03 octobre 2004
Célébration du génie colérique - Chapitre 12
Jacques Jullian, Le Nouvel Observteur,
31 janvier - 6 février 2002.
J'ai toujours pensé qu'il existait deux catégories de philosophes - ou de penseurs, de sociologues, d'écrivains, etc. : les uns mobilisent toute leur énergie pour dissimuler l'origine autobiographique de leur travail, ils gomment la généalogie secrète de leur oeuvre pliée dans l'intimité d'une enfance ou d'expériences originaires ; les autres l'avouent sans ambages, sans complexes, et tâchent de se faire les analystes de cette étrange alchimie qui permet de répondre à la question : comment devient-on ce que l'on est ? Proust contre Sainte-Beuve, encore et toujours...
Les pages sur l'impossibilité de la biographie - dans Raisons pratiques par exemple, mais aussi dans Homo academicus - abondent chez Bourdieu : critique de la linéarité d'une vie, de la fausse causalité explicative, de l'élucidation de l'advenu par l'à-venir plié dans une enfance, impossibilité méthodologique de saisir la totalité d'un sujet fragmenté, limites d'une transdisciplinarité ingérable, aucune discipline ne permettant à elle seule la réduction du divers inconnu à l'un connu, etc. Pierre Bourdieu tourne sans cesse autour du projet de psychanalyse existentielle sartrien. Si Flaubert lui sert de modèle pour envisager la question de la constitution d'un tempérament artiste, notamment dans Les Règles de l'art, c'est en partie pour débattre avec l'auteur de L'Idiot de la famille dont les quatre mille pages inachevées ne parviennent pas vraiment à rendre compte du mystère de l'écrivain normand et de son devenir artiste.
Je crois, après le Nietzsche du Gai savoir, qu'une pensée procède d'un corps, qu'elle relève d'une biographie, qu'elle offre sa confession plus ou moins travestie, qu'il existe, selon le terme du philosophe allemand, une idiosyncrasie, un caractère qui, via la chair, pensent en l'être. En matière de décodage et de lecture d'une oeuvre, le renvoi à la biographie vaut aujourd'hui disqualification, psychologisation méprisable, réductionnisme du grand au petit, causalité miséreuse et misérable. L'oeuvre n'entretiendrait aucune relation avec le fameux misérable petit tas de secrets personnels et individuels ? Trop vitement évacuée la vie...
Et si l'individuel fouillé jusqu'à la moelle fournissait le meilleur accès à l'universel ? L'odyssée personnelle du Moi de Montaigne ne propose-t-elle pas la meilleure description des méandres subtils d'une identité, et ce d'une manière généralisable ? Finissons-en avec la tyrannie proustienne des deux Moi : l'un qui vit, englué dans la trivialité immanente de la vie quotidienne, l'autre qui écrit, en contact direct avec le monde des essences - l'ensemble supposant une imperméabilité absolue des deux registres...
Expliquer une oeuvre par la biographie dont elle procède ne rabaisse ni le travail ni les livres. Raconter un mécanisme généalogique n'entame aucunement la qualité de l'objet considéré. En aucun cas le haut ne s'explique par le bas, sauf si l'on opte pour une approche platonicienne (onto-théologique) des choses, des gens, des oeuvres, des travaux, des pensées. Si seules les essences permettent de révéler le mystère de la constitution des identités, alors méprisons le monde sensible et installons-nous en compagnie d'esprits, de spectres, d'idées, de fantômes...
Longtemps je n'ai su de la biographie de Pierre Bourdieu que la partie parcimonieusement découverte : une enfance modeste, paysanne, provinciale, une "montée" à Paris, l'École normale supérieure, la promotion par le travail, le succès, les diplômes, l'accès aux plus hautes distinctions sociales, la reconnaissance des institutions, une carrière internationale, enfin une reconnaissance mondiale. Puis une fidélité à ses origines modestes, une façon farouche de rester de ce monde, de le revendiquer, de ne pas le trahir, l'oublier. J'ai toujours perçu la cohérence de son travail en l'envisageant sous cet angle : pas de contradiction entre le savant et le militant, pas de coupure entre l'enfant démuni et l'adulte rémunéré, pas de séparation entre l'enracinement dans le Béarn et la circulation planétaire, pas de hiatus entre la mémoire des généalogies locales et les conférences dans toutes les capitales de la planète.
Je ne l'ai jamais rencontré, n'ai jamais été l'un de ses élèves, encore moins de ses disciples, je n'ai jamais assisté à aucune de ses conférences. J'ai seulement été l'un de ses lecteurs pendant des années, accueillant chacun de ses nouveaux livres avec un bonheur semblable à celui que j'ai à la parution des ouvrages du dernier Foucault - et aujourd'hui de ses ouvrages posthumes. Je n'ai jamais eu à juger ses livres à partir de sa personne, car l'oeuvre me suffisait et je n'avais aucune raison d'ennuyer un homme extrêmement courtisé. J'ai juste reçu un jour un mot de lui, en 1995, lors de la parution de Politique du rebelle. Il m'y disait sa sympathie, sa proximité - nul besoin d'autre chose pour me combler.
Pour un texte du Journal hédoniste (j'ai différé ces pages pendant trois volumes, j'y songeais pour le quatrième), j'ai eu envie d'écrire cette articulation que je pressentais entre la vie et l'oeuvre, les souvenirs d'enfance et les constructions d'adulte, le travail de sociologue comme réponse à des questions, des interrogations, des souffrances primitives, les pages écrites pour compenser d'anciennes humiliations, éteindre d'antiques peines, effacer de longues douleurs et sécher de vieilles larmes. Le contenu de son oeuvre complète ne m'en semblait pas amoindri, ni déprécié, mais, au contraire, plus fort, plus dense, plus vrai parce que radicalement autobiographique.
J'ai remis à plus tard ce texte pendant des années : je ne l'aurais pas écrit sans le lui soumettre et ne voulais pas déroger à la loi que je me suis faite de ne jamais déranger un auteur dont j'aime le travail. Chaque lecture d'un nouveau livre confirmait mes intuitions : le dernier chapitre du dernier ouvrage paru de son vivant, quelques semaines avant sa mort - Science de la science et réflexivité - s'intitulait "Esquisse pour une auto-analyse". J'y voyais un nouveau signe de la validité de mon hypothèse. Mais j'ignorais sa maladie, la fin annoncée, l'urgence alors à écrire l'essentiel, à donner les clés, à livrer les codes. Enfin.
Dans ces pages, Pierre Bourdieu parle de son père, de son milieu, du rôle essentiel de l'internat dans la fabrication de son tempérament. Où l'on découvre la généalogie des pages sur l'école, la distinction, la reproduction, le jugement de goût, les pauvres, les misères du monde... Toute analyse théorique découle d'une expérience subjective, personnelle, individuelle, corporelle, faite un jour dans la solitude et l'effroi, dans le solipsisme et l'angoisse, une histoire entre soi et soi dans laquelle s'enracine une végétation mystérieuse qu'on s'évertue, sa vie durant, à tailler, domestiquer, contenir. Dans L'Art de jouir, j'ai pointé en chacun des créateurs authentiques un hapax existentiel corporel, fondateur du roman autobiographique, générateur, sous forme de résilience, de leur propre morale.
Puis vint cette Esquisse de socio-analyse publiée dans Le Nouvel Observateur entre quelques pages de haine rédigées par des journalistes tout à leur excitation de pouvoir se réjouir au bord de la tombe. Ce texte magnifique provient d'un genre de testament destiné à son éditeur allemand. Il m'a cloué sur place : j'y découvrais, derrière ce rideau écarté quelques secondes, la vision d'apocalypse dans laquelle Pierre Bourdieu a puisé sa vie durant cette énergie sombre et transfigurée à l'aide de laquelle il célèbre et incarne un genre de génie colérique.
Le gouffre, l'abîme du pensionnat et ses logiques carcérales. Le froid de l'internat, la précarité des toilettes, l'immense solitude, les nuits d'insomnie, les punitions collectives, les dénonciations, le sadisme des gardes-chiourmes, la tenue vestimentaire, effroyable et impitoyable signature de pauvreté, l'humiliation élargie aux détails - et puis le refuge, le salut (pour ne pas mourir...) dans la lecture, la culture, les idées, les livres, le savoir. Des considérations sur la fabrication d'un mauvais caractère, la construction d'une forte tête, l'enracinement d'un tempérament de rebelle, de résistant.
Cette prison pour enfants produit des individus irrécupérables, impossibles à assimiler dans le jeu social que toujours ils méprisent, jamais dupes, viscéralement fidèles à leurs colères primitives. Le goût des larmes au fond de la gorge, le verbe méprisant d'un surveillant général, le ton humiliant d'un préfet de discipline, l'injustice vécue dans un corps d'enfant, les coups, les brimades, fabriquent une fureur butée pour le dire dans les termes de Pierre Bourdieu. J'eus un trajet semblable - ma colère procède de la même fureur butée...
