04 octobre 2004
Lettre indésirable n°1
Preuves un peu trop lourdes de la
dégénérescence humaine, il m'est parvenu que de singuliers citoyens
français m'ont dénoncé à vous comme n'étant pas du tout au nombre de
vos approbateurs.
Je
ne puis, messieurs, que confirmer ces propos et ces tristes écrits. Il
est très exact que je vous désapprouve d'une désapprobation pour
laquelle il n'est point de nom dans aucune des langues que je connaisse
(ni même sans doute dans la langue hébraïque que vous me donnez envie
d'étudier). Vous êtes des tueurs, messieurs; et j'ajouterai même (c'est
un point de vue auquel je tiens beaucoup) que vous êtes des tueurs
ridicules. Vous n'êtes pas sans ignorer que je me suis spécialisé dans
l'écoute des radios étrangères; j'apprends ainsi de précieux détails
sur vos agissements; mais, le propre des criminels étant surtout d'être
ignorants, me faudra-t-il perdre du temps à vous signaler les chambres
à gaz motorisées que vous faites circuler dans les villes russes ? Ou
les camps où, avec un art achevé, vous faites mourir des millions
d'innocents en Pologne ? (...)
Vous
ajouterai-je, messieurs, pour me tourner enfin vers cette Allemagne que
vous prétendez représenter, que je ressens tous les jours une très
grande pitié pour mon frère, le travailleur allemand en uniforme. Vous
avez assassiné, messieurs, mon frère, le travailleur allemand; je ne
refuse pas, ainsi que vous le voyez, d'être assassiné à côté de lui.
Armand Robin.
Extrait de sa lettre adressée le 5 octobre 1943 à la Gestapo, avenue Foch, Paris... avec nom et adresse de l'expéditeur !
Armand Robin était anarchiste, poète, traducteur, romancier, homme de théâtre, homme de radio, homme dans toute son acception...
Genèse de l'inhumanité - Le cercle agraire (Chapitre 2/6)
L'agriculture fixe leur civilisation dans l'immobilisme d'un cercle dont le commerce en expansion accroît sans cesse le rayon.
La formation d'un domaine agricole les a entourés d'un rempart qui tout
à la fois les protégeait et les emprisonnait. Le sillon qui cerne leur
champ de culture et d'occupation les abrite et les environne d'un
danger constant. Ils ont beau reculer les frontières, creuser en
profondeur le sous-sol exploitable, hausser leur toit à l'infini du
dôme céleste, l'acte d'appropriation d'un dieu, d'un maître, de
l'esprit qui les saisait par la tête, les enserre à jamais dans un
espace mesquin. Ils tourneront en rond selon la longueur de chaîne que
leur accordent l'économie de leur fonction et leur fonction économique
: développer l'exploitation de la terre et échanger les biens produits.
Comment verrait-on rien de neuf sous le soleil puisque tout se souille
et se lave, se mêle et se démêle dans la contenance d'un même baquet,
fût-il à la dimension d'un village, d'un Etat, d'un empire, d'un
continent, de la planète, voire des galaxies colonisées à perte d'ennui
par l'invariable souci de gagner de l'argent, d'asseoir un pouvoir et
de conquérir marchés et territoires ?
La terreur du dehors et du dedans
Au-delà des frontières définissant la propriété commence le pays qui
n'appartient à personne, le pays de la nature inorganisée, un chaos
sauvage et hostile aux yeux des premiers laboureurs. Comme on comprend
que la communauté paysanne rivée au sol qu'elle ensemence se
recroqueville dans sa coquille, se ramasse derrière ses fossés et ses
murailles dans l'attente apeurée d'une intrusion. Sa présence
n'est-elle pas une insulte et un défi à la liberté naturelle des
errants ?
Il n'est pas une pierre du rempart érigé par la société agraire qui
n'incite à l'invasion des nomades, qui ne sollicite le raz de marée du
dehors, qui, cimentée par la civilisation de l'esprit, n'invoque
l'horreur et l'attrait de la barberie animale, l'apocalypse venue de la
bête.
