Les Racines du Mal

... si le monde explose, la dernière voix audible sera celle d'un expert disant que la chose est impossible.

07 octobre 2004

Le corps de mon père - 1/2

A mon père, aujourd'hui.
Aujourd'hui, très précisément.
Nemo



... /...

J'ai découvert que le corps de mon père n'était pas éternel une nuit que ma mère était absente et que mon frère et moi étions seuls avec lui. Avant que nous ne sachions qu'il s'agissait d'une indigestion, il nous a fallu regarder un père vomir, nous qui ne l'avions jamais vu malade, ni atteint, de quelque manière que ce soit. Je tenais la cuvette dans laquelle il se vidait de liquides et de bile. Haut-le-coeur, hoquets, entrailles arrachées, râles, il était là, devant moi, comme un malade qu'il n'avait jamais été. En vidant les matières piquantes du récipient, hagard, les yeux fixés sur son contenu, je prenais conscience que sous la peau blanche, sous les muscles durs, sous la charpente puissante, sous  l'assurance tranquille de la machine, il y avait la fragilité et la précarité d'une existence, la ténuité d'un souffle. Quand les odeurs d'acétone ravagèrent mes narines, je sus que mon père était mortel... Ce que j'avais toujours craint, refoulé, redouté, caché, me surgissait en pleine face, comme un boulet de canon arrache une partie du visage. Les déchets du corps, les fragments renvoyés du corps, montraient les limites d'une chair et d'un mécanisme. Devant la cuvette, le temps s'est écoulé comme les sanies d'une plaie. J'ai senti dans mes jambes, dans les tendons et le jarret, la froideur d'une lame d'acier prête à me sectionner les tendons.
Plus tard, il me fallut retrouver l'épouvantable lame, derrière mes jambes, lorsque j'appris que mon père était gravement atteint d'angine de poitrine et qu'il lui fallait, séance tenante, partir à la retraite, déposer les bleus de travail, ne pas retourner à la ferme, le lendemain, et arrêter toute activité physique. Au plus tôt, il était urgent de pratiquer une opération, un triple pontage coronarien. A défaut, les médecins ne répondaient plus de rien : on m'apprit qu'il avait les artères épaisses comme du papier à cigarette et qu'il était important de faire vite. A l'hôpital, où il attendait l'intervention chirurgicale, je suis venu le voir. Le silence me donne toujours l'impression qu'il doit être conjuré. Pas mon père qui reçoit mes questions comme à l'époque où j'étais enfant. Lui, toujours taciturne, moi, toujours bavard. Je lui ai demandé s'il  avait peur de la mort, car l'idée de la sienne m'accompagnait comme une mauvaise ombre. Il me parut moins soucieux de cette question que moi. Étonné, il me répondit qu'il n'y avait pas pensé. Non, il n'y avait songé à aucun moment. J'ai souvenir de la qualité et de la quantité du  silence qui suivit : la diversion fut facile, et dans l'instant nous fûmes sur un autre terrain.
Il partit, confiant, abandonnant son destin entre les mains de l'équipe de chirurgiens qui l'opérèrent. On scia son thorax qu'on ouvrit comme un fruit gorgé de sang, on accéda au coeur pour l'isoler, battant la chamade à vide, ne pulsant plus rien du tout, le sang transitant par la  machine d'un coeur artificiel, on coupa les morceaux d'artères en mauvais état pour les remplacer par les tubulures veineuses prélevées dans le mollet, on abouta comme en plomberie, on agrafa les os de la poitrine au sternum, on cousit, on referma. Et je retrouvai mon père dans sa chambre de réanimation. Dans le sas, avant d'accéder à l'espace aseptisé, on m'invita à passer un vêtement de couleur verte qui se boutonnait dans le dos, à recouvrir mes chaussures d'une espèce de sac plastique, à me couvrir la tête d'un bonnet, vert lui aussi. Sur le  seuil, je ne vis que ses pieds blancs dépasser, puis ses jambes, puis une blouse déposée sur son bassin, couvrant son sexe et son ventre. Son tronc était traversé verticalement par une cicatrice de chair boursouflée, tuméfiée, rouge par la chair, orangée par le liquide antiseptique, brune par le sang coagulé. Des fils noirs débordaient, noués dans le vif. Son visage était défait, comme un souvenir qu'on ne reconnaîtrait pas à cause du désordre installé dans la répartition : les yeux vitrés, perdus et injectés de sang, la bouche vidée de son dentier, les cheveux en bataille, gris et fins, tombant sur son front en mèche folles, une barbe drue. Abattu, le corps sondé, les veines perforées, les tubes courants sous la peau comme des serpents agiles et déterminés, il était branché sur des instruments auxquels il devait la vie. Conscient mais épuisé, il reposait, paquet de viande réduit à la douleur.
Devant sa souffrance, son corps sauvé mais misérable, je me suis trouvé interdit, muet. Le temps que les émotions fassent leur trajet, que sa peine infuse la mienne et que je retrouve l'usage de la parole, me parut long, d'une insondable profondeur. Le premier mot que j'ai retrouvé fut papa, un papa viscéral, venu du ventre et de plus loin que le ventre. Un mot chargé du sang et du placenta de ma mère, un mot nourri de la parturition dont il fut le géniteur. Les premières syllabes dites par un enfant, celles des limbes et qu'on sait cachées dans les pliures de l'âme, de la chair, de la moindre parcelle de corps. J'ai assisté à ce mot sortant de ma bouche comme à une nouvelle naissance moi-même : un accouchement de ma personne auquel j'aurais assisté. Détruit, ravagé par l'intonation mise dans ce terme, j'ai étouffé un sanglot, avant de sentir les larmes brûler mes joues, comme chargées d'un feu venu de l'intérieur. J'ai pris sa main dans la mienne et j'ai retrouvé sa peau, ses doigts, leur épaisseur. Je lui ai demandé s'il avait mal. Lui, si pudique, silencieux sur ses émotions, ses affects, me confia qu'il n'aurait jamais cru devoir souffrir ainsi. Puis n'ajouta rien, retournant à sa douleur. La naissance de son cou était maculée de croûtes de sang, ses joues aussi. Ses poumons étaient comprimés, serrés comme dans une tenaille infernale. La mort n'était pas passée loin.
Au cours des quelques semaines de réadaptation, de rééducation, il réapprit à respirer, à vivre avec son nouveau corps, à retrouver confiance, à reprendre goût à tout, à écouter les signes venus de sa chair, à se défaire de l'attention extrême portée aux battements de son coeur, à conjurer la peur, l'inquiétude, l'angoisse, anciens fantômes. Il retrouva la vie, je retrouvais mon père. Aujourd'hui, il a la solidité d'un beau vieil homme à qui je ne sais toujours pas comment il faut dire mon amour. Le silence est encore le tiers qui accompagne nos rencontres.  Nos trajets nous ont conduits, lui et moi, sur deux planètes étrangères l'une à l'autre : l'une d'immanence, de silence, de mutisme, de simplicité, de paix, de sérénité, l'autre de mots, d'idées, de paroles, de verbes, de mouvement, d'inquiétudes. D'un côté la Terre, de l'autre Saturne, et un cours des planètes appelant les deux mondes à toujours évoluer dans le même rapport, la même distance, le même intervalle calculé. Pourtant, je sais qu'une partie de ma chair disparaîtra le jour maudit où il quittera ce monde.

Michel Onfray
(Ce texte fut tout d'abord publié en 1992, dans le premier tome du Journal hédoniste, "Le désir d'être un volcan".
Il fut réédité et inclus en fin  de son "Esthétique du  Pôle Nord", en 2002, voyage philosophique offert à ce père pour ses 80 ans)

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Le corps de mon père - 1/1

A mon père, aujourd'hui.
Aujourd'hui, très précisément.
Nemo


D'abord, l'odeur grimpait l'escalier, et c'est elle qui me réveillait dans mon lit : le café noir, cuit et recuit, aux effluves de caramel brûlé pour la raison qu'il chauffait en permanence sur la fonte de la cuisinière à bois. Mon père nourrissait le fourneau avec des bûchettes et des rondins qu'il fendait dans la cave, le soir. J'entendais les coups sourds qui venaient de derrière les murs, étouffés, réguliers, cadencés. Le fer de la hache séparait en deux morceaux les billes de bois posés sur une vieille racine marquée, cicatrisée de traits et destinée à accueillir les pièces sacrifiées. Je n'avais guère le droit de stationner à proximité, car les coups assénés étaient suffisamment violents pour faire dangereusement voler les éclats dans le petit espace de la cave. L'odeur était humide, la terre battue. Les bras de mon père étaient puissants, sa force m'impressionnait, elle contrastait avec son calme et sa douceur.
Paradoxalement, sa sérénité était manifeste jusque dans ce geste puissant : économie de mouvements, efficacité du tombé de l'instrument, régularité des reprises. Lorsque les morceaux étaient allés ici ou là, autour du billot, mon père les ramassait, les entassait dans ses bras, en un petit tas régulier - une brassée. Puis il fermait la porte de la cave, revenait à la cuisine, et déposait son tribut au pied du fourneau incandescent. La chaleur saturait la petite pièce, elle semblait faire danser l'air de l'atmosphère. Dans cette cuisine, nous vivions en permanence : pour les petits déjeuners, les déjeuners et les soupers, les bains pris dans une bassine métallique, les leçons et les devoirs, les fêtes et le tout-venant, les jours de bonheur et ceux de tristesses, les étés chauds et les hivers glacés, les nuits d'insomnie et les journées banales. Moins de vingt mètres carrés pour une existence à quatre.
Mon père, c'est d'abord ce fumet de café, sécurisant et doux, un peu fade, qui me disait, au fond de mon lit, la demi-heure qui me restait avant le lever à proprement parler. Je consacrais ce temps à laisser vagabonder mon esprit, à penser à tout et à rien, à réfléchir à de minuscules problèmes, à imaginer, rêver. A savourer la quintessence du temps mesuré, heureux dans la chaleur des draps, avant celui du dehors, plus froid, plus rigoureux - car la chambre où nous dormions tous n'était pas chauffée. A quelques mètres de la maison, sise ruelle des Soupirs, il y avait l'église et son clocher qui racontait toutes les quinze minutes où nous en étions du temps. La nuit, j'y mesurais déjà mes insomnies et les ponctuations de mes pérégrinations nyctalopes.
Si le café racontait mon père, la nuit, les petits matins et le sommeil qu'on n'en finit pas de tirer, comme les Parques leurs longs fils, d'autres odeurs restent également associées à lui. Moins socialement acceptables, mais tout aussi logées dans mon âme, du côté des souvenirs et des mémoires ancestrales, c'étaient les effluves sales du purin, cette épouvantable rémanence d'excréments de porcs qui imprégnait le tissu de ses vêtements de travail, malgré l'immense propreté qui était la sienne. Lavé, rincé, décapé, mais vêtu de ses bleus, le midi, il portait avec lui les mauvaises senteurs des sanies animales : elles pénétraient tout, la trame des tissus, les cheveux, la peau, malgré les lavages.
D'autres fois, quand l'épandage avait pris fin, c'était l'odeur tout aussi infecte de l'ensilage, du maïs pourri, cette infection donnée en pâture au bétail. A d'autres moments, les traces nauséabondes étaient produites par les engrais, fabriquées avec les cadavres d'animaux, charognes asséchées et pulvérisées recyclées par les équarisseurs. Enfin, ce pouvait être, aussi, les bouses de vache qui séchaient, collaient aux vêtements pendant plusieurs jours quand, les séances de vaccinations vétérinaires venues, il fallait enclore les animaux, les parquer, les déplacer, gérer leurs mouvements de l'herbage aux cages métalliques dans lesquelles elles déféquaient, effrayées, avant qu'on ne les rende à leur liberté. Avec le temps, toutes ces odeurs finissaient par disparaître. Elles saturaient l'espace, dès que mon père entrait dans la cuisine, puis plus rien, une olfaction décérébrée, une zone blanche et neutre. Je ne voyais plus que sa figure propre et sereine, son corps lent et silencieux : l'oeil qui mangeait tout ne laissait plus de place au nez.
Dans la maison, aussi petite qu'un modèle réduit pour poupées, il n'y avait ni salle de bains ni douches. Les toilettes étaient dans la cave, et, pour y parvenir, il fallait sortir dehors, faire quelques mètres. La nuit, la sortie s'effectuait dans l'intimité des pleines lunes, de leurs quartiers, des croissants, des mouvements de nuages et des traînées laissées dans le ciel par les étoiles filantes. L'été, elle était saturée des parfums venus des champs, les grains moissonnés dans la poussière, les herbes fraîches dans lesquelles chantaient grenouilles et crapauds. L'hiver, on entendait un chat-huant souffler dans les hautes tours du château médiéval qui domine le village et les pas craquaient dans la neige gelée où l'on s'enfonçait. Quitter la chaleur du lit supposait qu'on se fasse transpercer la chair et l'âme par le froid. Aussi, dans la chambre, un seau en émail permettait qu'on n'ait pas à sortir pour les seules urgences liquides... Je me souviens du jet d'urine de mon père, au beau milieu de la nuit. Il faisait un bruit dont je connaissais le rythme et qui, dans ma mémoire, se trouve aujourd'hui par-delà la pudeur, du côté des nécessités et des promiscuités qui n'étaient que la proximité des pauvres démunis d'espace et de temps.
Les corps étaient donc lavés dans une immense bassine en zinc. Les paillettes de l'alliage produisaient brillances et scintillements, suivant qu'on les regardait d'une manière ou d'une autre, dans la lumière drue, rasante ou effleurante. Ma mère faisait chauffer l'eau qui bruissait, chantait en bulles qui venaient crever la surface. La vapeur, épaisse, enveloppante, s'étendait dans toute la pièce. Elle versait le liquide brûlant et le bruit se modifiait en fonction du remplissage : du jet sec au bouillon généreux. Mon père y ajoutait de l'eau froide pour obtenir une température ad hoc. Il attendait pieds nus sur une serviette dépliée à même les pavés en terre. Ses orteils me paraissaient démesurément longs, et d'autant plus étonnants qu'ils étaient tous surmontés de quelques poils clairs.
Dès la bonne température, mon frère et moi étions conviés à quitter la pièce pour un ailleurs où il serait impossible de voir le corps du père : la chambre ou le garage. Le temps du bain, il nous fallait nous occuper et ne pas mettre le nez dans la cuisine transformée en salle de bains. Pourtant, pour l'avoir entr'aperçu lorsqu'il se déshabillait, le soir, je savais le corps de mon père étonnamment blanc, sauf sur les avant-bras et le visage que le soleil cuisait, brûlait, tannait. Les rayons dessinaient dans l'encolure un angle net, une forme de V et, sur le front, une ligne droite, horizontale : la démarcation entre ce que la casquette protégeait et le reste. La nudité de mon père longtemps fut pour moi cette double géographie : ces terres blanches et ces zones arides, cette carnation lactée et ce cuir brun, cette ombre douce et cette lumière crue. Le jour et la nuit, la vie et la mort. D'un côté, ce que le tissu des vêtements cachait, de l'autre, ce qui était exposé à l'air, au vent, au froid et à la morsure solaire.