Soudain, j'ai compris quelles raisons avaient conduit Pierre Bourdieu à interposer un écran entre lui et le monde : ainsi cette revendication farouche et forcenée de la science pour prouver son travail moins redevable de la confession personnelle que d'une activité chiffrable, mesurable, permettant d'aboutir à une loi d'airain ; ainsi des chiffres destinés à compenser le soupçon de partialité ; ainsi d'une langue écrite, voire d'une expression orale, trouvant difficilement ses marques et ses repères dans une formulation sans cesse reprise, retouchée, avec incises, jeu de renvois, longues périodes, guillements, pliages baroques, contournements et chantournements se proposant d'épouser au plus près la complexité du réel, mais qui avoue en même temps, dans le malaise, une perpétuelle douleur à devoir (se) justifier.
L'épistémologie rigoureuse de sa méthode, la revendication de la sociologie et le refus farouche de la philosophie réduite à sa version scolastique et académique - pourtant, quel philosophe il fut ! -, la précaution des conduites d'entretiens et l'art technique de mener une enquête, combien d'épaisseurs installées entre ses douleurs d'enfant, intactes, et la vision du monde qui en découlait ! Seuls existent les paroles subjectives, les confessions personnelles, les travestissements de douleurs existentielles qui prétendent à l'universel - partout, chez tous, y compris chez les plus rétifs. Peut-être même plus puissamment encore chez eux... La vision du monde de Pierre Bourdieu ne perd pas sa validité à provenir d'un hapax existentiel, au contraire, elle en devient plus vivante, plus humaine, plus incarnée, plus juste, plus vraie. Viscérale, elle devient irréfutable.
02 octobre 2004
Célébration du génie colérique - Chapitre 11
Jean Daniel, Le Nouvel Observateur,
31 janvier - 6 février 2002.
Le reproche revient sans cesse sous la plume des hommes de réseaux qui, depuis longtemps, règnent sur le monde littéraire - ou journalistique - en vertu du principe de copinage : Bourdieu chef de gang, mandarin sectaire, homme de réseaux cachés ! C'est l'Hôpital qui se moque de la Charité ! Car les réseaux des juges de Pierre Bourdieu ressemblent très exactement à des associations de malfaiteurs. En revanche, le sociologue se contente de travailler en équipe. Les uns s'autocélèbrent, intriguent, entrent dans les universités, les grandes écoles, les maisons d'édition, les quotidiens ou les hebdomadaires, les radios ou les chaînes de télévision, ils occupent des places stratégiques pour créditer leurs amis de génie, de talents exceptionnels, de qualités extraordinaires (le livre de la décennie, la pensée du siècle, l'ouvrage qui va bouleverser notre époque, l'analyse qui permet de tourner une page d'histoire, le meilleur texte de l'année, etc.) à charge de revanche. Pareilles malversations se remarquent facilement tant les ficelles sont grosses.
Ce jeu de chaises tournantes abuse pourtant le grand public depuis des années. A l'évidence, il témoigne que la démocratie a vécu et qu'une oligarchie prend sa place en douceur. La raideur de cette médiocratie à l'endroit de Bourdieu, sa rapidité et sa facilité à se cabrer, se fâcher, déclencher le plan d'urgence, sortir la grosse cavalerie et pratiquer l'insulte, le mépris, la falsification, tout ceci constitue un aveu : ses analyses touchent bel et bien le coeur névralgique du dispositif.
Au contraire de ces tribus restreintes, actives et agissantes, Pierre Bourdieu travaille au grand jour, en équipe, avec des groupes, dans des endroits visibles et repérables. Le contraire des agissements discrets ou secrets des intrigants qui le taxaient de sectarisme. Ainsi d'un séminaire à l'École des hautes études en sciences sociales auquel l'accès est libre : aucune épreuve initiatique, aucune allégeance, aucune servilité dans l'exercice de la fonction n'est demandée à l'entrée ! Une salle annoncée, un horaire affiché, un lieu public, une assistance libre - l'évident appareillage sectaire... Idem avec le travail effectué au Collège de France.
Peut-on interdire à un enseignant d'avoir des étudiants, des chercheurs, voire des disciples ? Quelle loi associe ce travail de groupe à un travail illégal de délinquants potentiels ? Tel qui excelle dans les combines peut-il légitimement lui reprocher un travail communautaire et collectif ? Les mémoires de maîtrise, les thèses de doctorat, les articles pour les revues scientifiques, les livres savants surgissent de ces endroits. Professeur au lycée, assistant à la faculté, chargé d'enseignement, directeur d'études à l'École des hautes études, créateur puis directeur d'un Centre de sociologie de l'éducation et de la culture (laboratoire associé au CNRS), titulaire de la chaire de sociologie au Collège de France, Pierre Bourdieu a toujours oeuvré dans la clarté des institutions françaises : l'École, l'Université et autres structures aux fonctionnements transparents. Rien qui ressemble à une activité condamnable. On ne peut pas non plus lui interdire d'enseigner et de travailler avec des étudiants !
Pour conduire un public à ce travail, il a édité ses livres, bien sûr, mais aussi créé une revue, les Actes de la Recherche en Science Sociale : encore une activité secrète du réseau invisible ? Sûrement ! Dans cet organe qui date de 1975 (cent vingt-quatre numéros au total, quatre par an, environ huit mille ventes chacun), Bourdieu expose ses reflexions aux chercheurs qui travaillent dans son atelier, avec lui, à ses côtés. A quelques-uns devenus depuis des ennemis farouches, il met souvent le pied à l'étrier en leur ouvrant les pages de sa revue.
De même, à partir de 1996, il lance sur le marché une quinzaine de petits livres - dont ses vigoureux Contre-feux - sous la couverture de "Raisons d'agir", une maison d'édition qui publie de brefs textes, peu coûteux, clairs, accessibles, militants, nettement engagés par leurs auteurs dans la lutte "pour servir à la résistance contre l'invasion néo-libérale" - selon l'un de ses propres sous-titres. On y a lu et vu des analyses sur la télévision, le mouvement de grève de 1995, le fonctionnement du journalisme, la possibilité d'une université nouvelle, la logique des fonds de pension, les théories économiques du chômage, la gabegie de la démocratie actionnariale, la nature spécieuse du mode de pensée analogique, les relations entre pauvreté, misère et prison, etc. Là encore du travail au grand jour...
Dans tous ces secteurs, Pierre Bourdieu met les résultats en commun. Contre le fonctionnement classique de l'intellectuel solitaire, isolé, il propose l'"intellectuel collectif" susceptible d'augmenter les forces par un travail d'équipe. Ses livres - parfois co-signés, construits à partir des recherches arrêtées en groupe, construits à l'aide de questionnaires rédigés à plusieurs, d'enquêtes dépouillées -, ses articles, sa revue, ses séminaires, ses cours démontrent la possibilité, ici et maintenant, du corporatisme de l'universel appelé de ses voeux pour s'opposer à la figure médiatique solitaire dominante : les fâcheux qui voient là une manifestation d'esprit sectaire ignorent que, dans l'histoire, tous les chercheurs de qualité génèrent des écoles, des disciples dont certains acquièrent une indépendance parfois payée d'un genre de crime oedipien... Dans ce processus d'émancipation se niche la dynamique des évolutions et des avancées de la discipline.
01 octobre 2004
Célébration du génie colérique - Chapitre 10
FAVILLA, Les Échos,
vendredi 1er et samedi 2 février 2002
A l'inverse de ses ennemis, jamais Bourdieu ne pense le monde en termes de complot ! Encore moins d'un complot réunissant des acteurs de l'ombre, secrètement groupés sous le signe de Machiavel... Une recherche sémantique informatisée ne permettrait même sûrement pas de trouver ce terme dans l'oeuvre complète du sociologue. L'idée que le réel se réduit aux manigances d'individus réunis en sabbats confine au ridicule.
Loin de l'hypothèse comploteuse, Pierre Bourdieu pense en terme de forces mécaniques et de puissances symboliques, de lois mathématiquement repérables et de comportements subjectifs identifiables, de déterminismes idéologiques complexes et de dynamiques libertaires volontaristes, de causalités sociales labyrinthiques et de libertés individuelles interactives, de champs et d'habitus - pour utiliser ces termes -, mais en aucun cas de complot... Chacun de ses livres, dans leur style même, recourt à une analyse en arabesque, baroque, voire rococo, d'un réel compliqué, qui obéit aux lois du pli, de la volute, de l'enchevêtrement. Rien de commun avec le banquet d'une poignée d'élus diaboliques gouvernant le monde !
Même Davos démontre l'inanité de la thèse du complot : les cyniques vulgaires qui marchandisent la planète, transforment le monde en usine à broyer l'humain, contraignent au modèle de l'entreprise l'ensemble des productions et des activités, ceux-là agissent au grand jour, devant la presse, les journalistes, les personnalités invitées, sous la protection des tireurs d'élites des armées de la puissance hospitalière, du service d'ordre des polices nationales et de milices privées aguerries pour assurer la protection et la sécurité du plus grand coffre-fort de la planète.
