Les Racines du Mal

... si le monde explose, la dernière voix audible sera celle d'un expert disant que la chose est impossible.

18 novembre 2004

Genèse de l'humanité - La fin du juge et du coupable (Chapitre 3/4) -Fin

Eloge de l'humanisme

Les humanistes se font un devoir d'ignorer l'échange fondamental, qui est le principe même de la dénaturation : la transformation impérative de la force de vie en force de travail. En revanche, ils sont intarissables sur le confort et les aménagements que le négoce et sa philosophie introduisent, au fil des siècles, dans l'inhumain sacrifice de l'homme à l'économie.

Pénétrés des lumières que porte aux quatre coins du monde la marchandise universelle, ils célèbrent partout la grandeur et l'excellence de l'homme qui travaille à la parfaire. En un sens, qui est le leur, ils n'ont pas tort.

Indéniablement, l'idée d'un profit équitable pour tous a consolidé l'acquis des droits démocratiques, imposé sa loi à la loi du plus fort, atténué les injustices et les insatisfactions, ramené la paix dans la tourmente sociale des intérêts divergents. Qui songerait à se plaindre des libertés à l'ombre desquelles il est permis, sans trop de craintes, d'aimer, de boire, de manger, de parler, de penser, de s'exprimer, de se déplacer, de respirer ? Ne sais-je pas assez que sans elles je n'écrirais pas sans risquer la censure et l'autodafé ?

Je ne les raille pas dans ce que leurs limites autorisent, je refuse seulement leurs frontières, qui ne sont pas celles de l'humain mais du lucratif. Je leur reproche de n'être ni données, ni gagnées, quoi qu'il paraisse, mais de naître, de s'agencer, de s'imposer dans le processus de réalisation de l'économie. J'en veux à ces libertés-là de n'outrepasser jamais la libre circulation des biens, de se borner au droit de vendre, d'acheter, de servir selon l'offre et la demande. Avouer que de telles bontés se paient, c'est reconnaître à quel point elles se nient.

Il y a de l'imposture à réprouver la politique du bouc émissaire, en vigueur dans les comportements autoritaires et bureaucratiques, la xénophobie, le racisme, les sectarismes, quand on dédaigne de briser l'emprise économique qui brise le désir à sa racine.

Tant que ne se guérira pas cette blessure de l'être qui est la blessure de la jouissance écorchée, le grand exorcisme de la mort fera rejaillir sur les autres les larmes et le sang versés par chacun. Gardez-vous d'oublier qu'il existe, dans le palais des fêtes où la convivialité marchande célèbre les Droits de l'homme, une cave qui, à tout instant, peut servir de chambre à gaz.

La mort est la vraie justice égalitaire, comme la marchandise est la fin de l'homme qui la produit. Ce qui vit échappe au juste et à l'injuste parce qu'il échappe à l'économie.

Le combat contre l'injustice

La lutte contre les injustices a cessé de dissimuler ce qu'elle a toujours été : la conquête par les hommes d'une marchandise qui les conquiert et remplace par une forme humaine - par une abstraction - la réalité vivante qu'elle épuise.

Descendre dans la rue avec les armes de la revendication ? Pourquoi faire ? Pour réclamer des droits qui me seront accordés au prix de nouveaux renoncements, m'enrichiront à mes dépens et me feront une vie plus pauvre ?

Les gens se sont battus pendant des siècles pour l'égalité et ils prennent aujourd'hui conscience que la seule égalité effective est le devoir imposé à tous de se sacrifier pour travailler, et de travailler pour rien ou si peu, puisque l'avoir périclite, que le pouvoir ridiculise et que la survie s'ennuie.

Je ne me sens concerné que par la création d'un monde où il n'y a plus à payer.

Le travail et la mort

Ils se consolaient jadis des tourments de l'injustice en invoquant pour tous, riches et pauvres, grands et petits, fortunés et infortunés, puissants et misérables, la commune obligation de mourir. Dans le trépas s'accomplissait le rêve d'une justice égalitaire.

Maintenant que le travail est éprouvé comme une quotidienne et universelle perte de vie, il semble n'exister entre l'égalité devant la mort et l'égale obligation de sacrifier chaque jour que la différence entre paiement comptant et paiement différé. Les temps sont si propices à l'euphémisme que le sursis s'appelle ici facilité.

Leur justice relève de l'euthanasie, l'équitable répartition des droits et des devoirs agissant comme une dose létale injectée petit à petit. Et quelle consolation, pour ainsi dire «cosmique», dans le sentiment que la marchandise, cette chose morte vampirisant le vivant, étreint et éteint simultanément l'ensemble des espèces et la terre qui les nourrissait !

L'auto-punition

Se retrouver seul avec l'ombre d'une mort qui ne procède plus ni de Dieu, ni des Parques, ni même d'une loi naturelle mais d'un réflexe, conditionné par la nécessité économique, présente par bien des aspects un caractère heureux, une aubaine à saisir.

N'est-il pas permis, en effet, de démêler d'entre les gestes accomplis ceux qui mortifient l'existence par routine et ceux qui s'emploient à la raviver ? Mais quelle obstination il y faut ! Et combien auront la sincérité de s'avouer qu'ils exécutent le plus souvent sur eux-mêmes le jugement qui prescrit de mourir à soi-même, et auquel invite à souscrire un si dérisoire affairement parmi la vanité des êtres et des choses.

Tel qui milite contre la torture et la peine de mort s'avise un matin qu'il n'a jamais cessé de se navrer et de se tourmenter sur l'échafaud de sa culpabilité. Tel autre en appelle à la suppression des prisons, qui n'en finit pas de se verrouiller dans les bas-fonds de sa carapace caractérielle.

L'économie réalise si bien son essence, depuis qu'elle l'a ramenée de la transcendance céleste à l'immanence terrestre, qu'elle se concrétise dans l'existence économisée de chaque individu particulier. La conscience s'en éclaire, les choix se précisent. Il faut ou, se sentant juge, coupable, bourreau, programmer secrètement, et comme le prononcé d'une peine, l'infarctus, le cancer, la thrombose ou l'accident, ou bien s'emparer de chaque plaisir pour s'arroger une innocence qui n'a de compte à rendre à rien ni à personne.

Toute justice est coupable

Les hommes de l'économie n'ont d'autre recours qu'en cette justice immanente qui se prépare à les économiser dans la fin dernière d'une terre accédant à l'état de pure marchandise. Vous les reconnaîtrez aisément.

La peur et l'oppression les a si bien agenouillés qu'ils ne savent se dresser que pour mettre les autres à genoux, leur imputer leurs malheurs, les punir de la punition qu'ils s'infligent à longueur de journée. La vocation du sacrifice se nourrit du sacrifice d'autrui.

Ils expient, donc ils jugent. Leur jugement veut que s'abatte sur le monde entier l'agonie qu'ils s'imposent. C'est pourquoi ils ricanent quand la mort sort de sa manche les dés pipés de Tchernobyl et du sida. Tous les cris d'alarme leur sont bons, qui ajoutent d'aigrelettes sonorités aux rumeurs du jugement dernier. S'ils dénoncent la pollution de l'air, c'est encore pour ventiler l'atmosphère de culpabilité dans laquelle ils végètent.

Sous l'indifférence de l'homme d'affaires ou les indignations de l'insurgé suinte la même odeur d'existence méprisée, de vie défunte. Le parti de la mort a le plus grand respect pour le malheur, car il n'est rien de mieux, pour s'attirer de plus grandes infortunes, que de se résigner à en supporter de petites. Il n'arrive fatalement que des fatalités auxquelles nous nous sommes prédisposés.

Contre l'anti-terrorisme

Dans la toute-puissance de leur inhumanité, les Etats du passé ont engendré des héros qui, osant se dresser seuls contre le Léviathan, s'auréolaient, comme d'une lumière noire, de l'éclat d'une humanité opprimée.

Coeurderoy, Ravachol, Henry, Vaillant, Caserio, Bonnot, Soudy, Raymond-la-Science, Libertad, Mecislas Charrier, Pauwels, Marius Jacob (qui n'a jamais tué), Sabate, Capdevila et tant d'autres, je me suis dépouillé de l'admiration que je vous portais et mon affection s'en est accrue, car je perçois combien il en allait alors de la simple sauvegarde d'une vie de repousser dans l'autre sens le couteau que l'on vous mettait sur la gorge.

Il n'est plus vrai, aujourd'hui, dans le déclin précipité de toute forme d'autorité, que le poids de la servitude et de l'avilissement prête aux sursauts de la vie les armes de la mort. En revanche, je vois à quel point le réflexe suicidaire et le devoir de périr pour quelque cause confèrent de nouveaux crédits à un Etat de plus en plus discrédité, et redorent le blason délavé du pouvoir. Il suffirait du reste d'examiner à quel point le terrorisme a recueilli du bout du fusil la débilité des dernières idéologies pour reconnaître à quoi l'on a faire. Sexisme, racisme, marxisme, sectarisme, nationalisme, mysticisme, autoritarisme, affairisme offrent un assez bon reflet de ce qui reste en scène dans le théâtre politique, il suffit d'en siffler l'air aux badauds pour que les cabotins de l'ordre retrouvent un semblant de conviction.

L'Etat européen a déjà la disgrâce d'avoir sur les bras une armée que l'absence de guerre et d'émeute condamne au chômage, que ferait-il de sa justice, de sa magistrature, de sa police, de sa bureaucratie s'il perdait le terrorisme politique et le forfait de droit commun ?

La répression s'est toujours nourrie de l'inclination commune à se réprimer, qui fait la force des gouvernements. Et voilà qu'à l'instant où la cote de la culpabilité est en baisse, des activistes suicidaires sortent de sa léthargie un système de jugement dernier où l'on se tue en tuant les autres. Cui prodest ?

Jeter à bas ce qui s'effondre de soi, c'est offrir à sa propre agonie un lit au milieu des ruines. Que les morts fraient avec les morts dans le même culte de la charogne, dans ce refus de la vie qui est l'esprit de toutes les religions.

La nouvelle innocence abolit la culpabilité par la souveraineté du vivant.

La vie avant toutes choses

Si le vieux cri de «Mort aux exploiteurs !» ne retentit plus parmi les cités, c'est qu'il fait place à un autre cri, venu de l'enfance et d'une passion plus sereine : «La vie avant toutes choses !» Qu'il se propage, non dans les têtes mais dans les coeurs, et ne vous inquiétez plus de l'apathie où s'enlisent les archaïsmes de la soumision et de l'insoumission.

La joie d'appartenir à l'incessant renouvellement de la nature est le meilleur antidote aux contraintes quotidiennes de l'exploitation et de la dénaturation. C'est le moment de l'innocence où l'enfant se révèle à soi-même, avant que l'éducation fasse payer le plaisir de naître par l'obligation de travailler. Là gît le secret dénouant la chaîne de remords, de sacrifices, de maladies, de frustrations et d'agressivités que forge anneau par anneau le libre-échange des culpabilités.

La clémence

A quel mobile obéissait-il le geste de clémence que les hagiographies attribuent à l'un ou l'autre potentat, monarque, général ou homme d'Etat ? A l'escompte d'un profit spirituel, à un bénéfice moral qui est, dans leur système de plus-value, ce que le pouvoir est à l'argent. N'est-il pas arrivé, pourtant, qu'il se glissât sous la froideur du calcul une vraie générosité, un élan d'authentique gratuité, comme si le souffle de l'humain n'attendait qu'une fissure dans la carapace autoritaire pour reprendre son inspiration ?

Or la fissure s'est accentuée avec le démantèlement de l'autorité. Le prix du pardon a baissé avec le prix de l'offense. De sorte que les effusions de la générosité naturelle se trouvent de plus en plus fréquemment quittes des comptabilités de l'ascendance. Que l'on soucie moins d'être payé en retour signifie aussi que l'idée de récompense et de châtiment s'efface peu à peu devant les exubérances de la tendresse, de l'affection, de l'amour.

Apprendre à tenir de soi seul la grâce d'aimer et d'être aimable dispense d'attendre aucune grâce de rien ni de personne.

Contre le châtiment

Le châtiment ne dissuade pas du crime, il le stimule. Il fonde une surenchère compétitive où le coupable rend sur les autres une justice que les autres rendront sur lui. Le criminel n'agit-il pas comme un juge implaccable ? Il condamne, punit, grâcie ou exécute sa victime sans déroger à la loi d'une justice universelle. Son forfait le salarie et il sait qu'il en acquittera l'impôt s'il est arrêté.

Telle est la logique imparable des échanges, elle se reproduit sans fin. Néanmoins, ce n'est pas une loi humaine, c'est seulement la loi d'une économie où tout se paie.

Condamner la violence, le viol, l'attentat et en appeler à une légalité qui tue, emprisonne, viole et tourmente, c'est entrer dans l'inhumanité d'un marché nommé justice, c'est se résigner, avec un secret sentiment de vengeance, à se comporter en juge et en criminel.

Si contraint que je puisse me trouver de travailler pour survivre et, dans la même occurrence, de réagir violemment pour me défendre - car il ne s'agit pas de tolérer quelque menace que ce soit -, on ne me fera aquiescer ni à la vertu du travail ni au bien-fondé du talion. Une civilisation qui a la prétention de créer son humanité se renie si elle ne met tout en oeuvre pour briser le cycle du crime et du châtiment, pour en finir avec la justice.

J'ai beau être entraîné, à certaines heures du jour et de la nuit, dans un jeu dont les règles appartiennent à l'universalité mercantile, je n'ai pas choisi d'y entrer, je ne me soucie pas d'y perdre ou d'y gagner, il ne me convient que d'en sortir. Il se moque bien de juger et d'être jugé celui qui, cueillant le hasard des plaisirs, évite les chemins battus de l'autopunition et de ses exorcismes.

La culpabilité nourrit la violence

Qu'il n'y ait plus de coupables mais seulement des erreurs, car il n'est pas d'erreur qui ne contienne en soi sa correction. Même le plus irréparable des actes criminels, l'assassinat, a plus de chances de s'effacer des moeurs par une attitude qui privilégie la vie, à commencer par celle du meurtrier, qu'en perpétuant l'ombre poisseuse du châtiment, du rachat, de l'expiation.

Mettez autant d'énergie à éloigner les sentiments de culpabilité que vous en déployez pour les entretenir, et vous ferez reculer la violence brutale ou sournoise de la mort plus sûrement qu'en la réprimant. Cette violence-là n'est que l'inversion de la volonté de vivre, elle ne participe pas de la nature humaine mais de sa dénaturation, elle n'entre pas dans la création de l'homme par l'homme mais dans le système d'exploitation généralisée qu'impose la suprématie du travail sur la jouissance.

Abolir les prisons

Le règne odieux des prisons ne finira pas sans que chacun apprenne à ne plus s'emprisonner dans un comportement économisé par les réflexes de profit et d'échange.

Moins l'animalité s'encagera dans les raideurs du caractère, s'enrageant de perpétuelles frustrations, mieux elle ouvrira les portes de la jouissance à de progressifs affinements, et plus apparaîtra à tous l'horreur d'enclore dans des cachots des condamnés qui y croupissent non pour leurs méfaits mais parce qu'ils exorcisent les démons qu'embastillent en eux les honnêtes gens.

Quant aux progrès que l'humanisme appelle de ses voeux, ils ont de quoi faire frémir. Si les prisons disparaissent alors que la jouissance n'est pas restaurée dans ses droits, elles céderont seulement la place à des institutions psychiatriques aérées, en accord avec les thérapeutiques qui anesthésient chez les condamnés au travail quotidien la violence des frustrations.

Le temps n'est-il pas venu de se mettre si bien dans l'amour de soi que, arrivant à se souhaiter du fond du coeur beaucoup de bonheur, on s'attache aux autres par le bonheur même qui leur échoit, on les aime par la faveur d'aimer qu'ils se dispensent ?

Je ne supporte pas d'être abordé par le rôle, la fonction, le caractère, l'instantané qui me fixe et m'emprisonne dans ce qui n'est pas moi. Quelle rencontre espérer en un lieu où l'obligation d'être en représentation empêche que je sois jamais ?

Seule m'importe la présence du vivant, où convergent toutes les libertés qu'aucun jugement n'a le pouvoir de mettre en état d'arrestation.

Dénouer les liens

Les questions sans réponse sont le plus souvent des noeuds que le temps arrive le mieux à dénouer, parce que, emmêlé dans les torsions d'un monde à l'envers, elles se remettent à l'endroit lorsque vient le moment où le vivant se rajuste.

Comme l'insoluble obéit à une logique qui n'a d'ultime solution qu'en la mort, il existe à toute interrogation une résonance inouïe qu'apporte le sentiment de joie et de bonheur. En ce sens, rien n'est moins futile que la tendresse d'un regard, le goût du café matinal, un trio de Boccherini, une aria de Mozart, un rayon de soleil parmi les frondaisons, l'effleurement d'une main aimée, l'odor amoris plus éloquente que les mots d'amour. C'est là que reprennent force tant de désirs découragés par les circonstances hostiles à leur accomplissement, c'est là que, s'exhortant à ne pas céder au renoncement et à désirer sans fin, ils libèrent des contorsions de l'amertume et de l'insatisfaction les questions que chaque jour pose dans l'inextricable doute de soi.

Le plaisir brise le temps linéaire où la vie s'écoule au rythme de l'économie, selon la chaîne des échanges, au fil des paiements étalés de la justice immanente. Ce qui est dû par contrainte et nécessité, il n'y a que la gratuité des jouissances pour le comprendre et, inséparablement, le transformer.

Le plaisir est à la source d'une inébranlable confiance en soi, le contraire de la foi en un Dieu ou une Cause, c'est-à-dire en l'économie menant le monde. Un désir exaucé en engendre dix autres avec la promesse d'un même bonheur. C'est pourquoi l'homme heureux ne découvre en lui aucune raison de souhaiter la mort ou le châtiment de quiconque.

Contre le respect dû à la vie

Voulez-vous perpétuer le mépris de la vie ? Imposez son respect ! Le vieil impératif «Tu ne tueras point» n'est-il pas la pierre commémorative de tous les charniers ?

Chaque fois que l'adulte s'érige en guide autoritaire de l'enfant, il ne lui communique que son incompréhension. Je n'en veux pour preuve que cette cruauté si longtemps imputée à l'enfance comme un trait de nature et qui n'a jamais été que l'effet d'une éducation.

Taxer de sadisme le comportement de l'enfant de deux ans qui écrase volontairement une colonne de fourmis relève des aberrations de cette pensée si bien séparée du vivant qu'elle voit l'empreinte de la mort à l'endroit même où la vie cherche à tâtons sa voie incertaine.

En écrasant les bêtes qui vont et viennent, le petit s'initie en fait au mystère du mouvement et de l'immobilité. Sous son pied, la ligne en déplacement s'arrête, se fige en une série de pointillés. La même approche ludique de la connaissance l'incite à saisir le chat par la queue, à arracher les feuilles d'une plante. A quoi rime donc le concert de réprimandes, de reproches, d'indignations attristées ? Il a pour effet de changer une expérience à laquelle il ne manquait que du discernement en un état de malaise où la culpabilité se glisse avec les secrètes sollicitations de l'interdit.

Le plaisir de la découverte innocente pétrifie soudain l'enfant sous le regard d'une réprobation médusante. Voilà qu'on cesse de l'aimer à l'instant où de nouvelles notions avaient besoin de l'amour pour être interprétées et entrer dans un savoir plus vaste. La répression soudaine enclenche un réflexe de transgression, le plaisir s'englue dans l'angoisse, une pierre s'ajoute à la citadelle névrotique des années à venir où les jouissances s'emprisonneront pour se tourmenter, se détruire et se satisfaire négativement. Le sadisme ordinaire commence là.

La logique mercantile de la concurrence suppose toujours de l'intelligence à ce qui, prenant le contre-pied d'une bêtise bien établie, n'est, dans sa modernité, que la même bêtise a contrario. Que l'attitude autoritaire et répressive des adultes fasse des enfants dissimulés et sournois a de la sorte mis à la mode pour un temps la théorie du «laisser faire» que la piédiatrie américaine vulgarisa avec succès. Comme si accorder à l'enfant la liberté de se défouler en tourmentant les bêtes n'impliquait pas qu'il subît dans le même temps l'effet des culpabilités et des frustrations parentales. Il est vrai qu'une franche et nécesaire cruauté servait bien les desseins d'une génération occupée à expérimenter l'incidence du napalm sur la progression des fourmis vietnamiennes. Chaque fois que la nature est appelée à la rescousse pour justifier un comportement social, il est curieux que l'exemple végétal ou animal illustre toujours l'appropriation, la loi du plus fort, l'affrontement concurrentiel, toutes choses fort utiles à l'économie.

Si l'expérience des êtres et des choses comporte un risque de cruauté, n'est-ce pas le propre d'une éducation humaine d'y parer ? Pour démontrer l'existence d'une gravitation universelle, il n'est pas indispensable de précipiter un homme par la fenêtre d'un cinquième étage ; ni de recourir à une mise à mort pour expliquer le mouvement et l'immobilité.

De même que la chasse photographique dispense de tuer et accroît le plaisir de parcourir les bois, de se poster à l'affût, de saisir un instant de vie, de même une conscience du vivant se propage peu à peu et tisse un subtil réseau de connivence entre la jouissance de soi et la plante, le cristal, la bête, la ligne d'un paysage, la forme d'un nuage, l'objet né du génie artisanal.

L'enfant qui jette par terre une coupe en baccarat éprouve à la fois les limites d'un matériau et de la garantie affective. La réprobation brutale ajoutée au constant de fragilité du verre ouvre moins les portes de la connaissance que celles de l'angoisse et de l'envie morbide de détruire pour attirer l'attention.