Dans le monde où mon enfance se déplia, la tendresse ne se disait pas. Ni par les mots ni par les gestes. De sorte qu'il m'est facile de me souvenir de l'une des deux ou trois reprises où mon père dérogea. C'était fin juin 1976, je venais d'avoir mon baccalauréat, j'avais dix-sept ans. L'été donnait sa meilleure lumière, sa chaleur qui me ravit toujours autant. Je n'avais guère travaillé cette année-là. En dilettante, d'ailleurs, je souhaitais plutôt échouer pour me donner une année de battement, non loin de celle qui préoccupait, sinon tourmentait alors mon esprit. Contre toute attente, le rattrapage me fut favorable et j'empochai de justesse un diplôme qui, pour mes parents, signifiait quelque chose : le baccalauréat, un sésame, une couronne de laurier, une médaille olympique, de toute façon plus que tout autre chose, car, par  exemple, plus tard, mon doctorat fit moins impression. Toujours est-il que, le soleil aidant, j'avais décroché l'occasion de véritables vacances, dans le genre repos du guerrier.
Apprenant mon succès, mon père sourit, posa sa main, comme en une onction, sur ma tête, sur mes cheveux. Je sentis son poids, son épaisseur, les doigts dans leur détail, la paume, sa surface, le presque abandon mais la retenue, toutefois, dans le poignet. L'immobilité lourde de son geste trahissait à la fois une peur de mal dire, mal faire, de briser ou casser quelque chose, et une vérité sans détour, sans ambages. Aucun mot n'accompagnera le geste, aucune durée, non plus dans celui-ci qui, malgré tout, devint pour moi de la matière dont on fait l'éternité. Mon corps fut ému et traversé par l'influx de mon père, sa paix, sa joie secrète, silencieuse et profonde. Le temps d'un instant, je suis devenu sa fierté. Eloquent dans son mutisme, il sourit, laissa sa main, là, presque sur mon front, le temps que d'autres auraient mis à faire une phrase brève. Lorsqu'il reprit son geste, parce que l'éternité ne peut durer plus que de raison, je sentis dans mes cheveux sa peau rêche et calleuse qui en arrachait quelques-uns. Depuis, dans chacune des mains de Picasso ou de Fernand Léger, je vois les siennes, même si je sais que mon père n'a plus d'auriculaire gauche, car il le perdit dans un accident qui aurait pu lui être fatal en tâchant de retenir le cheval emballé qui l'emportait dans un tombereau attelé, lequel s'écrasa sur un mur, broyant le doigt. Parfois, je me dis qu'en un endroit du monde, des os de mon père sont séparés de lui, partie de lui déjà morte.
Souvent je me demande si mon goût pour les mots ne vient pas, de manière réactive, de mon attente toujours déçue d'entendre mon père me parler, me dire, me raconter. Bavarder n'est pas son fort, ni parler pour ne rien dire. Ni d'ailleurs parler pour dire quoi que ce soit. Taciturne, il aime être dans la nature comme les minéraux ou les plantes : à leur place, sans gémissement ni contentement, sans récrimination ni satisfaction. Ici et là, obéissant à une sorte de nécessité qui est pour lui fatalité. C'est d'ailleurs l'un de ses mots de prédilection : fatalement. Le mutisme, chez lui, était porté à son incandescence. Au point, d'ailleurs, qu'il me semble que je pourrais presque me souvenir de la totalité de ce qu'il m'a dit dans mon enfance.
Lorsque je l'aidais, dans le petit champ qu'il cultivait, notamment à l'époque où il fallait planter les pommes de terre ou les arracher avec une binette et un lourd panier en fil de fer que je traînais derrière moi, je ne cessais de lui poser des questions. Il ne cessait de me demander d'être un peu silencieux, avec une gamme qui allait de la gentillesse bienveillante, au début, à l'énervement malgré tout contenu, à la fin. Je l'interrogeais sur ses parents, que je n'ai pas connus, sur son enfance, sur la raison pour laquelle les alouettes montaient dans le ciel en s'époumonant avant de se laisser tomber comme des pierres, pourquoi l'on entendait si distinctement les cloches qui sonnaient dans le village à quelques kilomètres. Je lui demandais ce qu'il aurait aimé comme métier s'il n'avait pas été ouvrier agricole, si son travail lui plaisait, dans quel endroit du monde il aurait aimé se rendre si on lui avait offert une destination à son choix, quelle était la ville la plus éloignée de notre village qu'il eût visitée. Et il répondait, évasif, bref, concis, précis, économe. C'est ainsi que j'appris qu'en guise de pays magique, à connaître grâce à une baguette d'enchanteur, il avait choisi le pôle Nord... Ce qui, pour moi, est toujours un mystère, encore aujourd'hui. Pendant que je le pressais de questions et qu'il éludait au mieux, je regardais ses gestes, ses mains, ses bras, ses doigts, le détail des mouvements de chaque partie de son corps. J'admirais, moi qui étais tout tordu avec mon panier, qu'il fût cassé en deux, comme à l'équerre, les jambes raides et tendues, droites, le buste penché, faisant un angle parfait, les bras effectuant leur geste, précis et efficace : un coup de binette, de la terre enlevée ici, faisant un petit tas là, juste le temps, pour moi, de lancer ma petite pomme de terre au milieu du petit cratère, de sorte que le coup suivant permette un nouveau trou, dont la terre servait à combler le précédent. Et ainsi de suite. Il avançait, ses pas étaient réguliers, sa progression aussi ; je titubais, mes pas étaient désordonnés, ne parlons pas de progression. Lui, silencieux, moi, étourdissant de paroles.
Chacune de ces occasions qui me fut donnée de planter des pommes de terre, ou de travailler avec lui dans le champ, me permit de constater que, s'il parlait peu, mon père disait ce qu'il faisait et faisait ce qu'il disait. Ainsi promettait-il quelque chose pour mon aide au travail de la terre : "Toute peine mérite salaire", disait-il. Et j'avais toujours le loisir de constater que le geste était joint à la parole. Presque rien, peu de chose, mais une preuve que les mots doivent énoncer et annoncer ce que l'on va faire, et qu'il s'agit de respecter la parole donnée. Mon père ne me fit pas beaucoup de promesses dans mon existence d'enfant, mais il les a toutes tenues. Ce n'est que plus tard, sans lui, que j'appris que les mots peuvent aussi servir pour de moins honorables causes. Parfois, en guise de récompense, mon frère et moi lui demandions qu'il fasse bouger son biceps. Il levait la manche de sa chemise et je voyais la ligne de démarcation entre le bronzage des mains, de l'avant-bras et la carnation blanche de son bras. Puis il le pliait doucement. Avec puissance et force, il ramenait son poing vers son épaule. Alors nous étions impressionnés et fiers, car la boule de muscle faisait saillie, ronde, dure. J'aimais toucher, d'abord avec un doigt, comme on touche un objet dont on ignore la consistance, puis, parce que le muscle résistait, dur comme de la pierre, avec toute ma main, ainsi qu'on essaie en vain d'éclater un ballon de baudruche. Et je constatais, une fois de plus, que la force de mon père n'avait qu'à être sollicitée pour apparaître. Fierté de petit enfant...
Bien souvent, ces muscles-là avaient travaillé une journée durant à des mouvements répétitifs et aliénants : charger et décharger des sacs de grain ou d'engrais pendant plus de huit heures. Le soir, il calculait que deux ou trois tonnes lui avaient brisé le dos, arraché l'échine, torturé la colonne vertébrale. Exténuée, au bout de la table, la force demandait réparation, en silence, comme une évidence. Il mangeait sans un mot, telle une mécanique. Je sentais dans ma propre chair, sa fatigue, son épuisement, sa carcasse fourbue. Parfois, me découvrant  tétanisé, blessé, j'imaginais pouvoir prendre en charge un peu de sa douleur et de sa peine. C'est à cette époque que j'ai mesuré l'impossible communication entre les chairs. Dans les meilleures hypothèses, seules les âmes s'effleurent, car le solipsisme est la règle. On n'a jamais supprimé un gramme de souffrance à qui que ce soit en se couvrant de douleur : avec ce mauvais calcul, on ne parvient qu'à la macération, à l'ajout de négatif au négatif.
Les tâches pénibles avaient fabriqué un corps à leur mesure : petit, râblé, sa musculature, développée quand il était jeune, avait stoppé la croissance osseuse. A vingt ans, il portait cent soixante-cinq kilos sur les épaules : deux sacs de cinquante et un copain de soixante-cinq. Autant dire qu'il sculpta sa silhouette, je dirais, à son corps défendant. Aujourd'hui, lorsque je le vois marcher, un peu en dodelinant, comme chaloupé par un poids qui n'est plus sur ses épaules, mais dont sa chair a vraisemblablement conservé la mémoire, je sens un pincement au coeur, une émotion, une petite peine.
Lorsque je le surprends, dans le village où j'arrive sans m'être annoncé, et qu'il traverse le bourg, la tête penchée, le visage vers le sol, le regard perdu sur les trottoirs où il marche, je me demande toujours à quoi il peut bien penser, ce qu'il a dans l'esprit au moment précis où je  le regarde, quelles idées le préoccupent, le soucient, le distraient. Quelles images et quels souvenirs, quelles vitesses, quelles cadences, quelles émotions, quelles réflexions. Je ne sais. Je ne saurai pas, je ne saurai jamais. Sa démarche est lourde, comme s'il devait encore et  toujours se défaire d'une terre de labour, marchant dans des sillons gras, la glèbe collant à ses pieds. Ses épaules oscillent, comme en un roulis, gîte, tangage, mouvements qui conduisent son corps sur une onde imaginaire, improbable.
Sa silhouette est figée ainsi, comme elle l'était, à l'époque où il se rendait à son travail en mobylette, d'une autre étrange manière : étonnant cavalier sur une monture singulière, il ne variait pas dans sa façon d'enfourcher l'engin ni de le conduire. Sa posture ne changeait  jamais, une jambe tendue, l'autre repliée, le torse droit, la tête légèrement inclinée, sa casquette avec la sempiternelle visière relevée et son visage impassible, quelles que soient les circonstances. En hiver, je souffrais de le voir partir, même emmitouflé de vêtements qui finissaient par être troués, puis rapiécés et enfilés les uns sur les autres. Debout dans l'embrasure de la porte, j'avais froid et je le regardais partir dans l'air glacial et le vent coupant : il allait passer sa journée dehors dans des températures polaires.
Le soir, quand il rentrait, son nez était gelé, rouge. Deux grosses gouttes d'eau claire perlaient. Il enlevait ses gants en peau de mouton, ses bottes en caoutchouc, ses grosses chaussettes de laine, posait tout cela sur un journal déplié, grand ouvert sur le carrelage. Puis il plaçait  une chaise devant le fourneau, ouvrait la porte et rentrait ses pieds dans le four en attendant de les dégourdir, puis de leur redonner une température décente. Il lui fallait longtemps avant de retrouver une circulation sanguine qui ne soit pas douloureuse. Dans le cadre du four, ses deux pieds nus, blancs, faisaient comme des marionnettes. Il remuait tous ses orteils, dans le désordre, comme Guignol les têtes de ses figures de théâtre.
Au moment de la moisson, l'été, parce que la saison l'exigeait, mon père travaillait presque nuit et jour, puis il terminait ses journées au bord de l'épuisement. Ses nuits n'étaient guère longues, trois ou quatre heures, parce qu'il fallait repartir prendre sa place dans le ballet des  moissonneuses-batteuses, des tracteurs, des allées et venues dans la poussière de balle et de paille. Dans la nuit, le matériel agricole qui allait en procession livrer les grains à la coopérative illuminait la campagne : feux jaunes et blancs, luminosités brutales, dans les champs, sur le bord des routes, dans le vacarme des moteurs d'engins et dans le tourbillon de particules en suspension. Dans cette violence fuligineuse, on voyait les rais de lumière comme des coups de sabre, des zébrures d'acier. Et la moissonneuse apparaissait, jaune dans le nuage et le bruit, elle allait et venait dans un ballet gracile, manoeuvrait en bout de pièce, partait et vrombissait dans la nuit, laissant derrière elle le souvenir d'un monstre avalant les champs, les étendues de blé, les tonnes de paille et de grain qu'elle vomissait, ou crachait plutôt dans une trémie bruissante des grains qui s'ajoutaient en tas ondulants et gracieux. Moloch aux yeux percés dans l'obscurité comme à l'arme blanche, elle emportait mon père ou son collègue qui aliénaient leur corps dans cette noria de décibels et de poussières. Quand ils descendaient de l'engin, c'était pour marcher aux limites du déséquilibre, la chair encore travaillée des vibrations, des secousses, des cahots engrangés pendant des heures. Leurs visages étaient noirs, pelliculés, recouverts d'une croûte brune dans laquelle les yeux saillissaient, hagards et  fatigués. L'iris bleu de mon père, le blanc, faisaient tache de mer et d'azur dans l'étendue tellurique du restant du visage : oasis de paix, malgré la fatigue, dans cet océan de crasse et de saleté.
De mon côté, englouti dans les ténèbres, caché, évitant de me faire voir, le laissant tout entier à son travail, je le regardais, pleurant parfois d'amour et de rage mélangés. J'ai passé des heures, ainsi, à le regarder, embusqué derrière une haie, au creux d'un fossé, dans les fondrières d'un chemin, derrière le tronc d'un arbre, en haut d'une pièce de terre d'où il ne pouvait me voir. Impuissant, révolté, malheureux de le voir ainsi sacrifié, utilisé, commandé, impliqué dans le travail de la ferme comme un matériel parmi du matériel, j'ai serré les dents plus d'une fois à m'en faire mal à la mâchoire, retenu des sanglots dans le fond de ma gorge, à m'en tétaniser les cordes vocales, contenu ma colère et ma violence, à la sentir me travailler la poitrine, me déchirer le sternum.
C'est là, dans ces champs, dans cette campagne normande, celle plaine d'Argentan, que j'ai appris le monde du travail, la misère des ouvriers, la pauvreté de leur existence, leurs déplorables conditions de vie, au quotidien. J'ai découvert le cynisme des chefs de culture, des contremaîtres - qui parfois devaient leur promotion à l'usage que leurs femmes faisaient de leurs charmes auprès du patron propriétaire - en respirant l'odeur des saisons dans les pièces de terre retournées, cultivées, ensemencées, travaillées par mon père. Je venais juste d'avoir dix ans, je devais m'emplir, en même temps que les poumons des parfums de la nature, l'âme d'une pleine cargaison de révolte. Je ne crains plus d'en manquer jusqu'au bord de ma tombe.
Cette rage au coeur, je l'ai expérimentée tout particulièrement un dimanche matin, toujours pendant la saison des moissons. Mon père était rentré tard dans la nuit du samedi, le corps fatigué, perclus. Il avait passé son visage sous l'eau : j'en avais entendu les signes, le robinet de la cuisine qui coulait. Puis, il s'était allongé sur le lit, à peine déshabillé. J'avais regardé les aiguilles phosphorescentes du réveil ; il était tard dans la nuit. Je voyais l'ombre de sa silhouette et j'entendais le tic-tac bruyant du réveil-matin à bon marché. Malgré les rideaux, l'enseigne lumineuse d'un café en vis-à-vis de la maison de mes parents apportait de la lumière dans la pièce. La fenêtre était ouverte sur les bruits et les odeurs de l'été. Lorsqu'il se préparait à aller au lit, mon père défaisait ses vêtements en préservant sa pudeur. Il les posait les uns après les autres sur le rebord d'un vieux fauteuil de coiffeur qu'on lui avait donné - et sur lequel j'ai depuis écrit tous mes livres. A peine allongé, il s'endormait - comme une masse, disait-il.
Le lendemain matin, après sa nuit, je l'ai trouvé dans la cuisine, se rasant. Mon père se rasait trois fois par semaine, c'était un rituel conservé des habitudes anciennes, celles de son père en l'occurrence, où le barbier accomplissait ce qui, depuis, est devenu une charge en propre pour chacun. Le jour de congé était de ceux au cours desquels il faisait mousser le savon à barbe dans un petit bol doré, avec son blaireau. J'aimais le bruit qu'il faisait lorsque mon père l'appliquait sur son visage, en le faisant tourner régulièrement, dans le sens des aiguilles d'une montre, puis à l'envers, de haut en bas, puis l'inverse. L'odeur était douce. Puis il plaçait une lame, extraite d'un petit emballage jaune, et la fixait à l'extrémité de son rasoir mécanique. Commençait alors l'opération proprement dite de rasage : crissement, grattage, je me souviens des bruits, les mêmes que ceux qu'aurait fait le passage d'un doigt ou d'un ongle sur du papier de verre. Son poil dur, coupé, rincé, faisait des dessins mystérieux sur la céramique de l'évier. Le brise-jet du robinet envoyait tout cela dans le précipice des canalisations après l'avoir contraint à épouser les mouvements en spirale de l'eau ainsi dispensée. Après le rasage, sa peau douce comme celle d'un enfant, il se rinçait longuement, puis s'essuyait avant de passer de l'eau de Cologne - du sent-bon selon les usages à la maison.
Le dimanche matin de moisson, donc, alors qu'il se rasait, est arrivé l'un des chefs de culture qui a garé sa méhari, le moteur tournant, devant la porte de la maison. Il a frappé, est entré. Puis, tutoyant mon père, qui le vouvoyait, il l'a enjoint, parce que le temps l'exigeait, de rejoindre le théâtre des opérations bien qu'il eût été convenu précédemment que ce jour devait être de repos. La moisson le voulait, le travail était impératif, le dimanche volait en éclat, pulvérisé. Bien sûr, comme toutes les autres heures supplémentaires, elles ne furent pas payées : c'était le métier, du moins c'était les usages. Le savon à barbe sur les joues, mon père obtempéra, devant ma mère et mon frère, n'ayant pas le choix. Alors, il essuya son visage, remballa tout son nécessaire à rasage, mit ses habits de travail, partit aux champs, passa la journée à la tâche. Ma mère pesta contre les patrons, se rebella, cria certainement un peu, fustigeant mon père d'avoir accepté, de s'être laissé faire, d'avoir consenti sans piper mot en laissant le champ libre aux gros, comme elle disait. Refuser est un mot ignoré de mon père, il me semble que, pour ma part, je n'ai connu longtemps que celui-là. D'ailleurs, encore aujourd'hui...
Parfois, mais certainement pas ce jour maudit - j'ai encore en tête l'odeur du parfum que mon père ne mit pas ce dimanche-là -, nous allions dans les champs lui porter à boire. Car les chefs de culture se faisaient rafraîchir par leurs épouses - revenues de leurs cabrioles avec le patron - qui ne daignaient pas abreuver leurs ouvriers. J'ai compris dès cette époque que la lutte des classes étaient une création des patrons et des bourgeois, de leurs sous-fifres et hommes de main. Sur le chaume, adossés à des balles de paille, à l'ombre si possible, près d'une haie, nous ouvrions les bouteilles de cidre, de bière et d'eau. Les vêtements de mon père et de ses compagnons de travail étaient trempés, salis de sueur et de poussière, les muscles saillissaient, les forces étaient insolentes. Mon père ne buvait pas, là où l'alcoolisme était si facile, là où, d'ailleurs, tant de ceux de son équipe se sont laissés engloutir dans le vin rouge. Il préférait le café glaçé, abondamment coupé d'eau. J'ai toujours vénéré sa sobriété en silence : là comme ailleurs, elle m'a donnée un père digne.
Au moment des labours, à l'époque où les corbeaux envahissaient la campagne, lorsque les ciels sont plombés, pesants comme doivent l'être les portes de l'enfer, j'allais le surprendre dans les immenses pièces qu'il retournait à longueur de journées. L'humus était puissant. Des hectares de terre grasse fouillée et de sol renversé parfumaient l'atmosphère. La surface plane était couverte par les huit socs de la charrue, comme un scalpel découpe la peau pour atteindre les entrailles. Après le passage de l'acier, des pierres remontaient à la surface, puis des vers de terre qui grouillaient, dont certains sectionnés par le fil de l'instrument, des débris de la dernière guerre, aussi, morceaux de fuselages d'avions, d'obus éclatés, de matériel militaire, de chenilles et autres engins. Au bout du trait, mon père faisait la manoeuvre pour le retour et de nouveaux sillons. Parfois, lorsqu'il me voyait, il me faisait un geste de la main, ample mais unique, puis il reprenait la posture. De temps en temps, je courrais vers lui, il arrêtait son tracteur, je grimpais dans l'habitacle, et je faisais un aller et retour. Silencieux, secoués, ballottés, étouffés parfois par les gaz d'échappement qui revenaient dans la cabine refoulés par le vent, dans un vacarme de moteur, nous étions côte à côte. Mutisme de part et d'autre : de toute façon, on n'aurait pu s'entendre. Que partageait-on alors ? Moi, je sais ce que j'ai appris et compris dans ces moments-là. Mais lui ? Jamais il ne m'a dit. Jamais, peut-être, ne me le dira-t-il. Le sait-il d'ailleurs ?
De retour, sur les petites routes de campagne, j'étais certain qu'un jour je tâcherais de rembourser cette dette, ces heures de labeur pénible pour me payer des études, ce temps donné pour mon éducation, en pension. Comment ? Du moins, peut-être en oubliant pas, en me souvenant, en témoignant, en racontant, partout, ici, là, ailleurs, ce qu'est le travail de ceux qui peinent, le labeur de ceux qu'on paie des misères et qu'on exploite sans vergogne, l'aliénation de ceux qui n'ont ni la conscience, ni les mots, ni les moyens, ni l'occasion, ni le temps de dire, car ils sont démunis de tout. En ne cessant d'être le fils de mon père, un fils de pauvre, dans les châteaux et les palais, les universités et les salles de conférences, les livres et les colonnes des journaux, chez les éditeurs ou les bourgeois, les nantis et les sûrs d'eux. Car ce  sont les patrons de mon père - un temps très court, ils furent aussi les miens - qui m'ont fait rebelle autant que les prêtres de mon enfance chez les Salésiens m'ont converti à l'anticléricalisme. Je leur dois au moins ça. Et ceux qui, aujourd'hui, m'enjoignent d'oublier, de tirer un trait, de tourner la page, m'invitent à mieux me souvenir, à refuser de passer au feuillet suivant et à m'interdire toute forme de rature.

