amour apprennent à se conjurer,
l'ardeur au travail se dissipe, éclairant la frontière du désir et de
la contrainte où le plaisir se perd. Parfois, le bonheur d'être à soi
l'emporte sur l'ennui de ne pas s'appartenir.
Ici commencent
les errances de la nouveauté, ses aberrations peut-être. En dehors de
la dissection scientifique qui la livre en pièces détachées aux
lumières de la pensée séparée, la vie sur la terre et dans le corps est
si mal connue que la lucidité et la niaiserie risquent de s'emmêler
pour un temps dans les tâtonnements de la découverte et les troubles
d'une réalité autre. Qu'importe, nous voulons des mystères qui ne
recèlent pas d'horreurs :
La démocratie
Les principes de la démocratie et des droits de l'homme n'ont pas de
plus sûr garant que la nécessité où le marché mondial se trouve de
vendre n'importe quoi à n'importe qui. Il s'ensuit que les valeurs du
passé vont à la casse à la cadence de marchandises obsolètes, même si
leurs débris archaïques entrent dans l'élaboration d'un éphémère
modernisme.
La subversion
L'économie propage ainsi la subversion mieux et plus vite qu'une horde
d'agitateurs spécialisés. Il suffit de jeter un regard sur les vitrines
spectaculaires où la société exhibe les modèles de sa respectabilité et
de son infamie ; il n'y traîne plus guère que des spécimens défraîchis
de rois, prêtres, papes, policiers, militaires, noblions, bourgeois,
bureaucrates, prolétaires, riches, miséreux, exploiteurs, exploités...
et l'on a peine à croire qu'autour de tels magots s'élevèrent, il n'y a
pas si longtemps, les ardeurs de la haine et de l'admiration. jamais
une époque n'a été à ce point soldée à des prix défiant toute
concurrence.
La lucidité
Les années 60 sollicitaient encore, pour déchiffrer le contexte social,
l'exercice d'un peu d'intelligence. Il fallait de la lucidité pour
percevoir les signes de faillite. Trente ans plus tard, le premier clin
d'oeil venu saisit d'un bout à l'autre de la terre le délabrement du
décor, l'usure du spectacle, le ridicule du pouvoir, l'effilochage des
rôles, les bouts de ficelle d'une économie rapiécée. La désinvolture et
l'ennui ferment les rideaux sur une tragi-comédie millénaire.
L'économie a fait et défait l'empire que les hommes ont bâti en
bâtissant leur propre ruine. Chacun quitte le vestiaire sans
déguisement qui vaille. Il n'y a plus qu'à marcher devant soi, et de
préférence vers soi, sans autre guide que le plaisir qui brille en tout
instant de vie.
Les fonctions
La diversité de leurs sociétés repose sur quelques fonctions si
manifestement communes à toutes qu'elles ont été imputées à la nature
humaine. Il se trouve aujourd'hui encore de bons esprits pour soutenir
que l'appât du gain, la soif de pouvoir, le goût de détruire et de se
détruire font partie de l'homme au même titre que sa faculté de créer.
C'était, il y a peu, une opinion lucrative. Elle a perdu beaucoup de
ses intérêts depuis la dévaluation conjointe des valeurs matérielles et
des valeurs spitituelles.
Si le poids de l'inhumain l'emporte
dans la société des humains c'est raison non de nature mais de
dénaturation. L'intrusion, au coeur du vivant, des mécanismes
répétitifs du travail manuel et intellectuel, de l'échange par l'offre
et la demande, du refoulement et du défoulement des désirs ont inscrit
dans les gestes, les pensées, les émotions ces mouvements par quoi
l'économie s'empare des hommes et de leur environnement.
L'expansion de la marchandise a réprimé l'expansion de la vie ne lui
laissant d'autre voie que celle d'un déchirement où ce qui ne se vit
pas se vit abstraitement, au moyen des rôles, qui sont le tribut payé
par l'humain à l'inhumanité des fonctions économiques.
Les rôles
L'apprentissage de l'enfant canalise la poussée des désirs. Loin de les
affiner dans un essai d'harmonisation où la relation affective serait
prépondérante, il les équarrit à la dimension de rôles stéréotypés, de
conduites soumises aux lois de l'échange, de l'exploitation, de la
concurrence. L'éducation arrache l'enfant à ses plaisirs pour
l'introduire de force dans une série de moules où il ne sera plus que
la représentation de lui-même.
Il fut un temps où les
couleurs et la vivacité des rôles compensaient l'interdit jeté sur les
pulsions du corps, où la violence des débordements découvrait une
manière de satisfaction dans les pratiques de l'avidité, de l'autorité
et de la renommée qui s'y attachait.
On estimait alors que
naître baron ou serf, devenir empereur ou éboueur, monter aux honneurs
ou à l'échafaud participaient de l'histoire et du destin, non d'une
logique conquérante progressant par inclusion ou exclusion, sauvant le
rentable et damnant le manque à gagner. Une fatalité, assurément, mais
une fatalité préméditée et calculée, la détermination d'une pratique
qui n'avait rien de divin ou de céleste.
Le spectacle social
permettait à des existences encorsetées de péchés, de remords, de
terreurs, de culpabilité de briller dans les fastes et la fange de la
gloire ou du supplice. On était saint, savant, débauché, criminel,
intéressant par dépit de n'être rien seul à seul avec soi. Une pieuse
imagerie entretenait les vocations de la nullité.
La vie
n'est guère plus riche aujourd'hui mais les rôles ont dégénéré en
grisaille et pauvreté. Qui répondrait désormais aux tambours de la
renommée militaire, religieuse, patriotique ou révolutionnaire ? Qui
endosserait pour «épater la galerie» l'uniforme caractériel qui a pour
fonction de capter l'attention d'imposer un prestige, de conduire le
troupeau ?
L'idée a fait son chemin que, bien ou mal jouées,
les rôles procèdent d'un réflexe conditionné, d'une salivation au coup
de sonnette. C'est une habitude qui se perd depuis que l'enfant n'est
plus assimilé à un chien, ni le chien à une machine, et que la machine,
elle-même modèle de perfection marchande, a cessé d'être le modèle de
la perfection humaine.
Fin des fonctions et des rôles
Pendant des millénaires, ils se sont battus comme des forcenés pour
ranger et étiqueter les êtres et les choses. Ils cherchaient de bas en
haut et de gauche à droite la place de l'homme dans les desseins de
Dieu et ne découvraient en fait que l'emplacement réservé au produit et
au producteur dans chaque étape du processus marchand.
Cependant, si conditionnés qu'ils fussent par les mécanismes
fondamentaux du système - la transformation de la force de vie en force
de travail, la division laborieuse de l'esprit et du corps, l'échange
et la lutte concurrentielle pour le contrôle des marchés - ils n'ont
jamais été les purs produits de l'économie qui les gouvernait. Ils
gardaient, chevillée en eux, une grâce de vie irréductible à la logique
et à l'ordre marchands, ils s'y baignaient en d'éphémères moments
d'amour, de générosité, de création, prenant en soudaine horreur le
permanent calcul de l'existence ordinaire.
Bien que les
rôles, qui les maintenaient sur la scène sociale où l'apprentissage et
l'initiation les avaient jetés, décidassent souvent de leur survie ou
de leur mort, combien de fois ne leur est-il pas arrivé, au coin d'une
rue, dans un salon, en sortant du bureau, de se demander ce qu'ils
faisaient là, de découvrir dans leur corps quelqu'un qui cessait d'être
un autre qu'eux-mêmes, de tirer le rideau sur la lamentable bouffonerie
des mérites et des démérites, de tout abandonner pour se mettre en
quête d'une fortune qui ne doive rien à l'argent ni au pouvoir.
Ce qui n'était hier que fulgurance, bouleversement sans lendemain, coup
de folie ou révolte revêt l'allure d'une réaction de plus en plus
fréquente et prévisible depuis qu'à l'instar du marché des changes le
marché des valeurs sociales s'effondre, dévaluant les rôles, quels
qu'ils soient. Qu'est-ce que perdre la face alors que l'envers vaut
l'endroit, et à quoi bon se coincer le corps et l'esprit dans les
grimaces d'une autorité sans bras ni jambes ?
L'authenticité
L'authenticité n'est pas une réalité nouvelle, ni Kleist une exception,
qui prétendait n'être heureux qu'en sa seule compagnie parce qu'il lui
était permis d'être tout à fait vrai. Ce qui est nouveau, c'est le
relief que prend l'authenticité dans l'effritement du mensonge social,
dans le délabrement des personnages typés auxquels chacun était
contraint de s'identifier dès l'enfance.
Fin des vedettes
Quelques mois suffisent dorénavant pour que croissent et décroissent le
crédit ou le discrédit des vedettes, que leur renommée tienne au
domaine de l'art, de la politique, du crime ou de la mondanité. Il y
fallait naguère plusieurs années, des dizaines parfois. La gloire
s'éteint aujourd'hui sitôt allumée.
Du temps que les
réputations se perpétuaient, l'opinion publique recevait l'éclat d'un
nom sans s'inquiéter des techniques d'éclairage et des machineries de
l'apparat. L'obscurité de beaucoup d'existences prêtait du lustre à un
petit nombre de gens qui n'eussent pas autrement brillé par leurs
vertus particulières. Le faste d'un monarque, la faconde d'un guide
suprême, la vogue d'un auteur rejetaient dans l'ombre les artifices
d'une mise en scène conçue pour prêter une grandeur factice aux petits
hommes du pouvoir.
L'inflation médiatique
Je ne soutiens pas que le talent de paraître se soit perdu. Il existe
de nos jours d'excellents artistes dans l'art de tromper le peuple mais
moins de peuple pour se laisser abuser et moins de moyens pour soutenir
de grandes séductions. Car en dépit d'une inquiétante fascination des
images, le mensonge ne mord plus avec la même acuité. L'oeil,
l'oreille, le goût, le toucher, la pensée glissent sur une pléthore de
clichés sans qualité qui ne les peuvent fixer bien longtemps.
A la surproduction de biens inutiles - par quoi se marque l'affolement
de la marchandise, son processus de cancérisation - correspond un
fatras d'informations qui décourage la digestion, écoeure le
consommateur, épuise l'intérêt. C'est là que l'appétit, refusant
d'indigestes fadeurs, s'éveille à d'autre faims plus substantielles.
Alors que, ses circuits engorgés par la frénétique accélération du
spectacle, la machine à décerveler implose lentement, son effet
délétère se perpétue par le paradoxal biais de ceux qui la combattent.
La peur qu'elle entretient chez des gens dont l'esprit critique sert
trop souvent d'exorcisme et de justification à la peur de jouir
amplifie la taille du colosse et sous-estime la fragilité de ses pieds
d'argile. Obsédés par le harcèlement de la bêtise, ils mettent toute
leur intelligence à en parer bêtement les coups. Leurs railleries
couvrent d'un dernier habit de mensonges le roi désespérément nu. Mieux
que les faiseurs médiatiques d'abstractions, d'idéologies, d'illusions,
de régurgitations religieuses et mystiques, ils prêtent de la gravité à
cet encombrement de valeurs obsolètes à quoi se réduit l'effondrement
de la civilisation marchande, et ils traitent en futilité la puissance
du désir de vivre qui affleure partout sous leurs pas.