En revanche, le sentiment, aisément perceptible par l'enfant, qu'il y a maladresse et non pas faute engendre au fil d'une sympathie rassurante une compréhension qui est la compréhension humaine par excellence : la qualité du verre, sa forme, sa lumière, la vie secrète qu'y ravive le plaisir de s'en servir concrétisent une présence qui est l'ubiquité du vivant, une ubiquité jadis usurpée par les dieux, le ciel, l'esprit, l'intellect.

Raoul Vaneigem - 1989

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02 novembre 2004

Genèse de l'humanité - La fin du juge et du coupable (Chapitre 3/3)

La peur et l'agressivité diminuent avec le prix que la société fixe aux interdits et à leur transgression.

Le libre-échange achève de démanteler les vieux remparts de la structure agraire et chaque brèche met à la mode quelque idée nouvelle d'ouverture et de liberté.

Les sociétés archaïques cernaient de murailles à la fois protectrices et oppressives leurs champs, leurs propriétés, leurs villes, leurs nations. La modernité marchande a entrepris de les jeter à bas.

Les cités ont perdu leurs murs d'enceinte, les frontières s'effacent lentement. Sont-elles tournées les dernières pages sanglantes de l'épopée marchande ?

La guerre de 1914 et la reprise de ses braises mal éteintes en 1940 marquent, à ce qu'il semble, les ultimes vociférations ubuesques du protectionnisme, cette régression de l'esprit commercial à la mentalité agraire.

Le tumultueux passage du capitalisme privé au capitalisme d'Etat a vu se bâtir et s'effondrer les citadelles totalitaires du nazisme et du bolchevisme.

Les routes d'aujourd'hui, si embrumées d'illusions qu'elles demeurent, sillonnent plus librement l'Europe ; un laissez-aller, dûment patenté, tourne en dérision les vieux interdits et la violence qui, traditionnellement, les transgressait.

La paix des échanges

Un marché de plus en plus «commun» célèbre les libertés d'un commerce qui n'exclut aucune direction ni aucun objet et prête en quelque sorte sa largeur de vue aux opinions et aux consciences. Une paix des échanges imprègne peu à peu les relations sociales et internationales, elle écarte pêle-mêle les affrontements entre les peuples et les révolutions à l'ancienne, noyant le poisson de la révolte dans le verre d'eau de la palabre.

Tout baigne dans un conjonction apparente d'intérêts si déliquescents qu'ils découragent jusqu'à l'idée que l'on puisse se battre encore pour les défendre ou les revendiquer.

Ce qui s'incarne en fait dans cette communauté hautement industrialisée, où le fracas des armes le cède au dialogue et les torche-cul du chauvinisme à l'étandard hygiénique de la Croix-Rouge, c'est le triomphe de l'universalité marchande, c'est l'empire de la valeur d'échange, c'est le triomphe de la pensée heureuse régnant sur un bonheur inexistant.

Cette transparence dont ils s'enorgueillissent, ce n'est pas la transparence de l'humain mais celle des mécanismes qui dénaturent l'humain. J'aurais, hier, dénoncé une telle imposture afin de rendre la honte plus honteuse. Comme elle se dénonce aujourd'hui d'elle-même, je me réjouis plutôt qu'elle mette face à face, en chaque individu, l'impulsion du vivant et le réflexe économique qui la tue.

Ce qu'ils appellent «laxisme» est l'abaissement du seuil d'interdit, sous la pression d'un marché de l'hédonisme qui légalise la transgression.

Le prix d'un péché s'est démocratisé

L'acte immoral qui procure pouvoir et profit n'est pas une immoralité, c'est une transaction lucrative. L'économie n'a jamais rien laissé à la traîne, dont elle escomptât un bénéfice matériel et spirituel.

La religion n'a-t-elle pas été la première entreprise à prospérer dans le traitement retors du refoulement et du défoulement des pulsions ? Une fois les libertés de nature soumises aux exigences du travail quotidien, c'est une faute que d'y céder, une faute contre l'esprit économique. Le prêtre a su se faire très tôt le contrôleur et le comptable de la «faiblesse humaine». Il guette la chute de l'homme dans l'animalité et se poste à la sortie pour négocier le prix de la pénitence et du rachat. S'étonnera-t-on que l'Eglise de Rome, qui a hérité des vertus boutiquières de l'Empire, insiste tellement sur le caractère faillible de l'homme en proie aux tentations ? Plus le pêcheur succombe et mieux il acquitte en argent, en obédience, en débilité résignée la taxe de péage qui lui accorde le salut de l'âme.

Hélas, depuis que l'économie terrestre a dévoré l'économie céleste, les affaires religieuses sont tombées en des mains profanes, moins soucieuses de secours spirituel que de réalité monétaire. Il a suffi que les plaisirs s'introduisent dans la démocratie des supermarchés pour que tombent en désuétude des formes ascétiques de rachat, où l'on crachait au bassinet en battant sa coulpe.

Ce n'est pas la raison scientifique qui a balayé l'obscurantisme religieux, c'est la raison péremptoire du chiffre d'affaires. Elle a pouvoir de tout privilégier, à l'exception de la gratuité. Elle a mis en vente et à portée de toutes les bourses le bonheur débité en denrées consommables. Elle a conçu pour la satisfaction à bas prix une gamme de désirs artificiellement modelés selon une technique éblouissante de bien-être, elle a programmé le triomphe de l'autonomie automatisée : sex-shops, quick-dinners, vibromasseurs, peep-shows, télévisions, minitels roses, self-service social, culturel et psychologique.

Vaine querelle que de décréter s'il s'agit d'un bien ou d'un mal, puisque la vie est ailleurs. Ce qui est sûr, c'est que la vieille tyrannie agro-religieuse a été supplantée en Europe par une liberté formelle et commerciale qui a mené à un degré de haut développement l'humanisme marchand, c'est-à-dire une conception qui accorde à l'homme les mêmes droits qu'à un objet de prix, ni plus ni moins. C'est beaucoup si l'on songe à tant de générations sacrifiées, à la masse d'existence écourtées parce qu'elles valaient moins qu'une guigne. C'est trop peu pour qui estime que sa vie est unique et ne se peut ni payer ni échanger.

Dans la foulée, pourtant, un grand nombre de peurs, de frustrations, de conduites agressives et sournoises sont en train de disparaître. Ouvertement et presque étatiquement incitée à saisir au passage, sans scrupule et sans honte, la platée d'érotisme, de passion quantifiée et de rencontres informatisées, la clientèle hédoniste apprend à se débarasser des angoisses et des culpabilités dont la gangrène religieuse et morale noircissait, il n'y a pas si longtemps, les moindres satisfactions.

En revanche, ces libertés, qui sont des libertés de marché, se paient. La plupart des transgressions bénéficient d'une reconnaissance officielle, il suffit d'en acquitter la facture.

Pourtant, la peur de jouir n'a pas disparu, elle a seulement été ventilée dans la balance des paiements, dans le même temps que la rigueur des interdits s'atténuait pour qu'on les puisse transgresser à tempérament. Au bout du compte surgit toujours la taxe absolue, la dette insolvable d'une vie économisée jusqu'à n'avoir plus que la mort sur les os.

Moins ils éprouvent le besoin de se protéger contre eux-mêmes, plus ils se passent de la protection des autres et contre les autres.

L'ouverture

Les citadelles où se verrouillèrent si longtemps les individus et les peuples ont été pétries d'un mélange de crainte et d'assurance. Le sort des nations, des villes, des hommes louvoyait entre la confiance et la suspicion, la sincérité et le mensonge, la traîtrise et la loyauté. La ruse et l'inquiétude qui règnent à l'état endémique parmi les bêtes, les hommes de l'économie les ont encloses en eux et dans leurs sociétés.

Or, dans la nature menaçante qu'ils lui imputent, l'étranger qui se tient à l'extérieur du rempart ne se distingue pas fondamentalement de l'étrangeté qu'ils ressentent au fond d'eux-mêmes : ce mouvement du corps vers la jouissance, mouvement réprimé parce qu'il menace la civilisation du travail.

La protection des dieux et des maîtres, qu'ils appelaient de leurs cris et de leurs sacrifices, n'a jamais été qu'une protection contre eux-mêmes, contre les désirs de nature. Ein Festburg ist unser Gott !

Le déluge de la marchandise a rasé les murailles de la mentalité agraire et protectionniste. Il n'est pas jusqu'à la carapace caractérielle qui ne se lézarde et ne s'ouvre à son tour. Nous savons qu'un autre cercle se reforme pour protéger, sur ses nouvelles frontières, l'empire de la marchandise. Cependant, la peur a pour un temps desserré son étreinte.

Tout ce qui se ferme et referme n'a jamais protégé que les choses aux dépens des hommes. Il n'est ni famille ni société qui ne fonctionne à la façon d'une maffia ; il s'agit toujours de propager la peur de «ce qui peut arriver» pour vendre, avec une sollicitude maternelle, le préservatif contre les dangers qui guettent l'enfant, le citoyen, la nation.

La plupart des tyrannies ont commencé par une amélioration du sort commun pour déboucher sur le règne ordinaire du pouvoir protecteur et de l'imbécillité protégée. Si le phénomène est mieux perçu aujourd'hui, c'est à la fois qu'apparaît de plus en plus suspecte la protection que l'économie garantit contre la prétendue hostilité de la nature, et qu'une meilleure connaissance de l'enfant montre comment l'affection qui l'aidait à soutenir son autonomie s'économise peu à peu, se prête à intérêt, s'octroie en échange d'une soumission, transforme la sollicitude tutélaire en névrose de pouvoir.

Quand le marchandage affectif soumet la gratuité de l'amour à la loi de l'offre et de la demande, la séparation de la jouissance et du travail reproduit chez l'enfant les origines du pouvoir hiérarchisé.

Le déclin de la peur

Tant que le pouvoir des rois et des républiques gardait son crédit, la survie de l'espèce et la sécurité d'existence ont servi utilement de prétexte pour propager une peur qui faisait entrer impôts et soumission dans les caisses de l'Etat. Les semences de la crainte tombent désormais sur un sol stérile, elles prennent vigueur le temps d'une campagne de presse puis dépérissent.

Voyez le désarroi dans le grand guignol des armées. Elles sont là sans guerre à fourbir, sans insurrection à mater, sans même une grève générale à se mettre sous la dent. Réduites à servir de vitrine à un marché de l'armement que l'absence de conflits sérieux menace de plus en plus, leur force de dissuasion ne dissuade même plus du ridicule.

Il n'est pas jusqu'à la fonction policière qui ne s'avise parfois de dissiper l'odeur de mort par laquelle les gens d'armes sécurisent les foules désarmées.

L'idée que le criminel et le policier sont deux rôles complémentaires et interchangeables, taillés dans la même volonté répressive, n'a pas peu contribué à les nettoyer l'un et l'autre de la haine et de l'admiration qu'ils s'attiraient de la part de leurs partisans et adversaires respectifs. Les tueurs de tyrans, de ministres, d'argousins et de militaires, hier encore applaudis par la faction des insoumis, ont vu leur cote déchoir à mesure que leur image se confondait avec celle de leur victime. Ce n'est pas qu'on les soupçonnat seulement de briguer, dans l'un ou l'autre régime de liberté obligatoire, le poste qu'ils venaient de rendre vacant, non, c'est le réflexe de meurtre qui offusque ; ils ont le même mépris de la vie qu'en face.

Il faut être mort à soi-même pour réclamer la mort d'autrui. Surtout lorsque l'époque arrive à une si grande puissance et à une si grande faiblesse de l'agonie omniprésente que la vie se propage partout dans la conscience et les comportements comme la seule réalité véritablement humaine, la seule réalité qui ait valeur d'usage.

Ne me faites pas dire que, aspirant à la liquidation du pouvoir, de l'armée, de la police sous toutes ses formes, j'en pressens la disparition par quelque coup de baguette magique. Je sais assez que la chute de l'empire économique risque d'entraîner avec lui ceux que l'accoutumance et une ceratine lassitude de «chercher ailleurs» accrochent aux réalités pourries du viex monde. Ce qui touche à sa fin ranime toujours les fantômes du passé, et il se peut que le choix d'une mort imminente l'emporte sur les efforts qu'exige la restauration d'une volonté de vivre.

Cependant, je mise sur la nouvelle innocence et, ne passant pas un jour sans m'y appliquer avec sagesse ou folie, j'avoue me satisfaire de signes qui assurent ma conviction, à tort parfois, à raison souvent. Ainsi ne m'est-il pas indifférent que les parents s'initient à l'enfance, que les raisons du coeur priment çà et là sur le sens des affaires. J'entends avec plaisir les voix qui revendiquent et le refus des chefs et l'autonomie au sein de conflits traditionnellement contrôlés par des bureaucrates syndicaux, voire celles, encore insolites, qui s'élèvent de la magistrature et de la police pour démilitariser la fonction, pour proposer au criminel non le châtiment mais quelque façon de corriger, dans le sens du vivant, ce qui a été commis par ignorance et mépris de la vie.

Ce n'est pas en les raillant mais en les pressant à la lettre que l'on empêchera les appels de l'humain de tourner au discours abstrait et de se renier dans les faits.

Contre le recours à la peur en écologie

La peur pénètre dans le coeur de l'homme dès l'instant qu'il se trouve empêché de naître à lui-même. Je veux dire qu'il ne quitte les terreurs inhérentes à l'univers animal que pour sombrer dans les terreurs d'une jungle sociale où c'est un crime que de se comporter avec la libre générosité d'une nature humaine.

L'économie distille une peur essentielle dans la menace qu'elle fait peser sur la survie de la planète entière ; d'un côté, elle se donne pour la garantie du bien-être, de l'autre, elle se referme comme un piège sur toute tentative de choisir une voie différente, qu'il s'agisse de l'indépendance de l'enfant ou de la promotion des énergies naturelles.

La peur, en tant qu'argument économique, consiste à fermer portes et fenêtres alors que l'ennemi est déjà dans la maison. Elle accroît le danger sous couvert de s'en protéger. Susciter la frayeur d'une terre transformée en désert, d'une nature systématiquement assassinée n'est-ce pas encore une façon de se murer, pour y périr, dans le cercle vicié de la marchandise universelle ?

En détruisant les remparts de l'enfermement agraire pour les reconstruire plus loin aux limites de la rentabilité, l'expansion marchande a rameuté le troupeau des terreurs à la frontière d'un univers moribond et d'une nature à revivifier.

Ce qu'il y a de plus redoutable dans la peur de mourir, qui abêtit les hommes jusque dans leurs témérités suicidaires, c'est qu'elle est originellement une peur de vivre. Trépasser, franchir le pas de la mort, appartient si bien à la logique des choses que les hommes réduits aux objets qu'ils produisent y trouvent paradoxalement plus de sécurité et d'assurance qu'en la résolution de commencer à vivre et de prendre pour guide leurs propres jouissances.

La peur d'une apocalypse écologique occulte la chance offerte à la nature et à la nature humaine.

Peur naturelle, peur dénaturée et traitement humain de la peur

La peur a ceci de commun avec la maladie qu'elle appartient au langage du corps. Elle l'avertit des dangers auxquels il se trouve exposé. Toutefois, n'est-ce pas une étrange manière de se comporter que d'en amplifier la cause et les effets par la débandade ou cette fuite an avant qui se nomme courage, au lieu d'apprendre à se prémunir des risques annoncés ?

Ceux qui vivent dans la familiarité et l'amour des bêtes sauvages savent combien une réaction de frayeur augmente l'effroi et, partant, l'agressivité de l'animal approché ; alors que lui parler calmement, avec la voix du coeur, l'apaise dans le même temps que s'apaisent les inquiétudes d'une rencontre si traditionnellement marquée par l'incompréhension et le mépris.

Tel est le secret d'Orphée : la poésie est le langage affectif qui crée l'harmonie, car elle recueille, pour les faire siens, les rythmes élémentaires où bat le coeur de la nature.

Tel est le secret accessible à ceux qui pénètrent aujourdh'ui dans la familiarité des enfants, petites bêtes en voie d'humanisation et qui n'avaient jusqu'ici connu que le règne du chasseur et du chassé, du dompteur et du dompté, de la trique et du coup de griffe.

La fin du marchandage affectif - c'est-à-dire de l'amour économisé, mis sous tutelle économique - a quelque chance d'extirper cette peur au ventre qui, du berceau à la tombe, ronge l'existence depuis que les pulsions animales s'y répriment au lieu de s'affiner humainement.

Vaincre la peur, c'est encore lui rendre raison et, le plus souvent, l'exorciser en la projetant sur les autres. Il s'agit bien davantage de lui ôter son ancrage névrotique, d'extirper du corps l'angoisse qui naît des incertitudes de l'amour et des reniements de la jouissance.

On sait désormais à quel point la crainte provoque le danger, l'accroît et l'attire en raison de l'impuissance et de la débilité auxquelles elle ramène chacun comme si elle le replongeait dans les terreurs nocturnes de la petite enfance. Le beau savoir que de ne rien ignorer de la foudre et de ses effets et d'en être toujours, en matière d'angoisse existentielle, à courir sous un arbre pour se protéger de l'orage.

La peur disparaîtra avec la dépendance qui l'hypertrophie parce que le pouvoir y trouve son compte. Seule l'autonomie, partiellement offerte à l'enfance au fil de ses jouissances affinées, réduira la frayeur à un signal que la volonté de vivre soit la première à percevoir, et non plus le réflexe de mort.

Le commerce et l'industrie ont prêté une forme humaine à la justice expéditive des sociétés agraires.

La justice

Il serait fort étonnant que, ayant mis leur existence publique et privée dans la dépendance d'un système où tout se paie, ils pussent soustraire leurs coutumes, leurs pensées et leurs gestes à la balance du crédit et du discrédit, au bilan de l'actif et du passif, à la comptabilité du mérite et du démérite.

Leur conception de la justice tient tout entière dans le principe des échanges.

Justice et arbitraire

Le combat de l'équité contre l'arbitraire suit à la trace la guérilla que la conscience éclairée du commerce a toujours livrée aux puissances obscurantistes du pouvoir.

Le caprice des tyrans, le raffinement des supplices, la férocité des peines, le règne de l'injustice scellent dans les liens du sang expiatoire l'histoire des sociétés à prédominance ou à survivance agricole. Les despotismes orientaux, les féodalités, les dictatures modernes prônant le retour à la terre, les protectionnismes en mal d'«espace vital», les communautés paysannes engoncées dans l'archaïsme mental, tout ce que le délire obsidional d'une nation, l'identification à un territoire, le repli dans le droit de propriété, la carapace caractérielle engendrent de frustrations, de peurs, de rages et de haines fanatiques s'est débondé de siècle en siècle en vagues de massacres, d'holocaustes, de génocides, d'autodafés, de progroms, de vengeances et de quotidiennes barbaries.

En revanche, il n'est pas d'époque «auréolée par la gloire du commerce et couronnée par les palmes de l'industrie» qui ne fasse prévaloir sur les rituels d'expiation massive un souci rationnel d'épargner le capital humain, de ménager non la nature humaine mais la force que le travail en extrait pour assurer le progrès de la marchandise. La justice s'humanise avec la montée de l'humanisme, et l'humanisme est l'art d'économiser l'homme pour en tirer un profit durable.

L'économie économise la répression

Si le cortège des horreurs judiciaires s'éloigne lentement avec ses tortures et ses mises à mort, rendez-en grâce à l'empire de la rentabilité plus qu'à l'emprise des âmes sensibles.

Pourquoi mitrailler des milliers d'insurgés quand dix fusillés suffisent à rétablir l'ordre ? A l'instar de la maffia, la justice des Lumières ne punit qu'à regret, dans le seul intérêt supérieur des affaires.

Au reste, la sollicitude envers le coupable s'est accrue depuis qu'au travail de production s'est supperposé un travail de consommation. Le bâton des nécessités frappe moins qu'il n'agite sous le nez les carottes de la séduction. Depuis que le néon des supermarchés conduit à l'usine plus sûrement que la baïonnette, la justice prend l'allure d'un service à la clientèle et d'un bureau des contentieux.

Le coupable est un client qui a manqué aux engagements contractés d'office à sa naissance et auquel on accorde désormais des facilités de paiement. La culpabilité inhérente à l'échange a perdu sa dramatisation, voire cette indignité que l'on éprouvait jadis à ne s'acquitter jamais assez de sa dette envers Dieu, le roi, la cause, l'honneur et autres fariboles. La pompe céleste du sacrifice et du rachat a beau teinter encore d'hermine et de pourpre la parade guignolesque des tribunaux, le sentiment prévaut que la machine judiciaire n'est ni plus ni moins qu'une caisse enrgistreuse où la faute s'acquitte en amende et en traites carcérales, de la même manière que le travail salarié règle la facture des plaisirs consommables.

Auprès des pays de goulags et d'in pace, au regard des époques de crématoires et de bûchers, le progrès est manifeste. Pourtant comment se satisfaire d'une justice démocratique qui permet tous les espoirs de clémence à la condition implicite de se sentir coupable ? L'inhumanité est ainsi agencée que la plupart des biens acquis remplacent désavantageusement les maux qu'ils suppriment. Ainsi voit-on, à mesure que la justice atténue ses rigueurs, les hommes de l'économie se punir eux-mêmes de fautes dont ils s'incriminent en secret, substituant le suicide à l'échafaud, la maladie à la torture, l'angoisse au pilori.

La justice humaniste est née des progrès du talion sur le bouc émissaire.

La relation d'échange est en ceci porteuse de civilisation qu'elle limite le droit du plus fort à l'exploitation lucrative du plus faible. Le temps de survie accordé à l'esclave n'est jamais que la durée du profit qu'il assure à son maître.

