Les Racines du Mal

... si le monde explose, la dernière voix audible sera celle d'un expert disant que la chose est impossible.

25 août 2004

Le lointain amour du prochain

Je n'ai jamais beaucoup vu les chrétiens aimer leur prochain. Encore moins pardonner leurs offenses. À l'inverse, j'ai plus souvent eu l'occasion de constater pendant les années où ils étaient censés m'éduquer qu'ils prenaient des libertés avec ces invites à l'éthique de la douceur pour lui préférer un nihilisme des valeurs et balancer des taloches, punir avec un raffinement sans nom, détester ici autant qu'ils chouchoutaient ailleurs, sans parler des tripotages dans les douches ou les passages à tabac sans raison. Versions singulières de l'amour du prochain !
Aujourd'hui, un peu plus âgé, et mieux à même de rendre les gifles, mon constat persiste : les chrétiens paraissent plus doués pour le ressentiment et la haine que pour l'amour du prochain. S'ils se contentaient de répondre œil pour œil et dent pour dent, on n'y verrait que la banalité de la nature humaine. Mais souvent je constate qu'ils pratiquent plus sûrement pour un œil les deux yeux, pour une dent toute la gueule...
Mon péché ? Ma faute ? Ce qui me vaut leurs diatribes, lettres et courriers électroniques ? D'être athée, de le dire clairement, nettement, de fustiger les monothéismes, de réduire à des fables leurs croyances d'enfant. Je ne les viole ni ne les pille, je n'ai pas tué leur père ou mère, je n'ai pas manqué à l'un des dix commandements. Non. J'ai simplement enseigné que je ne croyais pas à la divinité de leur Jésus, à la résurrection de la chair, à la vie éternelle, pas plus qu'aux naissances en provenance de la cuisse de Jupiter.
Mais quelles volées de bois vert ! En d'autres temps, ces épistoliers m'auraient directement envoyé au bûcher, peut-être après m'avoir soumis à la question, entonnoir en bouche, barrique d'huile vidée dans l'estomac ! Amour du prochain, quand tu nous tiens... Il faut bien que le personnel avec lequel se fit l'Inquisition existe quelque part en temps de paix, et donc soit possiblement disponible à nouveau, en cas de besoin... Les auxiliaires des bourreaux ne manquent jamais vraiment parmi les lecteurs de livres prétendus saints. Leurs insultes en permettent le compte aujourd'hui.
Étrangement, ce qu'ils prennent pour des arguments se réduit à des insultes qui dispensent de venir sur le terrain où je mériterais la correction : celui des textes que je lis, analyse, critique et récuse. Pour n'avoir pas à m'affronter dans un duel singulier et d'honneur, ils méprisent : je n'ai pas lu, je ne connais pas, je ne sais pas lire, je ne comprends pas, je passe à côté de l'essentiel, je ne lis que les mauvais livres, je suis malhonnête, je ne fais pas de philosophie, je ne suis pas sérieux, je suis dans la caricature, etc.
Récemment encore, devant les cinq cent auditeurs de l'Université populaire de Caen où je présentais les thèses des négateurs de l'existence historique de Jésus que je fais miennes, un de mes vieux professeurs, jamais vu lors des vingt-cinq séances précédentes, s'est levé, extatique, et, les yeux vers le ciel, a péroré en enfilant comme des perles tous ces arguments. Avant de conclure, quand je l'invitais à me rejoindre sur le terrain des faits, des idées et de l'histoire, que, avérée ou non, même si Jésus n'a pas existé, ça ne changerait de toute façon rien à la vérité du christianisme. Ni à la validité de ses thèses sur l'amour du prochain probablement...


Ceci clôt les 25 textes faisant la substance de "La philosophie féroce - Exercices anarchistes" de Michel Onfray, philosophe hédoniste.
Textes qui, au départ, n'étaient que des commandes pour le magazine Corsica.