Au reste, ce camp retranché, opposant sa barrière insolite au
va-et-vient des cueilleurs-chasseurs, qu'était-ce d'autre pour les
nomades qu'une provende à recueillir, un bien à glaner ? Ainsi la
cueillette tourna-t-elle au pillage et le migrateur à l'expropriateur,
c'est-à-dire au propriétaire en puissance.
Les hordes s'enragèrent des entraves au libre déplacement, celles qui
ne furent pas détruites conquirent les villages et s'y emprisonnèrent à
leur tour. Telle fut la fin des civilisations antérieures au
néolithique, des civilisations sans économie souveraine.
La sédentarisation a figé les comportements dans la routine du sillon.
Le changement y fait figure de menace et l'immuable de sécurité. La
répétition apaisante des gestes saisonniers boucle un temps qui revient
sur lui-même, sécrète une pensée cyclique, la redondance du mythe.
Mais aussi, quelle frustration que l'immobilité contrainte, que la
herse abaissée sur le droit d'entrer ou de sortir ! D'autant qu'à
l'intérieur s'élève une seconde enceinte : la présence invisible des
lois qui arment les maîtres et désarment les esclaves ; tandis que le
corps lui-même se caparaçonne à la manière des citadelles, se durcit
dans l'artifice d'une enveloppe foetale et flétrie qui le protège et
l'emprisonne. Etonnez-vous après cela de l'agressivité et de la cruauté
qui, au témoignage unanime des historiens, signalent l'apparition des
villages néolithiques et des cités-Etats.
La nature est le mal
L'exploitation du sol et du sous-sol a dressé un rempart entre l'homme
et la nature, c'est-à-dire contre lui-même en tant que nature issue
d'un milieu naturel. La tradition de l'antiphysis n'a pas d'autre origine.
En société patriarcale, la nature partage le sort de la femme et de la
classe dominée. Elle est admirable de loin. Brise-t-elle dans la fureur
de ses éléments déchaînés le joug qui la contraint ? C'est une force
hostile, meurtrière, monstrueuse, un péril pour la civilisation. Se
laisse-t-elle déchirer et violer par l'araire, engrosser et spolier par
la rentabilité, subjuguer par la pensée ? Elle mérite la condescendance
du maître.
Insoumise au-dehors, esclave au-dedans, il faut, à tout instant, la
tenir à l'oeil du haut des murailles protectrices. L'esprit redoute les
exigences de la chair, l'exploiteur la révolte des exploités, le
propriétaire l'expropriation.
Pour avoir renoncé à une liberté aléatoire mais qui contenait en germe
la création d'un destin humain et d'une nature humanisée, ils n'ont de
sécurité que dans la peur des dieux, dans une protection foetale
artificiellement prolongée, dans un enclos contre nature où l'économie
les châtre et les étouffe. La paix n'est pour eux qu'une guerre
essoufflée.
C'est bien illusoirement que l'ingéniosité de leurs techniques les
grandit. A l'aune de l'humain, ce ne sont que de petits hommes débiles,
incapables de rien produire qui ne pousse plus avant l'inhumanité et la
dénaturation, dignes émules de ces dieux qu'ils engendrèrent en
accouplant l'impuissance à vivre et la rage de dominer.
Privée ou collective, l'économie déshumanise pareillement
Pas de clôture qui n'appelle la rupture, pas de propriété qui n'excite
l'avidité des exclus, pas d'interdit qui n'incite à la transgression.
C'est ce qu'exprime leur vieux dicton «Qui terre a, guerre a.»
Dès l'instant que le droit de propriété enserre le moindre lopin de
terre entre ses pinces technocratiques et lucratives, la gratuité
naturelle est mise en pièces et vendues à l'encan. L'eau pour irriguer,
le sol à fertiliser, l'habitat, l'errance, l'air même, tout prête à
intérêt, tout se paie et est payé en retour tandis que haine,
frustration, agressivité font cortège aux moeurs d'usuriers.
Et qu'y aurait-il de changé à ce que la propriété des champs, des
usines, des moyens de production fût collective plutôt que privée ?
Entre les mains de tous au lieu de quelques-uns la gratuité naturelle
n'en serait-elle pas moins niée et saccagée par les mêmes privilèges de
l'économie ? La pollution du rentable a-t-elle de moindres effets sous
les auspices du collectivisme que sous la coupe du capitalisme
monopolistique ?