... /...

Michel Onfray
(Ce texte fut tout d'abord publié en 1992, dans le premier tome du Journal hédoniste, "Le désir d'être un volcan".
Il fut réédité et inclus en fin  de son "Esthétique du  Pôle Nord", en 2002, voyage philosophique offert à ce père pour ses 80 ans)

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20 septembre 2004

La nuit, l'absurde...

"Soudain il découvre ceci que demain sera semblable, et après-demain, tous les autres jours.
Et cette irrémédiable découverte l'écrase.
Ce sont des pareilles idées qui vous font mourir.
Pour ne pouvoir les supporter, on se tue - ou si l'on est jeune, on en fait des phrases."

Albert Camus.
L'envers et l'endroit.

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10 septembre 2004

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n'ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d'où je puisse attirer l'attention d'un dieu : on ne m'a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l'athée. Je n'ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m'inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n'était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m'atteindrait moi-même car je suis bien certain d'une chose : le besoin de consolation que connaît l'être humain est impossible à rassasier.

En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. Partout où je crois l'apercevoir dans la forêt, je tire. Souvent je n'atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe à mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d'un souffle de vent dans la cime d'un arbre, je me dépêche de m'emparer de ma victime.

Qu'ai-je alors entre mes bras ?

Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l'effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un cœur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur.

Mais il y a aussi des consolations qui viennent à moi sans y être conviées et qui remplissent ma chambre de chuchotements odieux : Je suis ton plaisir – aime-les tous ! Je suis ton talent – fais-en aussi mauvais usage que de toi-même ! Je suis ton désir de jouissance – seuls vivent les gourmets ! Je suis ta solitude – méprise les hommes ! Je suis ton aspiration à la mort – alors tranche !

Le fil du rasoir est bien étroit. Je vois ma vie menacée par deux périls : par les bouches avides de la gourmandise, de l'autre par l'amertume de l'avarice qui se nourrit d'elle-même. Mais je tiens à refuser de choisir entre l'orgie et l'ascèse, même si je dois pour cela subir le supplice du gril de mes désirs. Pour moi, il ne suffit pas de savoir que, puisque nous ne sommes pas libres de nos actes, tout est excusable. Ce que je cherche, ce n'est pas une excuse à ma vie mais exactement le contraire d'une excuse : le pardon. L'idée me vient finalement que toute consolation ne prenant pas en compte ma liberté est trompeuse, qu'elle n'est que l'image réfléchie de mon désespoir. En effet, lorsque mon désespoir me dit : Perds confiance, car chaque jour n'est qu'une trêve entre deux nuits, la fausse consolation me crie : Espère, car chaque nuit n'est qu'une trêve entre deux jours.

Mais l'humanité n'a que faire d'une consolation en forme de mot d'esprit : elle a besoin d'une consolation qui illumine. Et celui qui souhaite devenir mauvais, c'est-à-dire devenir un homme qui agisse comme si toutes les actions étaient défendables, doit au moins avoir la bonté de le remarquer lorsqu'il y parvient.

Personne ne peut énumérer tous les cas où la consolation est une nécessité. Personne ne sait quand tombera le crépuscule et la vie n'est pas un problème qui puisse être résolu en divisant la lumière par l'obscurité et les jours par les nuits, c'est un voyage imprévisible entre des lieux qui n'existent pas. Je peux, par exemple, marcher sur le rivage et ressentir tout à coup le défi effroyable que l'éternité lance à mon existence dans le mouvement perpétuel de la mer et dans la fuite perpétuelle du vent. Que devient alors le temps, si ce n'est une consolation pour le fait que rien de ce qui est humain ne dure – et quelle misérable consolation, qui n'enrichit que les Suisses !

Je peux rester assis devant un feu dans la pièce la moins exposée de toutes au danger et sentir soudain la mort me cerner. Elle se trouve dans le feu, dans tous les objets pointus qui m'entourent, dans le poids du toit et dans la masse des murs, elle se trouve dans l'eau, dans la neige, dans la chaleur et dans mon sang. Que devient alors le sentiment humain de sécurité si ce n'est une consolation pour le fait que la mort est ce qu'il y a de plus proche de la vie – et quelle misérable consolation, qui ne fait que nous rappeler ce qu'elle veut nous faire oublier !

Je peux remplir toutes mes pages blanches avec les plus belles combinaisons de mots que puisse imaginer mon cerveau. Etant donné que je cherche à m'assurer que ma vie n'est pas absurde et que je ne suis pas seul sur la terre, je rassemble tous ces mots en un livre et je l'offre au monde. En retour, celui-ci me donne la richesse, la gloire et le silence. Mais que puis-je bien faire de cet argent et quel plaisir puis-je prendre à contribuer au progrès de la littérature – je ne désire que ce que je n'aurai pas : confirmation de ce que mes mots ont touché le cœur du monde. Que devient alors mon talent si ce n'est une consolation pour le fait que je suis seul – mais quelle épouvantable consolation, qui me fait simplement ressentir ma solitude cinq fois plus fort !

Je peux voir la liberté incarnée dans un animal qui traverse rapidement une clairière et entendre une voix qui chuchote : Vis simplement, prends ce que tu désires et n'aie pas peur des lois ! Mais qu'est-ce que ce bon conseil si ce n'est une consolation pour le fait que la liberté n'existe pas – et quelle impitoyable consolation pour celui qui s'avise que l'être humain doit mettre des millions d'années à devenir un lézard !

Pour finir, je peux m'apercevoir que cette terre est une fosse commune dans laquelle le roi Salomon, Ophélie et Himmler reposent côte à côte. Je peux en conclure que le bourreau et la malheureuse jouissent de la même mort que le sage, et que la mort peut nous faire l'effet d'une consolation pour une vie manquée. Mais quelle atroce consolation pour celui qui voudrait voir dans la vie une consolation pour la mort !

Je ne possède pas de philosophie dans laquelle je puisse me mouvoir comme le poisson dans l'eau ou l'oiseau dans le ciel. Tout ce que je possède est un duel, et ce duel se livre à chaque minute de ma vie entre les fausses consolations, qui ne font qu'accroître mon impuissance et rendre plus profond mon désespoir, et les vraies, qui me mènent vers une libération temporaire. Je devrais peut-être dire : la vraie car, à la vérité, il n'existe pour moi qu'une seule consolation qui soit réelle, celle qui me dit que je suis un homme libre, un individu inviolable, un être souverain à l'intérieur de ses limites.

Mais la liberté commence par l'esclavage et la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus certain de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe définitif de ma liberté est le fait que ma peur laisse la place à la joie tranquille de l'indépendance. On dirait que j'ai besoin de la dépendance pour pouvoir finalement connaître la consolation d'être un homme libre, et c'est certainement vrai. A la lumière de mes actes, je m'aperçois que toute ma vie semble n'avoir eu pour but que de faire mon propre malheur. Ce qui devrait m'apporter la liberté m'apporte l'esclavage et les pierres en guise de pain.