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24 août 2004

D'une servitude volontaire

La plupart des gens entretiennent avec leur télévision un rapport singulier. Et pour tout dire assez stupide. Tous prétendent la détester, la critiquent, la conspuent mais passent autant de temps à la conchier qu'à la regarder... Selon eux, il sortirait du petit écran un perpétuel flux d'abjections et d'ignominies, mais ils n'en perdent pas une miette et, avachis, négligés devant leur poste, ils s'installent sous perfusion la journée de travail finie. Que je sache, l'extinction de l'instrument diabolique est aussi une possibilité. A défaut de n'en pas posséder.
J'ai le souvenir d'un professeur d'université doué pour la posture antique, sans cesse drapé dans la tunique, parlant comme un oracle, le verbe de bronze et la figure majestueuse, m'écrivant jadis combien il était triste de me voir contraint d'"aller-chez-Pivot" - selon l'expression consacrée alors -, pour m'avilir, me couvrir de honte, me déconsidérer, quand je me contentais d'y formuler quelques idées présentes dans tel ou tel de mes livres. Lui qui se précipita ventre à terre pour y parler - une fois... - d'un livre qu'il n'avait pas même écrit ! Je crains qu'il n'ait même conservé le ticket de vestiaire en souvenir de ce jour béni.
Or bien souvent ces procureurs qui activent à tour de bras la lame de l'échafaud se battraient pour assister à l'émission - dans le public même. Ce sont les donneurs de leçon, les gardiens de la vertu, les outragés du fait qu'on dise devant une caméra ce que l'on professe partout ailleurs - le contraire seul mérite la guillotine... - qui, une fois dans la pénombre du public, se poussent du col, effectuent des contorsions dangereuses pour leur santé articulaire en espérant que, de l'autre côté du téléviseur, on verra leur moustache ou leur mise en plis.
La télévision rend fou. Certes. Mais plus sûrement ceux qui n'y passent pas. Plus radicalement. Car qui n'y est pas passé pour parler de sa relation sexuelle avec un camionneur malgré son diplôme de langues orientales ? Quel professeur de province n'a pas écrasé un champignon sonore un jour de jeu télévisé pour donner le premier le nom de la capitale du Zimbabwe ? Quelle psychologue de sous-préfecture a refusé de se rendre sur un plateau de télé régionale pour y parler des ravages de l'acné juvénile ? Quelle vieille blonde platine n'a pas expliqué en long et en large et en travers son choix d'avoir épousé un minot imberbe avec lequel elle file depuis le parfait amour ? Ou quel sinistre universitaire a refusé de dire trois phrases le jour de gloire où on a fété un écrivain - pour cause de centenaire... - sur lequel il a transpiré toute son existence, mais jamais à cause des sunlights...
Sur le petit écran, le monde s'écrit de la même manière que sur un miroir : on y voit ce qu'on y met. Sa médiocrité ou sa curiosité, sa haine, son ressentiment, sa méchanceté ou son envie de se divertir, sa bêtise ou son intelligence. La télévision n'est rien en soi, ni bonne ni mauvaise. Tout juste une proposition qui, pour exister, a besoin de celui qui regarde et peut toujours s'en dispenser. Duchamp avait raison d'affirmer que le regardeur fait le tableau. L'idée vaut aussi pour qui se montre à la télévision. Quand on lui reproche sa médiocrité, prenons garde à ce qu'il n'en aille pas du retournement de la nôtre.

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Enseigner le fait athée !

Oui, je sais, je professe un antichristianisme primaire... Mais je suis preneur d'informations sur l'antichristianisme secondaire ! Chaque fois que j'ai souhaité m'entretenir avec un vendeur d'arrière-monde juif, chrétien ou musulman - ils vendent les mêmes tapis -, je n'ai rencontré que des gens doués d'une bonne mémoire, mais qui la plupart du temps mettent leur intelligence sous le boisseau... Mémoire des lieux communs enseignés et écrits dans la chair de leur enfance ; et refus de penser pour mieux entretenir leurs illusions.
Les temps sont durs pour les athées radicaux. Ainsi faudrait-il prendre position pour ou contre l'enseignement du fait religieux à l'école. Admirez d'abord l'euphémisme : le fait religieux ! On ne dit pas le catachisme ou l'histoire sainte, qui sentent trop l'encens et la fumée des cierges, mais le fait religieux, car la formule rappelle le fait sociologique de Durkheim, donc le parfum de craie et de tableau noir des hussards de la République !
Dans cette école où l'on n'apprend plus à lire, à écrire et à compter - ne rêvons pas qu'on y apprenne à penser... -, où l'illétrisme ne concerne plus seulement les élèves, mais aussi une partie des enseignants, dans cette école, donc, il manquerait un enseignement, notamment celui de la religion judéo-chrétienne ! Je rêve...
Et pour y enseigner quoi, et comment ? Un fils de Dieu qui marche sur les eaux, puis ressuscite le troisième jour après crucifixion ? Qui raconterait les bobards pour les enfants que sont les interdictions d'utiliser un interrupteur électrique les jours de shabbat ? Ou qu'au paradis on boit du vin à flots mais pas sur terre ? Un Dieu qui ouvre la mer en deux pour permettre le passage de son peuple, un autre qui réserve des vierges en quantité pour le lit du fidèle qui prend place près du Prophète après avoir trucidé un maximum d'innoçents - pourvu qu'ils ne croient pas à ses balivernes ?
Que ces histoires pour les enfants soient racontées par les familles, soit. Elles transmettent déjà assez de sottises, elles peuvent continuer sans qu'on les inquiète ! Mais que l'école s'y substitue sous prétexte de fabriquer du lien social, de rendre possible l'accès à la culture universelle ou de mettre au jour les fondations de notre civilisation, voilà autant de cache-sexes pour dissimuler le retour du prêtre à l'école.
Au bout du compte, derrière ces fabulations apparemment inoffensives, il s'agit toujours de promouvoir la morale judéo-chrétienne ou celle des musulmans qui, sous d'apparentes divergences, enseignent une même haine de la femme, de la vie, de l'ici et maintenant, de l'infidèle, de l'incroyant ou de l'athée. Toutes justifient le passage sur terre come une punition, une vallée de larmes, une occasion d'expier. Les trois comptabilisent chaque jour des morts infligées au nom de leurs livres saints. Au vu de l'état du monde, l'urgence me semble plutôt l'enseignement du fait athée !