L'immobilisme agraire
Deux piliers fondent les assises de leur civilisation : l'agriculture
et le commerce. Ce sont les deux piliers d'un temple, car si
profondément qu'on les sache implantés en terre, ils ont toujours
nourri l'illusion de procéder de quelque édifice céleste, dont le
mystère ne se dissipera que tardivement.
En se refermant sur l'homme et sur la société, le sillon de la
structure agraire enferme en l'un et l'autre le ferment d'une peur
endémique. C'est la peur de sortir des sentiers battus, de s'écarter de
la routine, d'aller au-delà du préjugé et de la coutume, de s'engager
du mauvais côté de la barrière, de perdre son bien, sa place, ses
habitudes.
Là se creuse un lit de repos inlassablement souffreteux que hantent les
cauchemars de l'immobilité : les mythes, les dogmes religieux, les
idéologies réactionnaires, le refus de changer et de progresser, la
haine et la terreur de l'étranger, le nationalisme, le racisme, le
despotisme bureaucratique, la férocité des crimes et des châtiments, le
fanatisme, la frénésie de détruire et de se détruire.
La bestialité s'y prend au piège d'une société en forme de ghetto,
d'une société repliée sur elle-même dans une carapace obsidionale,
protectionniste, musculaire, foetale, d'une société rigide, qui
engendre le culte de la virilité patriarcale et se perpétue jusque dans
la modernité de pays industrialisés tels que l'URSS stalinienne, la
Chine maoïste, l'Allemagne nazie, les Etats-Unis, où l'impact de 1789
n'a pas brisé l'encerclement des consciences et la chaîne des
comportements immuables.
La mobilité marchande
Autant l'exploitation du sol s'enracine dans la fixité d'un éternel
retour, autant le commerce - c'est-à-dire l'échange étalonné des biens
produits par le travail - engendre la mobilité, introduit le
changement, conduit à l'ouverture. Franchissant les remparts familiers
et les frontières connues, il s'aventure dans les régions sauvages, il
explore la nature inviolée, il implante de plus en plus loin ces têtes
de pont de la civilisation que sont les comptoirs et les marchés. Il
est le bras que n'oserait allonger vers d'autres territoires la
pusillanimité d'un régime engoncé dans une économie strictement
agricole. Il est l'aile conquérante déplaçant vers d'autres horizons la
pesanteur, d'une culture emmuraillée. Ainsi brise-t-il, sans l'abolir,
le cercle de l'invariance paysanne.
Extirpant l'homme de sa coquille, il le propulse plus avant avec le
dynamisme de l'intérêt, il lui prête une plus vaste maison, qui est
l'univers à conquérir. Son insatiable avidité l'incite à creuser plus
profondément le sous-sol pour arracher une quintessence de profit à la
pierre, au charbon, au minerai, au pétrole, à l'uranium. ce faisant, il
creuse aussi l'intérieur de l'homme afin qu'aucune machine ne soit
étrangère à l'intimité de la pensée et de la chair. L'audace,
l'inventivité, le progrès, l'humanisme naissent dans son sillage.
Pourtant, les plus hardis périples bouclent à leur tour le cycle du
repli. Les bateaux en partance reviennent au port, la loi du gain règne
à l'arrivée comme au départ. Aventurier, pionnier, chercheur, fabricant
de chimères, prophète ou révolutionnaire n'empruntent aucun couloir, si
insolite soit-il, qui ne débouche sur un comptoir de vente.
Raoul Vaneigem - 1989
Assommons les pauvres !
Pendant quinze jours je m'étais confiné dans ma chambre, et je m'étais
entouré des livres à la mode dans ce temps-là (il y a seize ou dix-sept
ans) ; je veux parler des livres où il est traité de l'art de rendre
les peuples heureux, sages et riches, en vingt-quatre heures. J'avais
donc digéré, - avalé, veux-je dire, toutes les élucubrations de tous
ces entrepreneurs de bonheur public, - de ceux qui conseillent à tous
les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui leur persuadent qu'ils
sont tous des rois détrônés. On ne trouvera pas surprenant que je
fusse alors dans un état d'esprit avoisinant le vertige ou la stupidité.