Les autres hommes ont d'autres maîtres. En ce qui me concerne, mon talent me rend esclave au point de pas oser l'employer, de peur de l'avoir perdu. De plus, je suis tellement esclave de mon nom que j'ose à peine écrire une ligne, de peur de lui nuire. Et, lorsque la dépression arrive finalement, je suis aussi son esclave. Mon plus grand désir est de la retenir, mon plus grand plaisir est de sentir que tout ce que je valais résidait dans ce que je crois avoir perdu : la capacité de créer de la beauté à partir de mon désespoir, de mon dégoût et de mes faiblesses. Avec une joie amère, je désire voir mes maisons tomber en ruine et me voir moi-même enseveli sous la neige de l'oubli. Mais la dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l'esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la liberté humaine.

Mais, venant d'une direction que je ne soupçonne pas encore, voici que s'approche le miracle de la libération. Cela peut se produire sur le rivage, et la même éternité qui, tout à l'heure, suscitait mon effroi est maintenant le témoin de mon accession à la liberté. En quoi consiste donc ce miracle ? Tout simplement dans la découverte soudaine que personne, aucune puissance, aucun être humain, n'a le droit d'énoncer envers moi des exigences telles que mon désir de vivre vienne à s'étioler. Car si ce désir n'existe pas, qu'est-ce qui peut alors exister ?

Puisque je suis au bord de la mer, je peux apprendre de la mer. Personne n'a le droit d'exiger de la mer qu'elle porte tous les bateaux, ou du vent qu'il gonfle perpétuellement toutes les voiles. De même, personne n'a le droit d'exiger de moi que ma vie consiste à être prisonnier de certaines fonctions. Pour moi, ce n'est pas le devoir avant tout mais : la vie avant tout. Tout comme les autres hommes, je dois avoir droit à des moments où je puisse faire un pas de côté et sentir que je ne suis pas seulement une partie de cette masse que l'on appelle la population du globe, mais aussi une unité autonome.

Ce n'est qu'en un tel instant que je peux être libre vis-à-vis de tous les faits de la vie qui, auparavant, ont causé mon désespoir. Je peux reconnaître que la mer et le vent ne manqueront pas de me survivre et que l'éternité se soucie peu de moi. Mais qui me demande de me soucier de l'éternité ? Ma vie n'est courte que si je la place sur le billot du temps. Les possibilités de ma vie ne sont limitées que si je compte le nombre de mots ou le nombre de livres auxquels j'aurai le temps de donner le jour avant de mourir. Mais qui me demande de compter ? Le temps n'est pas l'étalon qui convient à la vie. Au fond, le temps est un instrument de mesure sans valeur car il n'atteint que les ouvrages avancés de ma vie.

Mais tout ce qui m'arrive d'important et tout ce qui donne à ma vie son merveilleux contenu : la rencontre avec un être aimé, une caresse sur la peau, une aide au moment critique, le spectacle du clair de lune, une promenade en mer à la voile, la joie que l'on donne à un enfant, le frisson devant la beauté, tout cela se déroule totalement en dehors du temps. Car peu importe que je rencontre la beauté l'espace d'une seconde ou l'espace de cent ans. Non seulement la félicité se situe en marge du temps mais elle nie toute relation entre celui-ci et la vie.

Je soulève donc de mes épaules le fardeau du temps et, par la même occasion, celui des performances que l'on exige de moi. Ma vie n'est pas quelque chose que l'on doive mesurer. Ni le saut du cabri ni le lever du soleil ne sont des performances. Une vie humaine n'est pas non plus une performance, mais quelque chose qui grandit et cherche à atteindre la perfection. Et ce qui est parfait n'accomplit pas de performance : ce qui est parfait œuvre en état de repos. Il est absurde de prétendre que la mer soit faite pour porter des armadas et des dauphins. Certes, elle le fait – mais en conservant sa liberté. Il est également absurde de prétendre que l'homme soit fait pour autre chose que pour vivre. Certes, il approvisionne des machines et il écrit des livres, mais il pourrait tout aussi bien faire autre chose. L'important est qu'il fasse ce qu'il fait en toute liberté et en pleine conscience de ce que, comme tout autre détail de la création, il est une fin en soi. Il repose en lui-même comme une pierre sur le sable.

Je peux même m'affranchir du pouvoir de la mort. Il est vrai que je ne peux me libérer de l'idée que la mort marche sur mes talons et encore moins nier sa réalité. Mais je peux réduire à néant la menace qu'elle constitue en me dispensant d'accrocher ma vie à des points d'appui aussi précaires que le temps et la gloire.

Par contre, il n'est pas en mon pouvoir de rester perpétuellement tourné vers la mer et de comparer sa liberté avec la mienne. Le moment arrivera où je devrai me retourner vers la terre et faire face aux organisateurs de l'oppression dont je suis victime. Ce que je serai alors contraint de reconnaître, c'est que l'homme a donné à sa vie des formes qui, au moins en apparence, sont plus fortes que lui. Même avec ma liberté toute récente je ne puis les briser, je ne puis que soupirer sous leur poids. Par contre, parmi les exigences qui pèsent sur l'homme, je peux voir lesquelles sont absurdes et lesquelles sont inéluctables. Selon moi, une sorte de liberté est perdue pour toujours ou pour longtemps. C'est la liberté qui vient de la capacité de posséder son propre élément. Le poisson possède le sien, de même que l'oiseau et que l'animal terrestre. Thoreau avait encore la forêt de Walden – mais où est maintenant la forêt où l'être humain puisse prouver qu'il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ?

Je suis obligé de répondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut pour l'instant que je le fasse à l'intérieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. A son pouvoir je n'ai rien à opposer que moi-même – mais, d'un autre côté, c'est considérable. Car, tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je ouis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s'exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté. Mais ma puissance ne connaîtra plus de bornes le jour où je n'aurai plus que le silence pour défendre mon inviolabilité, car aucune hache ne peut avoir de prise sur le silence vivant.

Telle est ma seule consolation. Je sais que les rechutes dans le désespoir seront nombreuses et profondes, mais le souvenir du miracle de la libération me porte comme une aile vers un but qui me donne le vertige : une consolation qui soit plus qu'une consolation et plus grande qu'une philosophie, c'est-à-dire une raison de vivre.

 

Stig DAGERMAN (1923-1954)
Traduit du suédois par Philippe Bouquet

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09 septembre 2004

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n'ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d'où je puisse attirer l'attention d'un dieu : on ne m'a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l'athée. Je n'ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m'inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n'était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m'atteindrait moi-même car je suis bien certain d'une chose : le besoin de consolation que connaît l'être humain est impossible à rassasier.

En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. Partout où je crois l'apercevoir dans la forêt, je tire. Souvent je n'atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe à mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d'un souffle de vent dans la cime d'un arbre, je me dépêche de m'emparer de ma victime.

Qu'ai-je alors entre mes bras ?

Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l'effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un cœur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur.

Mais il y a aussi des consolations qui viennent à moi sans y être conviées et qui remplissent ma chambre de chuchotements odieux : Je suis ton plaisir – aime-les tous ! Je suis ton talent – fais-en aussi mauvais usage que de toi-même ! Je suis ton désir de jouissance – seuls vivent les gourmets ! Je suis ta solitude – méprise les hommes ! Je suis ton aspiration à la mort – alors tranche !

Le fil du rasoir est bien étroit. Je vois ma vie menacée par deux périls : par les bouches avides de la gourmandise, de l'autre par l'amertume de l'avarice qui se nourrit d'elle-même. Mais je tiens à refuser de choisir entre l'orgie et l'ascèse, même si je dois pour cela subir le supplice du gril de mes désirs. Pour moi, il ne suffit pas de savoir que, puisque nous ne sommes pas libres de nos actes, tout est excusable. Ce que je cherche, ce n'est pas une excuse à ma vie mais exactement le contraire d'une excuse : le pardon. L'idée me vient finalement que toute consolation ne prenant pas en compte ma liberté est trompeuse, qu'elle n'est que l'image réfléchie de mon désespoir. En effet, lorsque mon désespoir me dit : Perds confiance, car chaque jour n'est qu'une trêve entre deux nuits, la fausse consolation me crie : Espère, car chaque nuit n'est qu'une trêve entre deux jours.

Mais l'humanité n'a que faire d'une consolation en forme de mot d'esprit : elle a besoin d'une consolation qui illumine. Et celui qui souhaite devenir mauvais, c'est-à-dire devenir un homme qui agisse comme si toutes les actions étaient défendables, doit au moins avoir la bonté de le remarquer lorsqu'il y parvient.

Personne ne peut énumérer tous les cas où la consolation est une nécessité. Personne ne sait quand tombera le crépuscule et la vie n'est pas un problème qui puisse être résolu en divisant la lumière par l'obscurité et les jours par les nuits, c'est un voyage imprévisible entre des lieux qui n'existent pas. Je peux, par exemple, marcher sur le rivage et ressentir tout à coup le défi effroyable que l'éternité lance à mon existence dans le mouvement perpétuel de la mer et dans la fuite perpétuelle du vent. Que devient alors le temps, si ce n'est une consolation pour le fait que rien de ce qui est humain ne dure – et quelle misérable consolation, qui n'enrichit que les Suisses !

Je peux rester assis devant un feu dans la pièce la moins exposée de toutes au danger et sentir soudain la mort me cerner. Elle se trouve dans le feu, dans tous les objets pointus qui m'entourent, dans le poids du toit et dans la masse des murs, elle se trouve dans l'eau, dans la neige, dans la chaleur et dans mon sang. Que devient alors le sentiment humain de sécurité si ce n'est une consolation pour le fait que la mort est ce qu'il y a de plus proche de la vie – et quelle misérable consolation, qui ne fait que nous rappeler ce qu'elle veut nous faire oublier !

Je peux remplir toutes mes pages blanches avec les plus belles combinaisons de mots que puisse imaginer mon cerveau. Etant donné que je cherche à m'assurer que ma vie n'est pas absurde et que je ne suis pas seul sur la terre, je rassemble tous ces mots en un livre et je l'offre au monde. En retour, celui-ci me donne la richesse, la gloire et le silence. Mais que puis-je bien faire de cet argent et quel plaisir puis-je prendre à contribuer au progrès de la littérature – je ne désire que ce que je n'aurai pas : confirmation de ce que mes mots ont touché le cœur du monde. Que devient alors mon talent si ce n'est une consolation pour le fait que je suis seul – mais quelle épouvantable consolation, qui me fait simplement ressentir ma solitude cinq fois plus fort !

Je peux voir la liberté incarnée dans un animal qui traverse rapidement une clairière et entendre une voix qui chuchote : Vis simplement, prends ce que tu désires et n'aie pas peur des lois ! Mais qu'est-ce que ce bon conseil si ce n'est une consolation pour le fait que la liberté n'existe pas – et quelle impitoyable consolation pour celui qui s'avise que l'être humain doit mettre des millions d'années à devenir un lézard !

Pour finir, je peux m'apercevoir que cette terre est une fosse commune dans laquelle le roi Salomon, Ophélie et Himmler reposent côte à côte. Je peux en conclure que le bourreau et la malheureuse jouissent de la même mort que le sage, et que la mort peut nous faire l'effet d'une consolation pour une vie manquée. Mais quelle atroce consolation pour celui qui voudrait voir dans la vie une consolation pour la mort !

Je ne possède pas de philosophie dans laquelle je puisse me mouvoir comme le poisson dans l'eau ou l'oiseau dans le ciel. Tout ce que je possède est un duel, et ce duel se livre à chaque minute de ma vie entre les fausses consolations, qui ne font qu'accroître mon impuissance et rendre plus profond mon désespoir, et les vraies, qui me mènent vers une libération temporaire. Je devrais peut-être dire : la vraie car, à la vérité, il n'existe pour moi qu'une seule consolation qui soit réelle, celle qui me dit que je suis un homme libre, un individu inviolable, un être souverain à l'intérieur de ses limites.

Mais la liberté commence par l'esclavage et la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus certain de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe définitif de ma liberté est le fait que ma peur laisse la place à la joie tranquille de l'indépendance. On dirait que j'ai besoin de la dépendance pour pouvoir finalement connaître la consolation d'être un homme libre, et c'est certainement vrai. A la lumière de mes actes, je m'aperçois que toute ma vie semble n'avoir eu pour but que de faire mon propre malheur. Ce qui devrait m'apporter la liberté m'apporte l'esclavage et les pierres en guise de pain.

Les autres hommes ont d'autres maîtres. En ce qui me concerne, mon talent me rend esclave au point de pas oser l'employer, de peur de l'avoir perdu. De plus, je suis tellement esclave de mon nom que j'ose à peine écrire une ligne, de peur de lui nuire. Et, lorsque la dépression arrive finalement, je suis aussi son esclave. Mon plus grand désir est de la retenir, mon plus grand plaisir est de sentir que tout ce que je valais résidait dans ce que je crois avoir perdu : la capacité de créer de la beauté à partir de mon désespoir, de mon dégoût et de mes faiblesses. Avec une joie amère, je désire voir mes maisons tomber en ruine et me voir moi-même enseveli sous la neige de l'oubli. Mais la dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l'esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la liberté humaine.

Mais, venant d'une direction que je ne soupçonne pas encore, voici que s'approche le miracle de la libération. Cela peut se produire sur le rivage, et la même éternité qui, tout à l'heure, suscitait mon effroi est maintenant le témoin de mon accession à la liberté. En quoi consiste donc ce miracle ? Tout simplement dans la découverte soudaine que personne, aucune puissance, aucun être humain, n'a le droit d'énoncer envers moi des exigences telles que mon désir de vivre vienne à s'étioler. Car si ce désir n'existe pas, qu'est-ce qui peut alors exister ?


Puisque je suis au bord de la mer, je peux apprendre de la mer. Personne n'a le droit d'exiger de la mer qu'elle porte tous les bateaux, ou du vent qu'il gonfle perpétuellement toutes les voiles. De même, personne n'a le droit d'exiger de moi que ma vie consiste à être prisonnier de certaines fonctions. Pour moi, ce n'est pas le devoir avant tout mais : la vie avant tout. Tout comme les autres hommes, je dois avoir droit à des moments où je puisse faire un pas de côté et sentir que je ne suis pas seulement une partie de cette masse que l'on appelle la population du globe, mais aussi une unité autonome.


Ce n'est qu'en un tel instant que je peux être libre vis-à-vis de tous les faits de la vie qui, auparavant, ont causé mon désespoir. Je peux reconnaître que la mer et le vent ne manqueront pas de me survivre et que l'éternité se soucie peu de moi. Mais qui me demande de me soucier de l'éternité ? Ma vie n'est courte que si je la place sur le billot du temps. Les possibilités de ma vie ne sont limitées que si je compte le nombre de mots ou le nombre de livres auxquels j'aurai le temps de donner le jour avant de mourir. Mais qui me demande de compter ? Le temps n'est pas l'étalon qui convient à la vie. Au fond, le temps est un instrument de mesure sans valeur car il n'atteint que les ouvrages avancés de ma vie.