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La règle des lois de l'hospitalité

L'hospitalité procède du panthéon des vertus grecques - avant tout. Dans un monde agraire de paysans, de bergers qui paissent leurs troupeaux en contemporains d'Homère, elle compense l'austérité de l'errance par la certitude d'un supplément d'âme assuré dans l'absolu. Invention hellène, donc. Elle suppose la porte ouverte pour tout -je dis bien tout - passant qui sollicite le gîte et le couvert. On ne lui demande ni d'où il vient, ni où il va, ni qui il est, ni ce qu'il fait, certes, mais pourvu qu'il soit l'Étranger absolu, l'inconnu, le personnage conceptuel du chemineau. Dans l'arsenal primitif, l'hôte offre même son épouse pour le repos du vagabond solitaire... Pour parfaire leur crédibilité, souhaitons que les thuriféraires contemporains de cette vertu séculaire aillent jusque-là !
Pourquoi pratiquer ainsi ? Quelles raisons obligent le pauvre à ouvrir son garde-manger, partager sa pitance, prêter son lit, voire sa femme, faire le nécessaire pour qu'un inconnu ne manque de rien tant qu'il est dans sa maison, sous son propre toit ? Une loi naturelle de bienveillance ? Un sentiment moral présent dans le coeur des hommes avant toute loi positive ? Non, pas du tout. Ce qui rend l'hospitalité nécessaire, sacrée, absolue, c'est le regard des dieux. Des dieux ou de Dieu. La générosité vaut comme une assurance vie pour après la vie... Ce geste est un acompte sur le salut.
En théorie, les chrétiens y invitent, les mulsulmans également. Non qu'ils brillent de tous les feux éthiques de manière quintessencée, mais parce qu'ils achètent ainsi leur paradis. Au bout de la table médiévale ou sous la tente du bédouin, le pain partagé, la couche offerte témoignent : ce que l'on fait au plus petit d'entre les hommes, c'est à Dieu qu'on le fait. Le bien comme le mal... De sorte que l'on imagine difficilement une pratique de l'hospitalité qui, pour s'exercer, irait contre le désir des dieux - ou de Dieu. Ouvrir sciemment sa porte au diable ne peut réjouir l'idole des monothéistes.
Peut-on se réclamer de cette vertu de manière postchrétienne ? Est-on interdit d'aimer l'hospitalité, de la pratiquer et de s'en réclamer si l'on ne croit pas au ciel ? Non bien sûr. Quelques ajustements sont nécessaires intellectuellement, voilà tout. Lesquels ? Dire par exemple qu'une hospitalité qui se refuse à l'Autre absolu et se pratique exclusivement avec le Même absolu n'en est pas une. Qui se cache derrière le Même absolu ? Mon frère, mon ami, mon père, ma mère, mon cousin, mon voisin : à quoi rime un devoir d'aimer ceux qu'on aime naturellement ? Quid d'une injonction à faire ce que, de fait, par affection, on pratique sans obligation ni contrainte ? Il n'existe aucun devoir d'aimer ceux qu'on aime... En revanche, ce devoir fonctionne pour l'Autre, l'Inconnu, le Vagabond, l'Errant, le Tiers - le Pinzuti pour le dire dans le langage de l'île (*). A savoir : l'Arabe, le Continental, le Touriste, le Parisien, voire celui qui vient de Bastia pour l'homme d'Ajaccio, ou l'inverse ! Le Dissemblable radical, voilà l'hôte essentiel.
A l'évidence, l'hospitalité n'est pas un crime tant qu'elle se pratique comme le geste généreux du sédentaire à l'endroit du passant absolu. En revanche, revendiquée par ceux qui peignent sur les murs les Français dehors ou les Arabes dehors, il y a un problème : le mot ne convient plus. Car refuser l'hospitalité du Dissemblable signe toute politique qui se fait une spécialité de la Haine de qui n'est pas soi. Au XXème siècle, du IIIème Reich au Rwanda en passant par Vichy et la Serbie, les exemples n'ont pas manqué...