L'ubiquité des échanges est ce spectre de la justice immanente qui surgit entre le pire des tyrans et le plus insignifiant de ses sujets pour tempérer l'excès de pouvoir et l'excès d'indignité. Ce qu'ils ont attribué à la mansuétude des dieux et à la clémence des princes appartenait à l'économie bien tempérée. L'histoire de l'émancipation des hommes n'a jamais entériné de libertés qui ne soient sources de revenus accrus. La justice s'est démocratisée avec le prix des marchandises.

Bienfaits de l'expansion marchande

La contradiction entre l'archaïsme du travail de la terre et la modernité de l'expansion marchande gouverne l'évolution de quelque dix mille ans de civilisation.

La communauté paysanne est au coeur du sacrifice originel comme au coeur d'un cyclone. Jamais le renoncement à soi - sans lequel le travail ne pourrait exploiter la matière naturelle pour en tirer une matière d'échange - n'a cessé de propager autour de lui une rage de détruire qui s'exacerbe à proportion de l'interdit jeté sur le désir de créer et de se créer.

L'or, les idées, le pain, le vin appartiennent au commerce de êtres et des choses, qui les dispense. Ils ont été payés dans la chair, par une castration quotidienne des désirs, par l'application à la nature d'un supplice utilitaire. Faut-il attendre de pareil traitement qu'il incite à l'amour, à la tendresse, à la générosité ? N'explique-t-il pas, au contraire, que des hommes et des femmes si cruellement entamés en leur fondement cherchent à assouvir sur une victime propitiatoire, sur un bouc émissaire, les inassouvissements auxquels leur travail les condamne ? Ceux que les coups de semonce et le fouet des sermons rapellent à l'ordre et à la peur de jouir, s'étonnera-t-on qu'ils lapident, lynchent, torturent, se livrent aux brimades, au racisme, aux exclusions chaque fois que l'aiguillon de l'austérité, du manque à gagner, de la patrie en danger, des privilèges menacés leur brûle le sexe ?

Qui sindigne d'un tel état de cruauté, de barbarie, d'obscurantisme ? Les hommes du dialogue lucratif, de l'ouverture rentable, les hommes de la modernité. C'est le profit, plus que la générosité, qui prescrit d'échanger les prisonniers de guerre contre rançon ou de les vendre comme esclaves au lieu de les supplicier jusqu'au dernier, en recouvrant sur eux les traites de la vengeance. L'humanisme prend sa source ici même.

Le talion et la justice absolue de l'«oeil pour oeil, dent pour dent» marquent sur l'aveugle sacrifice du bouc émissaire et des peuples déchus le progrès de la rationalité des échanges sur la brutale compensation du défoulement ; car à la différence de l'immobilisme agraire, il est dans la logique du troc d'évoluer vers des formes moins primitives à mesure que la monnaie invente un principe de raison universelle, un étalonnage de l'actif et du passif, une balance homologuée où se pèsent le pour et le contre.

La justice répugne au massacre expiatoire parce qu'elle n'y décèle qu'un gaspillage insensé. N'est-il pas plaisant que le langage criminologique juge intéressant et intéressé le meurtre qui rapporte beaucoup, crapuleux celui de piètre bénéfice et gratuit - avec l'horreur que le mot implique - l'assassinat où l'auteur se dédommage sur plus faible que lui de ses frustrations et de ses humiliations, comme s'il en était resté à la forme irrationnelle et bestiale de l'échange ?

Raoul Vaneigem  - 1989

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01 novembre 2004

Genèse de l'humanité - La fin du pouvoir hiérarchisé (Chapitre 3/2)

Il n'est pas un domaine où l'autorité ne se dégrade et n'annonce la fin de tous les pouvoirs engendrés par l'exploitation de la nature.

L'incroyance a dépouillé les prêtres du respect et du mépris dont les drapait leur ministère. Dieu ressortit désormais de la fouille archéologique, et les épisodiques criailleries de chantier ne changeront rien à la faillite (enfin !) des entreprises religieuses.

En quelques terres vénéneuses du tiers-monde croupissent les derniers tyrans. Un universel discrédit ensevelit peu à peu les dictatures militaires dans les déjections du passé ; mieux que l'antimilitarisme le plus virulent, il fait puer d'un remugle de mort l'uniforme des armées de tous les continents et de tous les partis.

Rien n'est plus réconfortant que de voir l'histoire refermer ses poubelles sur le règne des dieux vivants, des sauveurs du peuple, des gloires providentielles, des élus charimastiques. Il faut rendre grâce au XX° siècle d'avoir désarticulé la main de fer qui tint si longtemps en sujétion le prolétariat, la femme, l'enfant, le corps, l'animal et la nature. Heureux temps où les chefs d'Etat, de famille, de coteries, de cénacles et d'entreprises dégringolent de leur prestige comme feuilles mortes, tourbillonnent dans les remous du ridicule avant de se perdre dans l'indifférence !

N'ayant plus rien de consistant à leur mettre sous la dent, la volonté de puissance ne nourrit plus que des carnassiers édentés. Sans doute l'époque continue-t-elle à jeter sur le marché son lot de créatures autoritaires, mais c'est affaire d'inertie plus de conviction. Les mutilés affectifs ont beau s'exhiber encore sous le label du regard de feu, du caractère d'acier, de la mâchoire virile, le milieu ambiant stérilise leurs semences d'amertume, d'agressivité et de mort. Ils se retrouvent déchus des raisons qui les fondèrent si longtemps en droit et en espérance : la promesse d'un Etat fort, d'un empire financier, d'une révolution nationale ou prolétarienne. La caution de la réussite leur est désormais refusée.

Au nom de quoi gouverneront-ils maintenant que l'économie les gouverne comme des pions, car l'échiquier du vieux monde ayant perdu rois, reines, tours et cavaliers, il ne reste plus pour sauter d'une case à l'autre qu'une universelle piétaille ? Poursuivront-ils un jeu qu'ils ne mènent plus, et à l'appel de quelle victoire ? Restaurer les affaires, l'Etat, l'argent, la confiance ? Allons donc ; les choses en sont à ce point que le ressort du mensonge se brise aussitôt remonté.

Les gens de pouvoir ont perdu cette foi du maquignon, qui fit les royaumes et les républiques. N'auraient-ils gardé que l'ancienne créance du commis voyageur, frappant de porte en porte pour écouler son stock de balayettes, qu'ils eussent conservé assez d'imagination retorse pour dépendre le pendu et lui vendre une autre corde. Mais non ! L'idée leur vient à peine de profiter de sirènes d'alarme qui signalent la présence d'une planète en danger. Ils ne songent pas à déboulonner les monopoles branlants de l'industrie traditionnelle, à investir dans l'écologie, à démanteler les fabriques de nuisances, à défaire en beauté ce qu'ils firent en laideur, à dépolluer et dénucléariser, à coloniser les énergies douces, à fédérer internationalement de petites unités régionales de production, à propager des modes d'autogestion rentables, bref à agir selon la constante de leur histoire : la reconversion économique des idées révolutionnaires. Du reste, il semble que l'état mental des hommes d'affaires subisse la baisse tendancielle de leur taux de pouvoir. Ont-ils ressenti comme un traumatisme personnel le fait que le commerce des armes pâtisse de l'extinction graduelle des guerres locales ? Tojours est-il qu'ils n'ont rien trouvé de mieux pour obéir aux lois de concurrence que de s'affronter dans le champ clos de la Bourse. Là, adoubés en chevaliers noirs et blancs, ils s'adonnent à des parodies de tournois, de raids, de pillage. Etonnant spectacle qu'une génération de financiers obsessionnels poussant d'un bout à l'autre d'une table d'actionnaires des séries de chiffres et des liasses de biftons tandis qu'en cascade des secteurs entiers de l'agriculture et de l'industrie vont à la casse.

A son stade suprême, le capitalisme retombe en enfance, une enfance éradiquée de la vie, ce que l'on nomme ordinairement le gâtisme. Dans le même temps que ses mécanismes apparaissent à la conscience du corps individuel, l'économie atteint à sa pure abstraction. Son évanescence est telle qu'elle lâche sous elle sa propre substance, les usines et les marchés qui en composaient la matérialité. Quelle volonté de puissance résisterait à pareil relâchement musculaire ?

La courbe décroissante de l'offensive économique

La rage de s'approprier un os à ronger ou à revendre a partout nourri la volonté de puissance. Même l'homme le plus faible protestait de sa main-mise sur un bout de pain, une femme, un chien, une manière de renommée. Voilà un trait de caractère que l'on n'a pu attribuer à la nature de l'homme qu'à la condition de la revêtir d'une cuirasse caractérielle. Le tour de passe-passe est d'autant plus manifeste aujourd'hui que, la marchandise ayant presque tout conquis, il ne reste en présence sur la terre que la redondance d'une économie sans usage et une vie découvrant l'usage humain de sa nature.

Il n'est pas un continent où la marchandise ne pousse sa modernité. L'obligation de consommer propage la démocratie à le vitesse des études de marché, la paix des échanges efface progressivement le spectre des guerres, voire de la guerre sociale, du moins sous sa forme archaïque. Le conflit qui dressait séculairement l'une contre l'autre la classe exploitée et la classe exploiteuse subit chaque jour davantage les effets de la dévaluation du pouvoir. Répression et revendications s'amollissent dans la parodie nostalgique des luttes d'antan.

Il n'est pas jusqu'à la vieille prédominance de l'esprit sur le corps qui ne lâche prise à son tour. Le marché technocratique n'a-t-il pas entrepris, en promotionnant l'ordinateur, de transformer l'outil en cerveau et le cerveau en outil ? La cybernétique réalise ainsi le programme préparé pour l'homme par la logique de la marchandise : un corps et un esprit égalitairement réunis dans une machine.

Qui s'extasiera du prodige auquel atteint le génie humain mis au service de l'économie : un corps musculaire dépourvu d'énergie libidinale et une pensée engouffrant des millions de connaissances, qu'elle ne peut traiter qu'au moyen d'une logique binaire, c'est-à-dire avec une intelligence inférieure à celle du rat ? L'émerveillement est ailleurs.

Le règne de la valeur d'échange

Comme si l'ordinateur servait d'enseigne à la boutique humanitaire où l'homme tend vers la pure abstraction, voici un monde où la valeur d'usage décroît de gadget en gadget, où les biens véritablement utiles disparaissent avec vaches, escargots, champignons et forêts, où les industries de matières premières sont démantelées au nom de la rentabilité internationale.

En revanche, la valeur d'échange tend vers l'absolu. Le profit détermine le sort de la planète dans l'ignorance méprisante de l'homme et de la nature. Une intellectualisation forcenée réduit l'écart entre travail manuel et travail intellectuel. Ce qui y gagne, ce n'est pas l'intelligence du vivant, c'est l'indifférenciation des êtres et des gestes quotidiennement pliés au réflexe d'un travail programmé pour procréer le néant ; c'est l'accord assuré non avec ce qui vit mais avec une société où tout ce qui bouge est mécanique et quantifiable en valeurs boursières. Telle est la perspective marchande. La pyramide hiérarchique a beau se tasser et le pouvoir dégringoler, le sentiment d'un univers où l'être se glace en objet continuera de pousser passivement vers la mort ceux qui ne perçoivent pas combien une violence nouvelle couve sous le pourrissement des luttes traditionnelles, à quel point l'antagonisme de l'exploiteur et de l'exploité a lassé les énergies parce qu'il révèle aujourd'hui un dénominateur commun à l'une et l'autre factions, l'exploitation lucrative de la vie.

Le déchaînement de la volonté de vivre sera aux fureurs insurrectionnelles ce que l'exubérance enfantine est aux trépignements du vieillard.

L'organisation

Jamais le pouvoir n'a disposé d'aussi grands moyens pour imposer sa souveraineté et jamais il ne lui est resté, pour les appliquer, aussi peu de force.

La politique des dieux était impénétrable. La ferveur idéologique balayait les doutes et les scrupules. Il a fallu que les exigences du marché condamnent, sous l'accusation, sans appel, de «rentabilité insuffisante», cet ultime résidu de la structure agraire qu'était la tyrannie bureaucratique pour que rien ne dissimule plus longtemps les circuits déconnectables de l'économie informatisée.

Assurément, la bureaucratisation soviétique avait déjà rendu palpable l'absurdité de plans aussi parfaitement agencés sur papier que parfaitement inutilisables. L'effondrement du glacis bureaucratique achève de démontrer concrètement ce qu'a toujours été le pouvoir hiérarchique : une tentative d'organiser le vivant en le vidant de sa substance au profit de l'économie.

La distance qui séparait l'esprit céleste de la matière terrestre tient aujourd'hui entre le poing qui se ferme sur la nécessité de travailler et la main qui s'ouvre aux plaisirs d'aimer et de créer.

La gestion de la faillite

A quoi se réduit désormais l'existence effective, sinon efficace, des dernières formes de pouvoir ? A la science du management. Elle seule est en prise directe sur l'économie depuis que l'économie s'est épouillée de sa vermine politique, rois, pontifes, chefs d'Etat et de factions, depuis qu'elle étend sur la terre ses circuits visibles du grand ordinateur.

Queslle est la qualité la plus prisée chez les hommes politiques, maintenant qu'ils sont devenus les porte-bagages des hommes d'affaires ? Quel est leur meilleur faire-valoir électoral ? Le charisme ? L'intransigeance ? La poigne ? La séduction ? L'intelligence ? Pas le moins du monde ! Il importe seulement qu'ils aient le sens de la gestion.

Belle logique : L'époque exige de bons gestionaires avec un empressement d'autant plus grand qu'il n'y a plus à gérer que des faillites.

Il y a trente ans, les révolutionnaires, exigeant la peau des bureaucrates, appelaient à la formation de nouvelles organisations qui liquideraient les fauteurs de gabegie et feraient triompher l'ordre autogestionnaire. Ils ont eu la peau des bureaucrates mais pour s'en revêtir.

Les murs de la citadelle bureaucratique et des empires de l'Est se sont effondrés non sous l'assaut des libertés révolutionnaires mais sous la poussée de la marchandise appelant à son libre passage avec tant de transparence que c'est le mot lui-même qui passe pour abolir le rideau de fer.

Les anciens combattants de 1968 - peu sensibles au refus de la survie qui s'exprimait alors - ont pris du galon dans la fringante armée des nouveaux gestionnaires. Comme la débâcle économique se gère fort bien d'elle-même, ils ont tout loisir d'agir au mieux des intérêts du peuple en agissant dans l'intérêt de l'économie. Ils mettent de l'ordre dans la défaite et de la dignité dans la débandade. Les jeunes loups ont toujours fait, le temps d'une saison, de bien beaux moutons.

Pour la première fois dans l'histoire, le sentiment que l'économie a usurpé sa souveraineté au vivant donne à la volonté de vivre la conscience d'une souveraineté à créer.

Le retour au concret

Le devenir de la marchandise a été la force des choses qui ont partout pesé sur les destinées. Son universalité a matérialisé dans le corps des individus, cependant uniques, un ensemble de fonctions et de rôles qui agitaient, comme autant de pantins à peine différents les uns des autres, des êtres persuadés d'agir selon l'esprit, la culture, l'idéologie qu'ils avaient choisis. Le retour au concret dénonce l'imposture de l'homme abstrait, de l'homme arraché de soi au nom de l'homme en soi.

La séparation entre le vécu et le marché social, qui le prétend gouverner, est si sensible aujourd'hui qu'elle prête une grande fragilité aux engagements dans quelque carrière que ce soit, à commencer par ce qu'ils appellent la «responsabilité sociale». Pourquoi, en effet, irais-je entériner un contrat avec une société si contraire à la vie que la simple survie de la planète s'en trouve menacée ? Toute obédience consentie à un monde qui se détruit n'est-elle pas un acte d'autodestruction ?

Les décombres qu'ils accumulent d'une main et rapetassent de l'autre ne me concernent en rien, si ce n'est par le détour qu'ils m'imposent. Il n'est pas facile de vivre et moins encore d'en garder l'envie, voilà un effort constant qui me dispense des autres.

Il n'y a plus, pour s'opposer à la montée du vivant, que la force d'inertie qui continue d'agenouiller ceux que le pouvoir n'a plus la force de contraindre.

Le délabrement du mécanique collé sur le vivant

Le pouvoir a perdu cette irradiation sublime et terrifiante qui le rendait si redoutablement proche et lointain : proche par son inquisition permanente, sa police sillonnant les pays et les têtes ; lointain par cet inaccessible renouvellement que n'interrompt jamais le couteau qui tranche la gorge des tyrans.

Depuis que l'opinion publique enregistre l'effondrement des diverses formes d'autorité, le mélange de peur, de haine, de respect et de mépris que propageaient les surplis, breloques et uniformes s'exorcise en rires et railleries avant de se diluer bientôt dans une indifférence amusée.

Il faut ne savoir ni aimer ni être aimé pour éprouver le besoin de gouverner les autres. Ce qui se gagne en prestige se perd en puissance affective. Et quel asservissement aux mécanismes des rôles et des fonctions ! L'obsession de régner, d'imposer, de vaincre, de subjuguer réduit le corps à un ensemble de leviers de commande. Les gestes, les muscles, les regards, les pensées obéissent à un mouvement de balancier. Il faut, ici, s'attacher par faveurs, flatteries, compromis, alliances celui qui ne peut être exclu ; et détruire là, avec morgue, insolence et raisons péremptoires quiconque ne s'est laissé acheter par contrainte, contrat et séduction. Heureuse existence qui tire son plaisir et son piquant d'une brosse à reluire et à étriller !

Plus le mécanique s'empare du vivant, plus la frustration s'affame et se nourrit de compensations agressives. Dans le temps que le pouvoir patriarcal et la vogue incontestée des comportements autoritaires prêtaient de puissants moyens aux fonctions et aux rôles, on appelait charisme, responsabilité, sens du devoir cette rage de dominer qui relève aujourd'hui de la névrose et du ridicule. Il reste à ceux qui ont l'étoffe d'un chef trop peu de tissu pour en draper décemment leur impuissance fonctionnelle et leur impuissance à vivre.

Un insigne stupidité du terrorisme prétendument subversif est de n'avoir pas compris que les créatures du pouvoir sont à ce point diminuées qu'elles tirent un puissant réconfort de l'intérêt que leur consacre une campagne d'assassinat ou de dénigrement. Signe des temps : le nom de Caserio a éclipsé celui du vague président envoyé par lui ad patres, alors que le peu glorieux Aldo Moro l'emporte dans la mémoire sur son terne assassin. Chiens couchants, chiens qui mordent et aboyeurs de l'ordre sont du même chenil. Ceux qui se battent encore pour mourir ont les cimetières qu'ils méritent.

Qui a résolu de vivre selon ses désirs devient insaisissable. Il n'a ni rôle, ni fonction, ni renommée, ni richesse, ni pauvreté, ni caractère, ni état par lesquels on le puisse agripper et prendre au piège. Et s'il doit comme chacun payer tribut au travail et à l'argent, il ne s'y engage pas vraiment, étant engagé ailleurs où il a mieux à faire.

Rien n'est plus déprimant pour le matamore que de s'apercevoir soudain qu'il n'a pas d'adversaire, qu'il se démène seul sur le ring de la concurrence et de la polémique, qu'il n'appartient qu'à lui de se donner de la révérence et du mépris.

Le miroir s'est brisé, où l'homme de pouvoir s'entendait à livrer au public une image admirable. S'il lui arrive de s'y contempler à la dérobée, c'est désormais pour saisir d'un coup d'oeil la désolante inanité de tant d'efforts, le vide affreux d'une vie sacrifiée aux apparences.

Ne jamais s'avancer où le pouvoir essouflé jette ses derniers ordres, c'est laisser qui méditait de vous avilir et écraser face à face avec son pire ennemi : lui-même.

L'art d'être à soi n'empiète pas sur l'espace des autres, il occupe un autre plan de l'existence où l'espace ne manque pas ; il laisse aux protagonistes du comportement autoritaire le choix de l'une ou l'autre façon de disparaître : en achevant de se détruire comme être vivant, ou bien en détruisant rôles et fonctions pour commencer à vivre.

En finir avec le triomphalisme et la compétition

Prendre d'instant en instant le temps de se sentir vivre, c'est se trouver libéré du droit et du devoir conjoints d'obéir et de commander. Apprendre à saisir chaque plaisir quotidien, si minime qu'il soit, crée peu à peu un milieu où l'on s'appartienne sans réserve, où l'on soit vrai sans réticence, où l'exercice du désir passionne à tel point qu'il n'est rien ni personne qui s'interposant fâcheusement ne perde aussitôt de son poids, de son importance, de son sens.

Le sentiment de plénitude n'est pas un état de fait mais un devenir, non une contemplation mais une création. Le jeu du désir et de la jouissance implique une perspective où n'entrent pas en ligne de compte les critères du monde marchand et leurs raisons impératives. Il y a là une frontière indécise qu'un savoir sensuel devrait déceler à certains signes. Je n'en veux pour exemple que l'innocence de l'enfance heureuse qui illumine le visage des amants dans le moment de l'amour alors que les accès d'autorité auxquels ils succombent impriment à leurs traits la crispation douleureuse de l'enfant frustré dans son besoin de tendresse et qui se venge par les criailleries du caprice tyrannique.

Etre heureux, c'est aussi ne se soucier ni de l'être plus ou moins qu'un autre, ni d'en fournir la preuve ou l'aveu. Le bonheur se gâte dès qu'il a besoin de se faire valoir. Otez son mobile pusillanime et apeuré au précepte «pour vivre heureux, vivons cachés» et vous lui découvrirez une signification plus profonde : la jouissance ne s'exhibe qu'à ses dépens, la bonne fortune se tourne en son contraire dès que la fatuité s'en empare. La vanité est une authenticité qui se vide avec un bruit d'évier. Ce n'est jamais le vivant qui se livre à la gloire mais sa dépouille. Le plaisir qui ne s'offre pas dans sa gratuité est une denrée de supermarché.