Mais tout ce qui m'arrive d'important et tout ce qui donne à ma vie son merveilleux contenu : la rencontre avec un être aimé, une caresse sur la peau, une aide au moment critique, le spectacle du clair de lune, une promenade en mer à la voile, la joie que l'on donne à un enfant, le frisson devant la beauté, tout cela se déroule totalement en dehors du temps. Car peu importe que je rencontre la beauté l'espace d'une seconde ou l'espace de cent ans. Non seulement la félicité se situe en marge du temps mais elle nie toute relation entre celui-ci et la vie.

Je soulève donc de mes épaules le fardeau du temps et, par la même occasion, celui des performances que l'on exige de moi. Ma vie n'est pas quelque chose que l'on doive mesurer. Ni le saut du cabri ni le lever du soleil ne sont des performances. Une vie humaine n'est pas non plus une performance, mais quelque chose qui grandit et cherche à atteindre la perfection. Et ce qui est parfait n'accomplit pas de performance : ce qui est parfait œuvre en état de repos. Il est absurde de prétendre que la mer soit faite pour porter des armadas et des dauphins. Certes, elle le fait – mais en conservant sa liberté. Il est également absurde de prétendre que l'homme soit fait pour autre chose que pour vivre. Certes, il approvisionne des machines et il écrit des livres, mais il pourrait tout aussi bien faire autre chose. L'important est qu'il fasse ce qu'il fait en toute liberté et en pleine conscience de ce que, comme tout autre détail de la création, il est une fin en soi. Il repose en lui-même comme une pierre sur le sable.

Je peux même m'affranchir du pouvoir de la mort. Il est vrai que je ne peux me libérer de l'idée que la mort marche sur mes talons et encore moins nier sa réalité. Mais je peux réduire à néant la menace qu'elle constitue en me dispensant d'accrocher ma vie à des points d'appui aussi précaires que le temps et la gloire.

Par contre, il n'est pas en mon pouvoir de rester perpétuellement tourné vers la mer et de comparer sa liberté avec la mienne. Le moment arrivera où je devrai me retourner vers la terre et faire face aux organisateurs de l'oppression dont je suis victime. Ce que je serai alors contraint de reconnaître, c'est que l'homme a donné à sa vie des formes qui, au moins en apparence, sont plus fortes que lui. Même avec ma liberté toute récente je ne puis les briser, je ne puis que soupirer sous leur poids. Par contre, parmi les exigences qui pèsent sur l'homme, je peux voir lesquelles sont absurdes et lesquelles sont inéluctables. Selon moi, une sorte de liberté est perdue pour toujours ou pour longtemps. C'est la liberté qui vient de la capacité de posséder son propre élément. Le poisson possède le sien, de même que l'oiseau et que l'animal terrestre. Thoreau avait encore la forêt de Walden – mais où est maintenant la forêt où l'être humain puisse prouver qu'il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ?

Je suis obligé de répondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut pour l'instant que je le fasse à l'intérieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. A son pouvoir je n'ai rien à opposer que moi-même – mais, d'un autre côté, c'est considérable. Car, tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je ouis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s'exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté. Mais ma puissance ne connaîtra plus de bornes le jour où je n'aurai plus que le silence pour défendre mon inviolabilité, car aucune hache ne peut avoir de prise sur le silence vivant.

Telle est ma seule consolation. Je sais que les rechutes dans le désespoir seront nombreuses et profondes, mais le souvenir du miracle de la libération me porte comme une aile vers un but qui me donne le vertige : une consolation qui soit plus qu'une consolation et plus grande qu'une philosophie, c'est-à-dire une raison de vivre.

Stig Dagerman - 1954

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16 août 2004

Suicide et liberté

Le suicide est un défi. Un défi posé tant au sens commun, soucieux de retarder l’échéance, qu’au sens moral, pour qui la vie est un bien sacré. C’est aussi un affront social : devant le suicidé, la communauté se sent quelque peu coupable de n’avoir pu dissuader le suicidaire, ou du moins, de n’avoir pu lui assurer ce bonheur béat dont le commun se contente jusqu’à la mort naturelle.

Acte de violence, le suicide ébranle nos certitudes et nous met face, malgré nous, à la question lancinante du sens de notre vie et de notre mort. La philosophie est l’apprentissage de la mort, assurait Montaigne, à la suite des stoïciens. Avec Cioran, j’affirmerais volontiers que la pensée suicidaire aide à supporter la vie : au plus profond de mon malheur, je sais qu’il me reste toujours la liberté d’en finir. Ce geste, je le reporte d’heure en heure, tout me sachant libre de décider de sorte que jour après jour, année après année, je parcours tranquillement mon chemin vers mon destin. En tout état de cause, la pensée du suicide - comme possibilité d’achèvement d’une vie accomplie - m’accompagne et me soutient à sa manière, comme un aiguillon de la pensée. Elle est une incitation à remettre au chantier le travail nécessairement inachevé du sens.

Mais cette liberté du suicide est-elle réelle ? En considérant le geste lucide du suicidaire qui, en dehors de toute pathologie, achève délibérément sa vie, nous serions enclins à voir en lui le héros d’une lutte implacable contre le destin. Après tout décider librement de l’heure de notre mort n’est-il pas la meilleure manière d’affirmer notre humanité ? La bête, elle, obéit à l’instinct de conservation, l’homme quant à lui, peut le contrôler et s’offrir délibérément à la Faucheuse. Le suicide serait donc le dernier geste libre possible, l’ultime révolte contre le destin.

Mais pour penser la liberté du geste suicidaire nous devrions tenter de définir cette notion de liberté. Cette dernière est indissociable de l’existence dans laquelle elle y introduit une part d’indétermination, de contingence. L’acte libre est l’acte qui aurait pu ne pas être. Mais la contingence ne suffit à pas à cerner la totalité de la liberté. Nos actes sont libres mais ils ne sont pas aléatoires, du moins nous l’espérons. Se livrer au hasard est d’ailleurs l’indice d’une démission de la volonté : on joue à pile ou face lorsque l’on ne veut décider et l’on s’en remet à ces causalités indicernables qui déterminent la retombée de la pièce. L’acte libre garde donc tout au moins une part de rationalité. Certes on pourrait penser que la liberté totale serait accomplie dans une gratuité du geste échappant à toute rationalisation consciente, mais cette irrationnalité même peut prendre sens dans une économie des pulsions et de l’inconscient.

Il faut penser la liberté dans ses connections avec la donation du sens.

Tel qu’il nous est donné, le monde peut apparaître comme une succession d’événements contingents, dont la causalité n’est pas immédiatement intelligible. L’appréhension du monde, que le sens commun donne pour être une reproduction mentale des événements, est en fait une reconstruction cognitive, une donation empirique de sens, dont on ne peut même plus être certain qu’il repose sur des a-priori catégoriques... Le vivant met en oeuvre une stratégie de survie, de reconnaissance et de prévision des événements, à travers l’expérience de la corrélation, des liens de causalité lui permettant d'opérer les déductions nécessaires à la préservation de soi.

Un état de liberté totale supposerait que l’acte non encore accompli soit contingence pure ; qu’il puisse à chaque instant ne pas être signifie qu’aucun lien de causalité, donc de nécessité, ne puisse être établi d’un événement à l’autre.

Le monde devient, en même temps que notre vie, chaos... mais le surgissement de l’aléatoire signifie-t-il autre chose qu’une méconnaissance des chaînes causales, qui deviennent, à notre échelle, imperceptibles ? Affirmer que tel jeu relève du hasard revient en fait à reconnaître notre incapacité, du fait des limitations de notre corps et de ses prolongements techniques, à percevoir, appréhender, calculer l’infinité des déterminations qui lient l’événement initial à sa conséquence. Le jet de dés est, à l’échelle infinitésimal, un acte de pure déterminisme mécanique, il n’empêche que les dés symbolisent toujours le hasard. Ainsi donc ce qui peut paraître pure contingence et nous donne l’illusion de la gratuité de nos gestes efface la conscience de ces déterminations plus imperceptibles qu’inintelligibles.

Le suicide comme acte libre est donc illusion... le monde dicte sa loi, et dans le monde, le corps - notre corps - impose son fardeau. Admettons cependant que ledit corps fait acte de résistance. A laisser libre cours à l’aléatoire brownien de nos particules, nous serions réduits à témoigner par la décomposition de notre cadavre de la validité universelle de la seconde loi de la thermodynamique... tout ce qui ne résiste pas au chaos meurt et cette résistance requiert cette énergie que le vivant puise dans la matière et la lumière.

Loin d’être une ouverture béate à la physis, l’être-au-monde - le Dasein - se ramasse sur lui-même dans un mouvement constant de résistance à l’altérité. L’autonomie du corps conscient requiert cet effort ininterrompu, elle résulte d’un combat inégal qui nous met en prise à la fois à la physis et au temps. Notre rapport au monde est un enracinement, par lequel nous puisons au coeur de la matière à la fois le matériau et l’énergie qui permet à notre corps d’acquérir et de conserver son autonomie. Mais l’autonomie du vivant, que l’on assimile à une production de soi, rencontre par ailleurs la physis comme obstacle : si le monde nous fournit le terreau de notre vie, il oppose à notre homéostasie son inertie et sa négativité. Illusion que celle d’une liberté absolue, qui ne s’appuierait que sur elle-même.

Si l’on considère la liberté comme étant la capacité de déterminer ses propres actes, on est bien forcé d’admettre que cette liberté se réduit à la connaissance des actions possibles. La maîtrise de soi requiert à la maîtrise du monde ou du moins la capacité d’user du monde en fonction de ses besoins propres. Ce qui suppose une relation frontale avec le réel, un rapport d’interdépendance mêlée étroitement à l’autonomie rendue possible par la conscience du monde et la conscience de soi. La liberté se conjugue donc avec l’aliénation. Certes non avec l’aliénation totale, qui dépossède du monde et de soi - précisément cette aliénation à laquelle succombe le suicidaire voulant y échapper - mais avec cette négativité réciproque qui conditionne à la fois notre étance et celle du monde, celle d’autrui.

L’altérité du monde est le miroir ou l’écho de notre propre altérité, ainsi nous inscrivons notre existence dans le champs clos de notre finitude dont la conscience se conjugue avec celle de la temporalité, de l’historicité de nos actes inscrits dans le réseau resserré de nos mémoires et de nos anticipations, et avec cette lancinante interrogation : pourquoi continuer à vivre ? Si la mort nous apparaît inéluctable, la vie - notre vie - est pure contingence et, avec cette contingence, surgit le sens de la vie, non pas comme solution, mais comme problème. L’être conscient de sa finitude se soucie donc, de lui-même, du monde, de son destin, de la mort : la pensée du pourquoi-vivre se poursuit dans celle du pourquoi-ne-pas-mourir. Le suicide, alternative de chaque instant, émerge comme le lieu géométrique de notre souci de l’être en tant qu’elle manifeste au coeur de notre présence au monde la négativité essentielle de notre existence.

En toute liberté, nous ne pouvons pas ne pas être. L’existence nous est donnée et non décidée. Ce constat se trouve être à la base de la condamnation morale du suicide selon laquelle la liberté humaine ne peut outrepasser le devoir de suivre jusqu’au bout le parcours qui nous est assigné. Il n’est pas de mon propos de réitérer un tel jugement : à mes yeux, si le suicide pose effectivement un problème moral, notamment celui de la responsabilité face aux survivants, il échappe, par sa nature, à toute condamnation que l’on ne pourrait porter qu’aux vivants.

Le choix d’une mort volontaire n’est pas insensé, il a sa raison d’être, que l’on peut chercher dans un état du corps, une disposition physiologique qui altère notre vouloir-vivre. C’est en l’occurrence en l’explication médicale, neuro-psychologique, que l’on pourra trouver une réponse. Dans cette perspective, l’acte suicidaire ne peut être libre puisqu’il résulte d’une détermination physiologique, un état cérébral, indépendant de notre volonté. Est-ce dire que le suicidaire, ou plus généralement, le dépressif tenté par la mort volontaire, ne dispose d’aucune liberté ? L’aboulie, pour être traitée, requiert la présence d’un tiers, de l’autre qui, en réponse à l’inertie que nous manifestons, formule l’injonction thérapeutique. Le malade recouvrera son autonomie, éventuellement par le biais d’un traitement médicamenteux capable d’agir sur les fonctions cérébrales, à l’instar d’un esclave qu’autrui libère de ses chaînes... Il est vain dans ces circonstances de parler de liberté, voire de volonté, en la circonstance : la libido moriendi n’est qu’une des multiples formes des servitudes qu’imposent la maladie au corps. Mais le suicide qui nous préoccupe ne relève pas de l’état dépressif, il est supposé libre, lucide et volontaire. Il y a pourtant un paradoxe fondamental : si l’action médicamenteuse involontaire permet à l’aboulique de recouvrer son autonomie, l’acte suicidaire volontaire entraîne quant à elle la perte de cette autonomie.

C’est une illusion de penser le suicide comme une rupture de contrat : entre le monde et moi, il n’est aucune convention, qui ne peut exister qu’entre partenaires libres, autonomes et égaux. Or, entre le monde (qui nous englobe et que nous englobons de notre conscience) et nous, il ne peut qu’ un jeu de déterminations réciproques, un lien physique dont il faut connaître les lois, pour s’en jouer et déjouer les ruses du monde.

En fait le suicidaire n’agit pas, il baisse sa garde, éventuellement en retournant contre lui les armes qu’il dressait contre le monde. Le suicidaire se donne ainsi au monde acceptant, délibérément, sa défaite absolue. Perdant son autonomie, se fait monde, devient partie intégrante de la physis, se dissous dans la totalité. On ne peut plus, parler en l’occurrence, de liberté puisque à ce face-à-face où se dessine la conflictualité des échanges matériels, énergétiques et informationnels rendue possible par l’altérité, se substitue l’identification totale à la physis, à avec elle, la dissolution du moi.

Il est cependant une objection possible : l’autonomie du vivant, notre identité, notre volonté, notre vie elle-même en ce qu’elle nous aliène du monde, serait illusion. En renonçant à vivre, on abolirait cette vanité pour pénétrer dans cet au-delà supposé seul valoir la totalité d’une vie. Il est vain de répondre à cette objection parce que de son fondement, le concept d’au-delà, il est impossible de rien savoir. La sortie de l’existence débouche en tout état de cause sur l’inconnu, et plus que probablement, sur rien dont nous puissions dire quelque chose. Ce n’est certes pas la souffrance infernale qui attend le suicidé, ni même le paradis ; seul le silence pour l’éternité l’accueille, c’est à dire l’abolition de toute souffrance, de toute illusion, de toute conscience aussi... la réalité du monde, quant à elle, reste, mais pour les vivants...

