Les Racines du Mal

... si le monde explose, la dernière voix audible sera celle d'un expert disant que la chose est impossible.

03 octobre 2004

Célébration du génie colérique - Chapitre 12

La jalousie sociale est un vilain défaut.
Jacques Jullian, Le Nouvel Observteur,
31 janvier - 6 février 2002.

J'ai toujours pensé qu'il existait deux catégories de philosophes - ou de penseurs, de sociologues, d'écrivains, etc. : les uns mobilisent toute leur énergie pour dissimuler l'origine autobiographique de leur travail, ils gomment la généalogie secrète de leur oeuvre pliée dans l'intimité d'une enfance ou d'expériences originaires ; les autres l'avouent sans ambages, sans complexes, et tâchent de se faire les analystes de cette étrange alchimie qui permet de répondre à la question : comment devient-on ce que l'on est ? Proust contre Sainte-Beuve, encore et toujours...
Les pages sur l'impossibilité de la biographie - dans Raisons pratiques par exemple, mais aussi dans Homo academicus - abondent chez Bourdieu : critique de la linéarité d'une vie, de la fausse causalité explicative, de l'élucidation de l'advenu par l'à-venir plié dans une enfance, impossibilité méthodologique de saisir la totalité d'un sujet fragmenté, limites d'une transdisciplinarité ingérable, aucune discipline ne permettant à elle seule la réduction du divers inconnu à l'un connu, etc. Pierre Bourdieu tourne sans cesse autour du projet de psychanalyse existentielle sartrien. Si Flaubert lui sert de modèle pour envisager la question de la constitution d'un tempérament artiste, notamment dans Les Règles de l'art, c'est en partie pour débattre avec l'auteur de L'Idiot de la famille dont les quatre mille pages inachevées ne parviennent pas vraiment à rendre compte du mystère de l'écrivain normand et de son devenir artiste.
Je crois, après le Nietzsche du Gai savoir, qu'une pensée procède d'un corps, qu'elle relève d'une biographie, qu'elle offre sa confession plus ou moins travestie, qu'il existe, selon le terme du philosophe allemand, une idiosyncrasie, un caractère qui, via la chair, pensent en l'être. En matière de décodage et de lecture d'une oeuvre, le renvoi à la biographie vaut aujourd'hui disqualification, psychologisation méprisable, réductionnisme du grand au petit, causalité miséreuse et misérable. L'oeuvre n'entretiendrait aucune relation avec le fameux misérable petit tas de secrets personnels et individuels ? Trop vitement évacuée la vie...
Et si l'individuel fouillé jusqu'à la moelle fournissait le meilleur accès à l'universel ? L'odyssée personnelle du Moi de Montaigne ne propose-t-elle pas la meilleure description des méandres subtils d'une identité, et ce d'une manière généralisable ? Finissons-en avec la tyrannie proustienne des deux Moi : l'un qui vit, englué dans la trivialité immanente de la vie quotidienne, l'autre qui écrit, en contact direct avec le monde des essences - l'ensemble supposant une imperméabilité absolue des deux registres...
Expliquer une oeuvre par la biographie dont elle procède ne rabaisse ni le travail ni les livres. Raconter un mécanisme généalogique n'entame aucunement la qualité de l'objet considéré. En aucun cas le haut ne s'explique par le bas, sauf si l'on opte pour une approche platonicienne (onto-théologique) des choses, des gens, des oeuvres, des travaux, des pensées. Si seules les essences permettent de révéler le mystère de la constitution des identités, alors méprisons le monde sensible et installons-nous en compagnie d'esprits, de spectres, d'idées, de fantômes...