S'aimer n'est pas s'admirer. je n'ai que faire de la balance des valeurs comparées, des mécanismes de concurrence où le commerce des hommes est régi par le commerce des choses.

Comment prendre le plaisir d'être à soi s'il faut à chaque instant escalader le podium et s'accrocher pour n'en être pas précipité ?

Le ridicule dans lequel le tassement régulier des marchés traîne l'esprit de compétition ne rend que plus absurde et odieux le leitmotiv de l'éducation traditionnelle : «Que le meilleur gagne !» L'enfant n'a nul besoin de victoires sur lui ni sur les autres ; elles sont autant de défaites assenées à sa capacité d'aimer et d'être aimé, elles instillent en lui la peur de jouir, car au regard d'une société où tout doit être pesé, acheté, vendu, prêté, rendu, payé, la jouissance est, par sa gratuité naturelle, une faiblesse et une faute. Comme disait cette femme de tête : «Il faut éviter de faire l'amour quand on est en affaires, on y perd sa combativité

Raoul Vaneigem  - 1989

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31 octobre 2004

Genèse de l'humanité - L'émergence d'une réalité autre (Chapitre 3/1)

L'empire de l'économie a jadis porté un coup d'arrêt à l'évolution symbiotique de l'homme et de la nature. sa chute ravive aujourd'hui le cours du vivant. A la tyrannie du travail succède la primauté de la jouissance où la vie se forme et se perpétue.

Ce qui était noué se dénoue. La complexité du vieux monde se disloque en un fatras de vérités péremptoires dont le ridicule ne laisse pas d'étonner. Comment a-t-on pu souffrir, se battre, mourir pour tant d'inanités gonflées d'importance ?

C'en est fini des dieux, de la fatalité, des décrets de la nature, de la détermination caractérielle, de l'aveugle destinée guidée par le hasard.

Des grands systèmes théologiques, philosophiques, idéologiques qui gouvernèrent l'existence, la poussant de Charybde en Scylla, il ne restera bientôt que le poussiéreux souvenir de l'érudition.

Les êtres et les choses se décantent, la simplicité fleurit dans un premier printemps, le quotidien prend l'aspect d'un paysage sur une terre nouvelle. Déserte est la nuit de l'homme abstrait.

L'enfant grandit à la croisée d'une conscience récente, les lassitudes de l'amour apprennent à se conjurer, l'ardeur au travail se dissipe, éclairant la frontière du désir et de la contrainte où le plaisir se perd. Parfois, le bonheur d'être à soi l'emporte sur l'ennui de ne pas s'appartenir.

Ici commencent les errances de la nouveauté, ses aberrations peut-être. En dehors de la dissection scientifique qui la livre en pièces détachées aux lumières de la pensée séparée, la vie sur la terre et dans le corps est si mal connue que la lucidité et la niaiserie risquent de s'emmêler pour un temps dans les tâtonnements de la découverte et les troubles d'une réalité autre. Qu'importe, nous voulons des mystères qui ne recèlent pas d'horreurs :

La démocratie

Les principes de la démocratie et des droits de l'homme n'ont pas de plus sûr garant que la nécessité où le marché mondial se trouve de vendre n'importe quoi à n'importe qui. Il s'ensuit que les valeurs du passé vont à la casse à la cadence de marchandises obsolètes, même si leurs débris archaïques entrent dans l'élaboration d'un éphémère modernisme.

La subversion

L'économie propage ainsi la subversion mieux et plus vite qu'une horde d'agitateurs spécialisés. Il suffit de jeter un regard sur les vitrines spectaculaires où la société exhibe les modèles de sa respectabilité et de son infamie ; il n'y traîne plus guère que des spécimens défraîchis de rois, prêtres, papes, policiers, militaires, noblions, bourgeois, bureaucrates, prolétaires, riches, miséreux, exploiteurs, exploités... et l'on a peine à croire qu'autour de tels magots s'élevèrent, il n'y a pas si longtemps, les ardeurs de la haine et de l'admiration. jamais une époque n'a été à ce point soldée à des prix défiant toute concurrence.

La lucidité

Les années 60 sollicitaient encore, pour déchiffrer le contexte social, l'exercice d'un peu d'intelligence. Il fallait de la lucidité pour percevoir les signes de faillite. Trente ans plus tard, le premier clin d'oeil venu saisit d'un bout à l'autre de la terre le délabrement du décor, l'usure du spectacle, le ridicule du pouvoir, l'effilochage des rôles, les bouts de ficelle d'une économie rapiécée. La désinvolture et l'ennui ferment les rideaux sur une tragi-comédie millénaire.

L'économie a fait et défait l'empire que les hommes ont bâti en bâtissant leur propre ruine. Chacun quitte le vestiaire sans déguisement qui vaille. Il n'y a plus qu'à marcher devant soi, et de préférence vers soi, sans autre guide que le plaisir qui brille en tout instant de vie.

Les fonctions

La diversité de leurs sociétés repose sur quelques fonctions si manifestement communes à toutes qu'elles ont été imputées à la nature humaine. Il se trouve aujourd'hui encore de bons esprits pour soutenir que l'appât du gain, la soif de pouvoir, le goût de détruire et de se détruire font partie de l'homme au même titre que sa faculté de créer. C'était, il y a peu, une opinion lucrative. Elle a perdu beaucoup de ses intérêts depuis la dévaluation conjointe des valeurs matérielles et des valeurs spitituelles.

Si le poids de l'inhumain l'emporte dans la société des humains c'est raison non de nature mais de dénaturation. L'intrusion, au coeur du vivant, des mécanismes répétitifs du travail manuel et intellectuel, de l'échange par l'offre et la demande, du refoulement et du défoulement des désirs ont inscrit dans les gestes, les pensées, les émotions ces mouvements par quoi l'économie s'empare des hommes et de leur environnement.

L'expansion de la marchandise a réprimé l'expansion de la vie ne lui laissant d'autre voie que celle d'un déchirement où ce qui ne se vit pas se vit abstraitement, au moyen des rôles, qui sont le tribut payé par l'humain à l'inhumanité des fonctions économiques.

Les rôles

L'apprentissage de l'enfant canalise la poussée des désirs. Loin de les affiner dans un essai d'harmonisation où la relation affective serait prépondérante, il les équarrit à la dimension de rôles stéréotypés, de conduites soumises aux lois de l'échange, de l'exploitation, de la concurrence. L'éducation arrache l'enfant à ses plaisirs pour l'introduire de force dans une série de moules où il ne sera plus que la représentation de lui-même.

Il fut un temps où les couleurs et la vivacité des rôles compensaient l'interdit jeté sur les pulsions du corps, où la violence des débordements découvrait une manière de satisfaction dans les pratiques de l'avidité, de l'autorité et de la renommée qui s'y attachait.

On estimait alors que naître baron ou serf, devenir empereur ou éboueur, monter aux honneurs ou à l'échafaud participaient de l'histoire et du destin, non d'une logique conquérante progressant par inclusion ou exclusion, sauvant le rentable et damnant le manque à gagner. Une fatalité, assurément, mais une fatalité préméditée et calculée, la détermination d'une pratique qui n'avait rien de divin ou de céleste.

Le spectacle social permettait à des existences encorsetées de péchés, de remords, de terreurs, de culpabilité de briller dans les fastes et la fange de la gloire ou du supplice. On était saint, savant, débauché, criminel, intéressant par dépit de n'être rien seul à seul avec soi. Une pieuse imagerie entretenait les vocations de la nullité.

La vie n'est guère plus riche aujourd'hui mais les rôles ont dégénéré en grisaille et pauvreté. Qui répondrait désormais aux tambours de la renommée militaire, religieuse, patriotique ou révolutionnaire ? Qui endosserait pour «épater la galerie» l'uniforme caractériel qui a pour fonction de capter l'attention d'imposer un prestige, de conduire le troupeau ?

L'idée a fait son chemin que, bien ou mal jouées, les rôles procèdent d'un réflexe conditionné, d'une salivation au coup de sonnette. C'est une habitude qui se perd depuis que l'enfant n'est plus assimilé à un chien, ni le chien à une machine, et que la machine, elle-même modèle de perfection marchande, a cessé d'être le modèle de la perfection humaine.

Fin des fonctions et des rôles

Pendant des millénaires, ils se sont battus comme des forcenés pour ranger et étiqueter les êtres et les choses. Ils cherchaient de bas en haut et de gauche à droite la place de l'homme dans les desseins de Dieu et ne découvraient en fait que l'emplacement réservé au produit et au producteur dans chaque étape du processus marchand.

Cependant, si conditionnés qu'ils fussent par les mécanismes fondamentaux du système - la transformation de la force de vie en force de travail, la division laborieuse de l'esprit et du corps, l'échange et la lutte concurrentielle pour le contrôle des marchés - ils n'ont jamais été les purs produits de l'économie qui les gouvernait. Ils gardaient, chevillée en eux, une grâce de vie irréductible à la logique et à l'ordre marchands, ils s'y baignaient en d'éphémères moments d'amour, de générosité, de création, prenant en soudaine horreur le permanent calcul de l'existence ordinaire.

Bien que les rôles, qui les maintenaient sur la scène sociale où l'apprentissage et l'initiation les avaient jetés, décidassent souvent de leur survie ou de leur mort, combien de fois ne leur est-il pas arrivé, au coin d'une rue, dans un salon, en sortant du bureau, de se demander ce qu'ils faisaient là, de découvrir dans leur corps quelqu'un qui cessait d'être un autre qu'eux-mêmes, de tirer le rideau sur la lamentable bouffonerie des mérites et des démérites, de tout abandonner pour se mettre en quête d'une fortune qui ne doive rien à l'argent ni au pouvoir.

Ce qui n'était hier que fulgurance, bouleversement sans lendemain, coup de folie ou révolte revêt l'allure d'une réaction de plus en plus fréquente et prévisible depuis qu'à l'instar du marché des changes le marché des valeurs sociales s'effondre, dévaluant les rôles, quels qu'ils soient. Qu'est-ce que perdre la face alors que l'envers vaut l'endroit, et à quoi bon se coincer le corps et l'esprit dans les grimaces d'une autorité sans bras ni jambes ?

L'authenticité

L'authenticité n'est pas une réalité nouvelle, ni Kleist une exception, qui prétendait n'être heureux qu'en sa seule compagnie parce qu'il lui était permis d'être tout à fait vrai. Ce qui est nouveau, c'est le relief que prend l'authenticité dans l'effritement du mensonge social, dans le délabrement des personnages typés auxquels chacun était contraint de s'identifier dès l'enfance.

Fin des vedettes

Quelques mois suffisent dorénavant pour que croissent et décroissent le crédit ou le discrédit des vedettes, que leur renommée tienne au domaine de l'art, de la politique, du crime ou de la mondanité. Il y fallait naguère plusieurs années, des dizaines parfois. La gloire s'éteint aujourd'hui sitôt allumée.

Du temps que les réputations se perpétuaient, l'opinion publique recevait l'éclat d'un nom sans s'inquiéter des techniques d'éclairage et des machineries de l'apparat. L'obscurité de beaucoup d'existences prêtait du lustre à un petit nombre de gens qui n'eussent pas autrement brillé par leurs vertus particulières. Le faste d'un monarque, la faconde d'un guide suprême, la vogue d'un auteur rejetaient dans l'ombre les artifices d'une mise en scène conçue pour prêter une grandeur factice aux petits hommes du pouvoir.

L'inflation médiatique

Je ne soutiens pas que le talent de paraître se soit perdu. Il existe de nos jours d'excellents artistes dans l'art de tromper le peuple mais moins de peuple pour se laisser abuser et moins de moyens pour soutenir de grandes séductions. Car en dépit d'une inquiétante fascination des images, le mensonge ne mord plus avec la même acuité. L'oeil, l'oreille, le goût, le toucher, la pensée glissent sur une pléthore de clichés sans qualité qui ne les peuvent fixer bien longtemps.

A la surproduction de biens inutiles - par quoi se marque l'affolement de la marchandise, son processus de cancérisation - correspond un fatras d'informations qui décourage la digestion, écoeure le consommateur, épuise l'intérêt. C'est là que l'appétit, refusant d'indigestes fadeurs, s'éveille à d'autre faims plus substantielles.

Alors que, ses circuits engorgés par la frénétique accélération du spectacle, la machine à décerveler implose lentement, son effet délétère se perpétue par le paradoxal biais de ceux qui la combattent. La peur qu'elle entretient chez des gens dont l'esprit critique sert trop souvent d'exorcisme et de justification à la peur de jouir amplifie la taille du colosse et sous-estime la fragilité de ses pieds d'argile. Obsédés par le harcèlement de la bêtise, ils mettent toute leur intelligence à en parer bêtement les coups. Leurs railleries couvrent d'un dernier habit de mensonges le roi désespérément nu. Mieux que les faiseurs médiatiques d'abstractions, d'idéologies, d'illusions, de régurgitations religieuses et mystiques, ils prêtent de la gravité à cet encombrement de valeurs obsolètes à quoi se réduit l'effondrement de la civilisation marchande, et ils traitent en futilité la puissance du désir de vivre qui affleure partout sous leurs pas.

Dualité des rôles

Le spectacle subit le tassement du marché social. Les rôles y sont soldés au prix du pouvoir. dans les arlequinades de parlement, de prêtoire, de conciles ou de conseils d'Etat, ce sont les coulisses et les ficelles qui suscitent la curiosité.

Comment prendre un seul rôle au sérieux quand on les a sous les yeux couplés par deux, arrangés en faire-valoir, vendus à la paire dans une interchangeable vérité : bon et mauvais, brillant et minable, dur et mou, juge et coupable, policier et assassin, terroriste d'Etat et terroriste privé, prêtre et philosophe, réactionnaire et progressiste, exploitant et exploité ?

Le style de vie

Le regard de la vie reprend la couleur de l'éternel, à contempler soudain, dans l'espace et le temps, l'alpha et l'oméga de la mort : le déluge de l'expansion marchande, la terre engloutie par un océan d'affairisme, les remous où les générations se succèdent, surnagent et se noient le temps d'un écu gagné et perdu. Seuls ont résisté au cataclysme perpétuel de l'historique quelques sommets où se sont réfugiés, portant la qualité de l'être, les irréductibles ferments de l'humain : l'enfance, l'amour et la création.

Le cycle des apocalypses incessantes s'achève avec la fin de l'économie. La roue de fortune et d'infortune qui de siècle en siècle tournait le long d'un même sillon de guerres, misères, maladies, souffrances et lendemains amers se brise. Ceux qui estiment que l'univers va se briser avec elle ont peut-être raison mais c'est la raison que leur dicte la grande lassitude qui les rallie au parti de la mort.

Pour qui se réjouit qu'il n'y ait plus ni drapeau, ni maîtres à penser, ni rôles à soutenir, voici le temps de l'authenticité, et d'un style de vie où les êtres renaissent à eux-mêmes, à la jouissance de ce qu'ils désirent vivre.

Un dolce stil nuovo succède aux violences du refus pour investir dans la volonté de vivre une énergie obstinée, qui n'est plus celle du désespoir et de l'insatisfaction mais celle de la jouissance et de l'insatiable. Il se départit lentement des attitudes caractérielles, des gestes mécaniques, de l'ignorance névrotique, de l'amertume agressive qui traduisent l'obédience du vivant à l'économique. Il s'éloigne autant qu'il est possible des accoutumances où l'échange l'emporte sur le don, le pouvoir sur l'affection, le défoulement sur l'affinement des plaisirs, la culpabilité sur le sentiment d'innocence, le châtiment sur la correction des erreurs. Mais s'il estime archaïques de tels comportements, il ne les récuse pas au nom d'une pensée séparée, d'un parti pris intellectuel, d'une morale, car loin d'en venir à bout, il ne ferait ainsi qu'en reproduire l'engeance. Il les repousse parce qu'ils l'ennuient et troublent son plaisir, parce qu'il y a mieux à vivre, tout simplement.

La vie se joue et ne se représente pas

Si l'évolution de l'enfant ne cesse d'engranger des certitudes nouvelles, c'est qu'elle forme la racine d'une humanité qui se dégage de l'animalité sans succomber encore à l'emprise de l'inhumain.

Les hésitations croissantes de l'enfant au seuil d'une école où la pensée séparée de la vie s'enseigne de plus en plus malaisément ne traduisent-elles pas le refus d'entrer dans la carrière qui a fait de leurs aînés des êtres souffreteux, vrillés de désirs tordus, écorchés par une mort quotidienne et jouant leurs derniers rôles dans la parodie du bonheur.

Leur attitude envers les rôles ne ressortit pas de la critique à laquelle se livrent volontiers les adultes, si bien éclairés sur le négatif qu'ils ne s'en dépêtrent pas. Il est facile en effet de railler ceux qui s'en remettent du soin de leur bonheur à un dieu, à un potentat, à un parlementaire ou à un bureaucrate syndical mais les railleurs sont-ils mieux représentés par eux-mêmes. Est-ce que l'image qu'ils s'échinent à donner d'eux ne traduit pas un reniement de leur propre authenticité ? Est-ce qu'elle ne contient pas en germe le mensonge général du système représentatif et électoral ? N'est-ce pas comme si, quêtant quelque ascendant sur leur entourage, ils l'engageaient à voter pour eux ?

Les enfants ne succombent que tardivement à un tel piège. Ils perçoivent d'abord comme un jeu les rôles que les adultes endossent avec un imperturbable sérieux. Ils prennent, à s'identifier tantôt au gendarme, tantôt au voleur, un plaisir identique. Ils passent avec désinvolture du juge au coupable, du médecin au malade, du fort au faible, du maître à l'esclave, du bon au méchant. Le jeu de la métamorphose et du déguisement, voire de l'affabulation prétendument mensongère, appartient à un fond symbiotique où les êtres et les choses sont reliés entre eux par le mouvement d'une vie commune.

A mesure que le jeu se fige, que les gestes s'appauvrissent dans le ballet mécanique de l'argent et de la promotion, l'enfant est instamment prié de se forger une image de marque, de se loger sous une raison sociale. Les agréments de la métamorphose entrent à reculons dans une réalité fantasmatique non sans que l'adolescent, enfin fixé sur les choix et les orientations que les exigences de l'économie lui imposent, ne garde au coeur l'impression qu'il a poussé la mauvaise porte et que toutes celles d'à côté eussent été préférables.

La contrainte et l'ennui de se donner à voir sous un angle intéressant et intéressé - à «frimer» comme disent les écoliers - découvrent aujourd'hui leur péremptoire inutilité dans la faillite du marché social et de ses valeurs traditionnelles. Une fois de plus, le retour à l'enfance s'identifie à la tentation de renaître à soi-même, dans la pluralité des désirs et l'unité de la vie, dans les métamorphoses humaines de la nature recréée.

Raoul Vaneigem - 1989

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30 octobre 2004

Genèse de l'inhumanité - Le travail (Chapitre 2/8)

Le travail a mécanisé le corps comme il a imposé au monde qu'il transformait la réalité de ses mécanismes.

Le monde a changé de base avec la révolution néolithique : il évoluait dans une symbiose de la nature et de l'humain et il s'est mis sens dessus dessous en prenant pour fondement de son progrès et de sa civilisation une activité spécialisée qui détruit l'unité primordiale, épuise la nature en dénaturant ses ressources et généralise un système de contraintes qui fait de l'homme un esclave.

Le beau résultat que de s'enorgueillir d'une pratique inaccessible à l'animal pour s'interdire aussitôt l'accès à la création, qui forme le génie humain !

La mécanisation économique

En se substituant au potentiel créatif, le travail pénètre dans l'évolution avec une redoutable force de fragmentation. Sous l'onde de choc des gestes répétitifs, des comportements lucratifs, des moeurs serviles et tyranniques, la richesse de l'être se disloque en une pacotille d'idées et d'objets broyés et triés par les mécanismes de l'avoir.

La nécessité de produire et de consommer des biens matériels et spirituels refoule la réalité des désirs, la nie au nom d'une réalité forgée par l'économie. Ce qui est ainsi mis en pièce, réduit à un ensemble de rouages, n'est rien de moins qu'une totalité vivante, où les règnes minéral, végétal, animal se fondaient dans le creuset de la nature pour créer une espèce nouvelle, dotée du pouvoir de créer à son tour.

L'histoire montre avec une précision croissante comment le travail perfectionne la mécanisation de l'individu et de la société à mesure que la marchandise étend son emprise sur la terre et dans le corps.

Il y a quelque chose d'artisanal dans le martèlement originel de la jouissance, et dans l'orgie, l'émeute, le massacre où elle se débonde dès que se relâche le travail régulateur du roi, du prêtre, du fonctionnaire, du plébéien, de l'esclave. Il y a de l'universalité industrielle dans les fureurs révolutionnaires qui prêtent au défoulement des passions opprimées la conscience d'un changement social imminent. Mais quel désenchantement, universel lui aussi, quand il apparaît que les révolutions n'ont fait que traduire le passage d'un stade économique à un autre et que les nouvelles libertés n'incluent en rien la liberté de jouir.

Seul le travail qui transforme le monde a été le moteur d'un progrès qui a propagé partout la défaite de l'humain et l'image de sa victoire. Depuis que l'obligation de produire s'est prolongée en persuasion de consommer, le travail s'est fait, d'objet d'horreur, sujet de satisfaction. Son omniprésence ne laisse plus un ilôt de nature à la surface de la terre - même l'Amazonie succombe - et il n'y a pas dans les profondeurs de l'homme une passion qui ne se glace dans l'ennui de ses cadences. La marchandise a si bien exploité jusqu'à ses limites l'énergie de la vie terrestre et individuelle qu'une grande langueur mène à la mort Brocéliande et le merveilleux désir d'y aimer.