Patrice Deramaix

 © P. Deramaix http://membres.lycos.fr/patderam/index.htm

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03 août 2004

Rencontres avec le suicide

On ne se tue que si, par quelques côtés, on a toujours été en dehors de tout. Il s'agit d'une inappropriation originelle dont on peut n'être pas conscient. Qui est appelé à se tuer n'appartient que par accident à ce monde-ci ; il ne relève au fond d'aucun monde.  On n'est pas prédisposé, on est prédestiné au suicide, on y est voué avant toute déception, avant toute expérience : le bonheur y pousse autant que le malheur, il y pousse même davantage, car amorphe, improbable, il exige un effort d'adaptation exténuant, alors que le malheur offre la sécurité et la rigueur d'un rite. Il est des nuits où l'avenir s'abolit, où de tous ses instants, seul subsiste celui que nous choisirons pour n'être plus.  "J'en ai assez d'être moi", se répète-t-on quand on aspire à se fuir ; et lorsqu'on se fuit irrévocablement, l'ironie veut que l'on commette un acte où l'on se retrouve, où l'on devient soudain totalement soi. La fatalité à laquelle on a voulu échapper, on y retombe l'instant qu'on se tue, le suicide n'étant que le triomphe, que la fête de cette fatalité. Plus je vais, plus je vois s'amenuiser mes chances de me traîner d'un jour à l'autre. À vrai dire, il en a toujours été ainsi : je n'ai pas vécu dans le possible mais dans l'inconcevable. Ma mémoire entasse des horizons effondrés.  Il existe en nous une tentation, plutôt qu'une volonté, de mourir. Car s'il nous était donné de vouloir la mort, qui n'en profiterait dès la première contrariété ? Un autre empêchement joue encore : l'idée de se tuer paraît incroyablement neuve à celui qui en est possédé ; il s'imagine donc exécuter un acte sans précédent ; cette illusion l'occupe et le flatte, et lui fait perdre un temps précieux. Le suicide est un accomplissement brusque, une délivrance fulgurante : c'est le nirvâna par la violence. Le fait si simple de regarder un couteau et de comprendre qu'il ne dépend que de vous d'en faire un certain usage, vous donne une sensation de souveraineté qui tourne à la mégalomanie. Puisque ma mission est de souffrir, je ne comprends pas pourquoi j'essaie d'imaginer mon sort autrement, encore moins pourquoi je me mets en colère contre des sensations. Car toute souffrance n'est que cela, à ses débuts et à sa fin en tout cas. Au milieu, c'est entendu, elle est un peu plus : un univers. Cette fureur en pleine nuit, ce besoin d'une ultime explication avec soi, avec les éléments. D'un coup, le sang s'anime, on tremble, on se lève, on sort, on se répète qu'il n'y a plus aucune raison de tergiverser, de différer : cette fois-ci, ce sera tout de bon. À peine est-on dehors, un imperceptible apaisement. On avance pénétré du geste qu'on va accomplir, de la mission qu'on s'est arrogée. Un rien d'exultation se substitue à la fureur lorsqu'on se dit qu'on est enfin parvenu au terme, que l'avenir se réduit à quelques minutes, à une heure tout au plus et qu'on a décrété, de sa propre autorité, la suspension de l'ensemble des instants. Vient ensuite l'impression rassurante que vous inspire l'absence du prochain. Tous dorment. Comment abandonner un monde où l'on peut encore être seul ? Cette nuit, qui devait être la dernière, on n'arrive pas à s'en séparer, on ne conçoit pas qu'elle puisse s'évanouir. Et on voudrait la défendre contre le jour qui la sape et bientôt la submerge. Si on pouvait changer de nature, devenir n'importe qui, on ferait d'emblée partie des élus. Comme la métamorphose est irréalisable, on s'agrippe à la Prédestination, vocable magique s'il en fut. Rien que de le prononcer, on a la sensation d'avoir dépassé le stade des interrogations et des perplexités, et trouvé enfin la clef de toute impasse. Quand on ressent l'envie d'en finir, qu'elle soit faible ou forte, on est porté à y réfléchir, à l'expliquer, à se l'expliquer. On y est porté du reste bien plus quand elle est faible, car, trop intense, elle envahit l'esprit et ne lui laisse ni espace ni loisir pour la considérer ou l'esquiver. Attendre la mort, c'est la subir, c'est la ravaler au rang d'un processus, c'est se résigner à un dénouement dont on ignore la date, le mode et le décor. On est loin de l'acte absolu. Rien de commun entre l'obsession du suicide et le sentiment de la mort, - j'entends ce sentiment profond, constant, d'une fin en soi, d'une fatalité de périr comme telle, inséparable d'un arrière-plan cosmique et indépendante de ce drame du moi, au centre de toute forme d'autodestruction. La mort n'est pas nécessairement ressentie comme délivrance ; le suicide délivre toujours : il est summum, il est paroxysme de salut. On devrait par décence choisir soi-même le moment de disparaître. Il est avilissant de s'éteindre comme on s'éteint, il est intolérable d'être exposé à une fin sur laquelle on ne peut rien, qui vous guette, vous abat, vous précipite dans l'innommable. Peut-être le moment viendra-t-il où la mort naturelle sera tout à fait déconsidérée, où l'on enrichira les catéchismes d'une formule nouvelle: "Dispensez-nous, Seigneur, la faveur et la force d'en finir, la grâce de nous effacer à temps." La conspiration millénaire contre le suicide est cause de l'encombrement et de la sclérose des sociétés. Il nous appartient d'apprendre à nous détruire au bon moment, à courir allègrement vers notre spectre. Tant que nous ne nous y résoudrons pas, nous mériterons nos humiliations. Quand on a épuisé sa raison d'être, il est odieux de s'obstiner. Mais c'est bien l'indignité de la mort naturelle que l'on aperçoit, de quelque côté que l'on regarde. "En retrouvant, après plusieurs années, une personne que l'on a connue enfant, le premier regard fait presque toujours supposer que quelque grand malheur a dû la frapper" (Leopardi). Durer, c'est s'amoindrir : l'existence est perte d'être. Puisque nul ne disparaît quand il le faudrait, on devrait rappeler à l'ordre quiconque se survit, l'encourager et, au besoin, l'aider à écourter ses jours. À partir d'un moment donné, persévérer, c'est consentir à déchoir. Mais comment être certain de son déclin ? Ne peut-on pas se méprendre sur les symptômes ? La conscience de déchoir n'implique-t-elle pas une supériorité sur sa déchéance ? Et, dans ce cas, est-on encore déchu ? Comment, encore une fois, savoir qu'on a commencé à dégringoler, comment déterminer ce moment ? - L'erreur est sans doute possible mais elle n'importe guère puisque, de toutes manières, on ne meurt jamais à temps. On va à la dérive, et c'est seulement lorsqu'on coule que l'on s'avoue épave. Et il est trop tard alors pour sombrer de son propre gré. Cela fait du bien de penser qu'on va se tuer. Point de sujet plus reposant : dès qu'on l'aborde, on respire. Méditer sur lui rend presque aussi libre que l'acte même. Plus je suis en marge des instants, plus la perspective de m'en abstraire à jamais me réincorpore à l'existence, me met de plain-pied avec les vivants, me confère une espèce d'honorabilité. Cette perspective, dont je ne puis me passer, m'a tiré de tous mes abattements, elle m'a permis surtout de traverser ces époques où je n'avais nul grief contre personne, où j'étais comblé. Sans son secours, sans l'espoir qu'elle dispense, le paradis me paraîtrait le pire des supplices. Combien de fois ne me suis-je pas dit que, sans l'idée du suicide, on se tuerait sur-le-champ ! L'esprit dont elle s'empare, la choie, l'idolâtre, en attend des miracles. Tel un homme en train de se noyer qui se cramponnerait à l'idée du naufrage.  II y a autant de raisons de se supprimer que de raisons de continuer, avec cette différence toutefois que ces dernières ont plus d'ancienneté et de solidité ; elles pèsent plus lourd que les autres parce qu'elles se confondent avec nos origines, alors que les premières, fruits de l'expérience, étant nécessairement plus récentes, sont à la fois plus pressantes et plus incertaines. Le même qui dit : "Je n'ai pas le courage de me tuer", taxera, l'instant d'après, de lâcheté un exploit devant lequel les plus vaillants reculent. On se tue, ne cesse-t-on de répéter, par faiblesse, pour n'avoir pas à affronter la douleur ou la honte. Seulement on ne voit pas que ce sont les faibles précisément qui, loin d'essayer d'y échapper, s'en accommodent au contraire et qu'il faut de la vigueur pour s'en arracher d'une manière décisive. À la vérité, il est plus aisé de se tuer que de vaincre un préjugé aussi ancien que l'homme, ou tout au moins que les religions, si tristement imperméables au geste suprême. Tant que l'Eglise sévissait, l'aliéné seul jouissait d'un régime de faveur, lui seul avait le droit d'attenter à ses jours : son cadavre n'était pas profané ni pendu. Entre le stoïcisme antique et la " libre pensée " moderne, entre, mettons, Sénèque et Hume, le suicide subit, l'intermède cathare mis à part, une longue éclipse, - âge sombre en effet pour tous ceux qui, voulant mourir, n'osaient enfreindre l'interdiction de se donner la mort. Les infirmités qu'on a observées et analysées, perdent de leur gravité et de leur force; une fois scrutées, on les supporte mieux. La tristesse exceptée. La part de jeu qui entre dans la mélancolie, elle en est exempte ; intransigeante, intraitable, elle ignore la fantaisie et le caprice. Avec elle, point d'échappatoire ni de coquetterie. Et on a beau en parler et la commenter, elle ne diminue ni n'augmente. Elle est. Celui qui n'a jamais envisagé de se tuer s'y décidera bien plus promptement que celui qui ne cesse d'y penser. Tout acte crucial étant plus facile à accomplir par irréflexion que par examen, l'esprit vierge de suicide, une fois qu'il s'y sent poussé, n'aura aucune défense contre cette impulsion subite ; il sera aveuglé et secoué par la révélation d'une issue définitive, qu'il n'avait pas considérée auparavant ; - alors que l'autre pourra toujours retarder un geste qu'il a indéfiniment pesé et repesé, qu'il connaît à fond et auquel il se résoudra sans passion, s'il s'y résout jamais.  Les horreurs dont l'univers regorge font partie intégrante de sa substance ; sans elles, il cesserait physiquement d'exister. En tirer les dernières conséquences, ce n'est pas là commettre un "beau" suicide. Seul mérite l'épithète celui qui surgit de rien, sans motif apparent, "sans raison" : le suicide pur. C'est lui - défi à toutes les majuscules - qui humilie, qui écrase Dieu, la Providence et jusqu'au Destin. On ne se tue pas, comme on le pense communément, dans un accès de démence mais bien dans un accès d'insupportable lucidité, dans un paroxysme qui peut, si on y tient, être assimilé à la folie, car une clairvoyance excessive, poussée jusqu'à la limite et dont on voudrait se débarrasser à tout prix, dépasse le cadre de la raison. Le moment culminant de la décision ne témoigne malgré tout d'aucun obscurcissement : les idiots ne se tuent pratiquement jamais ; mais on peut se tuer par peur, par pressentiment de l'idiotie. L'acte même se confond alors avec le dernier sursaut de l'esprit qui se ressaisit, qui rassemble tous ses pouvoirs, toutes ses facultés, avant de s'annuler. Au seuil de l'ultime défaite, il se prouve à lui-même qu'il n'est pas complètement perdu. Et il se perd, en pleine possession instantanée de tous ses moyens. Nous avons désappris l'art de nous tuer à froid. Les Anciens furent les derniers qui excellaient. Nous ne concevons plus que le suicide passionné, fiévreux, le suicide comme état inspiré; pour ce qui est du détachement, c'est en convulsionnaires que nous en rêvons. Ces sages d'avant la Croix, ils savaient rompre avec ce monde ou s'y résigner, sans drame ni lyrisme. Leur manière s'est perdue, ainsi que l'assise de leur imperturbabilité : une Providence usurpatrice vint déloger le Fatum de partout. Et nous courons le retrouver, pour y chercher un soutien, quand aucun autre ne saurait nous aider ni séduire. Il n'est rien de plus profond ni de plus incompréhensible que le Désir. C'est pour cela que l'on ne se sent vivre que lorsqu'on désespère de le détruire. Que l'on se supprime ou non, tout demeure inchangé. Mais la décision de se supprimer paraît à chacun la plus importante qui ait jamais été prise. Cela ne devrait pas être ainsi. Et pourtant cela est, et rien ne pourra prévaloir contre cette aberration ou ce mystère. N'ayant jamais coïncidé qu'avec l'intervalle qui me sépare des êtres et des choses, qu'avec le vide qui s'ouvre au milieu de chacune de mes sensations, comment ne m'étonnerais-je pas de me voir souscrire à quoi que ce soit, endosser mes propos, me rallier à mes flottements, voire à mes convictions ? Tant de naïveté m'afflige, et me rassure.  Il faut être avide d'absolu pour envisager le suicide. Mais on peut l'envisager aussi en doutant de tout. Cela se comprend : plus on cherche l'absolu, plus, par dépit de ne pouvoir y atteindre, on s'enfonce dans le doute, lequel serait l'envers d'une quête, la conclusion négative d'une grande entreprise, d'une grande passion. L'absolu est poursuite ; le doute, recul. Ce recul, poursuite à rebours, heurte, lorsqu'il ne sait pas s'arrêter, des extrémités inaccessibles à une démarche rationnelle. Il n'était au début que procédé ; le voilà vertige, comme tout ce qui chemine au-delà de soi. Avancer ou rétrograder vers des limites, sonder le fond de n'importe quoi, c'est rencontrer nécessairement la tentation de l'autodestruction.  Dans cette petite île de la Méditerranée, bien avant le jour, je faisais sur le chemin qui me conduisait vers la falaise la plus abrupte, des réflexions de concierge en vacances : j'aurais cette villa, je la peindrais en ocre, j'y ferais mettre une autre palissade, etc. Malgré mon idée, je m'agrippais à la moindre vétille : je contemplais les agaves, je lambinais, j'escamotais par des digressions l'urgence de mon propos. Un chien se mit à aboyer, puis me fit fête et me suivit. On ne peut imaginer, si on ne l'a ressenti, le réconfort que vous apporte une bête qui vient vous tenir compagnie alors que les dieux vous ont tourné le dos.  Devant un paysage anéanti par la lumière, demeurer serein suppose une trempe que je ne possède pas. Le soleil est mon fournisseur en idées noires, et l'été la saison où j'ai toujours reconsidéré mes rapports avec ce monde et avec moi-même, au plus grand dam de l'un et de l'autre.  Quand on a compris que rien n'est, que les choses ne méritent même pas le statut d'apparences, on n'a plus besoin d'être sauvé, on est sauvé, et malheureux à jamais. J'essaie - sans succès - de ne plus tirer vanité de rien. Quand j'y arrive pourtant, je sens que je n'appartiens plus au gang des mortels. Je suis alors au-dessus de tout, des dieux eux-mêmes. C'est peut-être cela la mort : une sensation de grande, d'extrême supériorité.  