Les Racines du Mal

... si le monde explose, la dernière voix audible sera celle d'un expert disant que la chose est impossible.

21 septembre 2004

Séléné, nef des fous...

Full moon, 1am, Muir inlet. Glacier Bay National Park

Lunarien n. Habitant de la lune, à distinguer du lunatique qui est habité par la lune.
Fou adj. Atteint d'un haut degré d'indépendance intellectuelle ; qui ne se conforme pas aux standards de la pensée, de la parole et de l'action, déterminés par des magisters à partir de l'observation d'eux-mêmes ; qui diffère de la majorité ; en résumé, inhabituel. Il est à remarquer que les gens que l'on déclare fous le sont par des autorités qui n'ont pas à apporter la preuve qu'elles sont elles-mêmes parfaitement saines.

Ambrose Bierce
Le Dictionnaire du diable

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08 septembre 2004

La fin de la vie et le début de la survivance

Comment pouvez-vous acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? L'idée nous parait étrange. Si nous ne possédons pas la fraîcheur de l'air et le miroitement de l'eau, comment est-ce que vous pouvez les acheter ?

Chaque parcelle de cette terre est sacrée pour mon peuple. Chaque aiguille de pin luisante, chaque rive sableuse, chaque lambeau de brume dans les bois sombres, chaque clairière et chaque bourdonnement d'insecte est sacré dans le souvenir et l'expérience de mon peuple.

La sève qui coule dans les autres arbres transporte les souvenirs de l'homme rouge. Les morts des hommes blancs oublient le pays de leur naissance lorsqu'ils vont se promener parmi les étoiles. Nos morts n'oublient jamais cette terre magnifique, car elle est la mère de l'homme rouge. Nous sommes une partie de la terre et elle fait partie de nous. Les fleurs parfumées sont nos soeurs ; le cerf, le cheval, le grand aigle, ce sont nos frères. Les crêtes rocheuses, les sucs dans les prés, la chaleur du poney, et l'homme tous appartiennent à la même famille.

Aussi lorsque le Grand Chef à Washington envoie dire qu'il veut acheter notre terre, demande-t-il beaucoup de nous. Le Grand Chef envoie dire qu'il nous réservera un endroit de façon que nous puissions vivre confortablement entre nous. Il sera notre père et nous serons ses enfants. Nous considérons donc votre offre d'acheter notre terre. Mais ce ne sera pas facile. Car cette terre nous est sacrée.

Cette eau scintillante qui coule dans les ruisseaux et les rivières n'est pas seulement de l'eau, mais le sang de nos ancêtres. Si nous vous vendons notre terre, vous devez vous rappeler, et l'enseigner à vos enfants, que les rivières sont nos frères et les vôtres, et vous devez désormais montrer pour les rivières la tendresse que vous montreriez pour un frère.

Nous savons que l'homme blanc ne comprend pas nos moeurs. Une parcelle de terre ressemble pour lui à la suivante, car c'est un étranger qui arrive dans la nuit et prend à la terre ce dont il a besoin. La terre n'est pas son frère, mais son ennemi, et lorsqu'il l'a conquise, il va plus loin. Il abandonne la tombe de ses aïeux, et cela ne le tracasse pas. Il enlève la terre à ses enfants et ça ne le tracasse pas. La tombe de ses aïeux et le patrimoine de ses enfants tombent dans l'oubli. Il traite sa mère, la terre, et son frère, le ciel, comme des choses à acheter, piller, vendre comme les moutons ou les perles brillantes. Son appétit dévorera la terre et ne laissera derrière lui qu'un désert.

Je ne sais pas. Nos moeurs sont différentes des vôtres. La vue de vos villes fait mal aux yeux de l'homme rouge. Mais peut-être est-ce parce que l'homme rouge est un sauvage et ne comprend pas.

Il n'y a pas d'endroits paisibles dans les villes de l'homme blanc. Pas d'endroit pour entendre les feuilles se dérouler au printemps, ou le froissement des ailes d'un insecte. Mais peut-être est-ce parce que je suis un sauvage et ne comprends pas. Le vacarme semble seulement insulter les oreilles. Et quel intérêt y a-t-il à vivre si l'homme ne peut entendre le cri solitaire de l'engoulevent ou les palabres des grenouilles autour d'un étang la nuit ? Je suis un homme rouge et ne comprends pas. L'Indien préfère le son doux du vent s'élançant au-dessus de la face d'un étang, et l'odeur du vent lui-même, lavé par la pluie de midi, ou parfumé par le pin pignon.

L'air est précieux à l'homme rouge, car toutes choses partagent le même souffle - la bête, l'arbre, l'homme, ils partagent tous le même souffle. L'homme blanc ne semble pas remarquer l'air qu'il respire. Comme un homme qui met plusieurs jours à expirer, il est insensible à la puanteur. Mais si nous vous vendons notre terre, vous devez vous rappeler que l'air nous est précieux, que l'air partage son esprit avec tout ce qu'il fait vivre. Le vent qui a donné à notre grand-père son premier souffle a aussi reçu son dernier soupir. Et si nous vous vendons notre terre, vous devez la garder à part et la tenir pour sacrée, comme un endroit où même l'homme blanc peut aller goûter le vent adouci par les fleurs des prés.