La conspiration est un fantasme, en revanche il existe bel et bien une guerre ouverte contre des ennemis identifiables et identifiés : le capitalisme dans sa version libérale, le néolibéralisme contemporain qui met en péril une civilisation, dit Bourdieu, à savoir une conception du monde, du travail, des rapports avec autrui, de l'État, de la nation et de la République. Rien d'autre qu'un combat entre deux camps : loin de l'intrigue, les uns aspirent ouvertement à dominer la planète grâce au seul marché, les autres résistent à cette volonté d'Empire.
Le jugement qui suppose l'obsession du complot montre une fois de plus l'hystérisation activée dès l'apparition du nom de Pierre Bourdieu. Lui qui souscrit de toutes ses forces au propos de Spinoza - ni rire, ni pleurer mais comprendre - a toujours été fustigé, critiqué, détesté, caricaturé, honni par des adversaires qui ne l'ont pas lu. Un seul chapitre suffit pourtant pour s'apercevoir que sa méthode ne procède pas de l'irrationnel, mais d'une volonté farouche de ne pas laisser l'affect l'emporter sur le jugement, de contraindre les sentiments, les tendances et les passions à passer par le filtre de l'enquête, de l'analyse, du croisement des informations, du travail en équipe, du style prudent, jusqu'à l'excès, de l'abord mesuré et mis à distance par un ton aux antipodes de la polémique et du pamphlet.
Déformée par sa mauvaise réputation, La Distinction a produit l'effet d'une bombe à fragmentation. Pierre Bourdieu n'y a jamais dit que les goûts se réduisent strictement à l'expression d'une position de classe. Il s'est évertué à montrer leurs existences impliquées dans un rapport complexe mais déchiffrable avec la situation sociale des individus. Jamais il n'affirme que tel statut dans la société oblige nécessairement à tel jugement esthétique ; en revanche, l'analyse atteste que les avis sur la peinture, la littérature, la gastronomie, la poésie, la politique, les lieux de villégiature, les vêtements, entretiennent une relation - et il disait laquelle - avec le pouvoir d'achat, l'éducation, le milieu, la provenance sociale, le capital symbolique. Qui soutient aujourd'hui le contraire ?
Quand il analyse finement l'enchevêtrement des déterminismes, on lui reproche de jouer les causalités sommaires ou le déterminisme de collégien. Que Bayreuth et Salzbourg drainent plus de bourgeois que de prolétaires, que la chanson de variétés concerne les seconds plus que les premiers, que l'École de Vienne se porte mieux dans les appartements parisiens du quartier Saint-Germain que dans une sous-préfecture de Basse-Normandie, qui peut bien avoir intérêt à le nier ? Ce travail sociologique fonde une intuition politique, il prouve une hypothèse ressentie par la plupart, certes, mais, au-delà de ce pur et simple constat chiffré, mesuré, il attaque également la conception classique, traditionnelle, bourgeoise et conservatrice de la culture - en un mot, la vision kantienne.
En effet, Pierre Bourdieu démontre que la culture sert autre chose que le pur et simple plaisir, la seule satisfaction désintéressée, il prouve que le jugement de goût ne concerne aucunement ce qui plaît universellement et sans concept - comme l'enseignent Kant et, avec un moindre talent, les bourgeois post-modernes. Le sous-titre de ce livre - Critique sociale du jugement - renvoie ironiquement à la Critique de la faculté de juger. Au-delà du clin d'oeil, il en appelle au contenu même de l'esthétique kantienne - idéaliste, asociale, anhistorique, spiritualiste, et, finalement, néo-platonicienne.
Avec Bourdieu disparaissent les idées pures, l'idéal de la raison, l'objet d'art qui plaît immédiatement à tous sur la planète. Désormais le jugement de goût caractérise ce qui plaît particulièrement et avec concept, relativement et fonction des classes sociales, des groupes et des appartenances communautaires. Kant affirme le caractère désintéressé et transcendantal du jugement de goût ; Bourdieu en précise la nature intéressée et empirique. La religion esthétique éthérée disparaît au profit d'une pratique sociale incarnée - un séisme dans le petit monde des idées...
En proposant une esthétique impure, Pierre Bourdieu permet aux philosophes et autres volontaires potentiels désireux d'entrer dans ce chantier, de renverser le platonisme - selon l'heureuse formule nietzschéenne. Il fournit les moyens de révolutionner la théorie classique de la perception. Que voit-on quand on voit ? Qui voit quoi et comment ? Selon quelles logiques, pré-requis, habitudes ? Qu'est-ce qui se manifeste dans un jugement de valeur artistique ? Que découvre-t-on de l'art quand la sociologie s'en saisit ? Quelles nouvelles perspectives se trouvent ouvertes par ces formidables déblaiements ?
D'où une multitude d'élargissements possibles et pensables : sur le snobisme et la confiscation de l'art pour souligner une distinction ; sur l'enfouissement de l'art contemporain dans le marigot d'un nombre incalculable d'intérêts -sociologiques, politiques, idéologiques, marchands - sans rapport avec l'esthétique ; sur une politique réellement démocratique de la pratique des beaux-arts ; sur la nécessité d'élargir le champ de l'esthétique à la totalité des usages et des techniques du corps - conformément à l'étymologie ; sur une possibilité de dépasser le platonisme jadis fécond d'un Marcel Duchamp au profit d'un art nouveau, déplatonisé, engagé dans le monde. Et tant d'autres pistes inexplorées...
Certes, la réduction caricaturale du livre à une collection d'idées courtes, mais faciles à critiquer, a pris le pas sur une analyse en bonne et due forme. Ainsi du jugement de goût intégralement déterminé par la position de classe, une idée plus aisément réfutable que d'envisager la fécondité des positions émises dans cet ouvrage pour élaborer une esthétique post-kantienne. Mettre en évidence la corrélation entre le capital scolaire, symbolique, financier, économique et la pratique des beaux-arts révulse seulement les bourgeois propriétaires des pratiques culturelles qui, par leur seule faute, demeurent des pratiques de classe.
Pierre Bourdieu se contente de décrire le réel, il est donc moins à fustiger que les acteurs qui le fabriquent et l'entretiennent dans les limites rentables pour leur fond de commerce mondain. Les ennemis de La Distinction ont intérêt à la fiction du jugement de goût désintéressé, pur, universel et sans concept. Ainsi, ils peuvent fonder un genre de religion d'esthètes communiant dans un culte semblable. Le refus des thèses et des conséquences de ce livre caractérise clairement le lecteur personnellement intéressé à ce que l'esthétique contemporaine demeure kantienne. Question de survie...
21 septembre 2004
Célébration du génie colérique - Chapitre 9
Jean-François Bouthors, La Croix,
vendredi 25 janvier 2002
Étrange aveu : les institutions obtiennent le silence d'un individu en lui accordant broutilles et vétilles, ces hochets qui prennent la forme de postes prestigieux ? Ainsi la chaire du Collège de France oblige à la reconnaissance, aux égards, elle force à renvoyer l'ascenceur : le fils de pauvre, provincial, devenu profeseur éminent d'une rare institution magnifique doit automatiquement renoncer à sa nature et à son trajet ? Pierre devenu Bourdieu par la grâce de l'institution aurait du réconcilier les deux fragments de lui-même en effaçant le premier, en le gommant tout bonnement ?
On ne peut mieux présenter la chaire universitaire comme un espace de pouvoir symbolique qui comble le narcissisme au lieu d'un espace de travail où forger des concepts et des analyses utiles pour peser sur le réel. Récupéré par les institutions, on devrait abdiquer, renoncer, puis s'ébrouer, transfiguré, dans le camp de ceux qui décident, gouvernent, dirigent, agissent, disposent de l'empire des autres ? Une fois acheté, il s'agit de montrer sa compréhension du système et de sa logique : je suis un autre parce que reconnu, je dois donc désormais mettre mon talent au service de mes nouveaux alliés !
Le Collège de France, le CNRS, l'Université agissent la plupart du temps de conserve avec les institutions nationales : la police, la justice, la presse, la banque, les impôts, l'armée, l'Église. Elles jouent de complicité avec le monde de l'argent, puis confisquent les répartitions au profit d'une poignée : les assurances, les finances, l'économie, l'industrie, le fisc. Souvent on dissocie mal le professeur d'université du juge, le patron de presse du policier, le capitaine d'industrie du banquier, l'assureur du gendarme, l'évêque du contrôleur fiscal, tous préoccupés à reproduire le système à l'identique.