Il m'avait semblé seulement que je sentais, confiné au fond de mon
intellect, le germe obscur d'une idée supérieure à toutes les formules
de bonne femme dont j'avais récemment parcouru le dictionnaire. Mais ce
n'était que l'idée d'une idée, quelque chose d'infiniment vague.
Et je sortis avec une grande soif. Car le goût passionné des mauvaises
lectures engendre un besoin proportionnel du grand air et des
rafraîchissants.
Comme j'allais entrer dans un cabaret, un mendiant me tendit son
chapeau, avec un de ces regards inoubliables qui culbuteraient les
trônes, si l'esprit remuait la matière, et si l'oeil d'un magnétiseur
faisait mûrir les raisins.
En même temps, j'entendis une voix qui chuchotait à mon oreille, une
voix que je reconnus bien ; c'était celle d'un bon Ange, ou d'un bon
Démon, qui m'accompagne partout. Puisque Socrate avait son bon Démon,
pourquoi n'aurais-je pas mon bon Ange, et pourquoi n'aurais-je pas
l'honneur, comme Socrate, d'obtenir mon brevet de folie, signé du
subtil Lélut et du bien avisé Baillarger ?
Il existe cette différence entre le Démon de Socrate et le mien, que
celui de Socrate ne se manifestait à lui que pour défendre, avertir,
empêcher, et que le mien daigne conseiller, suggérer, persuader. Ce
pauvre Socrate n'avait qu'un Démon prohibiteur ; le mien est un grand
affirmateur, le mien est un Démon d'action, un Démon de combat.
Or, sa voix me chuchotait ceci : "Celui-là seul est l'égal d'un autre,
qui le prouve, et celui-là seul est digne de la liberté, qui sait la
conquérir."
Immédiatement, je sautai sur mon mendiant. D'un seul coup de poing, je
lui bouchai un oeil, qui devint, en une seconde, gros comme une balle.
Je cassai un de mes ongles à lui briser deux dents, et comme je ne me
sentais pas assez fort, étant né délicat et m'étant peu exercé à la
boxe, pour assommer rapidement ce vieillard, je le saisis d'une main
par le collet de son habit, de l'autre, je l'empoignai à la gorge, et
je me mis à lui secouer vigoureusement la tête contre un mur. Je dois
avouer que j'avais préalablement inspecté les environs d'un coup
d'oeil, et que j'avais vérifié que dans cette banlieue déserte je me
trouvais, pour un assez long temps, hors de la portée de tout agent de
police.
Ayant ensuite, par un coup de pied lancé dans le dos, assez énergique
pour briser les omoplates, terrassé ce sexagénaire affaibli, je me
saisis d'une grosse branche d'arbre qui traînait à terre, et je le
battis avec l'énergie obstinée des cuisiniers qui veulent attendrir un
beefteack.
Tout à coup, - ô miracle ! ô jouissance du philosophe qui vérifie
l'excellence de sa théorie ! - je vis cette antique carcasse se
retourner, se redresser avec une énergie que je n'aurais jamais
soupçonnée dans une machine si singulièrement détraquée, et, avec un
regard de haine qui me parut de bon augure,
le malandrin décrépit se jeta sur moi, me pocha les deux yeux, me cassa
quatre dents, et avec la même branche d'arbre me battit dru comme
plâtre. Par mon énergique médication, je lui avais donc rendu
l'orgueil et la vie.
Alors, je lui fis force signes pour lui faire comprendre que je
considérais la discussion comme finie, et me relevant avec la
satisfaction d'un sophiste du Portique, je lui dis : "Monsieur, vous
êtes mon égal ! veuillez me faire l'honneur de partager avec moi ma
bourse ; et souvenez-vous, si vous êtes réellement philanthrope, qu'il
faut appliquer à tous vos confrères, quand ils vous demanderont
l'aumône, la théorie que j'ai eu la douleur d'essayer sur votre dos."
Il m'a bien juré qu'il avait compris ma théorie, et qu'il obéirait à mes conseils.
Charles Baudelaire (1821- 1867)