Jean-Paul appelle le soir le plus important de sa vie celui où il découvrit qu'il n'y avait pas de différence entre mourir le lendemain ou dans trente ans. Révélation capitale autant qu'inutile ; si on arrive de temps en temps à en saisir le bien-fondé, on répugne en revanche à en tirer les conséquences, dans l'immédiat la différence en question apparaissant à chacun comme irréductible, voire absolue : exister, c'est prouver qu'on n'a pas compris à quel point il est tout un de mourir maintenant ou n'importe quand. J'ai beau savoir que je ne suis rien, il me reste encore à m'en persuader vraiment. Quelque chose, au-dedans, refuse cette vérité dont je suis si assuré. Ce refus indique que je m'échappe en partie ; et ce qui en moi se dérobe à ma juridiction et à mon contrôle fait que je ne suis jamais certain de pouvoir disposer pleinement de moi-même. C'est ainsi qu'à rabâcher le pour et le contre du seul geste qui importe, on en vient à avoir mauvaise conscience d'être encore en vie. L'obsession du suicide est le propre de celui qui ne peut ni vivre ni mourir, et dont l'attention ne s'écarte jamais de cette double impossibilité. Tant que j'agis, je crois que ce que j'exécute comporte un "sens", autrement je ne pourrais pas l'exécuter. Dès que je cesse d'agir, et que d'agent je me trans- forme en juge, je ne retrouve plus le sens en question. À côté du moi qui suis mes entraînements, il y en a un autre (le moi du moi) qui leur est supérieur : pour lui, ce que je fais, et même ce que je suis, n'implique ni signification ni réalité : c'est comme s'il s'agissait d'événements lointains, à jamais révolus, dont nous démêlons les raisons apparentes sans en percevoir la nécessité intrinsèque. Ils auraient pu tout simplement ne pas être, tant ils nous sont extérieurs. Cette même perspective, appliquée à l'ensemble d'une existence, mène en droiture à la rumination sur l'extravagance d'être né. De la même façon, si on se demandait à propos de n'importe quel geste ce qu'il en résultera dans un an, dans dix, dans cent ou dans mille, il serait impossible de l'achever et même de l'esquisser. Tout acte suppose une vision bornée, sauf celui de se tuer, car il procède, lui, d'une vision vaste, si vaste, qu'elle rend vains et irréalisables tous les autres actes. À côté d'elle, tout est futilité et dérision. Elle seule propose une issue, je veux dire un gouffre - un gouffre libérateur.  Escompter quoi que ce soit, ici ou ailleurs, c'est fournir la preuve qu'on trame encore des chaînes. Le réprouvé aspire au paradis ; cette aspiration le rabaisse, le compromet. Être libre, c'est se débarrasser à jamais de l'idée de récompense, c'est n'attendre rien des hommes ni des dieux, c'est renoncer non seulement à ce monde et à tous les mondes mais au salut lui-même, c'est en briser jusqu'à l'idée, cette chaîne entre les chaînes. L'instinct de conservation - pur entêtement et rien d'autre -, il importe de le combattre, d'en dénoncer les ravages. On y arrivera d'autant mieux qu'on réhabilitera le suicide, qu'on en soulignera l'excellence, qu'on le rendra joyeux et accessible à tous. Acte nullement négatif, c'est lui au contraire qui rachète, qui transfigure tous les actes commis avant lui. Par le plus inexplicable des malentendus l'existence a été déclarée sacrée ; non seulement elle ne l'est pas mais elle ne vaut que dans la mesure où l'on travaille à s'en défaire. Elle est au mieux accident - un accident que petit à petit chacun convertit en fatalité. Quand on sait à quoi s'en tenir à son égard, on rougit de s'y attacher, et on s'y attache néanmoins par un long et insensible processus qui engage même les plus avertis à la prendre au sérieux. On devrait, par un processus inverse, la ramener à son état d'origine, à son insignifiance primitive. Un effort voisin du prodige y serait nécessaire : celui qui le fournirait cesserait d'être esclave ; maître de ses jours, il en arrêterait la succession quand bon lui semblerait ; son existence serait à sa discrétion ; c'est qu'elle aurait rejoint son point de départ, son statut véritable : celui d'un accident justement. Vivre tout à fait sans but ! J'ai entrevu cet état et y ai souvent atteint, sans parvenir à y demeurer : je suis trop faible pour un tel bonheur  Si ce monde émanait d'un dieu honorable, se tuer serait une audace, une provocation sans nom. Mais comme il y a tout lieu de penser qu'il s'agit de l'oeuvre d'un sous-dieu, on ne voit pas pourquoi on se gênerait. Qui ménager ? Grand profiteur de l'effacement de la foi, le suicide sera de plus en plus aisé et, par là même, moins mystérieux puisqu'il aura usé son prestige d'anathème. Piquant et méritoire jadis, il entre maintenant dans les moeurs, il gagne du terrain, et, s'il cesse d'être insolite, son avenir en revanche semble assuré. A l'intérieur de l'univers religieux, il apparaissait comme une insanité et une trahison, comme le forfait par excellence. Comment croire et s'anéantir ? Rabattons-nous sur l'hypothèse du sous-dieu, qui a l'avantage de permettre les gestes extrêmes, la victoire radicale sur un monde taré.  On peut se figurer ce créateur, conscient enfin de son égarement, s'en déclarer coupable : il se désiste, se retire, et, par un ultime souci d'élégance, se fait justice. Il disparaît ainsi avec son oeuvre, sans que l'homme y soit pour rien. Telle serait la version améliorée du Jugement dernier. Les suicidés préfigurent les destinées lointaines de l'humanité. Ce sont des annonciateurs, et, comme tels, on doit les respecter; leur heure viendra ; on les célébrera, on leur rendra un hommage public et on dira qu'eux seuls, dans le passé, avaient tout entrevu, tout deviné. On dira encore qu'ils avaient pris les devants, qu'ils s'étaient sacrifiés pour indiquer la voie, qu'ils furent à leur façon des martyrs : ne s'étaient-ils pas tués en des temps où nul n'y était tenu, et quand la mort naturelle battait son plein ? Ils surent avant les autres que l'impossibilité pure et simple sera un jour le lot de tous, au lieu d'être une malédiction, un privilège. Des précurseurs, ainsi on les appellera ; et ils le furent à l'égal de ceux qui, sensibles à la souveraineté du mal, ont incriminé la Création : les manichéens au début de l'ère chrétienne, et singulièrement leurs disciples tardifs, les cathares. L'admirable est que cette incrimination était chez ces derniers plus fréquente parmi les gens du peuple que parmi les lettrés. Pour s'en convaincre, il n'est que de consulter le Manuel de l'Inquisiteur de Bernard Gui ou n'importe quel rapport de l'époque sur les idées et les agissements des "hérétiques". On y verra - détail réconfortant - telle femme de mégissier ou de marchand de bois aux prises avec Lucifer ou dénonçant nos premiers ancêtres coupables de "l'acte le plus satanique qui soit". Ces sectaires, ces visionnaires plutôt, si curieusement détrompés au milieu de leur ferveur, investis du don de déceler les pièges diaboliques derrière tous nos actes importants, savaient au besoin se laisser mourir de faim, et cet exploit, nullement inhabituel parmi eux, marquait le sommet de leur doctrine. Se mettre en endura, jeûner jusqu'à l'épuisement complet, était une pratique, consécutive à l'initiation, et qui avait pour mission de préserver le "consolé", par une mort rapide, du danger d'apostasie ou de toutes sortes de tentations. Le dégoût du côté utile de la sexualité, l'horreur de procréer, fait partie de la remise en cause de la Création : à quoi bon multiplier des monstres ? S'il eût triomphé et qu'il fût demeuré fidèle à lui-même, le catharisme eût abouti à un suicide collectif. Une telle réussite n'était guère possible : si avancés qu'ils fussent, les esprits n'étaient pas suffisamment mûrs. Aujourd'hui même, ils sont encore loin de l'être, et il faudra attendre encore longtemps avant que l'humanité ne se mette en endura. En admettant qu'elle s'y mette jamais. Au concile de 1211 contre les Bogomiles, on anathématisa ceux d'entre eux qui soutenaient que "la femme conçoit dans son ventre par la coopération de Satan, que Satan y séjourne dès lors sans s'en retirer jusqu'à la naissance de l'enfant". Je n'ose supposer que le Démon puisse s'intéresser à nous au point de nous tenir compagnie durant des mois ; mais je ne saurais douter que nous n'ayons été conçus sous son regard et qu'il n'ait effectivement assisté nos chers géniteurs. Cette sensation d'être bloqué pour l'éternité, d'avoir fait son temps avant de naître, d'être trop déchu pour avoir sur qui s'apitoyer, cette certitude qu'en se tuant on ne tue personne ; - c'est la tentation du mauvais suicide, de celui qui surgit non pas de la tristesse selon Dieu mais selon le diable, pour conserver la distinction de l'Apôtre. C'est aussi l'inconsolation à son degré le plus haut et qui paraît tellement sans remède, qu'elle resterait intacte, inentamée, dût-on mettre au point un autre univers. Quelle est cette prière "brève et véhémente" que la Philocalie recommande contre les défaillances et les terreurs ?  Pourquoi je ne me tue pas ? - Si je savais exactement ce qui m'en empêche, je n'aurais plus de questions à me poser puisque j'aurais répondu à toutes. Pour ne plus se tourmenter, il faut se laisser aller à un profond désintéressement, cesser d'être intrigué par l'ici-bas ou par l'au-delà, tomber dans le je-m'en-foutisme des morts. Comment regarder un vivant sans l'imaginer cadavre, comment contempler un cadavre sans se mettre à sa place ? L'Être dépasse l'entendement, être fait peur. Quelqu'un de tout à fait bon ne se résoudra jamais à s'ôter la vie. Cette prouesse exige un fond - ou des restes - de cruauté. Celui qui se tue aurait pu, dans certaines conditions, tuer : suicide et meurtre sont de la même famille. Mais le suicide est plus raffiné, pour la raison que la cruauté envers soi est plus rare, plus complexe, sans compter qu'il s'y ajoute l'ivresse de se sentir broyé par sa propre conscience. L'homme aux instincts compromis par la bonté n'intervient pas dans sa destinée ni ne souhaite s'en créer une autre ; il subit la sienne, s'y résigne et continue, loin de l'exaspération, de l'arrogance, de la malignité qui, ensemble, invitent à l'autodestruction et la facilitent. L'idée de hâter sa fin ne l'effleure d'aucune façon, tant il est modeste. Il faut en effet une modestie maladive pour accepter de mourir autrement que de sa propre main. Comment concevoir qu'une prière soit autre chose qu'un monologue, qu'une extase ait une valeur au-delà d'elle-même, que notre salut ou notre perte importe à un dieu ?  Et cependant c'est ce qu'il faudrait pouvoir admettre, ne fût-ce qu'une seconde par jour.  L'avenir, ce précipice, à tel point m'atterre que j'aimerais en voir disparaître jusqu'à l'idée. Car c'est au fond elle, bien plus que le glissement dans l'abîme qu'elle recouvre, qui me met dans des transes et m'empêche de savourer le présent. Ma raison chancelle devant tout ce qui arrive, devant tout ce qui doit arriver, Ce n'est pas ce qui m'attend, c'est l'attente en soi, c'est l'imminence comme telle, qui me ronge et m'épouvante. Pour retrouver un semblant de paix, il me faut m'accrocher à un temps sans lendemain, à un temps décapité.  J'ai beau ressasser la formule de la triple renonciation: " Je rejette ce monde, je rejette le monde des ancêtres, je rejette le monde des dieux", - quand je mesure l'espace qui me sépare de la bure et du désert, je me fais l'effet d'un sannyâsin de foire. Le regret ne serait-il pas une ligne de vieillissement précoce ? Si cela est vrai, je suis sénile de naissance. On n'a pas scruté le fond d'une chose si on ne l'a envisagée à la lumière de l'accablement. Seuls comptent ces instants où le désir de rester avec soi est si puissant, qu'on aimerait mieux se faire sauter la cervelle que d'échanger une parole avec quelqu'un. Le difficile, pour celui qui a renoncé à demi, est de faire le reste. L'existence lui pèse sans doute mais il n'a pas épuisé sa surprise d'exister. De là viennent les irrésolutions, et le repentir de s'être arrêté à mi-chemin, sans chance aucune de mener à bien un dessein conçu de longue date. Un raté du renoncement. Ce sont nos souffrances qui donnent quelque poids à nos pensées et les empêchent de tourner en pirouettes ; ce sont encore elles qui nous font proclamer qu'il n'est de réalité nulle part, qu'elles-mêmes en manquent. Ainsi nous suggèrent-elles un stratagème de défense : nous triomphons d'elles en les déclarant irréelles, en les rattachant à la duperie générale. Seraient-elles supportables, quel besoin y aurait-il de les amoindrir et de les démasquer ? Comme nous n'avons d'autre issue que de les assimiler soit au cauchemar, soit au caprice, le plus commode est d'opter pour ce dernier.  Tout bien pesé, il vaut mieux qu'il n'y ait rien. Si quelque chose était, on vivrait dans l'appréhension de ne pouvoir s'en saisir. Puisque rien n'est, tous les instants sont parfaits et nuls, et il est indifférent d'en jouir ou non. Au plus profond du dégoût de moi-même, je me dis que je me calomnie peut-être, que je ne vois personne qui, en proie aux mêmes hantises, eût pu affecter une apparence de vivant pendant tant d'années. La seule manière de détourner quelqu'un du suicide est de l'y pousser. Il ne vous pardonnera jamais votre geste, il abandonnera son projet ou en retardera l'exécution, il vous tiendra pour un ennemi, pour un traître. Vous pensiez voler à son secours, le sauver, et il ne voit dans votre empressement qu'hostilité et mépris. Le plus étrange est qu'il quêtait votre approbation, qu'il mendiait votre complicité. Qu'attendait-il au juste ? Ne vous êtes-vous pas abusé sur la nature de son désarroi ? Quelle erreur de sa part de s'adresser à vous ! À ce stade de sa solitude, ce qui aurait dû le frapper, c'est l'impossibilité de s'entendre avec quelqu'un d'autre que Dieu. Nous sommes tous atteints, nous prenons pour réel ce qui ne l'est pas. Le vivant en tant que tel est un insensé doublé d'un aveugle : inapte à discerner le côté illusoire des choses, il aperçoit partout du solide, du plein. Dès que par miracle il y voit clair, il s'ouvre à la vacuité et s'y épanouit. Plus riche que la réalité qu'elle remplace, elle tient lieu de tout sans le tout, elle est fondement et absence, variante abyssale de l'être. Mais le malheur veut que nous la tenions pour une déficience ; de là nos peurs et nos échecs. Qu'est-elle donc pour nous ? Tout au plus impasse diaphane, enfer impalpable. Appliqué à exténuer, à réduire à néant ses appétits, il n'a réussi qu'à les détraquer, qu'à les dépouiller de tout ce qu'ils avaient de sain, de stimulant : une bête de proie contrariée, minée, regrettant ses instincts d'autrefois. Ses griffes s'étant émoussées, mais non l'envie de s'en servir, toute sa violence s'est convertie en désolation (car la désolation n'est rien d'autre que l'agressivité brisée, humiliée, impuissante à se faire valoir).  Il a commencé par saboter ses passions ; puis ce fut le tour des croyances. Le processus était inexorable. Cette révélation qui a présidé à ses jours: adhérer à quoi que ce soit participe de l'infantilisme ou du délire, - il se pourrait qu'elle fût légitime ; il y souscrit peut-être encore ; elle n'en est pas moins atroce, intolérable. Elle permet de durer mais non d'exister, elle fait partie de ces certitudes dont on ne se relève jamais. Batailleur et querelleur de nature, il ne se bataille et ne se querelle plus ; du moins plus avec les autres. Les coups qui leur étaient destinés, c'est à lui-même qu'il les assène, c'est lui-même qui les encaisse. Son moi est cible. Son moi ? Quel moi ? Il n'a plus qui frapper : plus de victime, plus de sujet, rien qu'une succession d'actes sans agent, qu'un défilé anonyme de sensations...  Un délivré ? Un fantôme ? Une loque ?  "Que sert à l'homme de gagner le monde, s'il vient à perdre son âme ?" Gagner le monde, perdre son âme ! - J'ai fait mieux : j'ai perdu l'un et l'autre.  Quoi que je tente, ce ne sera jamais que la manifestation d'une déchéance, patente ou camouflée. Pendant longtemps j'ai fait la théorie de l'homme-en-dehors-de-tout. Cet homme, je le suis devenu, je l'incarne maintenant. Mes doutes ont abouti, mes négations ont pris corps. Je vis ce qu'auparavant je me figurais vivre. Je me suis enfin trouvé un disciple. 