Qui s'obstine à participer à ce monde-là s'enlise dans les tics et les redites de son propre glas. Tout son discours n'est plus, comme son existence, qu'une oraison funèbre. C'est désormais à la croisée de la mort consentie et de la vie à créer que les enjeux de la destinée sont engagés.

Le travail sépare l'homme de la jouissance de soi. Telle est la séparation d'où procèdent toutes les autres.

La castration des désirs

L'homme de désirs a été chassé de son corps par le travailleur qu'il est devenu. L'économie n'a pu prendre le pouvoir qu'en économisant la vie, en transformant l'énergie libidinale en force de travail, en jetant l'interdit sur la jouissance, sur la gratuité naturelle où le désir s'accomplit et renaît sans cesse.

Les pulsions du corps - les besoins primaires de se nourrir, de se mouvoir, de s'exprimer, de jouer, d'accéder au plaisir sexuel - ont été enrégimentés dans une guerre de conquête dévolue au profit et au pouvoir. C'est une guerre qui, ne les concernant en rien, les atteint pourtant jusque dans leur volonté d'y échapper.

Coupé de ses désirs d'accomplissement, l'individu n'a plus en face de lui que les multiples modalités de sa mort. Le travail lui est un suicide commode, d'une hypocrisie toute sociale : il commence par ôter l'essentiel de la vie, et la routine fait le reste.

S'il n'existait pas au coeur de l'enfance une aussi précise castration, croyez-vous que tant de générations eussent permis par leur volonté de servitude tant de séculaires tyrannies ?

La division du travail a fait le maître et l'esclave dans l'individu et dans la société.

L'abstraction

Le pouvoir du ciel, du maître et de l'Etat commence dès que le corps, obéissant aux impératifs économiques, renonce à ses jouissances.

Le travail, qui sépare l'homme de lui-même, se dédouble à son tour, il se scinde en une activité intellectuelle et en une activité manuelle. Le processus s'inscrit dans la logique de l'exploitation du sol et du sous-sol.

L'organisation des labours, des semailles, des récoltes distribue le temps en une série de contraintes, un calendrier saisonnier gouverne les occupations de la communauté, l'irrigation suppose un tracé de canaux, la répartition des eaux, la prévision du temps. Chaque saison apporte son lot de problèmes à résoudre : préparation de la terre, résistance des matériaux, extraction de matières premières, amélioration des techniques, observation des astres, géométrie dans l'espace.

Les choses ne s'ordonnent selon la plus grande efficacité qu'à la condition de les regarder de haut, comme de ces tours et promontoires que les privilèges accordés aux organisateurs, et usurpés par eux, appesantiront d'un sens lourd de conséquences, transformant des constructions initialement fonctionnelles en monuments de tyrannie : cairns, mastabas, pyramides, donjons.

La fabrication d'outils de plus en plus nombreux, le traitement des minerais, le défrichement des forêts, la multiplication des tâches spécialisées, à quoi s'ajoutait le souci de défendre contre la convoitise des voisins les lieux où s'épanouissait une fortune nouvelle, tout concourait à concentrer en quelques têtes un savoir issu d'une pratique d'abord commune à tous.

Graduellement arrachée des mains des praticiens, la connaissance s'est élevée telle une buée de la terre pour se condenser dans les cieux et retomber en averse comme si elle émanait des dieux. L'expérience commune à tous s'est abstraitement ramassée en quelques têtes qui en firent un secret, un mystère. Il ne s'est guère passé de temps que les mandements du savoir devinssent les décrets du pouvoir.

Pouvoir temporel et pouvoir spirituel

De la maîtrise de l'espace, du temps, des eaux, des échanges sortit l'engeance des prêtres et des rois. L'éclair des ordres et le tonnerre des commandements churent d'un au-delà, que fondaient bel et bien ici-bas le sacrifice du corps au travail et la puissance égalisatrice du prix, le Logos universel d'une monnaie qui circule et impose partout ses équivalences, réussissant ce prodige d'apposer le signe «égal» entre un terrain pétrolifère et dix mille Indiens à expulser.

Le travail ne fonde pas seulement l'économie terrestre, il la dédouble, à l'image de sa propre division, en une économie céleste, en un pur et hypocrite domaine de l'esprit régnant sur la matière.

Au sommet de la pyramide hiérarchique, Dieu auréolera le prêtre-roi, jusqu'à l'arasement qu'en 1789 les premières trépidations de la machine industrielle imposeront à l'édifice archaïque du monde.

Déchéance de la terre et du corps

Tandis que les maîtres s'inventent une ascendance céleste pour razzier la terre au nom des dieux, le corps se recroqueville ainsi que la communauté sur laquelle se referment murs et frontières de la propriété.

De quelle déchéance ont-ils osé frapper ce corps sans quoi l'homme n'existe pas, qui est le lieu de toutes les sensations, de toutes les connaissances, de toutes les délectations et de toutes les peines ; ce centre lumineux des réalités tangibles, creuset où l'alchimie des trois règnes transmute la sensibilité du cristal, du végétal et de l'animal dans la faculté humaine d'accomplir le grand oeuvre de la nature !

Ils l'ont réduit à deux principes fonctionnels, à deux organes hypertrophiés, une tête qui commande, une main qui obéit. Le reste a la valeur calculée des abats sur l'étal d'un boucher : le coeur, réservé non aux futilités de l'amour mais au courage des armes et de l'outil ; l'estomac, destiné à soutenir l'effort physique, et que risqueraient de brouiller fâcheusement les plaisirs de la table ; l'appareil génital et urinaire, affecté à la reproduction et à l'évacuation et dont l'usage voluptueux est cause du péché, de souffrance et des maladies.

Jugez de la qualité accordée aux jouissances quand, les mécanismes du corps au travail ayant rempli leurs offices, le bonheur différé par les affaires a le loisir de se satisfaire.

Le travail est l'exploitation lucrative de la nature terrestre et de la nature humaine. La dénaturation est le prix de sa production.

Le parti de la mort

Quand le travail succède à la cueillette des ressouces offertes à l'ingéniosité humaine par la terre, l'eau, les forêts, le vent, le soleil, la lune, les saisons, il substitue à la relation symbiotique des hommes et de la nature un rapport de violence. L'environement et la vie qui en est issue déchoient au rang de pays conquis et à reconquérir sans relâche. Le producteur les traite en insoumis, en ennemis sournois.

La nature a connu le sort de la femme, admirable comme objet, méprisable comme sujet. Elle a été violée, chiffonnée, saccagée, dépecée en propriétés, mortifiée juridiquement, épuisée jusqu'à la stérilisation. Le corps rompu au va-et-vient des muscles et aux redondances de l'esprit, n'est-ce pas le triomphe de la civilisation sur les «bas instincts», entendez la quête du plaisir ?

On sait comment tant de vertus gouvernant le bonheur ont propagé le goût de détruire et de se détruire. Quand l'usine du travail universel n'absorbait pas l'énergie libidinale, le trop-plein se débondait en conflits d'intérêts et de pouvoir que les Causes aussi diverses que sacrées promenaient de drapeau en drapeau. Cependant, la nature humaine s'épuise aussi et l'hédonisme qui réduit la satisfaction des désirs à la consommation de plaisirs surgelés est bien contemporain des forêts moribondes, des rivières sans poissons et des miasmes nucléaires.

Le travail a si bien séparé l'homme de la nature et de sa nature que rien de vivant ne peut désormais s'investir dans l'économie sans prendre le parti de la mort. On conçoit que d'autres voies paraissent et que la gratuité, jadis taxée d'irréalité, soit désormais la seule réalité à créer.

Raoul Vaneigem - 1989

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29 octobre 2004

Genèse de l'inhumanité - Le cercle commercial (Chapitre 2/7)

L'expansion marchande a toujours porté à bout de bras les espérances humaines pour les jeter à bas à la distance exacte où son intérêt faiblissait. Elle a beau ouvrir dans l'immobilisme théocratique, féodal ou bureaucratique la brèche d'une liberté, il faut savoir qu'elle a déjà refermé sur l'usage qui s'en pourrait exercer la parenthèse de la rentabilité.

Que découvrent-elles en sautant le mur ces passions qu'enrageait l'oppression des lois rigides, de traditions étouffantes, de rigueur morale, d'inhibitions névrotiques ? Le devoir de payer les nouveaux droits de transgression. Ainsi le libertinage rend raison au puritanisme, le libéralisme à la tyrannie, la gauche à la droite, la révolution au despotisme, la paix à la guerre, la santé à la maladie.

Qu'on n'invoque pas ici l'effet d'une prétendue loi naturelle : il n'entre dans le jeu qu'effets de commerce. La prépondérance de l'échange a imposé sa structure de marché aux comportements, aux moeurs, aux modes de pensée, à la société. La chose est si évidente aujourd'hui qu'il n'est pas un domaine - idéologique, politique, artistique, moral, culturel, répressif et insurrectionnel - où la faillite de l'économie n'entraîne un effondrement des cours, un tassement des valeurs, une lassitude de l'offre et de la demande, une indifférenciation entre l'envers et l'endroit, le moderne et l'ancien, la vogue et l'oubli.

La fin des temps apocalyptiques

Jusques et y compris son expansion industrielle, l'enclos agraire a suinté des rages et des terreurs de la vie et de la ville assiégées. Jour et nuit, l'apocalypse veille aux portes de la cité. Il n'est pas d'horizon d'où ne puisse à chaque instant jaillir le feu de la destruction et l'on croirait pressentir une manière d'apaisement quand déferlent enfin les hordes de pillards, d'ennemis héréditaires, d'émeutiers, quand surgit, accomplissant sa promesse, la mort épidémique, nucléaire ou chimique.

Il est vrai que vivant dans la peur du glaive, ils font périr par le glaive, scellent, dans le rituel du sacrifice, et l'expiation et la vengeance. Ce ne sont jamais que leurs propres crachats qui leur retombent sur la gueule. Le feu qui les dévore est le feu qu'ils allument, ou du moins qu'embrase en eux et autour d'eux l'échauffement mécanique de la vie réduite au travail.

Dans les tournants de l'histoire, à l'endroit où l'expansion marchande prend son élan et rompt la léthargie des sociétés agraires, les lumières de l'apocalypse clignotent avec un éclat accru. La succession des crises économiques et des bouleversements qu'elles suscitaient n'a jamais manqué de faire emboucher les trompettes de la fin des temps et ces temps-là ont fini si souvent qu'il n'y a plus rien à en attendre aujourd'hui ni d'heureux ni de malheureux.

L'apocalypse s'est dévidée avec le siècle qui voit se profiler sous les apparences d'une crise économique une crise de l'économie, une mutation de civilisation. Ce n'est plus la peur d'un cataclysme qui incite à se réformer et qui guide vers des révolutions dont elle ne pourrait que programmer l'échec. Une confiance en soi se ranime peu à peu, comme si tout ce qui s'éveille à l'exubérance et à l'innocence du vivant ralliait à elle la quête incertaine, individuelle et quotidienne, d'une jouissance sans partage. La mutation en cours laissera derrière elle le cycle périmé d'une histoire où révolution et répression n'ont jamais fait qu'obéir au mouvement de systole et de diastole de la marchandise en tous ses états.

Préhistoire du commerce

Si l'agriculture et le commerce ont présidé à la naissance de l'histoire, leur préhistoire comporte à la fois des conditions qui en rendaient le développement possible - mais non nécessaire - et des modes de vie qu'un tel développement va si bien refouler dans l'imposssible qu'il faut, pour les conjecturer, se souvenir de l'inversion comportementale imposée par la prise de pouvoir de l'économie.

Les réserves de chasse balisées et délimitées par les chasseurs du mésolithique annoncent l'enclos agraire et trahissent encore une animalité prédominante, tant par la pratique de prédation que par le souci de marquer le territoire.

En revanche, il existe une volonté d'humanité dans l'art d'éviter l'affrontement entre deux groupes qui convoiteraient une même région riche en gibier. On sait comment la commensalité, l'exogamie, l'échange de quelques gouttes de sang réalisent la gageure de fondre en une seule et même chair deux êtres et deux communautés distinctes, de sorte que le mal occasionné à l'un atteigne l'autre et que le bien prodigué par chacun soit pour tous une profusion de jouissances.

Le repas pris en commun, l'accouplement et le mélange de sang opèrent en une alchimie charnelle, dont se souviennent les amants de tous les temps, l'union du corps individuel et du corps collectif. Chyle, sperme et principe vital distillent la quintessence du plaisir d'être ensemble sans cesser d'être soi.

Niera-t-on que l'usage de donner et de recevoir la nourriture, l'amour et le sang, qui est le tourbillon de la vie, esquissait une évolution au sein de laquelle rien n'excluait que se fonde une harmonie sociale, une humanité qui eût développé son organisation créatrice comme le règne minéral, végétal et animal avait développé son organisation adaptative ? N'est-ce pas là que la mémoire collective a puisé la nostalgie d'une société rythmée par les respiraions de la vie ? Une société qui n'a pas besoin de contrainte pour éviter que le sang ne soit pas répandu, une société où l'amour s'éteigne et renaisse sans semer haine et mépris, une société où le droit de manger, de se loger, d'errer, de s'exprimer, de jouer, de se rencontrer, de se caresser ne tombe pas sous le coup d'un chantage permanent.

La jouissance de soi et des autres, les «noces alchimiques» avec la nature, la poursuite du plaisir dans le labyrinthe des désirs divergents, tel a été le projet confusément apprêté à l'aube d'une histoire qui l'a abandonné aux rêveries, pour n'avoir sans doute pu résoudre un problème de bouleversements climatiques et démographiques hors d'une économie agraire qui assurait la survie de quelques-uns aux dépens du plus grand nombre.

Tout ce qui en a subsisté tient en de vagues promesses de fraternité, d'égalité, de générosité, d'amour que la religion et la philosophie gardent comme des hochets au fond de leurs sanglants bagages. Sa chaleur irradie encore dans le coeur des enfants et des amants et il n'est pas jusqu'au langage qui n'ait gardé souvenance d'un bonheur originel en évoquant sous le plus glacé des substantifs une relation érotique : «avoir commerce avec quelqu'un», ou amicale : «être de commerce agréable».

Que signifie la rémanence insolite de l'amour et de l'amitié dans un concept qui appartient à la logique, peu amène, du principe «les affaires sont les affaires» ? Que le souvenir du vivant hante jusqu'à la forme même qui l'a vidé de sa substance.

Avec la «révolution néolithique» de l'économie, la prolifération de la vie cède le pas à la prolifération de la marchandise. A la symbiose des êtres et des choses, à l'osmose des différentes espèces se substitue un commerce, au sens moderne du terme, un échange lucratif des biens produits par le travail.

Le corps à corps où la tendresse remplaçait peu à peu la violence bestiale n'inspire plus aux moeurs une douceur et une lenteur où les conflits se dénouaient. Il n'est plus désormais de geste, de pensée, d'attitude, de projet qui n'entrent dans un rapport comptabilisé où il faut que tout soit payé par troc, monnaie, sacrifice, soumission, récompense, châtiment, vengeance, compensation, redevance, remords, angoisse, maladie, souffrances, défoulement, mort.

Le vide d'une angoisse sans fond dévore ce corps si naturellement bâti pour s'emplir de vie chaque fois que la jouissance le remplit de joie. Son énergie s'épuise en force de travail, sa substance s'emprisonne dans une forme abstraite, son regard se détourne de lui comme d'une chose ignoble et s'égare dans l'infinie sottise des mandements célestes.

L'individu particulier s'identifie à l'anonyme prix de ce qu'il produit et qui est produit en son nom. En dehors de quelques passions qui le chevillent encore à la vie en perdition, il n'est plus qu'une marchandise ; il possède une valeur d'usage, qui fait de lui l'instrument servile des besognes les plus diverses, et une valeur d'échange, à la faveur de quoi il s'achète et se vend comme une paire de bottes. C'est ainsi que le commerce lui a tenu lieu de génie jusqu'à nos jours, où le chômage le jette au rebut, où la crise monétaire le dévalue, et où il s'avise comme par enchantement que sa valeur est unique, incomparable et sans prix.

Raoul Vaneigem - 1989

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04 octobre 2004

Genèse de l'inhumanité - Le cercle agraire (Chapitre 2/6)


L'agriculture fixe leur civilisation dans l'immobilisme d'un cercle dont le commerce en expansion accroît sans cesse le rayon.

La formation d'un domaine agricole les a entourés d'un rempart qui tout à la fois les protégeait et les emprisonnait. Le sillon qui cerne leur champ de culture et d'occupation les abrite et les environne d'un danger constant. Ils ont beau reculer les frontières, creuser en profondeur le sous-sol exploitable, hausser leur toit à l'infini du dôme céleste, l'acte d'appropriation d'un dieu, d'un maître, de l'esprit qui les saisait par la tête, les enserre à jamais dans un espace mesquin. Ils tourneront en rond selon la longueur de chaîne que leur accordent l'économie de leur fonction et leur fonction économique : développer l'exploitation de la terre et échanger les biens produits.

Comment verrait-on rien de neuf sous le soleil puisque tout se souille et se lave, se mêle et se démêle dans la contenance d'un même baquet, fût-il à la dimension d'un village, d'un Etat, d'un empire, d'un continent, de la planète, voire des galaxies colonisées à perte d'ennui par l'invariable souci de gagner de l'argent, d'asseoir un pouvoir et de conquérir marchés et territoires ?

La terreur du dehors et du dedans

Au-delà des frontières définissant la propriété commence le pays qui n'appartient à personne, le pays de la nature inorganisée, un chaos sauvage et hostile aux yeux des premiers laboureurs. Comme on comprend que la communauté paysanne rivée au sol qu'elle ensemence se recroqueville dans sa coquille, se ramasse derrière ses fossés et ses murailles dans l'attente apeurée d'une intrusion. Sa présence n'est-elle pas une insulte et un défi à la liberté naturelle des errants ?

Il n'est pas une pierre du rempart érigé par la société agraire qui n'incite à l'invasion des nomades, qui ne sollicite le raz de marée du dehors, qui, cimentée par la civilisation de l'esprit, n'invoque l'horreur et l'attrait de la barberie animale, l'apocalypse venue de la bête.

Au reste, ce camp retranché, opposant sa barrière insolite au va-et-vient des cueilleurs-chasseurs, qu'était-ce d'autre pour les nomades qu'une provende à recueillir, un bien à glaner ? Ainsi la cueillette tourna-t-elle au pillage et le migrateur à l'expropriateur, c'est-à-dire au propriétaire en puissance.

Les hordes s'enragèrent des entraves au libre déplacement, celles qui ne furent pas détruites conquirent les villages et s'y emprisonnèrent à leur tour. Telle fut la fin des civilisations antérieures au néolithique, des civilisations sans économie souveraine.

La sédentarisation a figé les comportements dans la routine du sillon. Le changement y fait figure de menace et l'immuable de sécurité. La répétition apaisante des gestes saisonniers boucle un temps qui revient sur lui-même, sécrète une pensée cyclique, la redondance du mythe.

Mais aussi, quelle frustration que l'immobilité contrainte, que la herse abaissée sur le droit d'entrer ou de sortir ! D'autant qu'à l'intérieur s'élève une seconde enceinte : la présence invisible des lois qui arment les maîtres et désarment les esclaves ; tandis que le corps lui-même se caparaçonne à la manière des citadelles, se durcit dans l'artifice d'une enveloppe foetale et flétrie qui le protège et l'emprisonne. Etonnez-vous après cela de l'agressivité et de la cruauté qui, au témoignage unanime des historiens, signalent l'apparition des villages néolithiques et des cités-Etats.

La nature est le mal

L'exploitation du sol et du sous-sol a dressé un rempart entre l'homme et la nature, c'est-à-dire contre lui-même en tant que nature issue d'un milieu naturel. La tradition de l'antiphysis n'a pas d'autre origine.

En société patriarcale, la nature partage le sort de la femme et de la classe dominée. Elle est admirable de loin. Brise-t-elle dans la fureur de ses éléments déchaînés le joug qui la contraint ? C'est une force hostile, meurtrière, monstrueuse, un péril pour la civilisation. Se laisse-t-elle déchirer et violer par l'araire, engrosser et spolier par la rentabilité, subjuguer par la pensée ? Elle mérite la condescendance du maître.

Insoumise au-dehors, esclave au-dedans, il faut, à tout instant, la tenir à l'oeil du haut des murailles protectrices. L'esprit redoute les exigences de la chair, l'exploiteur la révolte des exploités, le propriétaire l'expropriation.

Pour avoir renoncé à une liberté aléatoire mais qui contenait en germe la création d'un destin humain et d'une nature humanisée, ils n'ont de sécurité que dans la peur des dieux, dans une protection foetale artificiellement prolongée, dans un enclos contre nature où l'économie les châtre et les étouffe. La paix n'est pour eux qu'une guerre essoufflée.

C'est bien illusoirement que l'ingéniosité de leurs techniques les grandit. A l'aune de l'humain, ce ne sont que de petits hommes débiles, incapables de rien produire qui ne pousse plus avant l'inhumanité et la dénaturation, dignes émules de ces dieux qu'ils engendrèrent en accouplant l'impuissance à vivre et la rage de dominer.
Privée ou collective, l'économie déshumanise pareillement

Pas de clôture qui n'appelle la rupture, pas de propriété qui n'excite l'avidité des exclus, pas d'interdit qui n'incite à la transgression. C'est ce qu'exprime leur vieux dicton «Qui terre a, guerre a.»

Dès l'instant que le droit de propriété enserre le moindre lopin de terre entre ses pinces technocratiques et lucratives, la gratuité naturelle est mise en pièces et vendues à l'encan. L'eau pour irriguer, le sol à fertiliser, l'habitat, l'errance, l'air même, tout prête à intérêt, tout se paie et est payé en retour tandis que haine, frustration, agressivité font cortège aux moeurs d'usuriers.