(*) NdlR : entendre par là, la Corse puisque ce texte fut écrit pour le magazine Corsica.

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19 août 2004

La courbure du droit

Lorsque jeune étudiant je travaillais à ma thèse de philosophie politique et juridique, ma directrice et moi achoppions sur presque tous les auteurs : j'aimais ceux qu'elle ne portait pas dans son coeur - Helvétius, Marx, Nietzsche -, elle chérissait ceux que j'abominais - Hobbes, Kant, Montesquieu... Pas plus que nous ne lisions en accord tel ou tel que nous aimions en commun. Ainsi La Boétie qu'elle voulait légitimiste quand je le voyais père de toutes les résistances, donc inventeur du tempérament libertaire ! Mais j'aimais sa droiture, son goût du travail bien fait et j'étais sensible à son désir de me conduire dans l'histoire des idées.
Aujourd'hui je pense souvent à nos discussions. Notamment sur la question du droit. En platonicienne, elle le voyait descendu du ciel, tel un substitut laïc de Dieu. Elle était une dévote de la Loi parce qu'une socité sans loi, c'est l'anarchie, le pire des maux. Je regimbais au Droit et à la Loi qu'en marxiste je voyais telle une règle du jeu imposée par les puissants pour légitimer leur domination et leur ascendant sur les démunis, les faibles - leurs victimes. Je persiste dans cette analyse.
La preuve de ce que j'avance se trouve dans l'histoire du droit. Ainsi, lorsque le Code théodosien (435) promulgue des lois qui légitiment la persécution, le dépouillement, l'arrestation, la torture, la mise à mort d'hérétiques, de païens dont le tort consite à ne pas aimer leurs prochains à la manière de leurs persécuteurs ; de même avec le Code noir (1685) qui légalise l'exploitation, la déportation, la soumission de millions d'Africains et d'Antillais transformés en bétail pour la nécessité du colonialisme des marchands de l'époque ; ainsi des lois antisémites nationales-socialistes (1933) ou de Vichy (1940) qui édictent le droit de frapper, spolier, déporter dans des camps, transformer en sous-homes ceux qui n'ont pas l'heur d'être aryens, blancs, hétérosexuels, chrétiens, de droite...
De sorte que je suis moins soucieux d'une Justice définie par le Droit et la Loi que d'une Justice exprimée par-delà la positivité juridique toujours mise en branle pour justifier et légitimer la puissance des puissants, puis rendre illégale et illégitime l'insoumission de rebelles potentiels. contre la Justice légale et ses palais, ses hommes dits de loi - si souvent au-dessus d'elle... -, je préfère une justice qui renvoie à l'équité. L'équité ? Ce qui revient à chacun selon le principe d'une justice naturelle, indépendamment des cristallisations politiques et juridiques du moment. A l'évidence, cette nature ne procède pas du droit naturel des chrétiens qui cachent sous cette expression la toute-puissance de leur Dieu ; elle nomme plutôt ce qui révulse, met en colère, ébranle et renvoie au compagnonnage avec les déshérités, les démunis, les oubliés, les sans-grade, les déchets du système libéral.
Le sentiment de cette justice malgré le droit s'exprime devant les quinze mille morts emportés par la canicule et dont le tort fut d'être vieux et sans pouvoir ; il se manifeste en présence des ouvriers licenciés par leurs employeurs qui partent sévir aileurs, les poches gonflées d'indemnités mirifiques ; il surgit au spectacle des anonymes qui, l'hiver, meurent de froid par dizaines dans des caves et sur des trottoirs ; il existe face aux guerres menées par l'impérialisme américain pour des intérêts d'argent ; il agit si l'on considère les prisons où la société animalise ceux à qui elle reproche ensuite d'être des bêtes. Pour cette justice, pas besoin d'en appeler au Droit. Il suffit d'agir contre la Loi toujours appelée à devenir caduque.