Dualité des rôles
Le spectacle subit le tassement du marché social. Les rôles y sont
soldés au prix du pouvoir. dans les arlequinades de parlement, de
prêtoire, de conciles ou de conseils d'Etat, ce sont les coulisses et
les ficelles qui suscitent la curiosité.
Comment prendre un
seul rôle au sérieux quand on les a sous les yeux couplés par deux,
arrangés en faire-valoir, vendus à la paire dans une interchangeable
vérité : bon et mauvais, brillant et minable, dur et mou, juge et
coupable, policier et assassin, terroriste d'Etat et terroriste privé,
prêtre et philosophe, réactionnaire et progressiste, exploitant et
exploité ?
Le style de vie
Le regard de la vie reprend la couleur de l'éternel, à contempler
soudain, dans l'espace et le temps, l'alpha et l'oméga de la mort : le
déluge de l'expansion marchande, la terre engloutie par un océan
d'affairisme, les remous où les générations se succèdent, surnagent et
se noient le temps d'un écu gagné et perdu. Seuls ont résisté au
cataclysme perpétuel de l'historique quelques sommets où se sont
réfugiés, portant la qualité de l'être, les irréductibles ferments de
l'humain : l'enfance, l'amour et la création.
Le cycle des
apocalypses incessantes s'achève avec la fin de l'économie. La roue de
fortune et d'infortune qui de siècle en siècle tournait le long d'un
même sillon de guerres, misères, maladies, souffrances et lendemains
amers se brise. Ceux qui estiment que l'univers va se briser avec elle
ont peut-être raison mais c'est la raison que leur dicte la grande
lassitude qui les rallie au parti de la mort.
Pour qui se
réjouit qu'il n'y ait plus ni drapeau, ni maîtres à penser, ni rôles à
soutenir, voici le temps de l'authenticité, et d'un style de vie où les
êtres renaissent à eux-mêmes, à la jouissance de ce qu'ils désirent
vivre.
Un dolce stil nuovo
succède aux violences du refus pour investir dans la volonté de vivre
une énergie obstinée, qui n'est plus celle du désespoir et de
l'insatisfaction mais celle de la jouissance et de l'insatiable. Il se
départit lentement des attitudes caractérielles, des gestes mécaniques,
de l'ignorance névrotique, de l'amertume agressive qui traduisent
l'obédience du vivant à l'économique. Il s'éloigne autant qu'il est
possible des accoutumances où l'échange l'emporte sur le don, le
pouvoir sur l'affection, le défoulement sur l'affinement des plaisirs,
la culpabilité sur le sentiment d'innocence, le châtiment sur la
correction des erreurs. Mais s'il estime archaïques de tels
comportements, il ne les récuse pas au nom d'une pensée séparée, d'un
parti pris intellectuel, d'une morale, car loin d'en venir à bout, il
ne ferait ainsi qu'en reproduire l'engeance. Il les repousse parce
qu'ils l'ennuient et troublent son plaisir, parce qu'il y a mieux à
vivre, tout simplement.
La vie se joue et ne se représente pas
Si l'évolution de l'enfant ne cesse d'engranger des certitudes
nouvelles, c'est qu'elle forme la racine d'une humanité qui se dégage
de l'animalité sans succomber encore à l'emprise de l'inhumain.
Les hésitations croissantes de l'enfant au seuil d'une école où la
pensée séparée de la vie s'enseigne de plus en plus malaisément ne
traduisent-elles pas le refus d'entrer dans la carrière qui a fait de
leurs aînés des êtres souffreteux, vrillés de désirs tordus, écorchés
par une mort quotidienne et jouant leurs derniers rôles dans la parodie
du bonheur.
Leur attitude envers les rôles ne ressortit pas
de la critique à laquelle se livrent volontiers les adultes, si bien
éclairés sur le négatif qu'ils ne s'en dépêtrent pas. Il est facile en
effet de railler ceux qui s'en remettent du soin de leur bonheur à un
dieu, à un potentat, à un parlementaire ou à un bureaucrate syndical
mais les railleurs sont-ils mieux représentés par eux-mêmes. Est-ce que
l'image qu'ils s'échinent à donner d'eux ne traduit pas un reniement de
leur propre authenticité ? Est-ce qu'elle ne contient pas en germe le
mensonge général du système représentatif et électoral ? N'est-ce pas
comme si, quêtant quelque ascendant sur leur entourage, ils
l'engageaient à voter pour eux ?
Les enfants ne succombent
que tardivement à un tel piège. Ils perçoivent d'abord comme un jeu les
rôles que les adultes endossent avec un imperturbable sérieux. Ils
prennent, à s'identifier tantôt au gendarme, tantôt au voleur, un
plaisir identique. Ils passent avec désinvolture du juge au coupable,
du médecin au malade, du fort au faible, du maître à l'esclave, du bon
au méchant. Le jeu de la métamorphose et du déguisement, voire de
l'affabulation prétendument mensongère, appartient à un fond
symbiotique où les êtres et les choses sont reliés entre eux par le
mouvement d'une vie commune.
A mesure que le jeu se fige, que
les gestes s'appauvrissent dans le ballet mécanique de l'argent et de
la promotion, l'enfant est instamment prié de se forger une image de
marque, de se loger sous une raison sociale. Les agréments de la
métamorphose entrent à reculons dans une réalité fantasmatique non sans
que l'adolescent, enfin fixé sur les choix et les orientations que les
exigences de l'économie lui imposent, ne garde au coeur l'impression
qu'il a poussé la mauvaise porte et que toutes celles d'à côté eussent
été préférables.
La contrainte et l'ennui de se donner à voir
sous un angle intéressant et intéressé - à «frimer» comme disent les
écoliers - découvrent aujourd'hui leur péremptoire inutilité dans la
faillite du marché social et de ses valeurs traditionnelles. Une fois
de plus, le retour à l'enfance s'identifie à la tentation de renaître à
soi-même, dans la pluralité des désirs et l'unité de la vie, dans les
métamorphoses humaines de la nature recréée.
Raoul Vaneigem - 1989
30 octobre 2004
Genèse de l'inhumanité - Le travail (Chapitre 2/8)
Le travail a mécanisé le corps comme il a imposé au monde qu'il transformait la réalité de ses mécanismes.
Le monde a changé de base avec la révolution néolithique : il évoluait
dans une symbiose de la nature et de l'humain et il s'est mis sens
dessus dessous en prenant pour fondement de son progrès et de sa
civilisation une activité spécialisée qui détruit l'unité primordiale,
épuise la nature en dénaturant ses ressources et généralise un système
de contraintes qui fait de l'homme un esclave.
Le beau résultat que de s'enorgueillir d'une pratique inaccessible à
l'animal pour s'interdire aussitôt l'accès à la création, qui forme le
génie humain !
La mécanisation économique
En se substituant au potentiel créatif, le travail pénètre dans
l'évolution avec une redoutable force de fragmentation. Sous l'onde de
choc des gestes répétitifs, des comportements lucratifs, des moeurs
serviles et tyranniques, la richesse de l'être se disloque en une
pacotille d'idées et d'objets broyés et triés par les mécanismes de
l'avoir.
La nécessité de produire et de consommer des biens matériels et
spirituels refoule la réalité des désirs, la nie au nom d'une réalité
forgée par l'économie. Ce qui est ainsi mis en pièce, réduit à un
ensemble de rouages, n'est rien de moins qu'une totalité vivante, où
les règnes minéral, végétal, animal se fondaient dans le creuset de la
nature pour créer une espèce nouvelle, dotée du pouvoir de créer à son
tour.
L'histoire montre avec une précision croissante comment le travail
perfectionne la mécanisation de l'individu et de la société à mesure
que la marchandise étend son emprise sur la terre et dans le corps.
Il y a quelque chose d'artisanal dans le martèlement originel de la
jouissance, et dans l'orgie, l'émeute, le massacre où elle se débonde
dès que se relâche le travail régulateur du roi, du prêtre, du
fonctionnaire, du plébéien, de l'esclave. Il y a de l'universalité
industrielle dans les fureurs révolutionnaires qui prêtent au
défoulement des passions opprimées la conscience d'un changement social
imminent. Mais quel désenchantement, universel lui aussi, quand il
apparaît que les révolutions n'ont fait que traduire le passage d'un
stade économique à un autre et que les nouvelles libertés n'incluent en
rien la liberté de jouir.
Seul le travail qui transforme le monde a été le moteur d'un progrès
qui a propagé partout la défaite de l'humain et l'image de sa victoire.
Depuis que l'obligation de produire s'est prolongée en persuasion de
consommer, le travail s'est fait, d'objet d'horreur, sujet de
satisfaction. Son omniprésence ne laisse plus un ilôt de nature à la
surface de la terre - même l'Amazonie succombe - et il n'y a pas dans
les profondeurs de l'homme une passion qui ne se glace dans l'ennui de
ses cadences. La marchandise a si bien exploité jusqu'à ses limites
l'énergie de la vie terrestre et individuelle qu'une grande langueur
mène à la mort Brocéliande et le merveilleux désir d'y aimer.
Qui s'obstine à participer à ce monde-là s'enlise dans les tics et les
redites de son propre glas. Tout son discours n'est plus, comme son
existence, qu'une oraison funèbre. C'est désormais à la croisée de la
mort consentie et de la vie à créer que les enjeux de la destinée sont
engagés.
Le travail sépare l'homme de la jouissance de soi. Telle est la séparation d'où procèdent toutes les autres.
La castration des désirs
L'homme de désirs a été chassé de son corps par le travailleur qu'il
est devenu. L'économie n'a pu prendre le pouvoir qu'en économisant la
vie, en transformant l'énergie libidinale en force de travail, en
jetant l'interdit sur la jouissance, sur la gratuité naturelle où le
désir s'accomplit et renaît sans cesse.
Les pulsions du corps - les besoins primaires de se nourrir, de se
mouvoir, de s'exprimer, de jouer, d'accéder au plaisir sexuel - ont été
enrégimentés dans une guerre de conquête dévolue au profit et au
pouvoir. C'est une guerre qui, ne les concernant en rien, les atteint
pourtant jusque dans leur volonté d'y échapper.
Coupé de ses désirs d'accomplissement, l'individu n'a plus en face de
lui que les multiples modalités de sa mort. Le travail lui est un
suicide commode, d'une hypocrisie toute sociale : il commence par ôter
l'essentiel de la vie, et la routine fait le reste.
S'il n'existait pas au coeur de l'enfance une aussi précise castration,
croyez-vous que tant de générations eussent permis par leur volonté de
servitude tant de séculaires tyrannies ?
La division du travail a fait le maître et l'esclave dans l'individu et dans la société.
L'abstraction
Le pouvoir du ciel, du maître et de l'Etat commence dès que le corps,
obéissant aux impératifs économiques, renonce à ses jouissances.
Le travail, qui sépare l'homme de lui-même, se dédouble à son tour, il
se scinde en une activité intellectuelle et en une activité manuelle.
Le processus s'inscrit dans la logique de l'exploitation du sol et du
sous-sol.
L'organisation des labours, des semailles, des récoltes distribue le
temps en une série de contraintes, un calendrier saisonnier gouverne
les occupations de la communauté, l'irrigation suppose un tracé de
canaux, la répartition des eaux, la prévision du temps. Chaque saison
apporte son lot de problèmes à résoudre : préparation de la terre,
résistance des matériaux, extraction de matières premières,
amélioration des techniques, observation des astres, géométrie dans
l'espace.
