29 octobre 2004
Genèse de l'inhumanité - Le cercle commercial (Chapitre 2/7)
L'expansion marchande a toujours porté à bout de bras les espérances
humaines pour les jeter à bas à la distance exacte où son intérêt
faiblissait. Elle a beau ouvrir dans l'immobilisme théocratique, féodal
ou bureaucratique la brèche d'une liberté, il faut savoir qu'elle a
déjà refermé sur l'usage qui s'en pourrait exercer la parenthèse de la
rentabilité.
Que découvrent-elles en sautant le mur ces passions qu'enrageait
l'oppression des lois rigides, de traditions étouffantes, de rigueur
morale, d'inhibitions névrotiques ? Le devoir de payer les nouveaux
droits de transgression. Ainsi le libertinage rend raison au
puritanisme, le libéralisme à la tyrannie, la gauche à la droite, la
révolution au despotisme, la paix à la guerre, la santé à la maladie.
Qu'on n'invoque pas ici l'effet d'une prétendue loi naturelle : il
n'entre dans le jeu qu'effets de commerce. La prépondérance de
l'échange a imposé sa structure de marché aux comportements, aux
moeurs, aux modes de pensée, à la société. La chose est si évidente
aujourd'hui qu'il n'est pas un domaine - idéologique, politique,
artistique, moral, culturel, répressif et insurrectionnel - où la
faillite de l'économie n'entraîne un effondrement des cours, un
tassement des valeurs, une lassitude de l'offre et de la demande, une
indifférenciation entre l'envers et l'endroit, le moderne et l'ancien,
la vogue et l'oubli.
La fin des temps apocalyptiques
Jusques et y compris son expansion industrielle, l'enclos agraire a
suinté des rages et des terreurs de la vie et de la ville assiégées.
Jour et nuit, l'apocalypse veille aux portes de la cité. Il n'est pas
d'horizon d'où ne puisse à chaque instant jaillir le feu de la
destruction et l'on croirait pressentir une manière d'apaisement quand
déferlent enfin les hordes de pillards, d'ennemis héréditaires,
d'émeutiers, quand surgit, accomplissant sa promesse, la mort
épidémique, nucléaire ou chimique.
Il est vrai que vivant dans la peur du glaive, ils font périr par le
glaive, scellent, dans le rituel du sacrifice, et l'expiation et la
vengeance. Ce ne sont jamais que leurs propres crachats qui leur
retombent sur la gueule. Le feu qui les dévore est le feu qu'ils
allument, ou du moins qu'embrase en eux et autour d'eux l'échauffement
mécanique de la vie réduite au travail.
Dans les tournants de l'histoire, à l'endroit où l'expansion marchande
prend son élan et rompt la léthargie des sociétés agraires, les
lumières de l'apocalypse clignotent avec un éclat accru. La succession
des crises économiques et des bouleversements qu'elles suscitaient n'a
jamais manqué de faire emboucher les trompettes de la fin des temps et
ces temps-là ont fini si souvent qu'il n'y a plus rien à en attendre
aujourd'hui ni d'heureux ni de malheureux.
L'apocalypse s'est dévidée avec le siècle qui voit se profiler sous les
apparences d'une crise économique une crise de l'économie, une mutation
de civilisation. Ce n'est plus la peur d'un cataclysme qui incite à se
réformer et qui guide vers des révolutions dont elle ne pourrait que
programmer l'échec. Une confiance en soi se ranime peu à peu, comme si
tout ce qui s'éveille à l'exubérance et à l'innocence du vivant
ralliait à elle la quête incertaine, individuelle et quotidienne, d'une
jouissance sans partage. La mutation en cours laissera derrière elle le
cycle périmé d'une histoire où révolution et répression n'ont jamais
fait qu'obéir au mouvement de systole et de diastole de la marchandise
en tous ses états.
Préhistoire du commerce
Si l'agriculture et le commerce ont présidé à la naissance de
l'histoire, leur préhistoire comporte à la fois des conditions qui en
rendaient le développement possible - mais non nécessaire - et des
modes de vie qu'un tel développement va si bien refouler dans
l'imposssible qu'il faut, pour les conjecturer, se souvenir de
l'inversion comportementale imposée par la prise de pouvoir de
l'économie.
Les réserves de chasse balisées et délimitées par les chasseurs du
mésolithique annoncent l'enclos agraire et trahissent encore une
animalité prédominante, tant par la pratique de prédation que par le
souci de marquer le territoire.