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18 août 2004

Carpe socialiste, lapin libéral

Une dame philosophe - peu importe son nom, elle vaut ici de manière symptomatique... - vend ces temps-ci un peu partout son produit raffiné dans les cuisines du CNRS : le socialisme libéral. Un centre national et une recherche scientifique, voilà des cautions radicales ! Du sérieux : le jacobinisme centralisé et la méthode des sciences dures... Si la penseuse trouve, au lieu de chercher - comme souvent dans ce fromage -, gageons que l'époque va s'en trouver radicalement bouleversée.
Résultats ? Dans les pages "idées" des quotidiens, qu'elle inonde, la montagne accouche d'une souris... Tenez-vous bien : appliqué à l'école, par exemple, le socialisme libéral donne quoi ? L'apprentissage de l'anglais au plus tôt dans les classes primaires et la mise à disposition d'un ordinateur pour chaque élève. Révolution, pour sûr ! Apprendre la langue de l'Empire et utiliser ses machines de prédilection, voilà de quoi réjouir les libéraux. Les socialistes aussi, s'il s'agit de Dominique Straus-Kahn - remercié en dernière page... -, mais pas l'infime poignée qui, sous la rose, pense encore à gauche...
Ce socialisme libéral définit clairement une chimère, un oxymore. Une carpe clonée avec un lapin, ni chair ni poisson, à l'aise ni dans l'eau ni sur terre, muet comme l'un, éjaculateur précoce comme l'autre. Le libéralisme, on le voit gros comme une maison : liberté d'entreprendre, liberté de posséder, liberté de faire des bénéfices, liberté d'employer sans contraintes venues du droit social, liberté de circulation des capitaux, liberté formelle d'être libre pour le chômeur, le malade du sida, la femme battue, l'immigré avec ou sans papiers, le prisonnier. La vieille liberté du renard libre dans le poulailler libre. Rien ne change...
Pour le socialisme, c'est plus diffcile à trouver... A l'évidence, on constate sans difficultés l'anti-communisme (ah ! la haine de Castro et l'amour pour Bush, ces deux figures d'une même abjection !), le mépris pour Marx (doublé de l'éloge d'un Proudhon que les pétainistes aimaient aussi...), la diabolisation de l'État (ce fossile exécré par le Medef !), le refus de soumettre l'économie à la politique (vive la Bourse en lieu et place de l'Hémicycle !), la critique de l'utopie (toujours coupable de conduire au goulag...), celle du déterminisme (la vieille animosité recuite contre Bourdieu !). La grosse machine conceptuelle recrache une toute petite chose : le réformisme...
Avec ce fameux réformisme (la deuxième gauche cérébrée, Michel Rocard transformé en Jaurès des temps modernes !), la dame propose une kyrielle de notions à scander comme un derviche tourneur : démocratie, république, création de richesses, redistribution et solidarité, délibération, travail - autant de vieilles lunes décrochées par les abstentionnistes, les amateurs de vote blanc et les suffrages exprimés en pure perte sur des candidats protestataires de droite comme de gauche dans toute consultation désormais...
Le socialisme, affirme scientifiquement et nationalement la rechercheuse dans son centre, c'est - reprenant Rosselli - "quand la liberté arrive dans la vie des gens les plus pauvres". Pour quoi faire quand on n'en a pas les moyens ? En Russie, avec Eltsine, les pauvres ont eu tout de suite la liberté des libéraux - et avec elle prostitution, criminalisation, marché noir, mafia, paupérisation, chômage, exclusion, précarisation puis création d'une caste d'apparatchiks richissimes et tout-puissants. Le communisme - en pire. Aux antipodes de cette gauche de droite, la gauche de gauche ne se contente pas de décréter la liberté : elle en donne les moyens. Ce qui suppose la justice...