En revanche, ces corps constitués se distinguent sans difficulté des sans-grade, des oubliés, de tous ceux sur lesquels s'exerce leur pouvoir : l'élève, l'étudiant, l'ouvrier, le travailleur, le salarié, le citoyen, l'assuré modeste, feu le conscrit ou le petit contribuable. Bien que socialement intégré dans le premier camp, Pierre Bourdieu reste affectivement fidèle au second, celui de ses origines. Il sait que la fracture passe entre riches et pauvres, dominants et dominés, dépositaires de pouvoirs et démunis de puissance, exploiteurs et exploités - gens d'un bord et gens de l'autre. Et, fort de ce savoir, il joue le trublion en refusant de payer sa cooptation prestigieuse d'un renoncement à son univers de jeunesse.
En restant attaché à ses promesses d'enfant, il constitue un reproche vivant à ses coreligionnaires en attente d'un ralliement. Les gens de pouvoir ignorent superbement le peuple, les petits, les gens de peu : soit ils n'en sortent pas, soit ils en proviennent et conservent la honte chevillée au corps : honte d'être un tard venu, agrégé par la bonne volonté de décideurs qui auraient pu ne pas vouloir, honte de passer pour un parvenu à force de travail, honte de ne pas disposer des codes, des usages, des (bonnes) manières, des tics de langage, des références, honte de ne pas se sentir à sa place ou légitime dans ce monde sans foi ni loi, arrogant et impuni. Les dominants sont forts avec les faibles, faibles avec les forts : Pierre Bourdieu est fort avec les forts et solidaires des faibles.
Obliger à une complicité avec le monde dans lequel on évolue sous prétexte d'esprit de corps, voilà un évident sophisme ! Car, soit on enseigne au Collège de France et l'on critique les institutions, alors on montre de l'ingratitude, on manque de reconnaissance, on crache dans la soupe, on se désolidarise, on agit en espion, en ennemi de l'intérieur ; soit on ne parle pas du coeur de l'institution, et si l'on formule des critiques, on est animé par le ressentiment, l'envie, la jalousie, on passe pour un individu affamé de pouvoir, frustré, se vengeant en attaquant l'objet dont il se trouve privé. Le raisonnement est parfait car, dans les deux cas, il interdit la critique. Reste à remercier pour l'admission dans la chapelle ou à se taire - révérence ou silence !
Bourdieu au Collège de France aurait donc dû, en toute logique, jeter par-dessus bord son bagage généalogique et chanter sans fin les louanges du lieu qui l'honorait en l'accueillant. La fidélité à l'enfance ou le Collège de France, pas les deux. Critiques, oui, mais rester à la porte ; ou bien entrer, mais ne pas émettre de réserves... Le piège se referme.
Tournant le dos à cette logique de terreur, il élit la tactique d'Épéios - et d'Ulysse -, celle du Cheval de Troie qui permet stratégiquement d'entrer dans les lignes ennemies, de pénétrer le camp adverse, puis d'en prendre connaissance de l'intérieur. Que je sache, on n'a jamais reproché à Claude Lévi-Strauss ou à Pierre Clastres de vivre naguère chez les Nambikwaras ou les Indiens Guyakis pour analyser in vivo leurs moeurs et coutumes, établir leurs usages, dessiner les liens de parenté, raconter les partages du pouvoir, l'articulation du réel et du symbolique, les modalités de la reproduction des schémas internes, la généalogie de la tribu et autres modalités du fonctionnement d'un groupe. Pierre Bourdieu agit de même avec les institutions parisiennes, en ethnologue, en étranger - ni espion, ni agent double...
Pas dupe, bien évidemment, lucide sur la complexité de son statut, Pierre Bourdieu multiplie dans presque tous ses livres les interrogations sur le questionnement du questionneur, l'objectivité de l'observateur, la position inconfortable et engagée du chercheur à l'endroit de son objet. En phénoménologue averti, il sait aussi que le regardeur construit son sujet, que la conscience vise toujours son objet d'une manière subjective, qu'il n'existe pas d'objectivité absolue, mais des garanties épistémologiques pour un minimum de parasitages idéologiques. Nourri par le matériau même qu'il aborde, le sociologue pratique en ethnologue d'une tribu qui ne lui pardonne pas de rester en-dehors de ses rites et coutumes, et qui n'a pas cru bon de devenir antropophage pour parler avec pertinence du cannibalisme.
20 septembre 2004
Célébration du génie colérique - Chapitre 8
Philippe Meyer, Le Point,
1er février 2002
La belle affaire : qui, parmi les journalistes, prétend sans rire disposer des moyens de se mesurer à Pierre Bourdieu ? Les valeureux qui, ne pouvant le contester par manque d'épaisseur intellectuelle, se contentent de le haïr, à la manière du renard et des raisins ? Et si la haine procédait justement d'une incapacité notoire à contester la vérité mise à nu ? Les agressifs qui préfèrent attaquer l'homme et le couvrir d'insultes, d'opprobre, d'épithètes infamantes, au lieu de critiquer ses idées, ses thèses ? Le contempteur trahit presque toujours son impuissance à argumenter, il pratique l'attaque de l'individu par défaut, incapable de mettre à mal l'essentiel...
Pierre Bourdieu ne préfèrait rien, il encaissait en silence une quantité considérable de vilenies concernant son caractère, son tempérament, sa sensibilité, sa vie même. Combien citent à satiété cette phrase des Mémoires de Raymond Aron (ce courtisan de Raymond Barre et de Giscard d'Estaing, soudain devenu fréquentable à droite comme à gauche), qui épingle le chef de secte sûr de lui, dominateur, l'intrigant des couloirs universitaires impitoyable à l'endroit d'éventuels opposants ? Et ailleurs - les termes sont tous prélevés dans le fameux hommage unanime et consensuel de la presse lors de son décès : penseur dogmatique, terroriste sociologique, mandarin autoritaire, grand simplificateur, intellectuel paranoïaque, penseur binaire, sectaire volontiers hargneux, inquisiteur de circonstance, moralisateur populiste, idéologue à l'état pur, activiste rouge, gourou, dinosaure, sociologue à l'estomac, fausse valeur (Alain Minc !), chef de bande intellocrate, affamé de pouvoir, léniniste, Petit Chose teigneux, crypto-marxiste, inventeur du concours Lépine, anarchiste d'État, donneur de leçons. Un gauchiste de la LCR fustige même dans Le Figaro sa tentation mandarinale pendant qu'un plumitif du même journal le rend responsable de l'accueil d'Élizabeth Tessier à la Sorbonne...
D'aucuns, ajoutant l'attaque ad hominem, raillent ses costumes, ses manières, sa parole, son débit verbal, on glose même sur les diplômes obtenus pas ses trois fils à l'ENS, comme si l'écriture de La Noblesse d'État obligeait à avoir des enfants ouvriers ! - ce qui, pour le coup, lui aurait sûrement valu l'épithète d'ouvriériste... Plus élégant, avant même l'enterrement, tel esthète décati, congénère du sociologue à l'École normale supérieure, a rappelé, non sans une condescendance mâtinée de mépris, sa blouse grise tachée, son accent du Béarn, ses manières de provincial, sa nature de tâcheron à quoi il a opposé son aisance naturelle, ses habits de Parisien propre, bien né - effectivement, son père et Vichy s'entendaient comme larrons en foire... En voilà un autre, sûrement capable de contester Bourdieu sur le fond, mais qui s'est retenu...
Ce florilège procède uniquement d'un prélèvement dans le "tombereau d'éloges" déversé à l'occasion du décès de Pierre Bourdieu... Je n'ai pas collectionné les célébrations du même acabit parues après Sur la télévision... Mais que ses ennemis se réjouissent, le mépris n'a jamais cessé depuis. Sûrement parce qu'il préférait être haï que contesté ; vraissemblablement parce qu'il aimait mieux les crachats qu'un combat loyal et chevaleresque entre gens de même catégorie, de même force et de même intention, animés par le seul désir de faire avancer les idées.
Cette haine ni voulue ni désirée (selon quel désir inconscient d'autopunition ou de jouissance masochiste ?) constitue la pauvre réponse de journalistes qui se prennent pour des intellectuels, des penseurs, des philosophes, des sociologues. Ces "barbouilleurs de revue" - pour le dire dans les termes de Nietzsche -, sans livres et sans oeuvre à même de les justifier, disparaîtront sans laisser de trace, néant rejoignant le néant. Car parmi les signataires de ces papiers infamants, qui peut aligner un seul ouvrage du poids intellectuel de La Distinction, de Raisons pratiques ou de Science de la science et réflexivité ? Qui ?
Étrange leçon de psychologie comportementale : le temps passant, je constate de plus en plus que, débordés par la haine, tenaillés par le ressentiment, les malades qui jugent sévèrement autrui avouent ce qu'ils ne supportent pas en eux. C'est à la lumière de cette intuition que je lis et relis les insultes : manichéen, démagogue, binaire, sectaire, dogmatique, idéologue, hargneux, pamphlétaire, etc.