Emil Cioran - Le Mauvais démiurge - 1969      

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02 août 2004

Sous le signe de la mort

... (extrait)

 On me dira que du sentiment de la mort au suicide, il y a loin. Je le sais, et j'ajoute même que le premier suffit parfois pour empêcher l'autre. Ai-je donc promis de prendre position pour ou contre le suicide ? On doit se tuer, on ne doit pas se tuer : le plaisant jeu que ce jeu-là, et le jeu ridicule ! On se tue ou on ne se tue pas ; ce n'est pas là un problème, mais un drame personnel qui relève des journalistes, et non de littérateurs en mal de nouveauté. Et quant à prendre une position, je la prends chaque jour dans mon aventure individuelle.

Que chacun puisse juger le suicide au nom d'une morale, au nom de sa morale, je ne le nie pas. Mais la mienne, si je puis ainsi nommer quelques prédilections sur la vanité desquelles je ne saurais m'abuser, la mienne me l'interdit. Je me sens peu l'audace de juger un homme, moins encore celle de juger un acte en soi.

En 1913, à la suite d'une conférence où l'impossibilité de toute certitude avait été proclamée, trois cents Japonais se donnèrent la mort. Sans doute pensaient-ils qu'ils n'avaient aucun motif de vivre ; sans doute aussi n'avaient-ils pas remarqué qu'ils n'avaient non plus aucun motif de mourir.

Que René se tue ou qu'il parte pour l'Amérique, l'une et l'autre issue sont équivalentes. Ce qui dans sa vie m'apparaît capital et force mon estime, c'est que chacun de ses gestes se profile devant la mort.

De semblables êtres forment une franc-maçonnerie de qualité assez rare. Ils manifestent dans leurs pensées, dans leur regard, dans leurs gestes, je ne sais quelles traces de l'entretien qu'ils ont parfois avec la sombre déesse. Il semble qu'ils se consolent mal de ne pas céder encore à ses conseils. En eux il n'est presque plus rien de mécanique ; tout y atteste le signe de l'humain.

Ils discernent le masque de tout visage ; et de leur propre pensée ils connaissent le mécanisme et la vanité. Pourtant, plus que les autres, ils brûlent du feu intérieur, parce qu'ils savent qu'ils n'ont qu'un temps pour brûler, que chaque minute nouvelle est pour eux porteuse de mort, et qu'à chacune ils se succèdent à eux-mêmes, mais sans jamais se retrouver semblables.

Peut-être un jour, cependant, céderont-ils au conseil insinuant et profond qui les hante. J'évoque l'heure trouble qui verra leurs derniers combats. Qu'ils se frappent, pleinement conscients de leur acte : s'il m'était donné de détourner leur bras, je ne le ferais point. Car je sais que leur geste est une réponse à la question que plus d'un se pose parmi les hommes : « Qui nous délivrera du monde et de nous-mêmes ? »

Pourtant une voix s'élève en moi, dictée par je ne sais quelle faiblesse, quel instinct, quelle hérédité : « Et qui nous délivrera de la mort ? »  
 
 
Marcel Arland -  Janvier 1925

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30 juillet 2004

La liquidation de l'opium

J'ai l'intention non dissimulée d'épuiser la question afin qu'on nous foute la paix une fois pour toutes avec les soi-disant dangers de la drogue. 

Mon point de vue est nettement anti-social. 

On n'a qu'une raison d'attaquer l'opium. C'est celui du danger que son emploi peut faire courir à l'ensemble de la société. 

Or ce danger est faux. 

Nous sommes nés pourris dans le corps et dans l'âme, nous sommes congénitalement inadaptés ; supprimez l'opium, vous ne supprimerez pas le besoin du crime, les cancers du corps et de l'âme, la propension au désespoir, le crétinisme né, la vérole héréditaire, la friabilité des instincts. Vous n'empêcherez pas qu'il y ait des âmes destinées au poison quel qu'il soit, poison de la morphine, poison de la lecture, poison de l'isolement, poison de l'onanisme, poison de coïts répétés, poison de la faiblesse enracinée de l'âme, poison de l'alcool, poison du tabac, poison de l'anti-sociabilité. Il y a des âmes incurables et perdues pour le reste de la société. Supprimez-leur un moyen de folie, elles en inventeront dix mille autres. Elles créeront des moyens plus subtils, plus furieux, des moyens absolument désespérés de l'humanité.  

Laissons se perdre les perdus, nous avons mieux à occuper notre temps qu'à tenter une régénération impossible et pour le surplus, inutile, odieuse et nuisible

Tant que nous ne serons parvenus à supprimer aucune des causes du désespoir humain, nous n'aurons pas le droit d'essayer de supprimer les moyens par lesquels l'homme essaie de se décrasser du désespoir. 

Car il faudrait d'abord arriver à supprimer cette impulsion naturelle et cachée, cette pente spécieuse de l'homme qui incline à trouver un moyen, qui lui donne l'idée de chercher un moyen de sortir de ses maux. 

De plus, les perdus sont perdus par nature, toutes les idées de régénération morale n'y feront rien, il y a un déterminisme inné, il y a une incurabilité indiscutable du suicide, du crime, de l'idiotie, de la folie, il y a un cocuage invincible de l'homme, il y a une friabilité du caractère, il y a un châtrage de l'esprit. 

L'aphasie existe, le tabès dorsalis existe, la méningite syphilitique, le vol, l'usurpation. L'enfer est déjà de ce monde et il est des hommes qui se sont évadés malheureux de l'enfer, des évadés destinés à recommencer éternellement leur évasion. Et assez là-dessus.
L'homme est misérable, l'âme est faible, il est des hommes qui se perdront toujours. Peu importent les moyens de la perte ; ça ne regarde pas la société.

Nous avons bien démontré, n'est-ce pas, qu'elle n'y peut rien, elle perd son temps, qu'elle ne s'obstine donc plus à s'enraciner dans sa stupidité.

Et enfin nuisible.

Pour ceux qui osent regarder la vérité en face, on sait, n'est-ce pas, les résultats de la suppression de l'alcool aux États-Unis :
Une super-production de folie : la bière au régime de l'éther, l'alcool bardé de cocaïne que l'on vend clandestinement, l'ivrognerie multipliée, une espèce d'ivrognerie générale. Bref, la loi du fruit défendu

De même, pour l'opium.

L'interdiction qui multiplie la curiosité de la drogue n'a jusqu'ici profité qu'aux souteneurs de la médecine, du journalisme, de la littérature. Il y a des gens qui ont bâti de fécales et industrieuses renommées sur leurs prétendues indignations contre l'inoffensive et infime secte des damnés de la drogue (inoffensive parce que infime et parce que toujours une exception), cette minorité de damnés de l'esprit, de l'âme, de la maladie. 

Ah ! que le cordon ombilical de la morale est chez eux bien noué. Depuis leur mère, ils n'ont, n'est-ce pas, jamais péché. Ce sont des apôtres, ce sont les descendants des pasteurs ; on peut seulement se demander où ils puisent leurs indignations, et combien surtout ils ont palpé pour ce faire, et en tout cas qu'est-ce que ça leur a rapporté.

Et d'ailleurs, là n'est pas la question. 

En réalité, cette fureur contre les toxiques et les lois stupides qui s'en suivent : 

  1. Est inopérante contre le besoin du toxique, qui, assouvi ou inassouvi, est inné à l'âme, et l'induirait à des gestes résolument anti-sociaux, même si le toxique n'existait pas
  2. Exaspère le besoin social du toxique, et le change en vice secret. 
  3. Nuit à la véritable maladie, car c'est là la véritable question, le nœud vital, le point dangereux : 

Malheureusement pour la médecine, la maladie existe

Toutes les lois, toutes les restrictions, toutes les campagnes contre les stupéfiants n'aboutiront jamais qu'à enlever à tous les nécessiteux de la douleur humaine, qui ont sur l'état social d'imprescriptibles droits, le dissolvant de leurs maux, un aliment pour eux plus merveilleux que le pain, et le moyen enfin de repénétrer dans la vie. 

Plutôt la peste que la morphine, hurle la médecine officielle, plutôt l'enfer que la vie. Il n'y a que les imbéciles du genre de J.P. Liausu (qui est pour surplus un avorton ignorant) pour prétendre qu'il faille laisser des malades macérer dans leur maladie

Suicidez-vous, désespérés, et vous, torturés du corps et de l'âme, perdez tout espoir. Il n'y a plus pour vous de soulagement en ce monde. Le monde vit de vos charniers. 

Et vous, fous lucides, tabétiques, cancéreux, méningitiques chroniques, vous êtes des incompris. Il y a un point en vous que nul médecin ne comprendra jamais, et c'est ce point pour moi qui vous sauve et vous rend augustes, purs, merveilleux : vous êtes hors la vie, vous êtes au-dessus de la vie, vous avez des maux que l'homme ordinaire ne connaît pas, vous dépassez le niveau normal et c'est de quoi les hommes vous tiennent rigueur ; vous empoisonnez leur quiétude, vous êtes des dissolvants de leur stabilité. Vous avez d'irrépressibles douleurs dont l'essence est d'être inadaptable à aucun état connu, inajustable dans les mots. Vous avez des douleurs répétées et fuyantes, des douleurs insolubles, des douleurs hors de la pensée, des douleurs qui ne sont ni dans le corps ni dans l'âme, mais qui tiennent de tous les deux. Et moi, je participe à vos maux, et je vous le demande : qui oserait nous mesurer le calmant ? Au nom de quelle clarté supérieure, âme à nous-mêmes, nous qui sommes à la racine même de la connaissance et de la clarté. Et cela, de par nos instances, de par notre insistance à souffrir. Nous que la douleur a fait voyager dans notre âme à la recherche d'une place de calme où s'accrocher, à la recherche de la stabilité dans le mal comme les autres dans le bien. Nous ne sommes pas fous, nous sommes de merveilleux médecins, nous connaissons le dosage de l'âme,  de la sensibilité, de la moelle, de la pensée. Il faut nous laisser la paix, il faut laisser la paix aux malades, nous ne demandons rien aux hommes, nous ne leur demandons que le soulagement de nos maux. Nous avons bien évalué notre vie, nous savons ce qu'elle comporte de restrictions en face des autres, et surtout en face de nous-mêmes. Nous savons à quel avachissement consenti, à quel renoncement de nous-même, à quelles paralysies de subtilités notre mal chaque jour nous oblige. Nous ne nous suicidons pas tout de suite. En attendant qu'on nous foute la paix.
  
Antonin Artaud. 
La Révolution Surréaliste.
1er janvier 1925.

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27 juillet 2004

Absent friends...

Message à Nico...

Tu connais Divine Comedy ? Oui ? Je savais que tu n'étais pas aussi "nouilles" que tu le prétendais...

Le dernier s'appelle "Absent Friends" et quoiqu'apparemment le titre ne soit bon ni pour ta petite santé ni pour la mienne (il faudra bien qu'un jour on assume jusqu'au bout notre mélancolie masochiste ou notre masochisme mélancolique... bref, cette malédiction du "spleen"...), jette-toi dessus.
Plus apaisé et serein que les précédents, quoique "Regeneration" ait déjà amorçé le tournant pour l'inspiration de ce sacré Neil Hannon, si on considère "Fin de siècle" comme une forme de bilan des années précédentes.
Neil Hannon... la voix la plus "classe", la plus élégante, la plus pure et limpide de la scène anglaise...

Tiens, pour le plaisir, "The Wreck of The Beautiful" :

When The Beautiful set sail,
Back in 1970,
She was state of the art,
The flagship of our navy,

But the salt sea took it's toll,
And the rust began to show,
And with a heavy heart,
We took her to the breakers yard,

I thought I heard her call,
Maybe I heard nothing at all,
I thought I heard her call,
From the Wreck of The Beautiful,

But like the fattened cow,
Can't smell the butcher's knife,
She knew where she was bound,
A sad end to a proud life,

That's when I heard her cry,
And the waves rose five miles high!
And the men who did not drown,
Watched as The Beautiful went down,

I thought I heard her call,
Maybe I heard nothing at all,
I thought I heard her call,
From the Wreck of The Beautiful,
From the Wreck of The Beautiful.

Divine Comedy - Absent Friends - 2004

http://www.divineguitar.co.uk/main.php

Posté par Nemo Spirit à 03:08 - Aires de délestage - Commentaires [14] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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