Longtemps je n'ai su de la biographie de Pierre Bourdieu que la partie parcimonieusement découverte : une enfance modeste, paysanne, provinciale, une "montée" à Paris, l'École normale supérieure, la promotion par le travail, le succès, les diplômes, l'accès aux plus hautes distinctions sociales, la reconnaissance des institutions, une carrière internationale, enfin une reconnaissance mondiale. Puis une fidélité à ses origines modestes, une façon farouche de rester de ce monde, de le revendiquer, de ne pas le trahir, l'oublier. J'ai toujours perçu la cohérence de son travail en l'envisageant sous cet angle : pas de contradiction entre le savant et le militant, pas de coupure entre l'enfant démuni et l'adulte rémunéré, pas de séparation entre l'enracinement dans le Béarn et la circulation planétaire, pas de hiatus entre la mémoire des généalogies locales et les conférences dans toutes les capitales de la planète.
Je ne l'ai jamais rencontré, n'ai jamais été l'un de ses élèves, encore moins de ses disciples, je n'ai jamais assisté à aucune de ses conférences. J'ai seulement été l'un de ses lecteurs pendant des années, accueillant chacun de ses nouveaux livres avec un bonheur semblable à celui que j'ai à la parution des ouvrages du dernier Foucault - et aujourd'hui de ses ouvrages posthumes. Je n'ai jamais eu à juger ses livres à partir de sa personne, car l'oeuvre me suffisait et je n'avais aucune raison d'ennuyer un homme extrêmement courtisé. J'ai juste reçu un jour un mot de lui, en 1995, lors de la parution de Politique du rebelle. Il m'y disait sa sympathie, sa proximité - nul besoin d'autre chose pour me combler.
Pour un texte du Journal hédoniste (j'ai différé ces pages pendant trois volumes, j'y songeais pour le quatrième), j'ai eu envie d'écrire cette articulation que je pressentais entre la vie et l'oeuvre, les souvenirs d'enfance et les constructions d'adulte, le travail de sociologue comme réponse à des questions, des interrogations, des souffrances primitives, les pages écrites pour compenser d'anciennes humiliations, éteindre d'antiques peines, effacer de longues douleurs et sécher de vieilles larmes. Le contenu de son oeuvre complète ne m'en semblait pas amoindri, ni déprécié, mais, au contraire, plus fort, plus dense, plus vrai parce que radicalement autobiographique.
J'ai remis à plus tard ce texte pendant des années : je ne l'aurais pas écrit sans le lui soumettre et ne voulais pas déroger à la loi que je me suis faite de ne jamais déranger un auteur dont j'aime le travail. Chaque lecture d'un nouveau livre confirmait mes intuitions : le dernier chapitre du dernier ouvrage paru de son vivant, quelques semaines avant sa mort - Science de la science et réflexivité - s'intitulait "Esquisse pour une auto-analyse". J'y voyais un nouveau signe de la validité de mon hypothèse. Mais j'ignorais sa maladie, la fin annoncée, l'urgence alors à écrire l'essentiel, à donner les clés, à livrer les codes. Enfin.
Dans ces pages, Pierre Bourdieu parle de son père, de son milieu, du rôle essentiel de l'internat dans la fabrication de son tempérament. Où l'on découvre la généalogie des pages sur l'école, la distinction, la reproduction, le jugement de goût, les pauvres, les misères du monde... Toute analyse théorique découle d'une expérience subjective, personnelle, individuelle, corporelle, faite un jour dans la solitude et l'effroi, dans le solipsisme et l'angoisse, une histoire entre soi et soi dans laquelle s'enracine une végétation mystérieuse qu'on s'évertue, sa vie durant, à tailler, domestiquer, contenir. Dans L'Art de jouir, j'ai pointé en chacun des créateurs authentiques un hapax existentiel corporel, fondateur du roman autobiographique, générateur, sous forme de résilience, de leur propre morale.

Puis vint cette Esquisse de socio-analyse publiée dans Le Nouvel Observateur entre quelques pages de haine rédigées par des journalistes tout à leur excitation de pouvoir se réjouir au bord de la tombe. Ce texte magnifique provient d'un genre de testament destiné à son éditeur allemand. Il m'a cloué sur place : j'y découvrais, derrière ce rideau écarté quelques secondes, la vision d'apocalypse dans laquelle Pierre Bourdieu a puisé sa vie durant cette énergie sombre et transfigurée à l'aide de laquelle il célèbre et incarne un genre de génie colérique.
Le gouffre, l'abîme du pensionnat et ses logiques carcérales. Le froid de l'internat, la précarité des toilettes, l'immense solitude, les nuits d'insomnie, les punitions collectives, les dénonciations, le sadisme des gardes-chiourmes, la tenue vestimentaire, effroyable et impitoyable signature de pauvreté, l'humiliation élargie aux détails - et puis le refuge, le salut (pour ne pas mourir...) dans la lecture, la culture, les idées, les livres, le savoir. Des considérations sur la fabrication d'un mauvais caractère, la construction d'une forte tête, l'enracinement d'un tempérament de rebelle, de résistant.
Cette prison pour enfants produit des individus irrécupérables, impossibles à assimiler dans le jeu social que toujours ils méprisent, jamais dupes, viscéralement fidèles à leurs colères primitives. Le goût des larmes au fond de la gorge, le verbe méprisant d'un surveillant général, le ton humiliant d'un préfet de discipline, l'injustice vécue dans un corps d'enfant, les coups, les brimades, fabriquent une fureur butée pour le dire dans les termes de Pierre Bourdieu. J'eus un trajet semblable - ma colère procède de la même fureur butée...
Soudain, j'ai compris quelles raisons avaient conduit Pierre Bourdieu à interposer un écran entre lui et le monde : ainsi cette revendication farouche et forcenée de la science pour prouver son travail moins redevable de la confession personnelle que d'une activité chiffrable, mesurable, permettant d'aboutir à une loi d'airain ; ainsi des chiffres destinés à compenser le soupçon de partialité ; ainsi d'une langue écrite, voire d'une expression orale, trouvant difficilement ses marques et ses repères dans une formulation sans cesse reprise, retouchée, avec incises, jeu de renvois, longues périodes, guillements, pliages baroques, contournements et chantournements se proposant d'épouser au plus près la complexité du réel, mais qui avoue en même temps, dans le malaise, une perpétuelle douleur à devoir (se) justifier.
L'épistémologie rigoureuse de sa méthode, la revendication de la sociologie et le refus farouche de la philosophie réduite à sa version scolastique et académique - pourtant, quel philosophe il fut ! -, la précaution des conduites d'entretiens et l'art technique de mener une enquête, combien d'épaisseurs installées entre ses douleurs d'enfant, intactes, et la vision du monde qui en découlait ! Seuls existent les paroles subjectives, les confessions personnelles, les travestissements de douleurs existentielles qui prétendent à l'universel - partout, chez tous, y compris chez les plus rétifs. Peut-être même plus puissamment encore chez eux... La vision du monde de Pierre Bourdieu ne perd pas sa validité à provenir d'un hapax existentiel, au contraire, elle en devient plus vivante, plus humaine, plus incarnée, plus juste, plus vraie. Viscérale, elle devient irréfutable.