Les choses ne s'ordonnent selon la plus grande efficacité qu'à la
condition de les regarder de haut, comme de ces tours et promontoires
que les privilèges accordés aux organisateurs, et usurpés par eux,
appesantiront d'un sens lourd de conséquences, transformant des
constructions initialement fonctionnelles en monuments de tyrannie :
cairns, mastabas, pyramides, donjons.
La fabrication d'outils de plus en plus nombreux, le traitement des
minerais, le défrichement des forêts, la multiplication des tâches
spécialisées, à quoi s'ajoutait le souci de défendre contre la
convoitise des voisins les lieux où s'épanouissait une fortune
nouvelle, tout concourait à concentrer en quelques têtes un savoir issu
d'une pratique d'abord commune à tous.
Graduellement arrachée des mains des praticiens, la connaissance s'est
élevée telle une buée de la terre pour se condenser dans les cieux et
retomber en averse comme si elle émanait des dieux. L'expérience
commune à tous s'est abstraitement ramassée en quelques têtes qui en
firent un secret, un mystère. Il ne s'est guère passé de temps que les
mandements du savoir devinssent les décrets du pouvoir.
Pouvoir temporel et pouvoir spirituel
De la maîtrise de l'espace, du temps, des eaux, des échanges sortit
l'engeance des prêtres et des rois. L'éclair des ordres et le tonnerre
des commandements churent d'un au-delà, que fondaient bel et bien
ici-bas le sacrifice du corps au travail et la puissance égalisatrice
du prix, le Logos universel d'une monnaie qui circule et impose partout
ses équivalences, réussissant ce prodige d'apposer le signe «égal»
entre un terrain pétrolifère et dix mille Indiens à expulser.
Le travail ne fonde pas seulement l'économie terrestre, il la dédouble,
à l'image de sa propre division, en une économie céleste, en un pur et
hypocrite domaine de l'esprit régnant sur la matière.
Au sommet de la pyramide hiérarchique, Dieu auréolera le prêtre-roi,
jusqu'à l'arasement qu'en 1789 les premières trépidations de la machine
industrielle imposeront à l'édifice archaïque du monde.
Déchéance de la terre et du corps
Tandis que les maîtres s'inventent une ascendance céleste pour razzier
la terre au nom des dieux, le corps se recroqueville ainsi que la
communauté sur laquelle se referment murs et frontières de la propriété.
De quelle déchéance ont-ils osé frapper ce corps sans quoi l'homme
n'existe pas, qui est le lieu de toutes les sensations, de toutes les
connaissances, de toutes les délectations et de toutes les peines ; ce
centre lumineux des réalités tangibles, creuset où l'alchimie des trois
règnes transmute la sensibilité du cristal, du végétal et de l'animal
dans la faculté humaine d'accomplir le grand oeuvre de la nature !
Ils l'ont réduit à deux principes fonctionnels, à deux organes
hypertrophiés, une tête qui commande, une main qui obéit. Le reste a la
valeur calculée des abats sur l'étal d'un boucher : le coeur, réservé
non aux futilités de l'amour mais au courage des armes et de l'outil ;
l'estomac, destiné à soutenir l'effort physique, et que risqueraient de
brouiller fâcheusement les plaisirs de la table ; l'appareil génital et
urinaire, affecté à la reproduction et à l'évacuation et dont l'usage
voluptueux est cause du péché, de souffrance et des maladies.
Jugez de la qualité accordée aux jouissances quand, les mécanismes du
corps au travail ayant rempli leurs offices, le bonheur différé par les
affaires a le loisir de se satisfaire.
Le travail est l'exploitation
lucrative de la nature terrestre et de la nature humaine. La
dénaturation est le prix de sa production.
Le parti de la mort
Quand le travail succède à la cueillette des ressouces offertes à
l'ingéniosité humaine par la terre, l'eau, les forêts, le vent, le
soleil, la lune, les saisons, il substitue à la relation symbiotique
des hommes et de la nature un rapport de violence. L'environement et la
vie qui en est issue déchoient au rang de pays conquis et à reconquérir
sans relâche. Le producteur les traite en insoumis, en ennemis sournois.
La nature a connu le sort de la femme, admirable comme objet,
méprisable comme sujet. Elle a été violée, chiffonnée, saccagée,
dépecée en propriétés, mortifiée juridiquement, épuisée jusqu'à la
stérilisation. Le corps rompu au va-et-vient des muscles et aux
redondances de l'esprit, n'est-ce pas le triomphe de la civilisation
sur les «bas instincts», entendez la quête du plaisir ?
On sait comment tant de vertus gouvernant le bonheur ont propagé le
goût de détruire et de se détruire. Quand l'usine du travail universel
n'absorbait pas l'énergie libidinale, le trop-plein se débondait en
conflits d'intérêts et de pouvoir que les Causes aussi diverses que
sacrées promenaient de drapeau en drapeau. Cependant, la nature humaine
s'épuise aussi et l'hédonisme qui réduit la satisfaction des désirs à
la consommation de plaisirs surgelés est bien contemporain des forêts
moribondes, des rivières sans poissons et des miasmes nucléaires.
Le travail a si bien séparé l'homme de la nature et de sa nature que
rien de vivant ne peut désormais s'investir dans l'économie sans
prendre le parti de la mort. On conçoit que d'autres voies paraissent
et que la gratuité, jadis taxée d'irréalité, soit désormais la seule
réalité à créer.
Raoul Vaneigem - 1989
29 octobre 2004
Genèse de l'inhumanité - Le cercle commercial (Chapitre 2/7)
L'expansion marchande a toujours porté à bout de bras les espérances
humaines pour les jeter à bas à la distance exacte où son intérêt
faiblissait. Elle a beau ouvrir dans l'immobilisme théocratique, féodal
ou bureaucratique la brèche d'une liberté, il faut savoir qu'elle a
déjà refermé sur l'usage qui s'en pourrait exercer la parenthèse de la
rentabilité.
Que découvrent-elles en sautant le mur ces passions qu'enrageait
l'oppression des lois rigides, de traditions étouffantes, de rigueur
morale, d'inhibitions névrotiques ? Le devoir de payer les nouveaux
droits de transgression. Ainsi le libertinage rend raison au
puritanisme, le libéralisme à la tyrannie, la gauche à la droite, la
révolution au despotisme, la paix à la guerre, la santé à la maladie.
Qu'on n'invoque pas ici l'effet d'une prétendue loi naturelle : il
n'entre dans le jeu qu'effets de commerce. La prépondérance de
l'échange a imposé sa structure de marché aux comportements, aux
moeurs, aux modes de pensée, à la société. La chose est si évidente
aujourd'hui qu'il n'est pas un domaine - idéologique, politique,
artistique, moral, culturel, répressif et insurrectionnel - où la
faillite de l'économie n'entraîne un effondrement des cours, un
tassement des valeurs, une lassitude de l'offre et de la demande, une
indifférenciation entre l'envers et l'endroit, le moderne et l'ancien,
la vogue et l'oubli.
La fin des temps apocalyptiques
Jusques et y compris son expansion industrielle, l'enclos agraire a
suinté des rages et des terreurs de la vie et de la ville assiégées.
Jour et nuit, l'apocalypse veille aux portes de la cité. Il n'est pas
d'horizon d'où ne puisse à chaque instant jaillir le feu de la
destruction et l'on croirait pressentir une manière d'apaisement quand
déferlent enfin les hordes de pillards, d'ennemis héréditaires,
d'émeutiers, quand surgit, accomplissant sa promesse, la mort
épidémique, nucléaire ou chimique.
Il est vrai que vivant dans la peur du glaive, ils font périr par le
glaive, scellent, dans le rituel du sacrifice, et l'expiation et la
vengeance. Ce ne sont jamais que leurs propres crachats qui leur
retombent sur la gueule. Le feu qui les dévore est le feu qu'ils
allument, ou du moins qu'embrase en eux et autour d'eux l'échauffement
mécanique de la vie réduite au travail.
Dans les tournants de l'histoire, à l'endroit où l'expansion marchande
prend son élan et rompt la léthargie des sociétés agraires, les
lumières de l'apocalypse clignotent avec un éclat accru. La succession
des crises économiques et des bouleversements qu'elles suscitaient n'a
jamais manqué de faire emboucher les trompettes de la fin des temps et
ces temps-là ont fini si souvent qu'il n'y a plus rien à en attendre
aujourd'hui ni d'heureux ni de malheureux.
L'apocalypse s'est dévidée avec le siècle qui voit se profiler sous les
apparences d'une crise économique une crise de l'économie, une mutation
de civilisation. Ce n'est plus la peur d'un cataclysme qui incite à se
réformer et qui guide vers des révolutions dont elle ne pourrait que
programmer l'échec. Une confiance en soi se ranime peu à peu, comme si
tout ce qui s'éveille à l'exubérance et à l'innocence du vivant
ralliait à elle la quête incertaine, individuelle et quotidienne, d'une
jouissance sans partage. La mutation en cours laissera derrière elle le
cycle périmé d'une histoire où révolution et répression n'ont jamais
fait qu'obéir au mouvement de systole et de diastole de la marchandise
en tous ses états.
Préhistoire du commerce
Si l'agriculture et le commerce ont présidé à la naissance de
l'histoire, leur préhistoire comporte à la fois des conditions qui en
rendaient le développement possible - mais non nécessaire - et des
modes de vie qu'un tel développement va si bien refouler dans
l'imposssible qu'il faut, pour les conjecturer, se souvenir de
l'inversion comportementale imposée par la prise de pouvoir de
l'économie.
Les réserves de chasse balisées et délimitées par les chasseurs du
mésolithique annoncent l'enclos agraire et trahissent encore une
animalité prédominante, tant par la pratique de prédation que par le
souci de marquer le territoire.
En revanche, il existe une volonté d'humanité dans l'art d'éviter
l'affrontement entre deux groupes qui convoiteraient une même région
riche en gibier. On sait comment la commensalité, l'exogamie, l'échange
de quelques gouttes de sang réalisent la gageure de fondre en une seule
et même chair deux êtres et deux communautés distinctes, de sorte que
le mal occasionné à l'un atteigne l'autre et que le bien prodigué par
chacun soit pour tous une profusion de jouissances.
Le repas pris en commun, l'accouplement et le mélange de sang opèrent
en une alchimie charnelle, dont se souviennent les amants de tous les
temps, l'union du corps individuel et du corps collectif. Chyle, sperme
et principe vital distillent la quintessence du plaisir d'être ensemble
sans cesser d'être soi.
Niera-t-on que l'usage de donner et de recevoir la nourriture, l'amour
et le sang, qui est le tourbillon de la vie, esquissait une évolution
au sein de laquelle rien n'excluait que se fonde une harmonie sociale,
une humanité qui eût développé son organisation créatrice comme le
règne minéral, végétal et animal avait développé son organisation
adaptative ? N'est-ce pas là que la mémoire collective a puisé la
nostalgie d'une société rythmée par les respiraions de la vie ? Une
société qui n'a pas besoin de contrainte pour éviter que le sang ne
soit pas répandu, une société où l'amour s'éteigne et renaisse sans
semer haine et mépris, une société où le droit de manger, de se loger,
d'errer, de s'exprimer, de jouer, de se rencontrer, de se caresser ne
tombe pas sous le coup d'un chantage permanent.