En revanche, il existe une volonté d'humanité dans l'art d'éviter
l'affrontement entre deux groupes qui convoiteraient une même région
riche en gibier. On sait comment la commensalité, l'exogamie, l'échange
de quelques gouttes de sang réalisent la gageure de fondre en une seule
et même chair deux êtres et deux communautés distinctes, de sorte que
le mal occasionné à l'un atteigne l'autre et que le bien prodigué par
chacun soit pour tous une profusion de jouissances.
Le repas pris en commun, l'accouplement et le mélange de sang opèrent
en une alchimie charnelle, dont se souviennent les amants de tous les
temps, l'union du corps individuel et du corps collectif. Chyle, sperme
et principe vital distillent la quintessence du plaisir d'être ensemble
sans cesser d'être soi.
Niera-t-on que l'usage de donner et de recevoir la nourriture, l'amour
et le sang, qui est le tourbillon de la vie, esquissait une évolution
au sein de laquelle rien n'excluait que se fonde une harmonie sociale,
une humanité qui eût développé son organisation créatrice comme le
règne minéral, végétal et animal avait développé son organisation
adaptative ? N'est-ce pas là que la mémoire collective a puisé la
nostalgie d'une société rythmée par les respiraions de la vie ? Une
société qui n'a pas besoin de contrainte pour éviter que le sang ne
soit pas répandu, une société où l'amour s'éteigne et renaisse sans
semer haine et mépris, une société où le droit de manger, de se loger,
d'errer, de s'exprimer, de jouer, de se rencontrer, de se caresser ne
tombe pas sous le coup d'un chantage permanent.
La jouissance de soi et des autres, les «noces alchimiques» avec la
nature, la poursuite du plaisir dans le labyrinthe des désirs
divergents, tel a été le projet confusément apprêté à l'aube d'une
histoire qui l'a abandonné aux rêveries, pour n'avoir sans doute pu
résoudre un problème de bouleversements climatiques et démographiques
hors d'une économie agraire qui assurait la survie de quelques-uns aux
dépens du plus grand nombre.
Tout ce qui en a subsisté tient en de vagues promesses de fraternité,
d'égalité, de générosité, d'amour que la religion et la philosophie
gardent comme des hochets au fond de leurs sanglants bagages. Sa
chaleur irradie encore dans le coeur des enfants et des amants et il
n'est pas jusqu'au langage qui n'ait gardé souvenance d'un bonheur
originel en évoquant sous le plus glacé des substantifs une relation
érotique : «avoir commerce avec quelqu'un», ou amicale : «être de
commerce agréable».
Que signifie la rémanence insolite de l'amour et de l'amitié dans un
concept qui appartient à la logique, peu amène, du principe «les
affaires sont les affaires» ? Que le souvenir du vivant hante jusqu'à
la forme même qui l'a vidé de sa substance.
Avec la «révolution néolithique» de l'économie, la prolifération de la
vie cède le pas à la prolifération de la marchandise. A la symbiose des
êtres et des choses, à l'osmose des différentes espèces se substitue un
commerce, au sens moderne du terme, un échange lucratif des biens
produits par le travail.
Le corps à corps où la tendresse remplaçait peu à peu la violence
bestiale n'inspire plus aux moeurs une douceur et une lenteur où les
conflits se dénouaient. Il n'est plus désormais de geste, de pensée,
d'attitude, de projet qui n'entrent dans un rapport comptabilisé où il
faut que tout soit payé par troc, monnaie, sacrifice, soumission,
récompense, châtiment, vengeance, compensation, redevance, remords,
angoisse, maladie, souffrances, défoulement, mort.
Le vide d'une angoisse sans fond dévore ce corps si naturellement bâti
pour s'emplir de vie chaque fois que la jouissance le remplit de joie.
Son énergie s'épuise en force de travail, sa substance s'emprisonne
dans une forme abstraite, son regard se détourne de lui comme d'une
chose ignoble et s'égare dans l'infinie sottise des mandements célestes.
L'individu particulier s'identifie à l'anonyme prix de ce qu'il produit
et qui est produit en son nom. En dehors de quelques passions qui le
chevillent encore à la vie en perdition, il n'est plus qu'une
marchandise ; il possède une valeur d'usage, qui fait de lui
l'instrument servile des besognes les plus diverses, et une valeur
d'échange, à la faveur de quoi il s'achète et se vend comme une paire
de bottes. C'est ainsi que le commerce lui a tenu lieu de génie jusqu'à
nos jours, où le chômage le jette au rebut, où la crise monétaire le
dévalue, et où il s'avise comme par enchantement que sa valeur est
unique, incomparable et sans prix.
Raoul Vaneigem - 1989