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14 août 2004

Le surmoi des sous-moi

Magistrat, gendarme, prêtre : quelles étranges professions où les robes pour hommes se le disputent aux képis à glands et aux soutanes constellées de boutons... Et les polytechniciens : bicorne à plumet, sabres et dorures de vêtments corsetés dans lesquels ils paradent guindés, raides comme la justice - dit-on... Ou maître d'internat : quelle singulière occupation, pion à vie, une fois passé l'âge de cette activité pour payer ses études ! Du goût pour les déguisements, la répression, une proximité avec les préoccupatins d'enfants : les panoplies offertes à Noël - pour rire...
Quel point commun à tous ces hommes ? Une mise de leur existence au service de pus fort qu'eux : la Loi, la Justice, l'Ordre, le Droit, la Discipline qu'ils se proposent d'incarner puis de faire respecter. Leur corps, leur vie, leur être, se réduisent à cela : sous un habit qui les cache et leur permet de dissimuler leurs failles personnelles, ils paradent, disent le vrai, formulent des paroles d'évangile, exercent un pouvoir, produisent des effets dans la vie des autres, obtiennent la soumission, la crainte, la peur et l'obéissance de leurs semblables. Détestables tropismes...
Veut-on un autre signe repérable dans toutes ces marionnettes sociales ? Un surmoi surpuissant. Précisions : l'hypertrophie d'une instance psychique qui censure le moi et contrôle les désirs. Et comment ce goût du martinet vient-il aux futurs adultes ? A l'époque oedipienne, vers l'âge de six ans, quand les petits garçons amoureux de leur mère, et désireux d'en faire une épouse, voient d'un mauvais oeil leur père qui les empêche d'accéder à leur convoitise... Un complexe d'Oedipe bien réglé, avec des parents avertis qui interdisent la réalisation sous toutes ses formes du fantasme incestueux de leur enfant, donne des individus équilibrés à même de choisir leurs partenaires chez les adultes consentants, en dehors du lien familial.
Et les autres, traumatisés par une censure inexistante ? Ils investissent dans le surmoi et s'excitent avec la castration des autres, dans la répression du tiers, dans la police de n'importe qui, mais pas d'eux-mêmes. Est-il dès lors étrange que je lise aujourd'hui dans un journal qu'avec des représentants des professions citées ci-dessus, un haut magistrat catholique, marié, père de famille - quatre enfants - bien noté, représentant son métier dans les plus hautes sphères - syndicales, ministérielles, corporatistes... - tombe pour la consultation effrénée, active et régulière d'un site pédophile où les enfants de quelques mois subissent des sodomisations d'adultes ? Ou cohérent en regard d'un point de vue freudien ?
Pas finis, inachevés quant à leur appareil psychique, incomplets éthiques, combien, à défaut d'une psychanalyse bien menée, se drapent dans la dignité des professions d'ordre et de loi pour essayer de régler quelques misérables problèmes personnels qui les travaillent une vie durant ? Dans quel état mental évoluent ceux qui incarnent le droit, la discipline et peuvent en appeler au Code pénal, aux règlements, aux textes de loi pour exiger d'autrui une droiture dont ils ignorent même qu'elle peut exister ? Je rêve d'un monde où l'on saurait enfin que les malades ne se trouvent pas toujours où l'on croit qu'ils sont...