La jouissance de soi et des autres, les «noces alchimiques» avec la
nature, la poursuite du plaisir dans le labyrinthe des désirs
divergents, tel a été le projet confusément apprêté à l'aube d'une
histoire qui l'a abandonné aux rêveries, pour n'avoir sans doute pu
résoudre un problème de bouleversements climatiques et démographiques
hors d'une économie agraire qui assurait la survie de quelques-uns aux
dépens du plus grand nombre.
Tout ce qui en a subsisté tient en de vagues promesses de fraternité,
d'égalité, de générosité, d'amour que la religion et la philosophie
gardent comme des hochets au fond de leurs sanglants bagages. Sa
chaleur irradie encore dans le coeur des enfants et des amants et il
n'est pas jusqu'au langage qui n'ait gardé souvenance d'un bonheur
originel en évoquant sous le plus glacé des substantifs une relation
érotique : «avoir commerce avec quelqu'un», ou amicale : «être de
commerce agréable».
Que signifie la rémanence insolite de l'amour et de l'amitié dans un
concept qui appartient à la logique, peu amène, du principe «les
affaires sont les affaires» ? Que le souvenir du vivant hante jusqu'à
la forme même qui l'a vidé de sa substance.
Avec la «révolution néolithique» de l'économie, la prolifération de la
vie cède le pas à la prolifération de la marchandise. A la symbiose des
êtres et des choses, à l'osmose des différentes espèces se substitue un
commerce, au sens moderne du terme, un échange lucratif des biens
produits par le travail.
Le corps à corps où la tendresse remplaçait peu à peu la violence
bestiale n'inspire plus aux moeurs une douceur et une lenteur où les
conflits se dénouaient. Il n'est plus désormais de geste, de pensée,
d'attitude, de projet qui n'entrent dans un rapport comptabilisé où il
faut que tout soit payé par troc, monnaie, sacrifice, soumission,
récompense, châtiment, vengeance, compensation, redevance, remords,
angoisse, maladie, souffrances, défoulement, mort.
Le vide d'une angoisse sans fond dévore ce corps si naturellement bâti
pour s'emplir de vie chaque fois que la jouissance le remplit de joie.
Son énergie s'épuise en force de travail, sa substance s'emprisonne
dans une forme abstraite, son regard se détourne de lui comme d'une
chose ignoble et s'égare dans l'infinie sottise des mandements célestes.
L'individu particulier s'identifie à l'anonyme prix de ce qu'il produit
et qui est produit en son nom. En dehors de quelques passions qui le
chevillent encore à la vie en perdition, il n'est plus qu'une
marchandise ; il possède une valeur d'usage, qui fait de lui
l'instrument servile des besognes les plus diverses, et une valeur
d'échange, à la faveur de quoi il s'achète et se vend comme une paire
de bottes. C'est ainsi que le commerce lui a tenu lieu de génie jusqu'à
nos jours, où le chômage le jette au rebut, où la crise monétaire le
dévalue, et où il s'avise comme par enchantement que sa valeur est
unique, incomparable et sans prix.
Raoul Vaneigem - 1989
07 octobre 2004
Le corps de mon père - 1/2
Aujourd'hui, très précisément.
Nemo
... /...
J'ai découvert que le corps de mon père n'était pas éternel une nuit que ma mère était absente et que mon frère et moi étions seuls avec lui. Avant que nous ne sachions qu'il s'agissait d'une indigestion, il nous a fallu regarder un père vomir, nous qui ne l'avions jamais vu malade, ni atteint, de quelque manière que ce soit. Je tenais la cuvette dans laquelle il se vidait de liquides et de bile. Haut-le-coeur, hoquets, entrailles arrachées, râles, il était là, devant moi, comme un malade qu'il n'avait jamais été. En vidant les matières piquantes du récipient, hagard, les yeux fixés sur son contenu, je prenais conscience que sous la peau blanche, sous les muscles durs, sous la charpente puissante, sous l'assurance tranquille de la machine, il y avait la fragilité et la précarité d'une existence, la ténuité d'un souffle. Quand les odeurs d'acétone ravagèrent mes narines, je sus que mon père était mortel... Ce que j'avais toujours craint, refoulé, redouté, caché, me surgissait en pleine face, comme un boulet de canon arrache une partie du visage. Les déchets du corps, les fragments renvoyés du corps, montraient les limites d'une chair et d'un mécanisme. Devant la cuvette, le temps s'est écoulé comme les sanies d'une plaie. J'ai senti dans mes jambes, dans les tendons et le jarret, la froideur d'une lame d'acier prête à me sectionner les tendons.
Plus tard, il me fallut retrouver l'épouvantable lame, derrière mes jambes, lorsque j'appris que mon père était gravement atteint d'angine de poitrine et qu'il lui fallait, séance tenante, partir à la retraite, déposer les bleus de travail, ne pas retourner à la ferme, le lendemain, et arrêter toute activité physique. Au plus tôt, il était urgent de pratiquer une opération, un triple pontage coronarien. A défaut, les médecins ne répondaient plus de rien : on m'apprit qu'il avait les artères épaisses comme du papier à cigarette et qu'il était important de faire vite. A l'hôpital, où il attendait l'intervention chirurgicale, je suis venu le voir. Le silence me donne toujours l'impression qu'il doit être conjuré. Pas mon père qui reçoit mes questions comme à l'époque où j'étais enfant. Lui, toujours taciturne, moi, toujours bavard. Je lui ai demandé s'il avait peur de la mort, car l'idée de la sienne m'accompagnait comme une mauvaise ombre. Il me parut moins soucieux de cette question que moi. Étonné, il me répondit qu'il n'y avait pas pensé. Non, il n'y avait songé à aucun moment. J'ai souvenir de la qualité et de la quantité du silence qui suivit : la diversion fut facile, et dans l'instant nous fûmes sur un autre terrain.
Il partit, confiant, abandonnant son destin entre les mains de l'équipe de chirurgiens qui l'opérèrent. On scia son thorax qu'on ouvrit comme un fruit gorgé de sang, on accéda au coeur pour l'isoler, battant la chamade à vide, ne pulsant plus rien du tout, le sang transitant par la machine d'un coeur artificiel, on coupa les morceaux d'artères en mauvais état pour les remplacer par les tubulures veineuses prélevées dans le mollet, on abouta comme en plomberie, on agrafa les os de la poitrine au sternum, on cousit, on referma. Et je retrouvai mon père dans sa chambre de réanimation. Dans le sas, avant d'accéder à l'espace aseptisé, on m'invita à passer un vêtement de couleur verte qui se boutonnait dans le dos, à recouvrir mes chaussures d'une espèce de sac plastique, à me couvrir la tête d'un bonnet, vert lui aussi. Sur le seuil, je ne vis que ses pieds blancs dépasser, puis ses jambes, puis une blouse déposée sur son bassin, couvrant son sexe et son ventre. Son tronc était traversé verticalement par une cicatrice de chair boursouflée, tuméfiée, rouge par la chair, orangée par le liquide antiseptique, brune par le sang coagulé. Des fils noirs débordaient, noués dans le vif. Son visage était défait, comme un souvenir qu'on ne reconnaîtrait pas à cause du désordre installé dans la répartition : les yeux vitrés, perdus et injectés de sang, la bouche vidée de son dentier, les cheveux en bataille, gris et fins, tombant sur son front en mèche folles, une barbe drue. Abattu, le corps sondé, les veines perforées, les tubes courants sous la peau comme des serpents agiles et déterminés, il était branché sur des instruments auxquels il devait la vie. Conscient mais épuisé, il reposait, paquet de viande réduit à la douleur.
Devant sa souffrance, son corps sauvé mais misérable, je me suis trouvé interdit, muet. Le temps que les émotions fassent leur trajet, que sa peine infuse la mienne et que je retrouve l'usage de la parole, me parut long, d'une insondable profondeur. Le premier mot que j'ai retrouvé fut papa, un papa viscéral, venu du ventre et de plus loin que le ventre. Un mot chargé du sang et du placenta de ma mère, un mot nourri de la parturition dont il fut le géniteur. Les premières syllabes dites par un enfant, celles des limbes et qu'on sait cachées dans les pliures de l'âme, de la chair, de la moindre parcelle de corps. J'ai assisté à ce mot sortant de ma bouche comme à une nouvelle naissance moi-même : un accouchement de ma personne auquel j'aurais assisté. Détruit, ravagé par l'intonation mise dans ce terme, j'ai étouffé un sanglot, avant de sentir les larmes brûler mes joues, comme chargées d'un feu venu de l'intérieur. J'ai pris sa main dans la mienne et j'ai retrouvé sa peau, ses doigts, leur épaisseur. Je lui ai demandé s'il avait mal. Lui, si pudique, silencieux sur ses émotions, ses affects, me confia qu'il n'aurait jamais cru devoir souffrir ainsi. Puis n'ajouta rien, retournant à sa douleur. La naissance de son cou était maculée de croûtes de sang, ses joues aussi. Ses poumons étaient comprimés, serrés comme dans une tenaille infernale. La mort n'était pas passée loin.
Au cours des quelques semaines de réadaptation, de rééducation, il réapprit à respirer, à vivre avec son nouveau corps, à retrouver confiance, à reprendre goût à tout, à écouter les signes venus de sa chair, à se défaire de l'attention extrême portée aux battements de son coeur, à conjurer la peur, l'inquiétude, l'angoisse, anciens fantômes. Il retrouva la vie, je retrouvais mon père. Aujourd'hui, il a la solidité d'un beau vieil homme à qui je ne sais toujours pas comment il faut dire mon amour. Le silence est encore le tiers qui accompagne nos rencontres. Nos trajets nous ont conduits, lui et moi, sur deux planètes étrangères l'une à l'autre : l'une d'immanence, de silence, de mutisme, de simplicité, de paix, de sérénité, l'autre de mots, d'idées, de paroles, de verbes, de mouvement, d'inquiétudes. D'un côté la Terre, de l'autre Saturne, et un cours des planètes appelant les deux mondes à toujours évoluer dans le même rapport, la même distance, le même intervalle calculé. Pourtant, je sais qu'une partie de ma chair disparaîtra le jour maudit où il quittera ce monde.
Michel Onfray
(Ce texte fut tout d'abord publié en 1992, dans le premier tome du Journal hédoniste, "Le désir d'être un volcan".
Il fut réédité et inclus en fin de son "Esthétique du Pôle Nord", en 2002, voyage philosophique offert à ce père pour ses 80 ans)
Le corps de mon père - 1/1
Aujourd'hui, très précisément.
Nemo
D'abord, l'odeur grimpait l'escalier, et c'est elle qui me réveillait dans mon lit : le café noir, cuit et recuit, aux effluves de caramel brûlé pour la raison qu'il chauffait en permanence sur la fonte de la cuisinière à bois. Mon père nourrissait le fourneau avec des bûchettes et des rondins qu'il fendait dans la cave, le soir. J'entendais les coups sourds qui venaient de derrière les murs, étouffés, réguliers, cadencés. Le fer de la hache séparait en deux morceaux les billes de bois posés sur une vieille racine marquée, cicatrisée de traits et destinée à accueillir les pièces sacrifiées. Je n'avais guère le droit de stationner à proximité, car les coups assénés étaient suffisamment violents pour faire dangereusement voler les éclats dans le petit espace de la cave. L'odeur était humide, la terre battue. Les bras de mon père étaient puissants, sa force m'impressionnait, elle contrastait avec son calme et sa douceur.