19 septembre 2004
Célébration du génie colérique - Chapitre 7
Dorothée Werner, Elle,
4 février 2002
Il faut avoir une idée courte et bien fautive du penseur médiatique pour imaginer Pierre Bourdieu dans la peau de l'un d'entre eux ! Le penseur médiatique écrit un objet calibré pour s'assurer un passage dans les médias. Il ne refuse aucune invitation et accepte d'apparaître pour le pur et simple plaisir d'y être, de se montrer, de créer puis d'entretenir une visibilité rentable par la suite - responsabilité d'une page de presse, invitations dans le circuit des conférences rémunérées, assurance de tribunes d'opinion, prébendes de critique littéraire, direction de collection dans une maison d'édition, et autres signes visibles d'une position dominante dans le monde des idées.
Or Pierre Bourdieu n'a jamais répondu à cette définition : aucun de ses presque quarante ouvrages n'a été pensé, voulu, écrit, produit pour obtenir l'onction des télévisions, radios et autres supports médiatiques ; il n'a tenu aucune de ses places officielles et institutionnelles en monnayant les bénéfices d'une occupation des plateaux de télévision - le Collège de France, l'EHESS, le CNRS ne goûtent d'ailleurs pas ce genre de prestations, fussent-elles motivées par la démocratisation d'une idée, même excellente ; on ne l'a jamais entendu parler de rien qui déborde sa compétence, il n'a jamais joué le jeu des tartes à la crème, des potiches, des renvois de politesse, des prétextes intellectuels ou des belles âmes de service...
Selon quels critères peut-on lui reprocher, en tout et pour tout, et en une quarantaine d'années d'existence intellectuelle, une poignée de prestations devant les caméras, qui plus est de qualité, brèves, mesurées, ponctuelles, de circonstance ? J'ai le souvenir d'une discussion qu'il avait eue avec un prêtre spécialiste du traitement de la misère du monde en termes de charité, d'une autre avec un médiatique décodeur d'images télévisuelles, voire de quelques caméras fixes, aux plans dignes d'un amateur de super-8, dans un bureau du Collège de France, l'ensemble ressemblant davantage à de la radio filmée qu'à de la télévision...
A-t-il dit un jour dans une émission quel plat il aimait manger ? Quelle chanson il fredonnait sous la douche ? Pour qui il avait voté aux dernières présidentielles ? A quel âge il avait eu sa première relation sexuelle ? Qui a le souvenir de l'avoir vu sur son lieu de vacances, photographié avec sa femme ou ses enfants, dans les pages d'un magazine où l'on clichetonne les vedettes de l'industrie, du football, de la jet-set, des variétés, du cinéma et de la télévision ? A-t-il baisé l'anneau du pape tout en célébrant simultanément Guy Debord ?
Qu'on cesse de transformer en penseur médiatique un individu seulement coupable d'avoir défendu quelques idées dans deux ou trois émissions qui, mises bout à bout, n'excèdent pas le temps d'une journée d'usine... Intègre, droit, sans concession, croyant possible de dire un peu au petit écran, Pierre Bourdieu a raconté dans cet endroit populaire, comme en d'autres, élitistes, la misère du monde, le rôle politique de la télévision libérale, la nécessaire résistance à l'internationalisation du libéralisme. Rien de honteux à changer de support pour défendre les idées qu'on développe dans ses livres...
Qui a intérêt à fustiger ses rarissimes passages à la télévision ? Ses ennemis fâchés qu'il y dise trop de choses dangereuses dans le paysage intellectuel et politique dominant. Passer à la télévision après avoir critiqué la télévision ne constitue pas une contradiction : on peut fustiger un media libéral qui privilégie les propos indigents et dénoncer ce rôle en y tenant des propos subversifs et intelligents, ce qu'il a fait. La posture aristocratique, hautaine, méprisante, et plus maligne encore d'un point de vue spectaculaire, qui consiste à refuser systématiquement les caméras ou les micros se défend, elle a ses mérites, certes, mais pas ceux de la pureté : il existe toujours tel inflexible refusant la télévision parce qu'il n'y est jamais invité - le cas le plus fréquent ! -, ou tel autre parce qu'il sait ne pouvoir y être à l'aise, performant ou efficace. Rien de très pur...
La critique médiatique des médias ne constitue aucunement une contradiction. Elle s'effectue moins à la manière du roublard qui endosse l'habit rapiécé d'un Guy Debord désormais cité par les ministres, les artistes d'État, les journalistes vedettes de la télévision ou les faux écrivains maudits, qu'en militant effectuant sa critique de l'intérieur. Professeur au Collège de France et impitoyable sur les institutions ; agrégé, médaillé, diplômé et sévère sur la mécanique de ces rites initiatiques et sociaux d'intégration ; contempteur des usages néo-libéraux de la télévision et s'y rendant pour les dénoncer : à chaque fois informé, lucide, à l'écart, pas dupe, conscient, fidèle à son propos.
Que disent les sophistes qui associent critique de la télévision et obligation de ne pas y aller ? Que la critique du fonctionnement des médias s'effectue seulement dans le désert ? Que l'alternative consiste à s'y rendre pour flatter les puissances invitantes ou à ne point y aller pour garder sa capacité critique ? J'y vois, pour ma part, une erreur de raisonnement, car il existe une autre possibilité : s'y rendre et les critiquer, puis démontrer la légitimité d'une critique médiatique des médias. Car la télévision n'est pas en soi une horreur ou une monstruosité mais relativement à l'usage, en fonction des situations spécifiques : genre de l'émission, qualité de l'animateur, sujet du plateau, condition de partage du temps de parole, modalité a priori polémique ou consensuelle de l'échange, constitution du panel des intervenants, fréquence des plans de coupe, objectifs intellectuels ou autres du maître des débats, etc. Alors, et seulement après considération de ces attendus, l'intellectuel peut accepter ou refuser.
Consentir à la télévision suppose la considération du plateau comme une agora moderne qui n'est pas systématiquement condamnable. En revanche, quand elle sert de mauvais intérêts (l'audimat, le sensationnel, le spectaculaire, l'anecdote) et augmente le pouvoir de nuisance du jeu libéral, alors elle est à éviter. Dans le cas où elle offre la possibilité de tenir le même discours que dans ses propres livres, quand elle prolonge sur un autre mode des idées défendues dans son travail, au nom de quoi la condamner ?
La télévision génère une étrange hystérie chez les individus qui admonestent le sociologue d'avoir usé et abusé de la tribune médiatique : l'un qui reproche à tel ou tel d'encombrer sa télévision ne se blâme pas d'être aussi souvent devant son petit écran. Si la télévision est aussi détestable, bien sûr on a tort d'y défendre ses idées, mais que penser des hypocrites qui ne jettent pas par la fenêtre l'instrument diabolique ? La véritable cohérence du pourfendeur de télévision consiste à ne pas la regarder, mieux, à ne pas l'avoir chez soi. A défaut, un usage intelligent - comme acteur ou consommateur - dispense d'une posture intégriste...
Quand on sait combien sa notoriété planétaire valait à Pierre Bourdieu d'invitations médiatiques, quand on met en perspective ces milliers de propositions venues de toute part et cette dizaine de consentements mesurés et honorables, on aurait mauvaise grâce d'en faire un penseur béni des médias, les utilisant, y apparaissant sans cesse, jouant un jeu trouble permettant de conclure à l'ambiguïté et aux contradictions du personnage.
La télévision, la radio, les journaux et la rue - la fameuse arène où il montre si peu de subtilité... -, constituent des lieux névralgiques et symptomatiques du réel, refusés soit par les quantités négligeables jamais invitées, soit par les habiles qui savent leur incapacité à y jouer un rôle valorisant, soit, enfin, par les cénobites laïcs installés sur les cimes au plus près posible du ciel des idées où le rien, le vide et l'absence règnent en maître. Une présence critique me semble préférable à un silence aussi improductif que le néant.
18 septembre 2004
Célébration du génie colérique - Chapitre 6
Jean Daniel, Le Nouvel Observateur,
31 janvier - 4 février 2002
Le courage et le panache, en même temps qu'un indéniable goût pour la vérité, puis une passion chevillée au corps pour débusquer le négatif, sans considération du prix à payer, animent Pierre Bourdieu qui, en écrivant contre l'alignement conscient ou inconscient de la plupart des journalistes sur le modèle libéral dominant, s'aliène, bien évidemment, les tenants de ce milieu qu'il déshabille cruellement. On ne pouvait attendre de ces rois et reines de papier mis à nu qu'ils applaudissent des deux mains. A défaut, ils ont organisé une riposte tout entière réductible au bon vieux ressentiment qu'ils prétendent débusquer chez lui...
Dénuder les chimères se paie au prix fort, car les maîtres de ces mensonges indispensables pour exercer leur pouvoir en toute impunité se sont trouvés pris la main dans le sac, vexés d'être découverts bien loin du contre-pouvoir qu'ils prétendent incarner en permanence... La blessure d'orgueil est d'autant plus profonde qu'à l'aide de leur juridiction d'exception habituelle ils prétendent garantir les libertés et la démocratie dans un monde exposé à la perpétuelle négation des droits de l'homme...