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12 août 2004

Le voile du bouc émissaire

L'art de poser les questions suppose le pouvoir redoutable d'induire les réponses désirées. On imagine mal combien la formulation d'une interrogation contraint sans en avoir l'air la personne qui donne son avis apparemment en toute innocence. Ainsi le port du voile par les élèves musulmanes dans les écoles de la République française. Pour ou contre ? Bien souvent, on n'évite pas les termes de l'alternative, comme si la solution résidait dans cette double issue : accepter, refuser...
Derrière cette sophisterie bien utile pour remplir les colonnes des journaux et créer l'animation sur les plateaux de télévision ou de radio se dissimulent des attendus théoriques. Tous aussi simplificateurs d'ailleurs... Lesquels ? L'idée que dans cette affaire deux conceptions de la laïcité s'opposent. L'une, tolérante, large, ouverte, qui suppose le pouvoir d'arborer le signe d'appartenance religieuse de son choix : kippa ou voile sur la tête, crucifix ou croissant en sautoir, voire T-shirt à virgule ou chaussures à trois bandes pour les fidèles de la religion consumériste. L'autre qui refuse les signes dits ostentatoires d'affiliation à une communauté, quels qu'ils soient...
Quiconque consent à l'artifice duel du sondage se voit contraint d'opter pour une conception qui semble faire le jeu de l'islam, y compris le moins éclairé - ou à se ranger du côté des croisés de la France laïque, républicaine et, in fine, de tradition catholique. Gauche et droite s'empêtrent dans ces filets et ne savent comment éviter de passer pour des idéologues irresponsables ou de fieffés réactionnaires. Parfois même, ces deux courants sont traversés par ces deux sensibilités : une droite populiste et une gauche libérale, une droite libérale et une gauche populiste...
Je tiendrais plutôt pour le port du voile et contre l'islam... Position intenable dans le cadre du piège idéologique décrit ci-dessus ! Pour quelle raison ? La même qui me fait croire qu'on ne lutte pas contre la drogue en persécutant les consommateurs mais les trafiquants, ou qu'on ne combat pas la prostitution en embastillant les dames de petite vertu mais en démantelant les réseaux de proxénètes qui les maintiennent sur le trottoir. On ne s'attaque pas à l'obscurantisme des religions monothéistes - les trois, je les tiens pour un semblable opium du peuple - en élisant telle ou telle victime émissaire en lieu et place des véritables coupables : les jeunes filles voilées, même si elles se réclament de la liberté - quel aliéné reconnaît d'ailleurs son aliénation ? c'est son principe même et sa signature que de se parer des plumes du libre choix ! -, sont des victimes en bout de course là où, très en amont, se trouvent les véritables protagonistes de cette affaire. Va pour le voile - le pétard et le trottoir... -, mais pas pour les caïds qui manipulent les marionnettes.
Laissons donc se voiler celles qui croient - quelle étrange idée quand on y pense... - se rapprocher du ciel en cachant leurs cheveux ! Laissons leurs époux qui refusent le rôti de porc et le beaujolais nouveau pour la raison que ces douceurs augmentent les distances entre leur personne et Allah. Laissons leurs semblables éviter les interrupteurs les jours de shabbat ou la langouste coupable d'exhiber indécemment son squelette à l'extérieur ! Et reprenons le flambeau de Voltaire puis des Lumières pour lutter contre les religions, ce recours des âmes trop fragiles pour construire leur paradis sur terre...

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05 août 2004

Contre le nationalisme régional

Tout le monde aime les régions, plus encore quand elles permettent la fronde contre la nation : beurre, crème, vaches et pommiers de Normandie ; pastis, bouillabaisse et huile d'olive des Provençaux ; corons, bière, moules et frites du Nord ; autant de clichés pour croire que nous résitons au Coca-Cola, aux hamburgers et aux casquettes Nike... Le Pen les chérit, parce que leurs drapeaux rappellent les oriflammes de Vichy ; les écologistes les célèbrent car elles permettent la multiplication des micro-pouvoirs grâce auxquels toute décision devient problématique - leur marotte ; les libraux les mettent au-dessus de tout pour leurs potentialités destructrices de l'État responsable de tous les maux de notre société.
Que signifient-elles aujourd'hui, les régions ? Le pouvoir politique de potentats installés, plus proches des administrés, donc plus facilement exercé sur le mode mafieux du clientélisme ; la mainmise sur les postes essentiels au profit de complices qui se partagent le gâteau : la manne financière est considérable ; la distribution des prébendes aux affidés, ceux qui montrent une allégeance appuyée : pas de compétences mais un dévouement de sectaire pour le gourou. Disons-le autrement, et de manière paradoxale, les régions offrent l'occasion d'un coup d'État permanent...
Quel sens peut bien avoir aujourd'hui être lorrain, picard ou bourguigon ? Les Bretons, les Corses, les Alsaciens peuvent arguer de dialectes anciens - de langues, attention ! - de coiffes en dentelle, de cagoules en Lycra ou de malgré-nous en attente de réhabilitation nationale. Mais quid de l'identité chère aux autonomistes, indépendantistes et autres variantes du nationalisme cher au maréchal Pétain, à Le Pen ou à d'autres, gauches et droites confondues ?
Car l'identité ragionale fut, elle n'est plus - qu'on le veuille ou non, qu'on le regrette ou pas. Sauf quand on pratique l'acharnement thérapeutique, les soins palliatifs et qu'au chevet des cultures régionales - voire à la morgue... -, on perfuse, on croit au miracle, on espère un renversement de perspective, comme toujours lorsqu'il s'agit de la disparition d'un être aimé. Même l'identité nationale - française, précisons... - pose problème : que signifie être français aujourd'hui à l'heure de la planétarisation, de la mondialisation et de la confiscation de ce devenir par les seuls Américains ?
Les régions doivent s'aimer pour d'autres raisons que nationalistes. Empêchons les politiciens de les confisquer puis de les instrumentaliser. On aime une région quand on y vit, qu'on y travaille, qu'on y reste, qu'on ne la dénigre pas, qu'on ne la défend pas pour son seul passé - ses ducs d'Aquitaine ! ses vainqueurs d'Hastings ! ses princes de Bourgogne ! ses druides celtes ! - mais pour ses potentialités : son présent, son futur. Le culte du passé sent la mort, il aime les cimetières, vénère les défunts, communie dans les pierres tombales.
On aime une région quand on n'a pas envie de voir d'autres paysages à son réveil ; quand on veut les lumières et les couleurs qui nous réjouissent, brumes d'aurore, bruits de crépuscule, clarté printanière ; quand on aime une géographie, une géologie : parfums de terres - garrigue, pinède, bocage -, volumes d'un territoire - plaine, montagne, lande, côte, crique... ; quand on entend avec bonheur le ton, l'inflexion de la voix, le chant d'une langue, d'une prononciation ; pas quand on détient les rênes économiques, administratives de la dite région, qu'on chante un seul et même hymne, qu'on se met au garde-à-vous sous un unique drapeau. Laissons cela à ceux qui n'aiment pas leur région mais le pouvoir.