Paradoxalement, sa sérénité était manifeste jusque dans ce geste puissant : économie de mouvements, efficacité du tombé de l'instrument, régularité des reprises. Lorsque les morceaux étaient allés ici ou là, autour du billot, mon père les ramassait, les entassait dans ses bras, en un petit tas régulier - une brassée. Puis il fermait la porte de la cave, revenait à la cuisine, et déposait son tribut au pied du fourneau incandescent. La chaleur saturait la petite pièce, elle semblait faire danser l'air de l'atmosphère. Dans cette cuisine, nous vivions en permanence : pour les petits déjeuners, les déjeuners et les soupers, les bains pris dans une bassine métallique, les leçons et les devoirs, les fêtes et le tout-venant, les jours de bonheur et ceux de tristesses, les étés chauds et les hivers glacés, les nuits d'insomnie et les journées banales. Moins de vingt mètres carrés pour une existence à quatre.
Mon père, c'est d'abord ce fumet de café, sécurisant et doux, un peu fade, qui me disait, au fond de mon lit, la demi-heure qui me restait avant le lever à proprement parler. Je consacrais ce temps à laisser vagabonder mon esprit, à penser à tout et à rien, à réfléchir à de minuscules problèmes, à imaginer, rêver. A savourer la quintessence du temps mesuré, heureux dans la chaleur des draps, avant celui du dehors, plus froid, plus rigoureux - car la chambre où nous dormions tous n'était pas chauffée. A quelques mètres de la maison, sise ruelle des Soupirs, il y avait l'église et son clocher qui racontait toutes les quinze minutes où nous en étions du temps. La nuit, j'y mesurais déjà mes insomnies et les ponctuations de mes pérégrinations nyctalopes.
Si le café racontait mon père, la nuit, les petits matins et le sommeil qu'on n'en finit pas de tirer, comme les Parques leurs longs fils, d'autres odeurs restent également associées à lui. Moins socialement acceptables, mais tout aussi logées dans mon âme, du côté des souvenirs et des mémoires ancestrales, c'étaient les effluves sales du purin, cette épouvantable rémanence d'excréments de porcs qui imprégnait le tissu de ses vêtements de travail, malgré l'immense propreté qui était la sienne. Lavé, rincé, décapé, mais vêtu de ses bleus, le midi, il portait avec lui les mauvaises senteurs des sanies animales : elles pénétraient tout, la trame des tissus, les cheveux, la peau, malgré les lavages.
D'autres fois, quand l'épandage avait pris fin, c'était l'odeur tout aussi infecte de l'ensilage, du maïs pourri, cette infection donnée en pâture au bétail. A d'autres moments, les traces nauséabondes étaient produites par les engrais, fabriquées avec les cadavres d'animaux, charognes asséchées et pulvérisées recyclées par les équarisseurs. Enfin, ce pouvait être, aussi, les bouses de vache qui séchaient, collaient aux vêtements pendant plusieurs jours quand, les séances de vaccinations vétérinaires venues, il fallait enclore les animaux, les parquer, les déplacer, gérer leurs mouvements de l'herbage aux cages métalliques dans lesquelles elles déféquaient, effrayées, avant qu'on ne les rende à leur liberté. Avec le temps, toutes ces odeurs finissaient par disparaître. Elles saturaient l'espace, dès que mon père entrait dans la cuisine, puis plus rien, une olfaction décérébrée, une zone blanche et neutre. Je ne voyais plus que sa figure propre et sereine, son corps lent et silencieux : l'oeil qui mangeait tout ne laissait plus de place au nez.
Dans la maison, aussi petite qu'un modèle réduit pour poupées, il n'y avait ni salle de bains ni douches. Les toilettes étaient dans la cave, et, pour y parvenir, il fallait sortir dehors, faire quelques mètres. La nuit, la sortie s'effectuait dans l'intimité des pleines lunes, de leurs quartiers, des croissants, des mouvements de nuages et des traînées laissées dans le ciel par les étoiles filantes. L'été, elle était saturée des parfums venus des champs, les grains moissonnés dans la poussière, les herbes fraîches dans lesquelles chantaient grenouilles et crapauds. L'hiver, on entendait un chat-huant souffler dans les hautes tours du château médiéval qui domine le village et les pas craquaient dans la neige gelée où l'on s'enfonçait. Quitter la chaleur du lit supposait qu'on se fasse transpercer la chair et l'âme par le froid. Aussi, dans la chambre, un seau en émail permettait qu'on n'ait pas à sortir pour les seules urgences liquides... Je me souviens du jet d'urine de mon père, au beau milieu de la nuit. Il faisait un bruit dont je connaissais le rythme et qui, dans ma mémoire, se trouve aujourd'hui par-delà la pudeur, du côté des nécessités et des promiscuités qui n'étaient que la proximité des pauvres démunis d'espace et de temps.
Les corps étaient donc lavés dans une immense bassine en zinc. Les paillettes de l'alliage produisaient brillances et scintillements, suivant qu'on les regardait d'une manière ou d'une autre, dans la lumière drue, rasante ou effleurante. Ma mère faisait chauffer l'eau qui bruissait, chantait en bulles qui venaient crever la surface. La vapeur, épaisse, enveloppante, s'étendait dans toute la pièce. Elle versait le liquide brûlant et le bruit se modifiait en fonction du remplissage : du jet sec au bouillon généreux. Mon père y ajoutait de l'eau froide pour obtenir une température ad hoc. Il attendait pieds nus sur une serviette dépliée à même les pavés en terre. Ses orteils me paraissaient démesurément longs, et d'autant plus étonnants qu'ils étaient tous surmontés de quelques poils clairs.
Dès la bonne température, mon frère et moi étions conviés à quitter la pièce pour un ailleurs où il serait impossible de voir le corps du père : la chambre ou le garage. Le temps du bain, il nous fallait nous occuper et ne pas mettre le nez dans la cuisine transformée en salle de bains. Pourtant, pour l'avoir entr'aperçu lorsqu'il se déshabillait, le soir, je savais le corps de mon père étonnamment blanc, sauf sur les avant-bras et le visage que le soleil cuisait, brûlait, tannait. Les rayons dessinaient dans l'encolure un angle net, une forme de V et, sur le front, une ligne droite, horizontale : la démarcation entre ce que la casquette protégeait et le reste. La nudité de mon père longtemps fut pour moi cette double géographie : ces terres blanches et ces zones arides, cette carnation lactée et ce cuir brun, cette ombre douce et cette lumière crue. Le jour et la nuit, la vie et la mort. D'un côté, ce que le tissu des vêtements cachait, de l'autre, ce qui était exposé à l'air, au vent, au froid et à la morsure solaire.
Dans le monde où mon enfance se déplia, la tendresse ne se disait pas. Ni par les mots ni par les gestes. De sorte qu'il m'est facile de me souvenir de l'une des deux ou trois reprises où mon père dérogea. C'était fin juin 1976, je venais d'avoir mon baccalauréat, j'avais dix-sept ans. L'été donnait sa meilleure lumière, sa chaleur qui me ravit toujours autant. Je n'avais guère travaillé cette année-là. En dilettante, d'ailleurs, je souhaitais plutôt échouer pour me donner une année de battement, non loin de celle qui préoccupait, sinon tourmentait alors mon esprit. Contre toute attente, le rattrapage me fut favorable et j'empochai de justesse un diplôme qui, pour mes parents, signifiait quelque chose : le baccalauréat, un sésame, une couronne de laurier, une médaille olympique, de toute façon plus que tout autre chose, car, par exemple, plus tard, mon doctorat fit moins impression. Toujours est-il que, le soleil aidant, j'avais décroché l'occasion de véritables vacances, dans le genre repos du guerrier.
Apprenant mon succès, mon père sourit, posa sa main, comme en une onction, sur ma tête, sur mes cheveux. Je sentis son poids, son épaisseur, les doigts dans leur détail, la paume, sa surface, le presque abandon mais la retenue, toutefois, dans le poignet. L'immobilité lourde de son geste trahissait à la fois une peur de mal dire, mal faire, de briser ou casser quelque chose, et une vérité sans détour, sans ambages. Aucun mot n'accompagnera le geste, aucune durée, non plus dans celui-ci qui, malgré tout, devint pour moi de la matière dont on fait l'éternité. Mon corps fut ému et traversé par l'influx de mon père, sa paix, sa joie secrète, silencieuse et profonde. Le temps d'un instant, je suis devenu sa fierté. Eloquent dans son mutisme, il sourit, laissa sa main, là, presque sur mon front, le temps que d'autres auraient mis à faire une phrase brève. Lorsqu'il reprit son geste, parce que l'éternité ne peut durer plus que de raison, je sentis dans mes cheveux sa peau rêche et calleuse qui en arrachait quelques-uns. Depuis, dans chacune des mains de Picasso ou de Fernand Léger, je vois les siennes, même si je sais que mon père n'a plus d'auriculaire gauche, car il le perdit dans un accident qui aurait pu lui être fatal en tâchant de retenir le cheval emballé qui l'emportait dans un tombereau attelé, lequel s'écrasa sur un mur, broyant le doigt. Parfois, je me dis qu'en un endroit du monde, des os de mon père sont séparés de lui, partie de lui déjà morte.
Souvent je me demande si mon goût pour les mots ne vient pas, de manière réactive, de mon attente toujours déçue d'entendre mon père me parler, me dire, me raconter. Bavarder n'est pas son fort, ni parler pour ne rien dire. Ni d'ailleurs parler pour dire quoi que ce soit. Taciturne, il aime être dans la nature comme les minéraux ou les plantes : à leur place, sans gémissement ni contentement, sans récrimination ni satisfaction. Ici et là, obéissant à une sorte de nécessité qui est pour lui fatalité. C'est d'ailleurs l'un de ses mots de prédilection : fatalement. Le mutisme, chez lui, était porté à son incandescence. Au point, d'ailleurs, qu'il me semble que je pourrais presque me souvenir de la totalité de ce qu'il m'a dit dans mon enfance.