Nous considérons donc votre offre d'acheter notre terre. Mais si nous décidons de l'accepter, j'y mettrai une condition : l'homme blanc devra traiter les bêtes de cette terre comme des frères.

Je suis un sauvage et je ne connais pas d'autre façon de vivre. J'ai vu un millier de bisons pourrissant sur la prairie, abandonnés par l'homme blanc qui les avait abattus d'un train qui passait. Je suis un sauvage et ne comprends pas comment le cheval de fer fumant peut être plus important que le bison que nous ne tirons que pour subsister.

Qu'est-ce que l'homme sans les bêtes ? Si toutes les bêtes disparaissaient, l'homme mourrait d'une grande solitude de l'esprit. Car ce qui arrive aux bêtes arrive bientôt à l'homme. Toutes choses se tiennent.

Vous devez apprendre à vos enfants que le sol qu'ils foulent est fait des cendres de nos aïeux. Pour qu'ils respectent la terre, dites à vos enfants qu'elle est enrichie par les vies de notre race. Enseignez à vos enfants ce que nous avons enseigné aux nôtres, que la terre est notre mère. Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre. Si les hommes crachent sur le sol, ils crachent sur eux-mêmes.

Nous savons au moins ceci : la terre n'appartient pas à l'homme ; l'homme appartient à la terre. Cela, nous le savons. Toutes choses se tiennent comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses se tiennent.

Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre. Ce n'est pas l'homme qui a tissé la trame de la vie : il en est seulement un fil. Tout ce qu'il fait à la trame, il le fait à lui-même.

Même l'homme blanc, dont le Dieu se promène et parle avec lui comme deux amis ensemble, ne peut être dispensé de la destinée commune. Après tout, nous sommes peut-être frères. Nous verrons bien. Il y a une chose que nous savons, et que l'homme blanc découvrira bien un jour - c'est que notre Dieu est le même Dieu. Il se peut que vous pensiez maintenant le posséder comme vous voulez posséder notre terre, mais vous ne pouvez pas. Il est le Dieu de l'homme, et sa pitié est égale pour l'homme rouge et le blanc. Cette terre lui est précieuse, et nuire à la terre, c'est accabler de mépris son créateur. Les Blancs aussi disparaîtront ; peut-être plus tôt que les autres tribus. Contaminez votre lit, et vous suffoquerez une nuit dans vos propres détritus.

Mais en mourant vous brillerez avec éclat, ardents de la force du Dieu qui vous a amenés jusqu'à cette terre et qui pour quelque dessein particulier vous a fait dominer cette terre et l'homme rouge. Cette destinée est un mystère pour nous, car nous ne comprenons pas lorsque les bisons sont tous massacrés, les chevaux sauvages domptés, les coins secrets de la forêt chargés du fumet de beaucoup d'hommes et la vue des collines en pleines fleurs ternies par des fils qui parlent.

Où est le hallier ? Disparu. Où est l'aigle ? Disparu.

La fin de la vie et le début de la survivance.

Chef Seattle
En 1854, Seattle, chef de la tribu des Suquamishs, sur la côte Nord-Ouest de l'Amérique, répondit par cette lettre au gouvernement de Washington qui lui promettait une réserve en échange de l'«achat» des terres de son peuple.

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02 septembre 2004

Le sang de la terre dans sa voix

 

Récréation...

Quoique finalement, il faille bien trouver des antidotes au mal qui gît dans les racines...
Le dernier album de Björk est un puissant antidote contre la vacuité, le désenchantement, la capitulation du monde.
Des voix et presqu'uniquement des voix, loin de l'artillerie accessoire. Loin du factice qui reste à la surface des choses. Ou les assassine.
Quelque chose qui repose au profond de la terre et de ses veines, des eaux des lacs souterrains comme des geysers.
Ça s'appelle "Medulla".

Pleasure is all mine
Vocals: Björk, Tagaq, Mike Patton & Icelandic Choir 
Beats: Rahzel - Bass line: Björk 
Programming: Valgeir Sigurdsson, Mark Bell, Björk - Gong: Peter Van Hooke
 
the pleasure is all mine
to get to be the generous one
is the strongest stance
the pleasure is all mine
to finally let go
and evently flow
who gives most
who gives most
who gets to give most
the pleasure is all mine
women like us
strengthen most , host-like
when in doubt give
in doubt : give

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27 juillet 2004

Nicolas de Staël et René Char


Nicolas de Staël, Le Fort Carré d'Antibes, 1955
Musée Picasso, Antibes

Le champ de tous et celui de chacun, trop pauvre, momentanément abandonné,
Nicolas de Staël nous met en chemise et au vent la pierre fracassée.
Dans l'aven des couleurs, il la trempe, il la baigne, il l'agite, il la fronce.
Les toiliers de l'espace lui offrent un orchestre.