Pendant ce temps, Bourdieu démonte les décors, tend son doigt dans la direction des arrangements : il raconte la collusion étroite, évidente, visible, mondaine, entre gens de pouvoir. La différence n'est pas entre la droite et la gauche, mais entre les détenteurs du pouvoir, droite et gauche confondues, et les autres. Bourdieu affirme que la presse n'est pas un contre-pouvoir mais l'une de ses modalités, libérale en l'occurence. Pas une force de résistance, mais une puissance de collaboration, nullement une chance pour la subversion, mais plutôt une illustration de la collusion.
Le coût d'un journal écrit ou télévisé oblige à gérer ses entreprises comme des commerces lucratifs. La soumission de ces instruments aux lois du marché et, conséquemment, la transformation des acteurs des medias en auxiliaires de ces pouvoirs, paraît une évidence : saturation et gouvernement de la publicité, mise en exergue du fait divers, célébration de l'anecdote, multiplication des divertissements, usage spectaculaire de la violence, du sexe, de la trivialité, des mondanités, activation des logiques exhibitionnistes et voyeuristes, et surtout, congé donné à tout ce qui permet l'analyse, la reflexion, le débat réel, le commentaire, l'argumentation de l'intelligence au service d'une résistance aux modèles dominants.
Pour avoir seulement énoncé ces vérités visibles par quiconque se veut de bonne foi, pour avoir théorisé, conceptualisé, montré, attiré l'attention, accompli son travail de sociologue critique, Pierre Bourdieu a déclenché une hystérie sans nom. Sa faute ? Un travail honnête, sincère, légitime et critique sur des instruments puissants de fabrication de la pensée populaire et de la domination des masses. Pour les démocrates autoproclamés que sont journalistes, directeurs de presse, vedettes en vue dans le monde journalistique, la riposte fut singulière... Plus proche de la réaction épidermique d'oligarques surpris dans leurs usages claniques que d'hommes et de femmes désireux d'amender leurs pratiques mafieuses, la caste en a rajouté dans le tribal en utilisant toutes les armes à sa disposition. Sur le cercueil à peine fermé de Pierre Bourdieu, certains dansaient, animés par la bonne vieille légitime défense du primate de base.
Un pamphlet, donc. Et l'affaire est entendue. Un libelle, une critique infondée, un fragment suant la mauvaise foi et le ressentiment, un exercice de haine, un objet insignifiant, sans épaisseur intellectuelle, tout juste motivé par la paranoïa, l'esprit sectaire, la méchanceté d'un homme frustré de son contingent de fleurs dans les médias français - lui qui croule sous le poids d'une presse mondiale et sous les commentaires planétaires ! Bourdieu dispose d'une légitimité internationale qui lui permet des analyses indépendantes d'une réponse épidermique à une affaire de personne...
Mais la qualification - le terme juridique s'impose... - de pamphlet permet d'éviter la discussion et la confrontation des arguments. Ainsi peut-on passer les thèses sous silence et se dispenser d'en examiner le contenu. Mieux vaut s'attarder sur quelques noms propres et deux ou trois anecdotes données en patûre que d'analyser les dénonciations pointées en profondeur : le rôle des parts de marché, de la concurrence et de l'audimat dans la production d'une information moins vérité objective que résultat subjectif d'un jeu de forces libérales ; l'intégration, consciente ou non, de réflexes idéologiques chez les présentateurs de l'information fabriquée selon ces logiques ; la dissimulation de l'ordre libéral sous la fiction d'une presse indépendante ; l'intérêt pour les gens de pouvoir à formater une opinion publique à l'aide d'informations traitées comme des validations de la pensée dominante ; la dépolitisation par le recours à l'affectif, l'instinctif, le viscéral, l'ensemble s'effectuant au détriment de la raison, de l'intelligence et des idées - et autres thèses qui, à défaut d'une critique fondée, ont été évacuées plus que récusées, englouties par une réduction de l'ouvrage à l'anecdote et aux exemples.
A mettre en exergue tel ou tel nom propre, à parler de règlement de compte, à réduire ce livre à une affaire de famille, les tenants du terme pamphlet avalisent paradoxalement ses thèses : en réagissant sans idées, à la manière d'un animal blessé, en activant les corporatismes, en défendant tel ou tel individu accessoirement nommé, tout en se dispensant d'en appeler à la critique des idées, les domestiques de la machine mise à nu montrent pitoyablement leurs vices - et, de surcroît, la vérité de l'analyse...
(NDLR : Il est fait ici référence au texte de Pierre Bourdieu, paru aux Editions LIBER - Raisons d'agir en 1996, sous le titre "Sur la télévision". Collection indispensable, au demeurant...)
09 septembre 2004
Célébration du génie colérique - Chapitre 5
Laurent Joffrin,
Le Nouvel Observateur,
31 janvier - 6 février 2002
Quelle trouvaille, cette coupure entre un Bourdieu scientifique, présentable, fréquentable, honoré, reconnu, sérieux, un sociologue du Collège de France bardé de médailles, couvert de reconnaissances, croulant sous les diplômes, supérieurement doté dans le système de reproduction sociale, agrégé - lire ce joli mot avec ce que l'étymologie enseigne : le tropisme des moules sur un banc... -, et un Bourdlieu mauvais garçon, excessif, dangereux, paranoïaque, hystérique, sectaire, l'homme du mégaphone, de la rue, des prises de parole dans les gares, des pamphlets publiés dans des collections partisanes ! Une trouvaille, parce qu'elle permet, à un coût intellectuel dérisoire, de séparer le bon grain scientifique de l'ivraie militante...
L'un dont personne ne lit les ouvrages bourrés de tableaux, de chiffres, de notes de bas de page, d'italiques, de termes grecs ou latins, de bibliographies polyglottes, de commentaires théoriques - mais qu'avec un peu de chance, de force, de courage ou d'audace, on peut presque aimer ; l'autre si peu aimable, si critiquable, tellement détestable - tellement détesté ! -, l'inconséquent qui braille dans un porte-voix aux côtés des sans-papiers, des ouvriers dont les plans sociaux-libéraux mettent en péril les modestes droits acquis, des sans-grade laissés sur le trottoir, humiliés et offensés... De plus, cet homme funeste intervient sur tous les fronts de la planète, écrit dans la presse des petits textes de circonstance repris dans de courts volumes denses en vitupérations et en colères !
Mais qui donne écho aux propositions qui réalisent le sociologue dans le militant et vice versa ? Qui pointe cette positivité chez Pierre Bourdieu toujours fustigé pour sa négativité ? Retenons ses propositions : une Europe sociale dotée d'instances gouvernementales, un "intellectuel collectif" à même de dépasser la seule version médiatique, un syndicalisme transnational, une organisation des refus en forces politiques redéfinissant l'internationalisme, une nouvelle alliance entre théorie critique et pratique militante, une politique de la culture, et autres chantiers encore ouverts... - cet homme-là, la plupart l'ignorent ou agitent son nom comme un épouvantail pour ganaches libérales.
L'hypothétique dychotomie entre le penseur et l'activiste relève du pur artifice jésuitique. Pour fonctionner, elle suppose une opposition artificielle entre un avers toléré par les élites tant qu'il se trouve confiné aux murmures universitaires des colloques, conférences et publications savantes, et un revers impossible à prendre au sérieux. Le savant et le manifestant. La science chiffrée, l'épistémologie rigoureuse, contre l'imprécation éructée, l'idéologie dangereuse. Le bon intellectuel en chambre, invisible, opposé au mauvais militant dans la rue, trop visible. Le diable rouge aux antipodes du bon dieu décoré par le CNRS...
Or l'augmentation de la visibilité médiatique de Pierre Bourdieu - pour le bonheur des amateurs de son travail et de ses engagements - ne correspond aucunement à un revirement fondamental. Une modification de forme, peut-être, mais pas de contradiction entre l'auteur des travaux sur la reproduction, la distinction ou les habitus, et l'intellectuel qui signe les propositions de contre-feux à la domination libérale. Une même colère anime le même homme qui dit la même chose, mais dans des lieux différents : pas gênant tant qu'il bruit doucement dans l'amphithéâtre de la place Marcelin-Berthelot, disserte sur des enquêtes dépouillées ou commente la sociologie anglo-saxonne, mais trublion dès qu'il se met en tête de dénoncer La Misère du monde (1993) puis, au-delà du constat sociologique, d'apporter ses propositions pour attaquer ladite misère. La théorie de Bourdieu vise toujours une action corrective destinée à résoudre pratiquement et à dépasser théoriquement les négativités pointées.