Et qu'y aurait-il de changé à ce que la propriété des champs, des usines, des moyens de production fût collective plutôt que privée ? Entre les mains de tous au lieu de quelques-uns la gratuité naturelle n'en serait-elle pas moins niée et saccagée par les mêmes privilèges de l'économie ? La pollution du rentable a-t-elle de moindres effets sous les auspices du collectivisme que sous la coupe du capitalisme monopolistique ?

L'immobilisme agraire

Deux piliers fondent les assises de leur civilisation : l'agriculture et le commerce. Ce sont les deux piliers d'un temple, car si profondément qu'on les sache implantés en terre, ils ont toujours nourri l'illusion de procéder de quelque édifice céleste, dont le mystère ne se dissipera que tardivement.

En se refermant sur l'homme et sur la société, le sillon de la structure agraire enferme en l'un et l'autre le ferment d'une peur endémique. C'est la peur de sortir des sentiers battus, de s'écarter de la routine, d'aller au-delà du préjugé et de la coutume, de s'engager du mauvais côté de la barrière, de perdre son bien, sa place, ses habitudes.

Là se creuse un lit de repos inlassablement souffreteux que hantent les cauchemars de l'immobilité : les mythes, les dogmes religieux, les idéologies réactionnaires, le refus de changer et de progresser, la haine et la terreur de l'étranger, le nationalisme, le racisme, le despotisme bureaucratique, la férocité des crimes et des châtiments, le fanatisme, la frénésie de détruire et de se détruire.

La bestialité s'y prend au piège d'une société en forme de ghetto, d'une société repliée sur elle-même dans une carapace obsidionale, protectionniste, musculaire, foetale, d'une société rigide, qui engendre le culte de la virilité patriarcale et se perpétue jusque dans la modernité de pays industrialisés tels que l'URSS stalinienne, la Chine maoïste, l'Allemagne nazie, les Etats-Unis, où l'impact de 1789 n'a pas brisé l'encerclement des consciences et la chaîne des comportements immuables.

La mobilité marchande

Autant l'exploitation du sol s'enracine dans la fixité d'un éternel retour, autant le commerce - c'est-à-dire l'échange étalonné des biens produits par le travail - engendre la mobilité, introduit le changement, conduit à l'ouverture. Franchissant les remparts familiers et les frontières connues, il s'aventure dans les régions sauvages, il explore la nature inviolée, il implante de plus en plus loin ces têtes de pont de la civilisation que sont les comptoirs et les marchés. Il est le bras que n'oserait allonger vers d'autres territoires la pusillanimité d'un régime engoncé dans une économie strictement agricole. Il est l'aile conquérante déplaçant vers d'autres horizons la pesanteur, d'une culture emmuraillée. Ainsi brise-t-il, sans l'abolir, le cercle de l'invariance paysanne.

Extirpant l'homme de sa coquille, il le propulse plus avant avec le dynamisme de l'intérêt, il lui prête une plus vaste maison, qui est l'univers à conquérir. Son insatiable avidité l'incite à creuser plus profondément le sous-sol pour arracher une quintessence de profit à la pierre, au charbon, au minerai, au pétrole, à l'uranium. ce faisant, il creuse aussi l'intérieur de l'homme afin qu'aucune machine ne soit étrangère à l'intimité de la pensée et de la chair. L'audace, l'inventivité, le progrès, l'humanisme naissent dans son sillage.

Pourtant, les plus hardis périples bouclent à leur tour le cycle du repli. Les bateaux en partance reviennent au port, la loi du gain règne à l'arrivée comme au départ. Aventurier, pionnier, chercheur, fabricant de chimères, prophète ou révolutionnaire n'empruntent aucun couloir, si insolite soit-il, qui ne débouche sur un comptoir de vente.

Raoul Vaneigem - 1989

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03 octobre 2004

Genèse de l'inhumanité - L'horreur de la bête refoulée (Chapitre 2/5)

S'ils méprisent, redoutent et tyrannisent les bêtes, c'est qu'une bête est tapie en eux et qu'ils se sont inventé pour la dompter un Esprit appelé à gouverner le corps et le monde.

Leur supériorité sur les animaux, ils ne l'attribuent pas à l'art de pousser plus avant la liberté naturelle, à une science de l'harmonie qui les débarasserait de cette hantise, si universellement présente parmi les bêtes, d'être ou mangés ou affamés. Non, ce qui les distingue de leurs «frères inférieurs» tient à une mystérieuse substance, à un Esprit.

Privés d'un tel privilège, l'ours, le chien et le raton laveur tombent dans la disgrâce d'avoir à quêter leur pitance au hasard des savanes, des forêts et des rues ; au lieu que les hommes, qui en ont hérité des dieux, jouissent non du bonheur mais de l'or, symbole d'une prééminence qui permet de tout acquérir.

L'honneur ainsi conféré par une puissance subtile et volatile les fonde à traiter en véritables bêtes brutes ceux qui s'élèvent d'un moindre degré dans la hiérarchie de l'esprit. Ils appellent donc ânes bâtés, moutons enragés, porcs ou macaques les troupeaux sans âme de paysans, de prolétaires, de colonisés, soumis à la férule d'un berger, roi, prêtre, général ou bureaucrate. Le même discrédit englobe, du reste, les improductifs, femmes et enfants sans cesse induits en tentation par les démons de la luxure et de l'amusement.

L'évaluation selon l'esprit, qui situe l'homme au-dessus de la femme et l'homme bestial au-dessous de l'homme essentiel, agit à la manière d'une société par actions où les dividendes se paieraient en ressentiments et brimades. Le principe, pour monarchiste qu'il fût à l'origine, ne disconvient pas à la démocratie. Nul n'est en effet si fruste, si sommaire, si dépourvu de biens et de puissance qu'il ne se prévale de sa «qualité» d'homme pour rosser sa femme, battre son chat, étriller le nègre et l'enfant. Qui veut faire l'ange a besoin d'une bête.

Admirable justice que la cascade des mépris qui se déversent d'un individu sur l'autre, du chef suprême au cloaque de l'animalité où s'évacuent, sous le signe du bouc émissaire, les culpabilités, les peurs, les impuissances de ceux qui se posent en maîtres de la création.

Le règne de l'esprit

Ils ont institué une subtile distinction entre intelligence et esprit. La belle affaire pour un éléphant que de posséder une intelligence ; l'esprit lui fait si cruellement défaut qu'il n'est pas de fin plus honorable pour lui que de tomber sous les balles d'une créature habitée par l'étincelle divine, fût-elle trafiquant d'ivoire ou chef d'Etat. Tel était d'ailleurs le sort du nègre et de l'Indien avant qu'une attestation de dotation spirituelle les ait exclus du gibier communément chassé.

L'esprit a survécu aux dieux, qui passaient pour l'avoir jadis prêté aux hommes, en échange d'un grand appareil de rituels, de sacrifices et de salamalecs. Il s'est seulement désacralisé en passant du gousset des prêtres dans la main des idéologues, des politiques et des psychanalystes, qui l'ont beaucoup affaibli.

L'état de son déclin permet aujourd'hui de mieux conjecturer ce qu'il était avant qu'une flatulence mythique le propulse par-dessus la terre jusqu'au royaume des dieux, d'où il se mit à puer dans la tête des hommes.

Le marécage devenu ondée retourne au marécage. L'esprit est né de la fonction dans laquelle il meurt désormais : la fonction intellectuelle produite par la division du travail.

Il n'est rien de plus terrestre que cette prétendue émanation du ciel, rien de plus localisable dans l'histoire que cette transcendance logée dans l'au-delà. Elle découle prosaïquement de la séparation sociale en maîtres et esclaves, et de la séparation corporelle qui dresse contre les instincts de nature une instance mentale chargée de les réprimer pour les mettre au travail.

Seule une imposture a pu prétendre opposer les valeurs spirituelles aux bas appétits de lucre. Il n'y a pas d'autre esprit que l'esprit d'une économie qui économise le vivant. Il n'y a d'autre esprit que celui qui préside à la production d'un univers de choses mortes.

L'esclave est présent dans le corps social comme dans le corps individuel. C'est la nature bestiale qu'il appartient au travail du maître de faire travailler.

La bête domptée par le travail

La sueur a été le parfum dominant de leur civilisation. Mais curieusement, leur odorat s'incommodait à l'odeur d'aisselles émanant amèrement des travailleurs manuels, alors qu'il ne percevait que roses et violettes dans la suée des rois s'échinant aux affaires de l'Etat, des généraux talonnés par la défaite, des tribuns ahanant sur l'échiquier du calcul politique, des bureaucrates accrochés à cette échelle du pouvoir qui du jour au lendemain élevait à la potence. Est-ce qu'à l'égal du charretier ils ne puaient pas l'effort et la peine des heures à gagner, ces aristocrates, ces notables, ces nantis parlant de l'ouvrier comme d'un résidu de basse-fosse ? Qu'étaient-ils d'autre que des besogneux de la tête, des laborieux de la couronne, des tâcherons du képi, de la mître ou du chapeau ?

Seulement voilà, le travail manuel fleure la bête de somme parce qu'il est chevillé au corps, au magma de muscles, de sang, de nerfs. Tandis que dresser un budget, remplir une cassette royale, faire fructufier un capital, arracher une plus-value, cela ne se flétrit pas du nom de travail, cela participe de la pure valeur d'échange où l'argent règne et ne sent pas.

Travail. Le mot a des relents de mise à mort et de lente agonie. C'est la maculation de boue et de sanie qui souille la face cachée de l'or : les esclaves décimés, les serfs décharnés, les prolétaires sabrés par la fatigue, la peur et l'oppression du jour qui lève, la vie dépecée en salaire. si bien que le plus vrai des monuments à sa gloire efficace est celui qu'érigèrent les miradors hérissés du label Arbeit macht frei, son message exprime la quintessence de la civilsation marchande : le travail libère de la vie.

Il leur a suffi, au reste, de stigmatiser comme une inutile barbarie l'industrie concentrationnaire de Buchenwald et de la Kolyma pour continuer dans la même voie, en évitant aux travailleurs usés l'outrance des chambres à gaz. Ne se sont-ils pas avisés d'honorer le prolétaire, de désodoriser l'effort manuel, de chanter les usines et la beauté du débardeur, voire d'intellectualiser l'ouvrier à la manière d'Allais, qui voyait dans le facteur un homme de lettres oeuvrant avec les pieds ?

Le travail est devenu une bonne chose depuis qu'ils se sont aperçus que, presque partout et presque toujours, presque tout le monde travaille.

Il n'y a jamais eu autant de prolétaires depuis que le prolétariat a disparu. Faudra-t-il que la puissance de l'imagination s'allie à la puissance du nombre pour banaliser l'évidence que commencer à vivre libère du travail et de la mort qu'il produit ?

Leur humanité prétendue n'est rien d'autre qu'une animalité socialisée.

Une civilisation semi-humaine

Ils s'interdisent d'user des sommaires libertés de la bête mais se comportent plus férocement que les fauves. Il n'en faut pour preuve que les turpitudes qui se sont de tout temps mijotées sous le couvercle de l'héroïsme, de la sainteté, de la bonne conscience, de l'humanisme.

L'esprit qui transcende la bestialité est pire que la bestialité même. Pour tuer, le tigre n'a besoin ni du mandat de Dieu, ni de la raison d'Etat, ni de la pureté de la race, ni du salut du peuple ; il ignore l'hypocrisie d'une société qui fustige sa cruauté et imite ses ruses de prédateur, contrefait sa tyrannie, s'approprie comme lui la femelle et le territoire.

Après avoir publié partout que l'homme, chétif par la chair, est grand par l'esprit, ils ont appelé surhomme une brute plus stupidement agressive que ce qu'engendra jamais la nature, ils ont pris pour modèle social une jungle économique d'intérêts divergents où le plus fort écrase le plus faible.

Il n'y a pas trente ans, l'alliance de la ruse mercantile et de la violence militaire passait encore pour le modèle accompli de l'honnête homme. Se raidir, bomber le torse, marcher résolument au pas d'une pensée cadencée, dissimuler son arme pour mieux frapper, c'était ce qu'ils appelaient «avoir du caractère». Alexandre, César, Brutus, saint Augustin, Voltaire, Bonaparte, Lénine meublaient le panthéon éducatif où l'enfant s'agenouillait, dans la promesse d'égaler un jour les grands têtards transfigurés par l'esprit du soudard et du maquignon.

Ainsi les générations ont-elles appris que travailler à se détruire, nier sa créativité, refouler la jouissance et se débonder en amères compulsions, c'était cela devenir un homme.

Prenant toute réalité sens dessus dessous, ils ont fait du corps une glèbe où s'emprisonnait, le temps d'une éphémère existence, un pur fragment de l'éternité céleste. Or le piège n'est pas le corps mais l'esprit, la pensée séparée du vivant et qui se referme sur lui en le châtrant de ses désirs. Arraché à ses jouissances et traîné aux gémonies du travail, le corps sanctifie son martyre ; la tête pensante renie sa nature charnelle, sans laquelle elle n'est rien, et s'auréole d'une couronne mythique, d'un éclat où se reflète tout le mensonge du monde à l'envers.

L'esprit a souillé le corps d'une souffrance «ontologique» qu'il a le front de prétendre soulager par ses vaporisations éthérées. Refoulée dans un en-deçà de l'existence spiritualisée, la vie ne se laisse découvrir que dans un au-delà de la mort.

Les animaux s'adaptent aux conditions naturelles et les hommes à un système qui dénature le vivant. C'est pourquoi les uns ne progressent pas et les autres progressent en régressant tout à la fois.

Les hommes de la survie...

De ce que l'animal survit en s'adaptant aux lois de terrain, ils ont inféré qu'il s'adaptait pour survivre. C'était lui prêter un esprit de conquérant et de promoteur de marchés.

La bête ne connaît d'autre souci que de se nourrir, de se protéger, d'assouvir ses pulsions de rut et de jeu. L'école de la nature l'initie aux pratiques de séduction, d'affût, de refuge, d'errance. Elle y acquiert une connaissance quasi épidermique des rythmes saisonniers, de la faune, de la flore, du milieu ambiant, du territoire, elle y gagne de meilleures chances dans le combat où l'existence se prolonge au jour le jour, instant après instant.

La seule espèce à s'adapter dans le but de survivre, c'est l'espèce humaine. Tout son génie n'a concouru qu'à défigurer la bête en figurant l'humain, à passer d'une survie aléatoire à une survie programmée, souvent pire que la première.

...sont les hommes de l'économie

L'exploitation de la nature par l'agriculture et le commerce a d'abord produit d'évidents avantages. Elle a écarté la menace que les changements de climat et l'accroissement démographique faisaient peser sur les ressources jusqu'alors garanties par la cueillette et la chasse.

Les greniers à blé, le développement des techniques, la circulation des biens eussent accrédité le bon renom de leur civilisation si le prix à payer n'avait atteint l'exorbitante fatalité des guerres, des famines, des destructions de récolte, de l'asservissement de beaucoup au profit de quelques-uns, avec, pour comble, le risque d'aboutir à l'épuisement des ressources naturelles tranformées en richesse abstraite et sans usage réel.

N'est-on pas fondé à juger que l'humanité s'est trompée d'évolution, qu'elle a renoncé à son génie en s'inféodant à un système de survie, qu'elle a refoulé son animalité par esprit d'économie, qu'elle a dérogé à la qualité humaine par excellence qui est de céer l'univers à l'image du désir insatiable ?

Telle est l'opinion récente qui navre certains et réjouit les autres. Pour les premiers, la partie a été jouée et perdue, il ne s'agit plus que d'aller de dégoûts en désespérances sans perdre la face. Pour ceux qui sentent en eux s'éveiller une vie nouvelle, la dernière page de l'archaïsme est tournée et la page à venir reste à écrire avec la plume de chaque destinée. Sous les dehors d'une grande nonchalance couve une violence sans partage et, tandis que s'éloigne le spectre de la guerre et des révolutions traditionnelles, un secret affrontement dresse contre les résolutions de la mort l'exubérance incontrôlable du vivant.

Ils ont pensé changer le monde à leur profit, et c'est le profit qui les a changé, eux et le monde.

La mutilation de l'histoire

En poussant l'empire de l'économie aux confins de la terre, ils ont fait de l'homme la plus belle conquête de l'inhumanité. Dès l'instant qu'elle succède aux civilisations de la cueillette, du nomadisme, de la symbiose avec la nature, la civilisation marchande interrompt le processus de création de l'homme par l'homme. Nous lui sommes redevables d'une piste cyclique de neuf à dix mille ans où l'appropriation de biens matériels et spirituels pourchasse une passion de vivre qu'elle épuise et s'interdit d'atteindre. Sa course effrénée passe à côté du seul progrès vraiment appréciable, l'expansion conjuguée des jouissances et des situations qui les affinent.

Ils ont fait la marchandise et la marchandise les a défaits, voilà toute leur histoire. L'économie qu'ils ont produite les a reproduits à son image. Ils ont vécu par représentations et les représentations ont changé, passant du divin au terrestre, des religions aux idéologies, de la pompe à la ruine, pour les abandonner en proie à leurs reflets brisés. Voilà tout leur progrès.

Ils s'enorgueillissent d'avoir, au XX° siècle, jeté à bas les derniers dieux pour promouvoir le culte de l'humanisme. En cela, la marchandise n'a fait que changer d'emballage, elle a pris un aspect plus humain. La sollicitude pour l'homme, la femme et l'enfant garantit sa vente promotionnelle bien mieux, désormais, que la baïonnette du soldat et le crucifix du curé. Où tout a été vaincu, il ne reste plus qu'à convaincre.

Le progrès

La civilisation marchande a économisé l'homme et fait la déplorable économie d'une mutation vers l'humain. Son triomphe est manifeste, puisqu'elle est partout, sa ruine ne l'est pas moins, car le vivant lui est étranger et le bien-être qu'elle dispense se paie d'un manque à vivre sans cesse croissant.

Le progrès de l'expansion marchande a fonctionné à la façon d'un révélateur, il a précisé jusqu'à la brandir sous le nez des plus myopes la discordance originelle où l'évolution s'est trouvée dévoyée.

Le drame de la séparation ne se joue plus entre la terre et le ciel mais entre la volonté de vivre de chacun et la part de mort qui les gouverne. A l'aube de l'histoire comme à l'aurore quotidienne de la vie, l'humain s'est nié et se nie comme réalité charnelle pour s'ériger en une forme abstraite, pour régner par l'esprit.

Il appartenait à l'intelligence créatrice de l'humanité de transmuter la materia prima de l'animalité. Mais l'intelligence s'est éloignée du corps, elle a engendré des monstres divins et des hybrides terrestres, mi-bêtes, mi-hommes.

Les dieux de l'économie les ont damnés sous couvert de salut, tel le Dieu, particulièrement exemplaire, de la mythologie chhrétienne, qui crucifie son fils pour lui assurer le bien suprême. Ce que chacun tue en soi et qui ressuscite en contrefaisant cruellement l'ange, c'est sa bestialité fondamentale, l'exubérance des besoins primaires où se peut seule enraciner la volonté de dépassement.

A mi-chemin de leur destinée, les hommes sont restés pris au piège de leur animalité socialisée. Leur liberté s'est imposé les limites d'un contrat qui règle l'étiage de la bestialité refoulée et de ses défoulements compensatoires. Empêtrés dans les insatisfactions du corps opprimé et de la morosité d'un esprit qui ne peut le contraindre parfaitement, ils traînent une existence sans joie, songeant à s'en défaire par la mort au lieu de faire de la bête la source de l'humain en voie de développement.

Raoul Vaneigem - 1989

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01 octobre 2004

Genèse de l'inhumanité - L'histoire comme évolution brisée (Chapitre 2/4)

La civilisation humaine avorte quand naît la civilisation marchande

Il faut beaucoup d'amertume et de cynisme pour oser appeler «histoire de l'humanité» une succession de guerres, de génocides, de massacres, enjolivée par trois pyramides, dix cathédrales, La Flûte enchantée, le cinéma, le réfrigérateur et la greffe d'organes. Ce qu'ils tiennent pour le bon sens consiste donc à accorder moins de prix à des millions d'existences sacrifiées qu'à l'une ou l'autre médaille dont elles sont le revers.

Néanmoins, comment proclamer plus longtemps que le progrès a besoin d'holocaustes, le génie d'infortunes, le pétrole de sang et le salaire mensuel d'une once quotidienne de chair fraîche, alors que leurs valeurs morales et financières s'effondrent, que leur autorité patriarcale est foulée aux pieds, qu'un souffle de mort contamine les forêts, les océans, les champs de blé et jusqu'à l'air qu'ils respirent ?

Leur ciel est vide, leur croyance tarie, leur orgueil en larmes, leur civilisation en ruines. Cependant, ils persistent par une coutumière inertie à s'agenouiller sans foi, à glorifier le malheur, à tenailler le désir sous la pression du travail et à s'économiser pour un avenir désert.

Dans le temps qu'ils se lançaient à la conquête de la terre, quelque chose les a conquis, eux et leur espace vital, les laissant corrompus dans une universelle corruption.

Ils ont épuisé et le nom et le concept de Dieu, de Nature, de Fatalité qui symbolisèrent si longtemps l'unique objet de leur salut et de leur perdition. J'ai déjà dit qu'il ne leur restait, pour rendre compte d'une destinée si contraire à ses espérances, qu'à invoquer, ultima ratio, la nécessité économique. Ainsi se referme sur son point de départ et d'arrivée le cercle d'une civilisation viciée, dont l'économie a scellé simultanément la naissance et le dépérissement.