Ô toile de rocher, qui frémis, montrée nue sur la corde d'amour !
En secret un grand peintre va te vêtir, pour tous les yeux, du désir le plus entier et le moins exigeant.

René Char - Nicolas de Staël, 1952 - Recherche de la base et du sommet, II. Alliés substantiels

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24 juillet 2004

Nuit d'été a Stockholm

22 avril 2003

C'était il y a dix ans. Une nuit d'été a Stockholm, cette superbe ville, pendant le Vatten Festival. Des concerts sur toutes les places, la foule dans les rues. Ambiance festive rare. L'été est court en Scandinavie, les gens en profitent au maximum. Elle m'avait dit qu'elle voulait maintenant me considérer comme un ami. A l'époque, j'aimais bien théatraliser mes émotions. Faire de grands gestes, exagérer la colère, jouer avec les symboles et avec les sentiments, et prononcer des paroles définitives. Je pensais que ça donnait plus d'impact à ce que je faisais. Je jouais le méditerranéen. Cette nuit-là, parce que je l'aimais encore et je voulais bien lui faire comprendre que je ne me contenterais pas de son amitié, je lui ai rendu le pendentif en argent, avec son prénom gravé dessus, qu'elle m'avait donné longtemps auparavant. Comme ça, brusquement, au milieu de la foule. J'avais bien calculé mon coup. Je lui ai dit qu'elle pouvait le reprendre, que je ne pouvais pas le garder puisqu'elle ne m'aimait plus. Je ne le pensais pas vraiment, mais je trouvais sans doute que c'était un geste puissant. J'avais du voir ça dans un film. On est parfois stupide quand on a trente ans, mais à vingt ans, c'est pire.

Elle s'est mise a pleurer.

Cette fille que j'aimais, fière, indépendante, cultivée, intelligente et superbe, comme savent l'être les suédoises, elle pleurait devant moi, à cause de moi, sans rien dire, et autour de nous les gens défilaient, heureux, riant et discutant bruyamment, allant d'un concert à un autre, des bouteilles de bière à la main. Je m'en veux encore. Enormément. Dix ans après.

Ce jour-là, j'ai appris quelque chose. Ca peut paraitre ridiculement naïf d'écrire ça, mais ces derniers temps, j'ai besoin de revenir un peu aux bases, au fondamental. Je me suis fait la promesse de ne plus jamais recommencer ce genre de geste égoïste et stupide, et j'espère que j'ai réussi à m'y tenir. Je ne veux pas faire partie de ceux qui font du mal gratuitement. Il y en a assez comme ça. On ne joue pas avec les gens. Depuis, j'absorbe tout et je réponds toujours calmement, sans artifice et sans colère. J'essaie de comprendre et de ne pas jouer avec les sentiments des autres. Je fais confiance aux mots prononcés, et je les respecte. Ne plus jamais être cruel, ne plus jamais faire de mal volontairement, ne plus prononcer des mots que je ne pense pas, ne plus laisser la colère obscurcir mon esprit. Et si je n'y arrive pas, je vais faire un tour dehors et je reviens quand je suis calme. Je reste convaincu que la colère ne fait au mieux qu'amplifier les problèmes, au pire en crée de nouveaux. Et fatalement, après la colère, il y a le silence, et il n'y a rien de plus dur à supporter que le silence. Et si le dialogue n'arrive pas à résoudre les problèmes, il facilite au moins l'après. Il diminue les frustrations. Il permet des transitions plus rapides et moins douloureuses. C'est important. Si le choix est dans mes mains, faire en sorte que les derniers mots prononcés ne soient pas des mots de colère. Et toujours laisser la porte ouverte.

J'ai découvert aussi, bien plus tard, que le fait d'être un type zen et à peu près honnête n'empêche pas de s'en prendre plein la gueule. De recevoir des phrases comme on recevrait des balles de fusil. Des mots qui peuvent percer des trous dans la peau. Qui peuvent crever les yeux. Ou, peut-être, les ouvrir.

J'aurais bien aimé l'avoir, ce pendentif, parfois. Les souvenirs, ça aide souvent pour reconstruire l'estime de soi, quand elle a explosé en vol et s'est éparpillée sur plusieurs continents. Parmi les personnes qui m'ont beaucoup aidé le jour où j'en ai eu vraiment besoin, plusieurs anciens amours, avec qui j'ai gardé contact, même si on ne s'écrit pas souvent. Devenues des amies ou des complices. Parmi elles, une certaine fille de Stockholm, qui m'a pardonné depuis. Merci à toi.

Source : Guillermito Zone

Hommage au texte d'une "figure" du net qui m'a donné envie d'écrire un carnet web, il y a longtemps.

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