Lorsque je l'aidais, dans le petit champ qu'il cultivait, notamment à l'époque où il fallait planter les pommes de terre ou les arracher avec une binette et un lourd panier en fil de fer que je traînais derrière moi, je ne cessais de lui poser des questions. Il ne cessait de me demander d'être un peu silencieux, avec une gamme qui allait de la gentillesse bienveillante, au début, à l'énervement malgré tout contenu, à la fin. Je l'interrogeais sur ses parents, que je n'ai pas connus, sur son enfance, sur la raison pour laquelle les alouettes montaient dans le ciel en s'époumonant avant de se laisser tomber comme des pierres, pourquoi l'on entendait si distinctement les cloches qui sonnaient dans le village à quelques kilomètres. Je lui demandais ce qu'il aurait aimé comme métier s'il n'avait pas été ouvrier agricole, si son travail lui plaisait, dans quel endroit du monde il aurait aimé se rendre si on lui avait offert une destination à son choix, quelle était la ville la plus éloignée de notre village qu'il eût visitée. Et il répondait, évasif, bref, concis, précis, économe. C'est ainsi que j'appris qu'en guise de pays magique, à connaître grâce à une baguette d'enchanteur, il avait choisi le pôle Nord... Ce qui, pour moi, est toujours un mystère, encore aujourd'hui. Pendant que je le pressais de questions et qu'il éludait au mieux, je regardais ses gestes, ses mains, ses bras, ses doigts, le détail des mouvements de chaque partie de son corps. J'admirais, moi qui étais tout tordu avec mon panier, qu'il fût cassé en deux, comme à l'équerre, les jambes raides et tendues, droites, le buste penché, faisant un angle parfait, les bras effectuant leur geste, précis et efficace : un coup de binette, de la terre enlevée ici, faisant un petit tas là, juste le temps, pour moi, de lancer ma petite pomme de terre au milieu du petit cratère, de sorte que le coup suivant permette un nouveau trou, dont la terre servait à combler le précédent. Et ainsi de suite. Il avançait, ses pas étaient réguliers, sa progression aussi ; je titubais, mes pas étaient désordonnés, ne parlons pas de progression. Lui, silencieux, moi, étourdissant de paroles.
Chacune de ces occasions qui me fut donnée de planter des pommes de terre, ou de travailler avec lui dans le champ, me permit de constater que, s'il parlait peu, mon père disait ce qu'il faisait et faisait ce qu'il disait. Ainsi promettait-il quelque chose pour mon aide au travail de la terre : "Toute peine mérite salaire", disait-il. Et j'avais toujours le loisir de constater que le geste était joint à la parole. Presque rien, peu de chose, mais une preuve que les mots doivent énoncer et annoncer ce que l'on va faire, et qu'il s'agit de respecter la parole donnée. Mon père ne me fit pas beaucoup de promesses dans mon existence d'enfant, mais il les a toutes tenues. Ce n'est que plus tard, sans lui, que j'appris que les mots peuvent aussi servir pour de moins honorables causes. Parfois, en guise de récompense, mon frère et moi lui demandions qu'il fasse bouger son biceps. Il levait la manche de sa chemise et je voyais la ligne de démarcation entre le bronzage des mains, de l'avant-bras et la carnation blanche de son bras. Puis il le pliait doucement. Avec puissance et force, il ramenait son poing vers son épaule. Alors nous étions impressionnés et fiers, car la boule de muscle faisait saillie, ronde, dure. J'aimais toucher, d'abord avec un doigt, comme on touche un objet dont on ignore la consistance, puis, parce que le muscle résistait, dur comme de la pierre, avec toute ma main, ainsi qu'on essaie en vain d'éclater un ballon de baudruche. Et je constatais, une fois de plus, que la force de mon père n'avait qu'à être sollicitée pour apparaître. Fierté de petit enfant...
Bien souvent, ces muscles-là avaient travaillé une journée durant à des mouvements répétitifs et aliénants : charger et décharger des sacs de grain ou d'engrais pendant plus de huit heures. Le soir, il calculait que deux ou trois tonnes lui avaient brisé le dos, arraché l'échine, torturé la colonne vertébrale. Exténuée, au bout de la table, la force demandait réparation, en silence, comme une évidence. Il mangeait sans un mot, telle une mécanique. Je sentais dans ma propre chair, sa fatigue, son épuisement, sa carcasse fourbue. Parfois, me découvrant tétanisé, blessé, j'imaginais pouvoir prendre en charge un peu de sa douleur et de sa peine. C'est à cette époque que j'ai mesuré l'impossible communication entre les chairs. Dans les meilleures hypothèses, seules les âmes s'effleurent, car le solipsisme est la règle. On n'a jamais supprimé un gramme de souffrance à qui que ce soit en se couvrant de douleur : avec ce mauvais calcul, on ne parvient qu'à la macération, à l'ajout de négatif au négatif.
Les tâches pénibles avaient fabriqué un corps à leur mesure : petit, râblé, sa musculature, développée quand il était jeune, avait stoppé la croissance osseuse. A vingt ans, il portait cent soixante-cinq kilos sur les épaules : deux sacs de cinquante et un copain de soixante-cinq. Autant dire qu'il sculpta sa silhouette, je dirais, à son corps défendant. Aujourd'hui, lorsque je le vois marcher, un peu en dodelinant, comme chaloupé par un poids qui n'est plus sur ses épaules, mais dont sa chair a vraisemblablement conservé la mémoire, je sens un pincement au coeur, une émotion, une petite peine.
Lorsque je le surprends, dans le village où j'arrive sans m'être annoncé, et qu'il traverse le bourg, la tête penchée, le visage vers le sol, le regard perdu sur les trottoirs où il marche, je me demande toujours à quoi il peut bien penser, ce qu'il a dans l'esprit au moment précis où je le regarde, quelles idées le préoccupent, le soucient, le distraient. Quelles images et quels souvenirs, quelles vitesses, quelles cadences, quelles émotions, quelles réflexions. Je ne sais. Je ne saurai pas, je ne saurai jamais. Sa démarche est lourde, comme s'il devait encore et toujours se défaire d'une terre de labour, marchant dans des sillons gras, la glèbe collant à ses pieds. Ses épaules oscillent, comme en un roulis, gîte, tangage, mouvements qui conduisent son corps sur une onde imaginaire, improbable.
Sa silhouette est figée ainsi, comme elle l'était, à l'époque où il se rendait à son travail en mobylette, d'une autre étrange manière : étonnant cavalier sur une monture singulière, il ne variait pas dans sa façon d'enfourcher l'engin ni de le conduire. Sa posture ne changeait jamais, une jambe tendue, l'autre repliée, le torse droit, la tête légèrement inclinée, sa casquette avec la sempiternelle visière relevée et son visage impassible, quelles que soient les circonstances. En hiver, je souffrais de le voir partir, même emmitouflé de vêtements qui finissaient par être troués, puis rapiécés et enfilés les uns sur les autres. Debout dans l'embrasure de la porte, j'avais froid et je le regardais partir dans l'air glacial et le vent coupant : il allait passer sa journée dehors dans des températures polaires.
Le soir, quand il rentrait, son nez était gelé, rouge. Deux grosses gouttes d'eau claire perlaient. Il enlevait ses gants en peau de mouton, ses bottes en caoutchouc, ses grosses chaussettes de laine, posait tout cela sur un journal déplié, grand ouvert sur le carrelage. Puis il plaçait une chaise devant le fourneau, ouvrait la porte et rentrait ses pieds dans le four en attendant de les dégourdir, puis de leur redonner une température décente. Il lui fallait longtemps avant de retrouver une circulation sanguine qui ne soit pas douloureuse. Dans le cadre du four, ses deux pieds nus, blancs, faisaient comme des marionnettes. Il remuait tous ses orteils, dans le désordre, comme Guignol les têtes de ses figures de théâtre.
Au moment de la moisson, l'été, parce que la saison l'exigeait, mon père travaillait presque nuit et jour, puis il terminait ses journées au bord de l'épuisement. Ses nuits n'étaient guère longues, trois ou quatre heures, parce qu'il fallait repartir prendre sa place dans le ballet des moissonneuses-batteuses, des tracteurs, des allées et venues dans la poussière de balle et de paille. Dans la nuit, le matériel agricole qui allait en procession livrer les grains à la coopérative illuminait la campagne : feux jaunes et blancs, luminosités brutales, dans les champs, sur le bord des routes, dans le vacarme des moteurs d'engins et dans le tourbillon de particules en suspension. Dans cette violence fuligineuse, on voyait les rais de lumière comme des coups de sabre, des zébrures d'acier. Et la moissonneuse apparaissait, jaune dans le nuage et le bruit, elle allait et venait dans un ballet gracile, manoeuvrait en bout de pièce, partait et vrombissait dans la nuit, laissant derrière elle le souvenir d'un monstre avalant les champs, les étendues de blé, les tonnes de paille et de grain qu'elle vomissait, ou crachait plutôt dans une trémie bruissante des grains qui s'ajoutaient en tas ondulants et gracieux. Moloch aux yeux percés dans l'obscurité comme à l'arme blanche, elle emportait mon père ou son collègue qui aliénaient leur corps dans cette noria de décibels et de poussières. Quand ils descendaient de l'engin, c'était pour marcher aux limites du déséquilibre, la chair encore travaillée des vibrations, des secousses, des cahots engrangés pendant des heures. Leurs visages étaient noirs, pelliculés, recouverts d'une croûte brune dans laquelle les yeux saillissaient, hagards et fatigués. L'iris bleu de mon père, le blanc, faisaient tache de mer et d'azur dans l'étendue tellurique du restant du visage : oasis de paix, malgré la fatigue, dans cet océan de crasse et de saleté.
De mon côté, englouti dans les ténèbres, caché, évitant de me faire voir, le laissant tout entier à son travail, je le regardais, pleurant parfois d'amour et de rage mélangés. J'ai passé des heures, ainsi, à le regarder, embusqué derrière une haie, au creux d'un fossé, dans les fondrières d'un chemin, derrière le tronc d'un arbre, en haut d'une pièce de terre d'où il ne pouvait me voir. Impuissant, révolté, malheureux de le voir ainsi sacrifié, utilisé, commandé, impliqué dans le travail de la ferme comme un matériel parmi du matériel, j'ai serré les dents plus d'une fois à m'en faire mal à la mâchoire, retenu des sanglots dans le fond de ma gorge, à m'en tétaniser les cordes vocales, contenu ma colère et ma violence, à la sentir me travailler la poitrine, me déchirer le sternum.
C'est là, dans ces champs, dans cette campagne normande, celle plaine d'Argentan, que j'ai appris le monde du travail, la misère des ouvriers, la pauvreté de leur existence, leurs déplorables conditions de vie, au quotidien. J'ai découvert le cynisme des chefs de culture, des contremaîtres - qui parfois devaient leur promotion à l'usage que leurs femmes faisaient de leurs charmes auprès du patron propriétaire - en respirant l'odeur des saisons dans les pièces de terre retournées, cultivées, ensemencées, travaillées par mon père. Je venais juste d'avoir dix ans, je devais m'emplir, en même temps que les poumons des parfums de la nature, l'âme d'une pleine cargaison de révolte. Je ne crains plus d'en manquer jusqu'au bord de ma tombe.
Cette rage au coeur, je l'ai expérimentée tout particulièrement un dimanche matin, toujours pendant la saison des moissons. Mon père était rentré tard dans la nuit du samedi, le corps fatigué, perclus. Il avait passé son visage sous l'eau : j'en avais entendu les signes, le robinet de la cuisine qui coulait. Puis, il s'était allongé sur le lit, à peine déshabillé. J'avais regardé les aiguilles phosphorescentes du réveil ; il était tard dans la nuit. Je voyais l'ombre de sa silhouette et j'entendais le tic-tac bruyant du réveil-matin à bon marché. Malgré les rideaux, l'enseigne lumineuse d'un café en vis-à-vis de la maison de mes parents apportait de la lumière dans la pièce. La fenêtre était ouverte sur les bruits et les odeurs de l'été. Lorsqu'il se préparait à aller au lit, mon père défaisait ses vêtements en préservant sa pudeur. Il les posait les uns après les autres sur le rebord d'un vieux fauteuil de coiffeur qu'on lui avait donné - et sur lequel j'ai depuis écrit tous mes livres. A peine allongé, il s'endormait - comme une masse, disait-il.