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04 août 2004

La déraison du plus fort

La déraison du plus fort est toujours la meilleure : le droit n'est pas juste, ni la justice équitable. On le saurait sinon ! Chacun constate à l'envi la double loi sadienne qui mène le monde : prospérité du vice et malheur de la vertu... Le droit procède moins de la revanche des faibles sur les forts - version nietzschéenne - que de la domination pérennisée des puissants sur les misérables - version La Fontaine et Marx réunis. Sauf contorsions idéologiques, on ne sort pas de cette évidence.
Chaque époque suppose la domination d'une civilisation : dire le droit procède de ses attributs régaliens. En fonction de ses seuls intérêts à être, prospérer, vivre et survivre, elle fabrique des lois, édicte des formules, décide du juste et de l'injuste, pose le bien et le mal, établit la norme et contraint ce qui résiste à rentrer dans la machine juridique, éthique et métaphysique fabriquée pour son propre usage. Évidemment, elle argue d'idéaux sublimes : la liberté des citoyens, l'égalité des sujets, la fraternité des hommes, la justice sociale et autres fictions ronflantes.
En fait, la civilisation qui fabrique l'époque vise la maintenance de ce qui la fait être : la brutalité des prédateurs, la violence des décideurs, la puissance des prescripteurs. Le bien de la Nation ? L'intérêt du Peuple ? La prospérité de l'État ? La sécurité des Citoyens ? La grandeur du Pays ? La souveraineté républicaine ? Le principe démocratique ? Laissez-moi rire... Le droit sert les puissants flanqués par les marchands, protégés par la soldatesque, appuyés par la police, soutenus par les banquiers, légitimés par les institutions.
L'exemple des États-Unis qui, au nom de Dieu et du Bien, méprisent souverainement le droit international, le droit naturel et le droit des gens - excusez du peu... - montre malheureusemenent la validité de mes sinistres hypothèses. Les résolutions d'un organisme international ? Ils s'en moquent... Les inspections effectuées au nom du droit par des juges impartiaux ? Peu leur importe... Les votes démocratiques de nations souverainement représentées ? Écartés d'un revers de la main... Les consultations diplomatiques, les discussions politiques, les débats contradictoires, les confrontations démocratiques dans le cadre de l'ONU ? Peanuts... Lançons plutôt l'armada en direction des populations pendant que le dictateur s'installe dans son trou à rat, un bunker cent mètres sous terre où il attendra avec ses affidés que le feu rase sa nation.
Le droit sert juste à mater les petits, réprimer les faibles, loger les sans-grade. Le Code pénal, le Code civil, les tribunaux ? Tout justes bons à envoyer les voleurs de poules en prison, à mettre derrière les barreaux les amateurs de pétards, à coffrer les prostituées habillées trop court, à soumettre les élèves qui insultent un professeur dans un collège, à dresser les ados réunis dans les cages d'immeubles, à punir les braqueurs de scooters... Dans ces seuls cas, la Loi est grande, le Droit puissant, la Justice reine.
Pour les puissants ? Pas de droit, autant dire tous les droits. Détourner l'argent public, abuser des biens sociaux, s'enrichir avec l'argent du contribuable, se bafrer ou entretenir sa famille naturelle grâce à l'impôt public, s'offrir une collection de statuettes anciennes ou de chaussures faussement orthopédiques, spolier les mutuelles étudiantes ou les offices locataires de HLM pour payer en liquide ses voyages et ses vacances, etc. Et le premier qui insulte le drapeau français, la loi le dit, le droit le confirme : au tribunal...

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