La description de l'Algérie, le fonctionnement de l'école, les modalités de la pratique artistique ou du jugement de goût, les conditions du métier de sociologue, l'analyse du travail scolastique de la philosophie dominante, académique, et tous les travaux d'avant 1993 ne visent pas le verbe pour le verbe ni le jeu intellectuel pour lui-même, l'art pour l'art. Ils appellent à des modifications immanentes : promouvoir une politique de haute volée en matière d'assistance aux pays décolonisés ; élaborer une réforme visant à réconcilier l'école et son projet républicain ; fabriquer des élites avec un souci d'égalité des chances ; augmenter l'accès du plus grand nombre aux savoirs, aux oeuvres d'art, au patrimoine littéraire et culturel ; mettre en perspective le travail d'interprétation du monde avec celui de l'acteur désireux de le transformer ; inviter à une philosophie qui ait le sens de la terre - pour le dire en termes nietzschéens -, autant d'idées politiques.
Scientifique parce que militant, militant parce que scientifique, le travail de Pierre Bourdieu ignore le basculement repérable par une date, un fait ou un geste, comme on l'a si souvent affirmé. Ni la publication de l'enquête sur la misère produite par le libéralisme ni la diffusion d'images télévisées le montrant dans la rue, ni la parution de textes dans la collection "Raisons d'agir" ne trahissent un genre de rupture épistémologique signant la mort du grand sociologue respectable et annonçant l'avènement d'un intellectuel assoiffé de médias, de pouvoir et de reconnaissance. L'image télévisée fabrique une réalité fictive : apparaître au petit écran n'est pas soudain naître au monde... L'illusion d'un revirement a été fabriquée par ses ennemis désireux de discréditer son moment le plus médiatique, mais pas le moins bourdieusien...
Sa collection ne s'appelle pas par hasard "Raisons d'agir" ! Là où la plupart des intellectuels se contentent de faire des livres avec des livres, Pierre Bourdieu construit ses ouvrages avec la matière du monde, il a besoin de la pâte du réel, de sa matérialité - voire de sa trivialité. Après la rédaction d'un texte, une fois la théorie extraite de ce matériau immanent, il vise l'effet dans le monde par un retour au réel. Sa théorie sociologique invite à une conversion qui suppose l'action, donc l'incarnation.
La fiction de la subtilité du théoricien opposée à la grossièreté du praticien procède de la déconsidération du réel activée par les philosophes académiques : célébration des idées pures, de l'idéal, du monde intelligible, de la transcendance, excellence du ciel, hypervalorisation des concepts, des notions, des jeux de langage, des artifices de réthorique, vénération de l'obscurité des analyses, de la complexité nébuleuse des démonstrations et, en même temps, déconsidération du concret, du réel, de la matière, de la vie, du quotidien, de l'immanence, haine de ce qui rampe : le peuple, la misère, la souffrance, la pauvreté, les individus concrets, en chair et en os. En grande figure issue de la constellation qui comprenait Foucault et Deleuze, en nietzschéen, d'une certaine manière, Pierre Bourdieu (re)valorise les objets laissés au rebut par les philosophies dominantes.
Son peu de goût pour les concepts purs coïncide avec son refus d'être considéré - et de se considérer - comme un philosophe. Y a-t-il des raisons pour comprendre sa défiance à l'endroit de sa discipline d'origine ? Probablement. Pour ma part, je lis le travail de Pierre Bourdieu comme celui d'un philosophe qui, en avance sur son époque, milite pour quelques idées révolutionnaires : restaurer le monde et le réel dans ses prérogatives, consacrer son temps à la pensée seulement si elle permet d'agir, de changer, de transformer, de transfigurer le réel et de dépasser la négativité qui le travaille en permanence, placer toute reflexion sous le signe du politique, utiliser l'éthique comme une arme de résistance au nihilisme du moment, refuser la subsomption du savoir aux pouvoirs dominants.
Sous le signe de Pascal - depuis les Méditations pascaliennes (1997), on n'ignore plus cette dette -, en se moquant de la philosophie, il philosophe vraiment. Cet agencement du théorique et du pratique dépasse la manière scolastique coupée du monde. Sociologue ? Évidemment. Mais en philosophe qui révolutionne une discipline dont les branches théorétiques, méthaphysiques et ontologiques sont aujourd'hui bien mortes.
Pierre Bourdieu déborde les académiciens qui soumettent le réel au papier et le dévitalisent dans leurs activités : fabriquer des thèses, justifier des cours, nourrir des articles, grossir une bibliographie, préparer des colloques, des séminaires, des conférences parmi les universitaires, gravir les échelons de ce Vatican laïque à quoi se réduit l'université. En agissant de la sorte, Pierre Bourdieu dynamite la manière dominatrice, triomphante et impérieuse de philosopher depuis la patrologie grecque et latine. Fin de la discussion verbeuse pour le plaisir d'ergoter, avènement d'une nouvelle exigence : penser pour vivre, réfléchir pour agir, théoriser pour modifier la pratique, écrire des livres pour infléchir le cours du monde. En ce sens, il ne faillit pas à la mission qu'il se propose parfois : agir en socratique sur l'agora - seul lieu envisageable pour penser.
08 septembre 2004
Célébration du génie colérique - Chapitre 4
Françoise Giroud,
Le Nouvel Observateur,
31 janvier - 6 février 2002
Les élites proviennent rarement du peuple. La mécanique en vertu de laquelle le système coopte la plupart du temps ceux qui proviennent du sérail est superbement disséquée par Pierre Bourdieu. De même, il montre la capacité du dit-système à absorber, digérer, mettre de côté, par une série de gratifications réelles et symboliques, les indiviudalités susceptibles d'être rebelles. Soit on sort d'un monde facilement béni car on lui doit une série de satisfactions associées (pouvoir, argent, honneur, richesse, symbole, etc.) qui rendent la vie facile, agréable, désirable et joyeuse ; soit plus rarement, on y accède, mais en le payant d'un renoncement à ses origines.
Pierre Bourdieu n'a jamais enterré son passé. Ni refusé d'entrer dans un monde où, dès la première heure, il travaille en anthropologue, en ethnologue, en philosophe, en sociologue - en moraliste aussi, à la manière de La Rochefoucauld, La Bruyère ou Chamfort. L'entomologiste a refusé de devenir insecte tout en continuant son travail : raconter la ruche, retourner la fourmilière, fouiller la termitière. Comment, dès lors, obtenir la bénédiction, l'aval et l'assentiment de ces animaux grégaires qui s'arrangent à merveille du pouvoir d'un seul, d'une classe de soldats à son service, et d'une autre de producteurs, de travailleurs et d'esclaves tournés, bien malgré eux, vers la seule (re)production de l'édifice ?
Ni héritier, ni renégat, Pierre Bourdieu, venu du peuple, y reste fidèle tout en ayant un pied dans l'institution. Il la regarde fonctionner, en raconte les travers, les modes et les mécanismes. Les puissants aiment les oublieux, les sans-mémoire, les renonçants, les âmes soumises prestement prostituées, vite vendues au plus offrant des nouveaux maîtres. Servitudes volontaires... Que les chiens détestent violemment celui qui, sous de fausses allures domestiques, reste loup, voilà un ressentiment lisible comme un cas d'école psychiatrique...
On peut donc venir du peuple, certes, mais pour accéder à la table, les puissants demandent le reniement, l'oubli, la rétractation, l'amputation des racines et l'automutilation. Bien évidemment, neuf fois sur dix, ils obtiennent cette abjuration. Pierre Bourdieu garde souvenir de son extraction modeste et de son enfance humiliée. Sous les ors du Collège de France, il ne renie pas son camp. Cette faute majeure montre à l'envie que les mobiles du plus grand nombre (les postes, le pouvoir d'achat, la puissance, la capacité à détruire ce qui les dépasse, les décorations, les reconnaissances, l'agrégation à une tribu, les distinctions sociales) laissent de marbre le fort tempérament qui, dans la grande tradition du philosophe antique, place son idéal au-dessus de ces quolifichets.
Ne pas trahir, voilà l'impardonnable aux yeux des héritiers ou des traîtres. Rester soucieux du peuple quand on ne partage plus son quotidien fâche les oligarques. D'où l'énervement des élites - démocratiques, bien sûr... - qui tiennent les amis du peuple pour des gueux, des malappris, des lépreux... Classes laborieuses, classes dangereuses, on ne sort pas du mot d'ordre réactionnaire !
Étrange perversion de l'histoire : la gauche, qui traditionnellement s'installait du côté des pauvres, parlait pour eux, avançait à leurs côtés, celle qui, en vertu de sa mystique et de son génie colérique - selon la superbe expression de Michelet -, se nourrissait du peuple, cette gauche a massivement trahi. En ralliant les thèses libérales, elle affirme une vision du monde identique à celle des prédateurs de droite. Que la gauche libérale parle avec autant de cynisme du peuple et de ses amis en dit long sur l'étendue de ses renoncements, de ses trahisons, de ses infidélités, de ses reniements. Et sur la nature, aujourd'hui, de ses amis...