Comme l'enfant avorte dans l'adulte, la promesse d'une évolution humaine s'enlise et s'étouffe dans une histoire mercantile où les hommes produisent, sous forme de pouvoir et de profit, une richesse qui les déshumanise.

Le désarroi de ne tirer des autres et d'eux-mêmes que les derniers deniers du prestige et de la rentabilité les laisse avec leur enfance et leur histoire sur les bras. La question est de savoir s'ils achèveront de se défaire avec l'histoire qui les défait d'eux-mêmes ou s'ils inventeront, pour se refaire, une nouvelle enfance.

Ils ont mis au pillage les richesses que leur offrait gratuitement la nature, appauvrissant la terre au profit du ciel.

Les origines de la civilisation marchande


Nul ne s'est inquiété jusqu'à présent de l'imposture délibérée qu'il y avait à identifier à l'unique forme de civilisation humaine possible une civilisation fondée sur l'agriculture et le commerce. Pourtant la diversité de leurs mythes ne fait pas mystère d'une dissonance fondamentale, dont la stridence trouble la symphonie des éloges. Ne sont-ils pas unanimes à parler d'un premier âge du monde, dont le leur illustre le déclin ? N'évoquent-ils pas à l'origine de leur ère une chute, une déchéance, la mésaventure d'un couple chassé du paradis de la jouissance et condamné à enfanter dans la douleur une race vouée à la malédiction du travail ?

Ayant inventé une civilisation où il ne faisait pas bon vivre, ils n'ont eu aucun scrupule à postuler qu'il n'existait avent elle aucune autre forme de vie humaine, si ce n'est dans l'incertaine mémoire des légendes.

Quand la découverte de peuples sauvages - c'est-à-dire privés d'armes à feu et d'institutions bancaires - les eut confrontés à leur propre passé et à la curiosité de l'explorer, ils se figurèrent les «préadamites» sous les traits de brutes éructant des grognements, bâfrant dans la bauge des cavernes et se distinguant de la bête par le seul art de la tuer à l'aide du javelot.

A quel moment pressentent-ils que les civilisations paléolithiques s'agencent selon des modes d'organisation sociale différant radicalement des sociétés marchandes ? Vers la fin du XX° siècle, alors qu'ils découvrent la spécificité de l'enfant et la gratuité des énergies naturelles ou «douces».

La révolution néolithique

Ce qui a pris le nom de «révolution néolithique» marque le passage des cueilleurs-chasseurs nomades à une société paysanne sédentarisée. A un mode de subsistance en symbiose avec la nature succède un système de rapports sociaux déterminés par l'appropriation d'un territoire, la culture de la terre et l'échange des produits ou marchandises.

De nouvelles études sont venues corriger la représentation simiesque qui, jusqu'il y a peu, rendit compte des hommes d'avant l'histoire. Quand s'éteignent les feux de la rampe, les coulisses s'éclairent. Il a fallu que la civilisation de l'économie atteigne au dernier ressac de la faillite et de l'impuissance pour que se révise l'opinion selon laquelle les communautés errantes du paléolithique étaient le brouillon où s'esquissait, dans une sorte de phase puérile de l'humanité, l'ère de l'agriculture, du commerce et de l'industrie. La modernité néolithique, en quelque sorte.

La prépondérance de la femme

Est-ce faire montre d'une extrême présomption que de conjecturer l'existence, entre - 35 000 et - 15 000, de civilisations au sein desquelles des êtres en quête d'une destinée humaine ont tenté de s'émanciper du règne animal, des rapports de forces qui y prédominaient et répandaient la peur dans le sillage de la prédation.

L'examen de certains sites laisse supposer que des hommes et des femmes ont vécu ensemble non dans une relation hiérarchique mais en groupes distincts et complémentaires. L'homme se consacre à la chasse, voire à la pêche, la femme cueille les plantes comestibles. Ce n'est pas, ainsi que le patriarcat l'a suggéré, sa faiblesse constitutive qui la dispense de tuer le gibier, c'est une incompatibilité analogique : son sang menstruel appartient à un cycle de fécondité, il cesse de couler pour préparer la vie ; au lieu que le sang de la bête ou du chasseur blessé est le signe avant-coureur de la mort.

«Tout est femme dans ce qu'on aime.» Il n'y a pas d'époque où la féminité reconduite dans les privilèges de l'amour - non la femme-objet, virilisée ou reproductrice - n'ait coïncidé avec quelque faveur accordée à l'humain par une civilisation qui n'en prodigue guère.

A la source du discrédit général qui atteint la femme et de ces résurgences où sa puissance se réveille, n'y a-t-il pas l'affrontement originel de deux univers, l'un constellé des signes de l'omniprésence féminine, l'autre propageant, de sa racine paysanne à son excroissance industrielle et bureaucratique, l'ithyphallisme agressif de ses menhirs, de ses donjons, de ses cathédrales et de ses tours en béton armé ?

La symbiose originelle

L'histoire commence au néolithique. Elle est l'histoire de la marchandise et des hommes qui nient leur humanité en la produisant. Elle est l'histoire de la séparation entre l'individu et la société, entre l'individu et lui-même.

En deçà et au-delà d'elle sont des régions où ne s'avancent que des hypothèses mais où règne au moins cette évidence que l'économie n'y est pas dominante et dominatrice, ni l'irradiation particulière à laquelle elle soumet les opinions, les moeurs et les comportements.

Les civilisations de la cueillette ne se sont pas développées par l'exploitation de la nature mais en symbiose avec elle, assez semblablement à l'enfant dans le ventre de la mère. Elles n'éclatent pas en classes antagonistes, l'évolution y demeure essentiellement naturelle et ne se départit pas d'une unité où se conservent et se transforment en un perpétuel devenir les composantes fondamentales de la vie : le minéral, le végétal, l'animal et l'humain.

Si les peintures pariétales du paléolithique évoquent volontiers des hybrides mi-animaux, mi-humains, n'est-ce pas qu'elles expriment un sentiment de fusion, une religio dans son acceptation première : ce qui relie les éléments distincts et inséparables du vivant ? - sens dont la religion est l'inversion absolue.

Au fond, l'humanité tend à s'émanciper des divers règnes dont elle est issue sans qu'il y ait rupture, séparation, rejet. Son évolution qui procède par continuité et par bonds postule un dépassement vers une espèce nouvelle et autonome, consciente de sa diversité et de son accord unitaire avec le vivant.

Les figurines gynéco-phalliques scellant tête-bêche, en un accouplement égalitaire, le féminin et le masculin, ne laissent-elles pas augurer d'un mode de conscience symbiotique par laquelle une société s'affirmerait à la fois supérieure et fidèle à son animalité originelle ?

Est-ce supputations fantaisistes que de pressentir dans les civilisations prééconomiques la réalité d'une communication s'établissant entre les êtres, les choses, les phénomènes naturels moins selon un processus intellectuel que par une appréhension analogique, par une intelligence globale encore attachée à ses racines sensitives et sensuelles ?

On ne découvre jamais dans le passé que des significations véhiculées par le présent et venues à maturation au coeur d'une histoire individuelle. Je n'attribue pas au hasard que se manifestent, à la fin d'une civilisation qui les a dénigrées et accablées d'interdits, de nouvelles alliances entre l'homme, la femme, l'animal, le végétal, les cellules, les cristaux.

Qu'il soit possible de s'adresser efficacement à l'enfant dans le ventre de la mère, au bébé de quelques jours, à un animal sauvage, à une plante est une réalité expérimentale qui met en lumière la persistance, à l'état résiduel, d'une communication naturelle dont les «primitifs» possédaient la pratique et qu'ont occultée, avec la rationalité du mépris, le verbe péremptoire, le raccourci lucratif, le style militaire et télégraphique des affaires, le langage économisé.

Homme naturel et homme économique

Tout laisse supposer qu'un être qui vit selon la nature et ne connaît d'autres frontières que les limites de son errance ne se comporte en rien comme un laboureur, transformé en producteur de richesses matérielles et spirituelles, condamné à demeurer en deçà de la borne d'un champ, d'un village, d'une cité, d'un État.

Le glaneur de plantes et de gibiers, disposant gratuitement des ressources naturelles, non pour un profit calculé mais pour sa seule jouissance, présentait sans doute dans ses moeurs, sa mentalité, voire sa texture psychosomatique peu de traits communs avec le paysan tenu d'exploiter une terre aussi hostile envers lui que ceux qui en tiraient revenu et titre de propriété. C'est pourtant de ce paysan producteur, exploiteur et exploité qu'ils ont extrait l'essence de l'homme ; à tel point qu'au paroxysme de la liberté imaginative, dans leurs utopies, oeuvres poétiques, fictions, sciences chimériques, ils n'ont jamais - La Boétie, Höderlin et Fourier exceptés - conçu de société qui ne soit enchaînée à la guerre, à l'argent, au pouvoir.

La gratuité naturelle

Les cueilleurs-chasseurs sont les enfants de la terre. Ils la parcourent en recueillant partout ce qu'elle leur offre. Ce ne sont des conquérants qui la mettent au pillage et succombent dans les déserts que leur rapacité propage. Aucun maître, aucun prêtre ou guerrier ne se dresse parmi eux pour s'approprier les biens collectés.

De la manne terrestre découle une satisfaction immédiate en nourriture, en vêtements, en construction d'habitats, en techniques ; une satisfaction qui ne passe ni par l'argent, ni par l'échange, ni par la tyrannie d'un chef, mais dont la présence inaltérée détermine analogiquement un style de relation communautaire, une manière d'être, un langage à la fois rationnel et émotionnel, un ensemble de signes gravés et sculptés que seule a pu qualifier de religieux la manie d'attribuer abusivement aux dieux ce qui appartient aux hommes.

La religion naît avec l'Etat-Cité

De même que l'enfant n'a été longtemps à leurs yeux qu'un brouillon de l'adulte, ils ont appelé «paléolithique» ou période de la pierre ancienne un moment de l'évolution humaine - quelque quarante à cinquante mille ans - auquel ils n'accordaient d'autre qualité que d'acheminer vers l'ère moderne de la pierre nouvelle ou «néolithique». Et de parler de religion paléolithique comme s'il existait, inhérente à la nature humaine, une croyance aux fantômes célestes qui dût progresser pour s'élever un jour à la perfection chrétienne, musulmane, bouddhiste ou juive.

C'était confondre grossièrement nomades en liberté et esclaves d'un lopin de terre, cherchant dans la tyrannie spirituelle des cieux une consolation à la tyrannie matérielle de leurs semblables. N'est-ce pas en effet de l'agriculture et du commerce instaurés par la «révolution néolithique» que surgit la vermine des rois et des prêtres ? N'est-ce pas de ce temps que la terre dépouillée de sa substance charnelle se sublimise en une déesse mère que viole et ensemence, par le travail des hommes, Ouranos, seigneur céleste, mâle et ubéreux ?

Il n'y a pas, à proprement parler, de religion avant la révolution néolithique mais il existe, au sens originel du terme, une relation unitaire entre toutes les manifestations de la vie, une compréhension analogique omniprésente, une identité du microcosme et du macrocosme, de ce qui est en haut et de ce qui est en bas, de ce qui est intérieur et de ce qui est extérieur.

La séparation d'avec soi et les autres n'a pas encore déchiré la pensée et le vivant en une souffreteuse dualité. L'enfant n'a d'autre ciel que le ventre de la mère, l'être naturel ne connaît d'autre réalité que la nature. Les cornes de la grande génisse de Lascaux dessinent les différentes phases de la lune. Elles signifient que la terre porte le mouvement des cieux avec autant de sollicitude qu'elle berce le rythme des saisons.

Pourquoi refuser aux populations errantes du paléolithique la conscience d'une terre vivante et féconde où, de la naissance à la mort, se fraie l'aventure de la destinée individuelle chaque jour renouvelée ? Est-ce que les héritiers du néolithique ne découvrent pas aujourd'hui, au-delà d'une histoire qui fut moins leur histoire que celle de leur aliénation, le permanent désir de vivre ici, maintenant et pour toujours dans le sein d'une nature enfin restaurée comme nature inséparablement humaine et terrestre ?

L'éden au coeur

Ai-je paré de couleurs trop idylliques pour être vraies les âges que condamnèrent aux ténèbres les torchères de la société industrielle ? Ce n'est pourtant pas moi qui les ai célébrés sous les noms d'éden, d'âge d'or, de pays de cocagne, décrits comme des lieux où régnaient l'abondance, la gratuité, l'harmonie entre les êtres et les bêtes. Les responsables d'une vision aussi paradisiaque, ce sont les hommes de l'économie, ceux qui s'enorgueillissent, d'une voix rogue, de leur travail, de leur religion, de leur famille, de leur État, de leur argent, de leurs progrès techniques.

La civilisation marchande n'assure pas le dépassement de l'animalité dans l'humain, elle ne fait que la socialiser en la réprimant et en fixant un prix à ses défoulements.

L'animalité à dépasser


Il y a tout lieu d'admettre que, au sein des populations errantes du paléolithique, se sont perpétués à des degrés divers les comportements des troupeaux et des hordes de l'espèce animale. Aurignac, la Madelaine, le Pech-Merle n'ont pas été des paradis terrestres mais des champs d'évolution tantôt régressive, tantôt progressive sur le chemin d'un développement humain. Des communautés obéissent encore à la brutalité atavique du prédateur, d'autres découvrent de nouvelles formes d'association fondées sur l'affinement des besoins primaires.

L'inertie joue en faveur de l'animalité. Reconnaissons-le, la quête de la subsistance par la cueillette, la chasse et la pêche ressortit davantage à la faculté adaptative des bêtes que de l'aptitude à modifier l'environnement. Le nomadisme assigne lui-même des limites à sa liberté : le déplacement saisonnier des troupeaux règle le ballet des errances, obligeant les chasseurs à suivre l'itinéraire des migrations pour se pourvoir en gibier ; les temps de germination, la variété des sols où croissent les plantes comestibles, la maturation des fruits déterminent à leur tour la mobilité des campements.

Ajoutez à cela les caprices climatiques, les intempéries, la foudre, la crue soudaine, la maladie, l'accident, la mort, autant d'infortunes cruellement inscrites dans une destinée qui semble plus résignée à subir les disgrâces naturelles que résolue au génie de les maîtriser, d'en atténuer les effets, voire d'en tourner les inconvénients en avantages.

Mais quoi ! Se sont-ils, eux, les suppôts de l'économie, les fanatiques de la thésaurisation, les programmateurs de l'aisance à venir, préservés de la famine, des hivers rigoureux, des inondations, des épidémies, des cataclysmes, de la misère ensemencée de siècle en siècle ? Ils ont bonne mine de déplorer le lamentable sort de «l'homme des cavernes». Rendez donc grâce, bonnes gens, au paratonnerre, au frigidaire, à la climatisation des chambres d'hôtel, et n'oubliez pas d'associer au concert d'éloges les guerres, les génocides, les révolutions et les répresssions par lesquels il a fallu se faufiler pour se préserver de l'orage et des chaleurs torrides !

Si on lui assigne pour date de naissance l'apparition, vers 7000 avant l'exhibitionniste du Golgotha, du village fortifié de Jéricho, la civilisation marchande compte quelque neuf mille ans d'existence, avec au cours des deux derniers siècles un frénétique emballement du processus économique. La période qui la précède couvre une durée cinq fois plus longue et il serait étonnant que sous l'ignorance dont l'esprit civilisateur l'a si longtemps voilée la communauté humaine n'y ait pas tracé plusieurs voies d'évolution, plusieurs confluents d'expériences.

Peut-être s'est-il amorcé çà et là un dépassement des comportements adptatifs : la création de conditions naturelles propres à encourager cette jouissance de soi sans laquelle il n'est pas de véritable progrès humain. A côté de hordes de cueilleurs-chasseurs, dominés par les préoccupations animales de survie, ont pu se révéler des embryons de sociétés où la solidarité ne résultât point d'une conjuration d'intérêts privés mais naquît d'une harmonie des passions papillonnant autour d'un amour passionné de la vie.

Tout semble l'indiquer, le coeur a gardé souvenir des hauts plateaux où transhuma le meilleur des sentiments humains, avant que la civilisation marchande ne les signale sur ses cartes comme autant de terrae incognitae. N'est-ce pas d'une telle rémanence que participe la secrète exaltation qui, en dépit des lois mercantiles de l'échange et du sacrifice, prête une si souveraine puissance à l'amour, à l'amitié, à l'hospitalité, à la générosité, à l'affection, à l'élan spontané du don, à l'inépuisable gratuité ?

La créativité primitive

Assurément, l'art de s'adapter aux conditions dictées par la nature postule une manière de résignation et pour le moins quelque passivité. Ce n'est là pourtant qu'apparence. Comment nier qu'il se glisse dans les ingéniosités de la pêche, de la chasse, de la cueillette, des messages peints et gravés, une volonté de solliciter l'abondance naturelle par la faculté de créer ? Analogiquement parlant, le jeune enfant extrait ainsi du milieu où il s'aventure, au fil de sensation tantôt heureuses, tantôt malheureuses, une somme de connaissances dont il s'exerce à tirer avantage.

L'idée que vous puisse tomber toute préparée dans la bouche la provende de céréales, de poissons, de gibiers est une vision sarcastique et contemplative de la satiété, une caricature appelée à justifier le viol et l'exploitation brutale de la nature par le travail. Le véritable enjeu tient au génie de créer l'abondance, de multiplier les ressources naturelles, d'en perfectionner les usages, d'en augmenter le plaisir.

Le courant écologique, né dans les dernières années du siècle, a commis l'erreur de dissocier, dans la plus pure tradition économiste, la mise en valeur des énergies douces - l'eau, la terre,le feu solaire, le vent, les marées, les effets de miroir lunaire, l'humus - et les exigences d'une alchimie individuelle où la destinée opère en transmutant patiemment la matière première de l'humain, en taillant dans la grossièreté des pulsions animales le cristal des désirs affinés. Une si malencontreuse incohérence le condamne à n'être qu'une idéologie parmi les autres, promise à la même déperdition de créance.

Des signes indiquaient pourtant qu'opposer les énergies douces aux énergies de mort, étendant sur la terre le linceul de la pollution chimique et nucléaire, n'avait pas de sens hors d'un projet plus vaste qui s'attachât à réconcilier nature humaine et nature terrestre pour créer un monde à la seule fin d'en jouir. L'émergence simultanée de la contestation écologique et de ce mouvement d'émancipation de la femme et de l'enfant, qui marquait la fin d'une domination millénaire, eût mérité plus d'attention.

Femme et civilisation

La femme est au centre du monde à créer. Une civilisation s'estime non à l'éclat de son art, de sa richesse, de sa morale et de ses techniques mais à la considération qu'elle accorde à la femme. Partout où le souci humanitaire l'a emporté sur la rigueur des lois, elle a occupé une place prépondérante. Est-elle méprisée, humiliée, asservie? Son degré d'abaissement indique en quel ignoble état se complaît la société qui la traite en objet.

S'étonnera-t-on de la découvrir omniprésente dans les civilisations du paléolithique supérieur? Elle choisit les plantes comestibles, en favorise l'ensemencement, les accommode pour en extraire nourriture, boisson, vêtements, matériaux de construction, éléments d'écriture. Comme à l'enfant qu'elle porte en elle, sa nature créatrice offre, en les triant et en les améliorant, les biens que la nature terrestre dispense confusément dans un mélange chaotique de bénéfique et de nuisible.

La plupart des représentations graphiques la figurent à la fois sous les traits de la mère nourricière et de la femme à l'émouvant triangle pubien. Elle est l'athanor où la materia prima des désirs s'ouvre à la promesse de successives transmutations. En elle s'opère le Grand-Oeuvre sur lequel le travail du mâle jettera si longtemps l'interdit.

Sa nature humaine et fécondante la tient à l'écart de la chasse comme d'une activité bestiale où l'épieu - et plus tard le fusil - se contente de prolonger et de perfectionner la griffe et la mâchoire du prédateur. Aux antipodes de la brute enchaînée aux cycles de mort, elle inaugure le cycle de la vie qui se crée elle-même. Telle est la réalité qu'inversera la civilisation patriarcale, dans un mensonge porté à sa perfection par le christianisme : la femme idéale est une vierge abusée et engrossée par un Dieu pour enfanter un homme enseignant aux hommes la vertu de mourir à soi-même.

La femme incarne la gratuité naturelle du vivant. Elle est l'abondance qui s'offre. De même que sa jouissance est tout à la fois donnée et sollicitée dans le jeu des caresses, de même se livre-t-elle à l'amour qui la prend pour de plus parfaites jouissances.

En elle et dans la relation passionnelle qu'elle ranime s'affirme ce style nouveau qui supplante peu à peu la tradition du viol, de la conquête et de la terre et d'elle-même. Une matrice universelle se forme à son image, pour alimenter, par les ressources d'une nature enfin humanisée, une humanité qui n'attend que le plaisir de naître et de renaître sans fin.