Le lendemain matin, après sa nuit, je l'ai trouvé dans la cuisine, se rasant. Mon père se rasait trois fois par semaine, c'était un rituel conservé des habitudes anciennes, celles de son père en l'occurrence, où le barbier accomplissait ce qui, depuis, est devenu une charge en propre pour chacun. Le jour de congé était de ceux au cours desquels il faisait mousser le savon à barbe dans un petit bol doré, avec son blaireau. J'aimais le bruit qu'il faisait lorsque mon père l'appliquait sur son visage, en le faisant tourner régulièrement, dans le sens des aiguilles d'une montre, puis à l'envers, de haut en bas, puis l'inverse. L'odeur était douce. Puis il plaçait une lame, extraite d'un petit emballage jaune, et la fixait à l'extrémité de son rasoir mécanique. Commençait alors l'opération proprement dite de rasage : crissement, grattage, je me souviens des bruits, les mêmes que ceux qu'aurait fait le passage d'un doigt ou d'un ongle sur du papier de verre. Son poil dur, coupé, rincé, faisait des dessins mystérieux sur la céramique de l'évier. Le brise-jet du robinet envoyait tout cela dans le précipice des canalisations après l'avoir contraint à épouser les mouvements en spirale de l'eau ainsi dispensée. Après le rasage, sa peau douce comme celle d'un enfant, il se rinçait longuement, puis s'essuyait avant de passer de l'eau de Cologne - du sent-bon selon les usages à la maison.
Le dimanche matin de moisson, donc, alors qu'il se rasait, est arrivé l'un des chefs de culture qui a garé sa méhari, le moteur tournant, devant la porte de la maison. Il a frappé, est entré. Puis, tutoyant mon père, qui le vouvoyait, il l'a enjoint, parce que le temps l'exigeait, de rejoindre le théâtre des opérations bien qu'il eût été convenu précédemment que ce jour devait être de repos. La moisson le voulait, le travail était impératif, le dimanche volait en éclat, pulvérisé. Bien sûr, comme toutes les autres heures supplémentaires, elles ne furent pas payées : c'était le métier, du moins c'était les usages. Le savon à barbe sur les joues, mon père obtempéra, devant ma mère et mon frère, n'ayant pas le choix. Alors, il essuya son visage, remballa tout son nécessaire à rasage, mit ses habits de travail, partit aux champs, passa la journée à la tâche. Ma mère pesta contre les patrons, se rebella, cria certainement un peu, fustigeant mon père d'avoir accepté, de s'être laissé faire, d'avoir consenti sans piper mot en laissant le champ libre aux gros, comme elle disait. Refuser est un mot ignoré de mon père, il me semble que, pour ma part, je n'ai connu longtemps que celui-là. D'ailleurs, encore aujourd'hui...
Parfois, mais certainement pas ce jour maudit - j'ai encore en tête l'odeur du parfum que mon père ne mit pas ce dimanche-là -, nous allions dans les champs lui porter à boire. Car les chefs de culture se faisaient rafraîchir par leurs épouses - revenues de leurs cabrioles avec le patron - qui ne daignaient pas abreuver leurs ouvriers. J'ai compris dès cette époque que la lutte des classes étaient une création des patrons et des bourgeois, de leurs sous-fifres et hommes de main. Sur le chaume, adossés à des balles de paille, à l'ombre si possible, près d'une haie, nous ouvrions les bouteilles de cidre, de bière et d'eau. Les vêtements de mon père et de ses compagnons de travail étaient trempés, salis de sueur et de poussière, les muscles saillissaient, les forces étaient insolentes. Mon père ne buvait pas, là où l'alcoolisme était si facile, là où, d'ailleurs, tant de ceux de son équipe se sont laissés engloutir dans le vin rouge. Il préférait le café glaçé, abondamment coupé d'eau. J'ai toujours vénéré sa sobriété en silence : là comme ailleurs, elle m'a donnée un père digne.
Au moment des labours, à l'époque où les corbeaux envahissaient la campagne, lorsque les ciels sont plombés, pesants comme doivent l'être les portes de l'enfer, j'allais le surprendre dans les immenses pièces qu'il retournait à longueur de journées. L'humus était puissant. Des hectares de terre grasse fouillée et de sol renversé parfumaient l'atmosphère. La surface plane était couverte par les huit socs de la charrue, comme un scalpel découpe la peau pour atteindre les entrailles. Après le passage de l'acier, des pierres remontaient à la surface, puis des vers de terre qui grouillaient, dont certains sectionnés par le fil de l'instrument, des débris de la dernière guerre, aussi, morceaux de fuselages d'avions, d'obus éclatés, de matériel militaire, de chenilles et autres engins. Au bout du trait, mon père faisait la manoeuvre pour le retour et de nouveaux sillons. Parfois, lorsqu'il me voyait, il me faisait un geste de la main, ample mais unique, puis il reprenait la posture. De temps en temps, je courrais vers lui, il arrêtait son tracteur, je grimpais dans l'habitacle, et je faisais un aller et retour. Silencieux, secoués, ballottés, étouffés parfois par les gaz d'échappement qui revenaient dans la cabine refoulés par le vent, dans un vacarme de moteur, nous étions côte à côte. Mutisme de part et d'autre : de toute façon, on n'aurait pu s'entendre. Que partageait-on alors ? Moi, je sais ce que j'ai appris et compris dans ces moments-là. Mais lui ? Jamais il ne m'a dit. Jamais, peut-être, ne me le dira-t-il. Le sait-il d'ailleurs ?
De retour, sur les petites routes de campagne, j'étais certain qu'un jour je tâcherais de rembourser cette dette, ces heures de labeur pénible pour me payer des études, ce temps donné pour mon éducation, en pension. Comment ? Du moins, peut-être en oubliant pas, en me souvenant, en témoignant, en racontant, partout, ici, là, ailleurs, ce qu'est le travail de ceux qui peinent, le labeur de ceux qu'on paie des misères et qu'on exploite sans vergogne, l'aliénation de ceux qui n'ont ni la conscience, ni les mots, ni les moyens, ni l'occasion, ni le temps de dire, car ils sont démunis de tout. En ne cessant d'être le fils de mon père, un fils de pauvre, dans les châteaux et les palais, les universités et les salles de conférences, les livres et les colonnes des journaux, chez les éditeurs ou les bourgeois, les nantis et les sûrs d'eux. Car ce sont les patrons de mon père - un temps très court, ils furent aussi les miens - qui m'ont fait rebelle autant que les prêtres de mon enfance chez les Salésiens m'ont converti à l'anticléricalisme. Je leur dois au moins ça. Et ceux qui, aujourd'hui, m'enjoignent d'oublier, de tirer un trait, de tourner la page, m'invitent à mieux me souvenir, à refuser de passer au feuillet suivant et à m'interdire toute forme de rature.
(Ce texte fut tout d'abord publié en 1992, dans le premier tome du Journal hédoniste, "Le désir d'être un volcan".
Il fut réédité et inclus en fin de son "Esthétique du Pôle Nord", en 2002, voyage philosophique offert à ce père pour ses 80 ans)
05 octobre 2004
L'amour est transmissible
Déclaration
Je ne voudrai jamais savoir qui tu es, ni t'encercler dans ta propre
image, ni t'enfermer dans mon idée. Si je t'aime, c'est parce que tu
es, tel(le) que tu apparais et non pas tel(le) que je t'aperçois (la
frontière est folle !). Ce qui m'émeut, c'est ton existence, le fait
que tu vives là, avec tout ton lot de réactions, de luttes, ta beauté,
tes idées, ton impact sur les choses, les sensations que tu provoques,
ta présence dans l'histoire de nous tous, ton corps à perte de vue
offert au monde, si loin de toi, si près de chacun de nous qui
t'entourons. Tu rayonnes en diffractant. Le monde n'est pas ton miroir,
il est ton creuset, tu y offres ta pâte, ta chair, tes mots, tes yeux,
les méandres de tes sens, tu éclaires ce qui t'entoure sous un angle
unique, je t'aime et je ne suis pas le seul.
Je suis attentif
à ce qui t'est le plus intime mais n'y entrerai jamais, je resterai au
dehors de ta personne, au dehors des temps et des espaces qui
t'appartiennent ou que tu empruntes, tu n'as pas plus de vie privée que
moi - nous sommes tous publics, mais tu as une perception du monde
singulière et c'est elle que nous recherchons tous : nous sommes des
amoureux fous (même si je ne sais pas toujours qui sont les autres). Tu
nous entraînes dans le doute et le fantastique : avec toi, tout change
de couleur, de sonorités et de sentiments, tu nous tends, tu nous
approfondis… Je suis attiré par tes odeurs, par les lieux que tu
fréquentes, par ton lit, tes oreillers, tes matières, je m'intéresse
aux gens que tu touches, à tes regards, tes jouissances, toutes les
vies que tu peux mener…
Il n'y aura jamais de confusion entre tes draps et les miens : je veux t'inviter… invite-moi !
Tu n'es à personne, ni à l'un(e), ni à chacun(e), ni à tous ni à toi-même… Tu es aux courants, au mouvement.
Là où tu es, quand tu es… personne ne te vole. Loin de la propriété,
privée ou publique, nous savons fuir les clans, les replis, les
accouplements, les mariages, les pacs, les sectes et toutes formes de
carcéralités primitives ou progressistes, hypocritement sentimentales,
toujours à l'affût de chaînes déguisées en preuves ! La société est
tout entière et nous la formons ; pourquoi la diviser ? Je n'ai pas de
mur à moi, et ta maison n'est pas davantage la tienne : je veux aller
te visiter, sentir ta peau, me perdre dans tes mots, accompagner tes
combats, m'imprégner de tes plaisirs. Tu es un(e) autre, à jamais
étranger(e), c'est si bon de se rencontrer toutes ces secondes, tous
ces matins, depuis tant de temps, pour toujours !
Manifeste
L'amour est transmissible. Chacun de nous a déjà appris tout petit à
aimer deux personnes, ses deux parents (malheureusement deux c'est bien
peu !!!), puis y a ajouté un premier amour, un second, un troisième…
Quand on commence à aimer, on aime de plus en plus, on ne peut plus
s'arrêter… C'est comme le sommeil ou la nourriture ! Mais le monde
s'est divisé en deux : pendant que les uns décident qu'aimer c'était
dévorer, ingérer, consommer à l'intérieur de soi, les autres respectent
des frontières physiques et civiles, ne disposent pas du corps de
l'autre, s'emploient à l'admirer, le frôler, à glisser dessus, à
l'écouter, à goûter sa souveraineté ! Aucun de nous ne peut prétendre,
sans objectif de totalité ou de conquête, à confondre son espace, ses
projets, sa sexualité, ses besoins personnels les plus intimes, avec
ceux d'un(e) autre ! L'idéologie du couple avance l'idée de
complémentarité comme argumentaire d'une osmose idéale : mais celle-ci
peut s'avérer être l'outil d'une domination à double sens. Tenons-nous
à l'écart des duos cartésiens, où le désir sert d'alibi au manque, les
projets « en commun » pris en otage entre inhibition de l'un et
exhibition de l'autre, le sexe en chantage mutuel permanent, la
sexualité de l'un étant exclusivement contrôlée par l'autre.