Quelle idée anime le penseur qui pourrait tourner le dos à son extraction modeste, enfouir son passé incongru, oublier ses parents pauvres, effacer sa province arriérée, et ne le fait pas ? Pire : qui entretient ses racines ? La réponse paraît pourtant simple : tout le monde n'a pas la chance de naître juif, kurde ou arménien, et de disposer de cette grâce qui, dès qu'il s'agit de son peuple, autorise sans difficulté, et parfois à moindres frais, à parler fidélité, mémoire, racine, transmission, filiation, histoire, généalogie, lignage, sans attirer sur lui l'invite au renoncement, à l'oubli, à l'infidélité, sans se voir proposer la trahison comme gage et garantie d'admission dans le monde des élus, cette poignée de gens qui gouvernent. L'amitié de Pierre Bourdieu pour les pauvres, n'en déplaise aux nantis ignorants ceux qui grouillent à leurs pieds, c'était sa façon d'être en exil...
07 septembre 2004
Célébration du génie colérique - Chapitre 3/4
Bruno de Cessole, Valeurs Actuelles,
1er février 2002
Démagogue, enfin, car manichéen, déterministe et moralisateur sont trop peu pour un seul homme... Le péché de Pierre Bourdieu ne consiste pas seulement à distinguer des amis et des ennemis, le bien et le mal, le juste et l'injuste, le camp des seigneurs qui fabriquent le monde et celui des serfs qui le subissent, sa faute ne se réduit pas à affirmer le réel réductible à un ensemble d'effets dont le sociologue et le philosophe peuvent - et doivent - révéler le complexe enchevêtrement causal. A ce tableau s'ajoute un autre manquement à la bienséance intellectuelle : Pierre Bourdieu ne renforce pas le meurtre politique et réel du peuple par un assassinat symbolique qui l'évacuerait du champ des objets pensables.
Que disent les censeurs qui traitent à tout bout de champ de démagogues ou de populistes les penseurs qui rappellent avec une insistance coupable que le peuple constitue une force essentielle ? Qu'il est moins une masse à asservir, duper, tromper, exploiter qu'une puissance silencieuse, digne, active, mais parfois dangereuse si on la méprise en y puisant comme dans un réservoir d'énergies négligeables. L'alternative ne consiste ni à flatter le peuple ni à l'oublier, ni à lui dire qu'il est le meilleur, à la manière des nationalistes populistes et des fascismes de droite et de gauche, ni à faire comme s'il n'existait pas, ou si peu, à la façon des tenants de l'ordre libéral. Ni Berlin, Vichy ou Moscou, ni les États-Unis ou l'Europe de Maastricht. Pas plus les foules en délire et dupées que les peuples asservis au travail, réduits à la précarité, soumis, tenus en laisse à la manière antique et féodale.
La plupart du temps, l'usage du terme "démagogue" trahit le faible tropisme démocratique de son utilisateur, voire son indifférence, sinon son mépris véritable pour la force censée constituer l'assise de toute démocratie. En l'ignorant, on fabrique la foule dangereuse, le mouvement révolutionnaire des rues, la colère impossible à contenir, la violence urbaine. Le sang, les combats, les guillotines, les échafauds, les terrorismes et autres brutalités repérables dans l'histoire procèdent d'un mésusage du peuple : flatteurs et méprisants nourrissent toujours en amont ces débordements dommageables. Seul un souci d'éducation et d'aristocratisation des masses - le fond du projet démocratique... - empêche leur devenir menaçant, irascible et sauvage. Pierre Bourdieu invite à prendre garde, il annonce, avant la catastrophe, l'urgente nécessité de reconnaître la perpétration d'irréparables dégâts sur une population oubliée, négligée, humiliée, utilisée comme du bétail. Est-ce une option populiste ? Ou interroge-t-elle la question même de la disparition de la souveraineté ?
Le mauvais usage du terme suppose, par ailleurs, une négligence sémantique. Car le démagogue ne désigne pas celui qui gêne en parlant du peuple et fait tâche dans l'univers intellectuel policé, le monde philosophique éthéré ou l'univers politicien déconnecté, mais le tribun disant aux foules ce qu'elles attendent. Le démagogue flatte le peuple en lui tendant un miroir déformant : il est le plus grand, le plus beau, le meilleur, le plus fort, le plus malin, le plus inventif, le plus sain - ce que jamais Pierre Bourdieu n'affirme (voir La sociologie est un sport de combat de Pierre Carles !), au contraire des nationaux-populistes qui rejouent l'emblématique théâtre vichyste.
A tort, on confond le démagogue hypocrite et le démocrate authentique, le séducteur populiste et le penseur populaire. Seuls les immoralistes qui se moquent de la démocratie en lui préférant le marché et disqualifient le pouvoir du peuple en lui substituant celui de l'argent ont intérêt à recourir aux qualificatifs polémiques et dépréciateurs. La circulation des livres et des idées de Pierre Bourdieu, leur présence dans la rue, sur Internet, son souci du réel concret, du monde immanent, de la vérité sociale, tout cela en fait l'antidote des démagogues et des populistes.
Il peste contre une démocratie qui se contente de plumes chatoyantes (le discours humaniste, la vulgate des droits de l'homme, l'humanisme charitable, la bonne volonté caritative, la bienfaisance compassionnelle) et néglige les conditions d'exercice d'une véritable souveraineté soucieuse de ses racines : le peuple, pas le troupeau abattu, mené sous le joug, ni flatté ou conduit dans les camps, mais la population qui, dans l'intelligence éclairée de la délibération, de la discussion, du savoir et de la conscience, accède au statut d'acteur de son destin.
Le démagogue grec, celui de l'origine, vise le suffrage du citoyen. Il parle pour s'assurer le vote des électeurs, seule légitimité à même de le porter au pouvoir. Pour transformer Pierre Bourdieu en démagogue, il fallait lui prêter des envies d'élections, des désirs de pouvoirs représentatifs. Or, à part dans l'imaginaire fantasque de ses ennemis ou dans le délire hystérique de ses opposants, jamais il n'y a eu chez lui, contrairement à ce qui a été abondamment proféré, de candidatures à une élection. On lui reprochait de viser la constitution d'une liste aux élections européennes ou, à défaut, d'envisager un candidat Bourdieu aux présidentielles de 2002 (!)... D'autres le tançaient en même temps de se contenter du ministère de la parole sans prendre le risque du suffrage populaire.
Où se cacherait donc le démagogue ? Dans les livres ardus consacrés à des sujets complexes ? Dans les cours professés au Collège de France ? Dans l'exercice public de la voix politique ? Dans le combat aux côtés des chômeurs, des sans-papiers, des étudiants, des cheminots, des homosexuels, des femmes et autres citoyens de seconde zone ? Dans les articles ou les petits textes de combat qui permettent une sociologie incarnée, combative, active, efficace, désireuse de changer les choses ? Ou dans l'esprit tordu de fourbes habilement dissimulés et qui, finalement, ne goûtent guère la démocratie ?
Car le travail de Pierre Bourdieu a d'abord trouvé son lectorat chez les élites : ainsi la chaire d'enseignement prestigieuse, les écoles où triomphe - il ne le savait que trop ! - la reproduction du système, les éditeurs élitaires et élitistes, les revues confidentielles. Puis il est descendu de son lieu confiné pour aller dans la rue. Rien de plus extraordinaire ne peut arriver au travail d'un philosophe ou d'un sociologue que de produire des effets dans la vie de tous les jours auprès du plus grand nombre habituellement confiné dans l'ombre et le silence.
Un philosophe ou un sociologue qui touche et concerne le peuple définit le démocrate qui ne pense pas en scolastique pour le pur plaisir du verbe et des mots, mais en subversif qui interprète le monde pour envisager de le changer. Il caractérise un homme qui sait qu'une théorie insoucieuse de la pratique ne mérite pas une heure de peine. Dénoncer l'aliénation, déplier les mécanismes pervers du libéralisme flatte moins le peuple qu'il ne lui donne les moyens de sa libération et la chance de recouvrer sa personnalité dans le but d'éviter que la négligence de sa misère laisse toute la place aux exploiteurs des négativités sociales.
Les impudents qui recourent au flétrissement par la démagogie trahissent souvent leur intérêt qu'une démocratie réelle, active et soucieuse d'une assise populaire ne voie pas le jour. Si la souveraineté n'est pas à chercher là, soit, mais où alors ? Abattons cette référence issue de la Révolution française, détruisons ce socle de République, et découvrons le principe qui la remplacera... Les cyniques vulgaires qui méprisent ou négligent le peuple, et donc la souveraineté populaire, ne tarderont pas à scellet les valeurs du marché.
Préoccupés par leurs seules opérations boursières, les libéraux ne voient pas que de véritables démagogues attendent l'occasion de récolter le fruit du mépris des pauvres... A fustiger Bourdieu, on laisse proliférer l'idéologie d'extrême droite avec une réelle inconséquence - et pas seulement dans les partis qui portent clairement ses couleurs. Le mépris, la haine, la séduction ou l'oubli des gens de peu constituent de semblables erreurs. Se soucier du peuple définit moins le démagogue que le démocrate.