Raoul Vaneigem - 1989


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21 septembre 2004

Genèse de l'inhumanité - L'enfant (Chapitre 2/3)

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Renaissance de l'enfant

   Ils sont plus qu'on ne croit à renouer avec leur enfance, non l'enfance que tuent les gestes mécaniques et qui s'autopsie sur le divan du psychanalyste, mais celle qui revient à l'appel du désir.
   Aux enfants, les leurs ou ceux des autres, ils empruntent volontiers un savoir, qui leur est d'un grand secours pour l'approche confiante d'une vie enfin acceptée dans son exubérance. Rien ne les prépare mieux à déjouer les ruses de la maladie, à révoquer surtout l'impression lancinante qu'une vie ratée n'a d'autre espérance qu'en une mort réussie, c'est-à-dire hâtée par les alcooliques dérélictions du bon vivant.
   Bien que l'ordre familial demeure dans leurs attributions et qu'ils soient en devoir de l'assurer bon gré mal gré, ils répugnent le plus souvent à perpétrer sur l'enfant l'assassinat feutré dont ils furent, en leurs jeunes années, les très ordinaires victimes. Les pères et les mères se sont départis de la morgue que la tyrannie patriarcale leur imposait jadis en héritage. Ils répriment mollement, rossent peu et plutôt par maladresse, s'égosillent moins, débattent et palabrent davantage. Surtout, ils ont changé d'attitude en une matière particulièrement délicate : ils accordent désormais sans réticence ni réserve une affection qui avait toujours été l'objet d'un chantage à la protection et à la soumission.
   L'enfant a senti s'émousser l'aiguillon de la contrainte imbécile, il y a gagné l'avantage d'aller plus commodément où le désir le pousse et d'exprimer à haute voix les mots que la nature murmure partout. Parmi ceux qui s'instituèrent ses maîtres et ne maîtrisèrent jamais que leur propre agonie, il réveille inopinément un appétit de vivre que les manigances du travail avaient plongé en léthargie.
   N'est-ce pas merveille que de le voir papillonner à plaisir, s'emparer du bonheur dès qu'il passe à portée de la main, solliciter avec les ressources de l'ingéniosité le retour des moments heureux ? La réalité qu'il révèle est le centre d'un labyrinthe où se perdent tant de manoeuvres habiles, tant de rodomontades et de faux-fuyants. C'est l'authenticité, l'accord sans cesse recréé du corps et des désirs qui l'affinent. L'infantilisme agressif et le gâtisme plaintif des adultes n'en fut jamais que le mensonge, le «puéril revers des êtres».
   L'enfant enseigne spontanément à ouvrir sans cesse les yeux pour la première fois, à distinguer la couleur d'un feuillage, à lire un paysage, à comprendre le langage des oiseaux, à saisir la grâce d'un instant - à le saisir non plus avec ce regard passé au fil de la cognée, plissé sur la mire d'un fusil, pincé par la pensée de l'éphémère et de la mort. Et c'est encore par l'enfant intérieur qu'il est donné à chacun de laisser monter en soi la sève printanière des arbres, l'ardeur sauvage des bêtes, la volupté d'une présence amoureuse d'où rien ne peut naître que d'aimable.

   Etrange et imparfaite alchimie amoureuse qui, en deux transmutations successives, conçoit et fait naître l'enfant sans jamais atteindre à la troisième, où l'humanité eût pris sur elle de se créer en créant le monde.

La création falsifiée

   L'acte créateur par excellence, n'est-ce pas l'étreinte de l'homme et de la femme engendrant la vie dans le matras maternel ? Fallait-il qu'ils aient honte et de l'amour et de la vie pour imputer à un Dieu céleste et désincarné l'opération la plus terrestre et l'alchimie la plus charnelle ? Quel mépris de la jouissance que les amants prennent en se prenant, quel dédain du bonheur où les corps se confondent pour se féconder - qu'un enfant naisse ou non du privilège de l'union ! A-t-on jamais vu plus bel hommage de la virilité patriarcale à l'impuissance consentie ?
   De quelle imagination désaxée ont-ils tiré que le seul et vrai créateur de l'univers fût un Esprit, une semence de néant ? N'a-t-il pas fallu pour fonder un tel non-sens que la nécessité de travailler entraîne l'incapacité de créer, que le pouvoir châtre du plaisir de s'appartenir, que l'expansion de la marchandise se substitue à l'expansion de la nature humaine ?
   Il n'y a d'autre genèse de l'humanité et de l'inhumanité qu'en l'homme qui s'est créé de la terre et se détruit au nom du ciel.

L'évolution interrompue

   Leurs hommes de science admirent qu'en un raccourci de neuf mois l'embryon humain réitère, en passant de la conception à la naissance, le cheminement millénaire qui fit de la créature aquatique un mammifère terrestre. La suite leur fournirait plutôt des raisons de s'étonner. D'un si grand bond de l'existence thalassique à la conquête de la terre n'était-il pas légitime d'espérer une évolution de nature similaire où l'espèce humaine s'affirmerait comme dépassement de l'espèce animale ?
   Quelque chose s'est apparemment détraqué en cours de route. Il n'y a pas eu de miracle humain. L'espèce animale s'est seulement perfectionnée et socialisée en se dénaturant. Le génie de l'homme s'empare de l'univers avec une technicité qui ne lui obéit pas et stérilise partout la vie. Le phénomène méritait davantage que les contorsions métaphysiques qui s'emploient à le justifier en fait comme unique forme d'évolution possible. Il est vrai que les savants, jugeant de la vie sur terre par leur propre façon de vivre, la tiennent le plus souvent en piètre estime.

La naissance inachevée

   Il arrive que grandissant et se développant dans le sein maternel, l'enfant se trouve peu à peu à l'étroit dans la douceur de l'univers utéral. L'enveloppe protectrice le gêne, entrave ses mouvements, l'étouffe. Il se met pour ainsi dire à nager avec plus d'énergie vers la sortie, vers la naissance, vers l'autonomie.
   Son impatience alourdit et encombre le corps de la mère, impatiente à son tour de se débarrasser d'une présence devenue inopportune. Un accord commun préside ainsi à l'expulsion. La mère évacue l'enfant vers une liberté à laquelle il aspire, avec la violence d'une vie nouvelle. Le moment de la naissance émancipe et la femme et l'enfant, ou plus exactement les engage l'un et l'autre dans un processus d'émancipation.
   Le cordon ombilical est coupé, le lien de dépendance disparaît, l'unité affective s'allège et puise dans la gratuité une force plus sereine... Vision idyllique.
   Leur civilisation ne tranche pas le tuyau de perfusion, elle le durcit, l'étire, le rend cassant sous la constante menace de couper l'aide et les vivres. Elle l'entortille dans une complexité dramatique où la femme et l'enfant s'agrippent l'un à l'autre, parodient à longueur d'existence le jeu de l'assistant et de l'assisté, s'attirent et se repoussent, se mutilent à chaque velléité d'indépendance et se retrouvent en de morbides moiteurs familiales pour soigner les blessures qu'ils infligent.

L'éducation est l'adaptation à la survie

   L'apprentissage en milieu animal se borne au respect de la loi qui régit la survie des bêtes : l'adaptation. L'observation d'une femelle et de son petit montre avec quelle diligence elle s'emploie à le protéger, comme elle le prépare, au sortir du cocon où il était enclos, à progresser dans un environnement périlleux. La leçon maternelle lui enseigne à se dissimuler, à bondir, à bâtir un refuge, à suivre une piste, à s'approprier un territoire, à se tailler sous le soleil et sous la lune une place enviée et éphémère.
   De la supériorité si hautement affirmée de l'homme sur la bête, était-il déraisonnable d'attendre un mode d'éducation qui laissât bien en arrière la simple faculté de s'adapter ? Or, il faut en rabattre et de beaucoup.
   Il n'y a pas si longtemps, il mourrait plus d'enfants dans une famille que de lapins dans une nichée. Il en meurt encore aujourd'hui sous les coups, les tourments et l'infortune de payer patente au ressentiment des adultes. C'est une ordinaire férocité qui augure mal d'un dépassement du comportement animal.
   De fait, leurs écoles sont-elles autre chose que des écoles de survie ? L'enfant est mieux armé que le chimpanzé, il dispose de techniques sophistiquées et des ruses du langage mais sa destinée est la même : s'imposer parmi les forts et les faibles, s'adapter aux lois du milieu, sauver sa peau et s'auréoler de prestige. Rien de plus ; et souvent moins puisque lui est refusée la liberté naturelle d'assouvir ses pulsions.

Devenir un homme en cessant de l'être

   Les contes et légendes illustrent avec assez de cruauté le sort réservé aux enfants. Des êtres naïfs, généreux, frêles et intelligents affrontent des géants puissants, redoutables, méchants et stupides. A l'issue de combats sans merci, les faibles l'emportent sur les forts. David décapite Goliath, il détache du corps musclé de la brute une de ces têtes cyclopéennes affectées au gouvernement des villes et des campagnes.
   Entre-temps, les petits se sont aguerris au fil des épreuves, ils ont appris à déployer contre leurs adversaires une égale barbarie et, de surcroît, une férocité sournoise, astucieuse, cauteleuse comme celle du valet dupant son maître. Leur tour est venu de s'élever aux fonctions de roi, de géant, d'adulte. Le parcours de la jungle sociale les a mené de l'état d'exploité au statut d'exploiteur.
   Que dit la moralité ? Que le plus fort n'est pas celui qu'on pense mais celui qui pense, non la violence brutale mais l'art d'en contrôler l'usage.
   Les petits triomphent par l'esprit et l'esprit se paie en les faisant grandir, vieillir, s'aigrir, en les identifiant peu à peu aux monstres qu'ils ont vaincus. Rien n'a changé vraiment, que le pavé jeté dans la mare pour y reproduire les mêmes cercles concentriques.
   Quant à la richesse affective du héros, elles se ramasse dans un stéréotype, une pirouette finale : «Ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants.» Autant la renvoyer dans le pays de nulle part, en utopie, là où il n'y a plus d'histoire. Comme si le bonheur n'avait pour s'imposer et faire souche que les continents de l'irréalité féerique, où nul n'arrive jamais que mort ou trop épuisé pour engendrer quoi que ce soit.

L'affectif et le nutritif

   L'enfant a été jusqu'à ces jours traité à rebours de l'évolution qu'il annonçait. A peine dans le ventre de la mère, il reçoit, sur la gamme de fréquence des sensations premières, tous les échos que répercute, comme dans une vallée, l'orage qui naît de la difficulté d'aimer et de s'aimer au sein des couples. Angoisse, joie, crainte, irritation, indifférence, élans d'amour et de haine modulent sur le clavier de sa physiologie embryonnaire un rythme biologique qui pourrait bien décider de son implantation définitive ou de son expulsion prématurée.
   S'il franchit le cap de la fausse-couche, qui supplée si souvent à la carence d'un avortement volontaire, c'est que, entre sa mère et lui, se confirme un accord, un consensus que la science s'avise enfin de découvrir après avoir tout étudié de la mort.
   On s'est bien gardé jusqu'à présent de souligner l'importance que revêt pour l'enfant in utero le fait de recevoir simultanément et gratuitement la nourriture, l'amour et ce message à la fois mental et sensuel qui communique la sérénité et la confiance. C'est pourtant là un privilège que n'abolit pas la naissance, puisque le sein maternel continue à dispenser, avec les psalmodies de la tendresse, la force du lait et la douceur de l'affection.
   Cette manne terrestre, ces murmures caressants, ces odeurs génésiques, ces pensées quasi épidermiques, c'est la véritable fontaine de Jouvence, la source dont le jaillissement affermit la vie du jeune enfant plus sûrement que l'arsenal de la médecine la plus sophistiquée. Les amants le savent bien qui, au paroxysme de leur passion, s'y nourrissent d'amour et d'eau fraîche et redeviennent semblables à des tout-petits.
   Alors vient la rupture.
   Par une infortune qui en produit beaucoup d'autres, leur civilisation est ainsi agencée qu'elle sépare l'affectif et le nutritif ; qu'elle dissocie du même coup le langage originel qui soutenait leur union.
   A vrai dire, le contraire eût été surprenant. Il n'est pas pensable qu'une société dont l'existence se fonde sur le travail, producteur de marchandises, accorde un légal intérêt aux élans d'un amour offert naturellement et à la nécessité de se nourrir, sur quoi se règle le prix du blé et des hommes.
   L'affection se donne sans apprêts ; ce n'est pas sérieux. Le sérieux de l'âge adulte consiste à ôter la gratuité pour faire fructifier le profit, à tout rabattre dans le sillage de ce qui se paie, à commencer par le besoin de manger, de se mouvoir, de se loger, de s'exprimer, d'aimer.
   Aussi faut-il voir comme en quelques années le langage affectif de la mère et de l'enfant le cède au langage de l'efficacité, du rendement, de l'économie, un langage solidement structuré selon la logique aristotélicienne du «fais ceci, ne fais pas cela!» et qui, à l'inverse du premier, se plie parfaitement aux exigences pédagogiques de l'ordinateur.

Affection, nutrition, création

   La faculté de créer est le phénomène humain par excellence. Elle se forme avec le corps que le milieu foetal alimente à profusion. Elle donne au nouveau-né pouvoir de se développer en transformant l'environnement terrestre et, précisément, d'enrichir l'abondance originelle par la création d'une terre d'abondance où l'enfant apprenne à conquérir son autonomie d'homme à part entière.
   Le génie créatif participe d'une évolution naturelle que la civilisation du travail a dénaturée. Vie et création sont inséparables. C'est l'une et l'autre que refoule et épuise le système d'exploitation de la nature et de la nature humaine, qui fonde l'ère économique.
   Le couperet éducatif a séparé la jouissance affective et la satisfaction des besoins primaires. Le corps à corps de la femme et de l'enfant n'a pas poussé plus en avant une relation où la souveraineté de l'amour enseigna l'art de se créer en créant son indépendance. La communication a été interrompue, l'alchimie a tourné court, la troisième mutation n'a pas eu lieu. Ce n'est plus la vie qui fait office de nourrice mais la mort. La destinée se déroule comme un film à l'envers. Tel est le cauchemar ordinaire dont ils s'étonnent de s'éveiller encore en de rares instants de vie.

   Comment l'être humain naîtrait-il alors que l'enfant se foetalise dans l'adulte et l'adulte dans l'enfant ?

L'enfance à jamais inaccomplie

   C'est une terrible malédiction que d'entrer avec la vocation du bonheur dans un monde où le bonheur est relégué à la sortie. Le mot lui-même est en odeur de niaiserie, il fait se hausser par dépit les épaules qu'affaissent le plus souvent ses regrets.
   Car s'ils ont claironné de tous temps que l'homme n'était pas sur terre pour se livrer aux voluptés, ils ont gardé gravé dans le secret du coeur et de l'imaginaire le souvenir du paradis foetal, de l'éden au centre de la femme, de l'île fortunée où le don de l'amour nourrissait la vie naissante.
   Combien de fois ne s'élancent-ils pas d'une démarche hautaine à l'assaut de la richesse et du pouvoir pour s'effondrer au moindre sentiment de faiblesse et d'abandon, pour se recroqueviller dans le premier simulacre de sein maternel que le hasard présente à leur désarroi.
   Plus ils mettent d'endurance et de fermeté à harper ce qui les éloigne d'eux-mêmes, mieux ils régressent à pas puéril vers un état primordial qui les choyait et les protégeait. Ainsi leur existence ne cesse-t-elle de reproduire, dans la monotonie du sarcasme et de l'ennui, le traumatisme de l'enfance et de l'histoire, qui les a chassés des jouissances originelles pour les envoyer à la casse du travail quotidien.
   En quelques années, en quelques mois peut-être, l'enfant se découvre spolié des privilèges que l'amour lui accordait sans réserve. Que lui soient retirées les facilités d'existence dont il jouissait passivement dans le ventre de sa mère, là n'est pas le mal, au contraire. Il accède à la vie terrestre dans une aventure humaine qui le convie précisément à abandonner la passivité et à créer une abondance naturelle dont le monde foetal n'a été que l'avant-goût et l'esquisse sommaire.
   La disgrâce réside en ceci, qu'à peine échappé à la protection utérine, devenue avec le temps inopportune et gênante, il se heurte à des conditions si défavorables que tout l'invite à régresser, à abandonner l'espérance d'une mutation humaine, à se replier avec armes et bagages dans une position foetale.
   La dissociation de l'affectif et du nutritif produit une sentiment d'insécurité et d'angoisse chez l'impressionnable nouveau-né, au moment même où rien ne lui serait plus précieux que d'entrer dans un monde étranger avec le viatique d'une affection sans réserve.
   Une menace le paralyse alors que ses faibles mouvements auraient grand besoin d'assurance, la menace de n'être plus aimé s'il ne mange pas, s'il dort mal, s'il crie, pleure, remue, irrite, désobéit, suit un rythme qui diffère du temps rentabilisé des adultes. Quel mépris dans l'ignorance qui persiste à investir comme un terrain conquis l'univers particulier de l'enfant ! Quel mépris de soi !  
   N'est-ce pas l'amour qui soutient l'audace d'affronter l'inconnu, de s'obstiner dans l'effort, de se jeter dans une frénétique succession d'entreprises : trouver le sein, saisir le biberon, s'emparer d'une chaise, se redresser, marcher, articuler les mots, aiguiser les heureuses dispositions de la nature dans l'expérience des êtres et des choses ?
   L'éducation se mue en une mécanique glaciale dès l'instant qu'elle cesse de se fonder sur le préalable d'une affection accordée sans réserve à l'enfant, quoi qu'il arrive. Hélas, comment garantir la prédominance de l'amour alors que le travail impose au cycle des jours et des nuits la précision de ses rouages ?
   Sans doute n'est-il plus d'usage, dans les familles, d'encourager la vocation pianistique à coups de règle sur les doigts. Mais si la gifle et la vocifération ne sont plus de mise, il n'est pas si facile d'éviter le chantage sentimental qui paralyse les gestes les mieux venus de l'indépendance et de l'autonomie.
   La certitude d'être aimé incite le plus sûrement à s'aimer soi-même dans l'amour des autres. Elle est l'assurance fondamentale qui permet à l'enfant de voler de ses propres ailes. Sans elle, la destinée se traîne dans les ornières d'une dépendance qui prête à la mort les traits d'une mère toute-puissante.
   Que l'affection se plie à la loi de l'offre et de la demande, et la certitude vacille, le coeur se dépeuple, le corps se vide et le vide se comble d'un enchevêtrement morbide d'angoisses réelles et d'apaisements factices.
   C'est alors que les maladresses de l'enfant se font volontaires. Les chutes, les accidents, les maladies, à l'origine inhérentes aux errements de l'inexpérience, deviennent les cris apeurés de la carence affective ; ils revendiquent l'aide et la protection de la mère, à laquelle ils répliquent ainsi par un autre chantage. Le rappel brutal au devoir d'aimer et de prêter assistance engendre en elle le sentiment coupable d'avoir démérité. L'agonie de la vie commence là, lorsque le faux pas de l'enfant perd sa nature aléatoire, son caractère de tentative infructueuse, pour se changer en un réflexe de faiblesse volontaire, en une simulation de mort et, par une graduelle surenchère, en une réaction suicidaire où l'on se nie pour susciter l'intérêt des autres.

L'affection économisée

   Le marchandage affectif instille au coeur de l'enfant une peur endémique. Le souvenir du «je cesserai de t'aimer si... » glace les embrasements spontanés de la jouissance. A chaque fois qu'il s'engage dans quelque indépendance de désir, la brûlure d'une désaffection possible sanctionne ses velléités d'autonomie et grave en lui cette loi de soumission et de renoncement qui régit le monde des adultes.
   Je ne prétends pas qu'il convienne d'abandonner l'enfant à la liberté chaotique de ses impulsions. Des expériences qu'il poursuit à tâtons, certaines présentent des dangers, appellent une rectification, méritent le secours de l'habileté. Mais il est sûr que la communication affective possède la patience et l'efficacité d'expliquer à l'enfant pourquoi il existe des gestes à éviter ; au lieu que la brutale injonction et la bouffée de peur illuminent d'une fascination morbide le danger, dont elles suscitent le retour plutôt qu'elles l'éloignent.
   La peur plonge dans un état de honte et de faiblesse qui s'exorcise, sans se vaincre, en une artificielle et hautaine dureté. La carapace musculaire, en répercutant au-dehors la terreur éprouvée au-dedans, fonde une forteresse vide qui sécrète partout les ombres du pouvoir et de la mort.
   Le repli dans un corps verrouillé par la peur, et dont ils jaillissent par intermittence et comme des furieux pour propager la crainte, n'est-ce pas la caricature du ventre maternel et de la naissance, mais un ventre stérile, desséché, racorni, hostile, mais une naissance inversée dans son cours, débouchant sur la ruine, la destruction, le néant ?
   C'est aussi, dans une évidente analogie, le rempart qu'ils érigent autour de leur village, de leur ville, de leur propriété, de leur famille, de leur Etat.
   Une société qui soumet les ressources affectives au principe d'économie vieillit prématurément l'enfant dans l'adulte et infantilise l'adulte dans un enfant qui ne naîtra jamais à sa destinée d'homme.
   Est-il un seul pouvoir, une seule instance autoritaire qui ne reproduise, sous la grandiloquence du sérieux, la manoeuvre éprouvée du chantage sentimental ? Les magistrats, les policiers, les supérieurs hiérarchiques ont-ils d'autre intelligence qu'en la savante alternance de caresses et de coups, à l'issue de laquelle s'exprime en vérités coupables la substance de l'infortuné qui comparaît devant eux ? Celui-là, ils ne se contentent pas de l'appeler accusé, suspect, fautif ou incapable, ils lui retirent leur onction, leur confiance, leur protection, leur estime, ils l'excluent du cocon familial, dont il a démérité, ils le réduisent à l'état de débile et l'enfoncent dans sa puérilité aux abois.
   Mais chien apeuré aboie le premier : l'arrogance et la respectabilité des notables puent la terreur enfantine où les plongeait jadis et pour toujours la crainte quotidienne d'être soupçonnés, jugés, condamnés, infériorisés.
   Leur servitude habillée de morgue porte la marque d'une castration affective. Chassés de l'éden pour travailler à la sueur de leur front, ils se font un présent infernal pour payer le prix d'un paradis perdu. Progressant dans un monde d'éclopés, ils n'ont que le triste génie d'inventer des béquilles, encore ne les soutiennent-elles qu'en les mutilant davantage.

Raoul Vaneigem - 1989

Posté par Nemo Spirit à 17:29 - Adresse aux vivants... Raoul Vaneigem - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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