La cargaison vaine des milliers d'œuvres de théâtre ou autres
gribouillis obsessionnels, des centaines de films hystériques, d'opéras
maladifs et de magazines stériles, à travers l'histoire ancienne ou
contemporaine a colonisé notre présent, noyant nos capacités d'aimer
dans des foutaises narcissiques où fidélité, cocufiages, contrats de
couples/contrats de pouvoir et autres petits coups d'adultères
insipides le disputent au poliçage des relations, à la moralisation
permanente, toutes formes de haine déguisées en possession, appelée ici
outrageusement « amour » ! Ces auteurs prennent le monde en otage avec
leurs impuissances personnelles à aimer, une et a fortiori plusieurs
personnes, déguisant celles-ci en passion, inventant de grandes épopées
ou de minables récits qui ne sont, sauf respect pour leur style, que de
pâles et faibles histoires de culs bornées et polluantes ! Qui tous ces
gens prétendent-ils aimer ? Quelle jouissance y a t il à simplifier la
vie, à confondre attachement et violation de l'espace amoureux de
l'autre, à s'ingérer dans sa vie personnelle ? Pourquoi tant de
malheureux se font-ils dépouiller par cet idéal étéré du couple :
couples fous qui explosent sans cesse, par milliers et sans relâche,
faisant voler du même coup tous leurs rêves, leurs vies, leurs espoirs,
déchirant des enfants au passage qui auraient pu vivre l'amour et qui
n'avaient rien demandé. Ces enfants ont été trompés au moins deux fois
: une fois de croire qu'ils sont les enfants d'un couple - comme si
l'inné avait du sens sans l'acquis, une deuxième fois de n'avoir pas de
couple à se mettre sous la dent, pour alimenter cette inutile croyance.
Pourquoi obéir à ses impuissances, abandonner son époque, nier la
réalité, refuser d'embrasser la complexité, la contradiction, la
recherche, aimer autant la souffrance : comme avant l'accident, chacun
pense que l'explosion n'arrivera qu'aux autres, comme avant le déluge,
chacun veut réinventer la vie, alors qu'il est simplement démuni de
modèle intellectuel et sentimental alternatif, qu'il ne fait que singer
les ornières de ses aînés, qu'il reproduit lâchement ce qui lui est
sans cesse dicté par un environnement exclusif, par un monde qui se
replie, se clôt, capitalise, nous inculque comment réussir sa vie en
s'appropriant celle d'un autre, en s'agrippant à elle.
Qu'est-ce que c'est que cette histoire de contrats ? Ces couples
savent, au plus fort de leur amour qu'ils vont déjà mal… alors ils
produisent une pièce de théâtre de plus, klaxonnante, souvent bourrée
et coûteuse, s'affichent devant témoins pour claironner leur
dépendance, dans un acte administratif, financier, religieux ! Ils ont
à se donner une fidélité sur un papier, à se fixer un programme sur un
contrat, à se promettre assistance ! Mais qu'ont-ils donc à se
reprocher déjà ? C'est pourtant clair : leur spectacle de guignol sert
de cache sexe, il faut cacher le sexe de l'autre, revendiquer le droit
de cuissage, la prostitution officielle - chacun entretient l'autre, et
surtout se déguiser derrière le paravent de la liaison « officielle »
pour que personne ne se rende compte que les con-joints quittent le
monde, que dorénavant ils vont s'interdire d'aimer le monde, interdire
à l'autre de vivre par lui-même, d'être autonome économiquement,
sexuellement, physiquement, intellectuellement ! Toutes les sectes
religieuses officielles de par le monde ont pris grand soin de bénir,
livres saints à l'appui, ces rites répétitifs, fûssent-ils laïques !
Arrachons-nous nos vies, communions, pacsons-nous, renforçons nos
petits couples étriqués dans quelques cloisons et paperasses
administratives de plus. La domination et la maîtrise de l'autre
sauraient-elles être gages d'amour ? Toujours plus d'égalité ?
La liberté de l'autre étend la mienne à l'infini ! Je nous propose plutôt de nous aimer.
Nous, ce n'est pas je et tu, nous c'est nous ! La société n'est pas la
sommation cartésienne de milliers de je et de tu, tous accouplés les
uns à côté des autres dans leurs cahutes privatives, romantiques ou
intéressées, c'est peut-être quelque chose de cent fois plus dynamique
et respectueux de chacun, plus complexe et moins confusionnel : la
subjectivité de chacun de nous ne peut pas être au service de la
collectivité si elle est soumise à la privatisation de sa force
amoureuse. La société a besoin de l'amour, non pas comme « Dieu » qui
réclame l'amour aveugle de ses fidèles soumis, mais précisément
l'inverse : l'émancipation commune a besoin de l'émancipation
individuelle, de la fidélité insoumise. Aimer les framboises, ce n'est
pas être infidèle aux fraises, en revanche, cesser d'aimer les fraises
sous le prétexte étranger que des framboises mûres viennent de
provoquer la jouissance de notre palais amoureux, c'est la preuve
tangible qu'au fond, on n'aimait pas les fraises. La fidélité n'est
rien d'autre que la permanence, l'exigence de durée hors de toute
conjoncture.
Vous êtes si nombreux, fruits sucrés, amers, acides, salés que j'aime tant ! Ne cessez jamais d'être autant !
Nicolas Frize
Compositeur de musique contemporaine
© Passant n°30 [août 2000 - septembre 2000]
Il ne s'est (presque) rien passé le 14 septembre à Neuilly
Retour sur le suicide dans l'indifférence générale d'un locataire au chômage.
Par Didier ARNAUD
lundi 04 octobre 2004 (Liberation - 06:00)
C'est une chronique de l'indifférence ordinaire. Un drame de la
solitude. Et l'histoire de gens qui se drapent dans leur indignation.
Mardi 14 septembre, vers 14 heures, un huissier et le commissaire de
Neuilly se présentent chez François, 29, rue de la Ferme à
Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine). Ils lui présentent un avis
d'expulsion. Le 29 est un grand et bel immeuble de sept étages. Façade
Arts déco. A quelques encablures, le parc de Bagatelle et la très
cossue avenue de Madrid, bordée de villas et d'hôtels particuliers.
François n'est pas habillé. Il demande aux visiteurs de lui laisser
quelques instants. Le temps de se vêtir. Ils l'attendent devant la
porte. Il se jette par la fenêtre. Du sixième étage. Le lendemain, une
«source policière» explique qu'il était au chômage depuis deux ans. Il
avait plus de 65 000 euros d'arriérés de loyer. La dépêche de l'AFP
cite la même source : aucune enquête n'a été ouverte car «les faits
parlent d'eux-mêmes». D'ailleurs, il y a peu de monde pour en parler.
François avait 52 ans. Il vivait depuis vingt ans dans son appartement.
Il n'avait pas voulu partir lorsque, il y a une dizaine d'années,
l'immeuble avait été «reconstruit» entièrement. «Le bâtiment a été
totalement désossé. Il ne restait plus que la façade. Lui a vécu
pendant deux ans au milieu des gravats», dit une voisine. L'immeuble se
trouvait sous le régime de la loi de 1948. Autour de François, tout a
été refait. Chez lui, même parquet, même isolation, tandis qu'autour,
tout change.
Froid. Pour entrer dans l'immeuble, il faut
mettre le pied dans la porte. Arrêter une habitante qui se veut
dissuasive. «Je serais vous, je n'irais pas. Ça ne vous servira à rien,
ici, les gens ne se parlent pas beaucoup.» François, selon sa fille,
n'avait pas beaucoup d'amis. Sauf ce voisin qu'il appelait «le pilote»,
et qu'il «aimait bien». Il était très en froid avec la voisine du
dessous, souvent victime de «dégâts des eaux». Elle lui reprochait de
faire trop de bruit. Une autre, au quatrième, le croisait parfois dans
l'ascenseur : «Il était correct. Une fois il m'a dit qu'il était
médecin, une autre fois dentiste, une autre encore qu'il était dans
l'informatique. Je ne connaissais même pas son nom.»
L'indifférence, ce sont aussi des combinés qui claquent sec, des
visages qui se ferment. Dans l'immeuble, le «pilote» passe.
Connaissait-il François ? «Je n'ai rien à déclarer», répond-il
sèchement. «C'est pour la polémique ? Je suis harcelée, j'ai vécu la
scène en direct, alors ça suffit !» répond au téléphone cette dame
avant de raccrocher le combiné. L'huissier se contente d'un «je n'ai
rien à vous dire» avant de mettre un terme à la communication. La
responsable de l'ANPE se retranche derrière la législation : «D'un
point de vue déontologique, je ne pourrai rien vous dire. On ne peut
même pas donner de renseignements à une femme sur son mari. C'est la
liberté de la personne, même si elle est décédée.» Au commissariat, il
faut s'adresser à la cellule communication, qui commence par: «Il n'y a
rien de plus à dire que ce qui a déjà été écrit.» Au syndicat de
copropriété : «Nous, on n'a rien à dire, excusez-moi, monsieur, au
revoir.» Clac.
Ennui. François n'avait plus de travail depuis
sept ans. Il occupait une place dans une entreprise de textile, dans le
Ier arrondissement de Paris. Ensuite ? D'après sa fille, il passait
souvent ses journées sur son lit, le téléviseur allumé. Quelquefois, il
sortait. Il disait parfois qu'il allait voir son comptable ou alors
rien. «Quand on lui demandait, il se taisait», dit-elle. Son fils avait
pris depuis peu une chambre de bonne. Il étudie dans une école où on
travaille le bronze. Sa fille venait aussi de quitter le domicile
familial, pour travailler dans le négoce horticole. La femme de
François n'habitait plus avec lui depuis le mois de janvier. Pourtant,
une voisine «la voyait souvent avec un chariot de supermarché». Il
poussait ses enfants à sortir, chercher du travail, ne pas rester chez
lui quand ils venaient le voir. On le croisait aussi dans le hall, en
jogging. «Il s'entretenait physiquement», dit une dame. D'après sa
fille, il aurait dissimulé «cinq avis d'expulsion» reçus dans la boîte
aux lettres. Il ne laissait jamais à ses enfants le soin d'aller
chercher le courrier.
François était brouillé avec toute sa
famille. «Il se coupait de plus en plus de ses amis», témoigne sa
fille. Juif, il avait épousé une catholique. Les services sociaux de la
mairie de Neuilly ne connaissaient pas son existence. Le lendemain du
drame, sa fille a croisé une voisine «toute souriante, comme si elle
était contente». Elle a aussi vu le «pilote» qui lui a dit quelque
chose qu'elle n'a pas entendu. «Mais c'est comme si rien ne s'était
passé», constate sa fille. Pour l'instant, elle pense pouvoir garder
l'appartement pendant quelque temps. C'est ce qu'a dit l'huissier à son
frère, qui a «négocié» avec lui.
En attendant, elle a
toujours du mal à y croire, même si elle ne sait pas «ce qui a pu se
passer» dans la tête de son père. Elle lui en veut aussi, de les avoir
laissés tout seuls. Elle pense qu'il avait mal supporté la mort de ses
parents, en 1989 et 1994. «Ils le portaient», dit-elle. Le frère a dit
à la soeur qu'il avait retrouvé une photo du père retournée contre le
mur. Comme si François savait ce qu'il allait faire. Les faits parlent
d'eux-mêmes.