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Genèse de l'inhumanité - L'horreur de la bête refoulée (Chapitre 2/5)

S'ils méprisent, redoutent et tyrannisent les bêtes, c'est qu'une bête est tapie en eux et qu'ils se sont inventé pour la dompter un Esprit appelé à gouverner le corps et le monde.

Leur supériorité sur les animaux, ils ne l'attribuent pas à l'art de pousser plus avant la liberté naturelle, à une science de l'harmonie qui les débarasserait de cette hantise, si universellement présente parmi les bêtes, d'être ou mangés ou affamés. Non, ce qui les distingue de leurs «frères inférieurs» tient à une mystérieuse substance, à un Esprit.

Privés d'un tel privilège, l'ours, le chien et le raton laveur tombent dans la disgrâce d'avoir à quêter leur pitance au hasard des savanes, des forêts et des rues ; au lieu que les hommes, qui en ont hérité des dieux, jouissent non du bonheur mais de l'or, symbole d'une prééminence qui permet de tout acquérir.

L'honneur ainsi conféré par une puissance subtile et volatile les fonde à traiter en véritables bêtes brutes ceux qui s'élèvent d'un moindre degré dans la hiérarchie de l'esprit. Ils appellent donc ânes bâtés, moutons enragés, porcs ou macaques les troupeaux sans âme de paysans, de prolétaires, de colonisés, soumis à la férule d'un berger, roi, prêtre, général ou bureaucrate. Le même discrédit englobe, du reste, les improductifs, femmes et enfants sans cesse induits en tentation par les démons de la luxure et de l'amusement.

L'évaluation selon l'esprit, qui situe l'homme au-dessus de la femme et l'homme bestial au-dessous de l'homme essentiel, agit à la manière d'une société par actions où les dividendes se paieraient en ressentiments et brimades. Le principe, pour monarchiste qu'il fût à l'origine, ne disconvient pas à la démocratie. Nul n'est en effet si fruste, si sommaire, si dépourvu de biens et de puissance qu'il ne se prévale de sa «qualité» d'homme pour rosser sa femme, battre son chat, étriller le nègre et l'enfant. Qui veut faire l'ange a besoin d'une bête.

Admirable justice que la cascade des mépris qui se déversent d'un individu sur l'autre, du chef suprême au cloaque de l'animalité où s'évacuent, sous le signe du bouc émissaire, les culpabilités, les peurs, les impuissances de ceux qui se posent en maîtres de la création.

Le règne de l'esprit

Ils ont institué une subtile distinction entre intelligence et esprit. La belle affaire pour un éléphant que de posséder une intelligence ; l'esprit lui fait si cruellement défaut qu'il n'est pas de fin plus honorable pour lui que de tomber sous les balles d'une créature habitée par l'étincelle divine, fût-elle trafiquant d'ivoire ou chef d'Etat. Tel était d'ailleurs le sort du nègre et de l'Indien avant qu'une attestation de dotation spirituelle les ait exclus du gibier communément chassé.

L'esprit a survécu aux dieux, qui passaient pour l'avoir jadis prêté aux hommes, en échange d'un grand appareil de rituels, de sacrifices et de salamalecs. Il s'est seulement désacralisé en passant du gousset des prêtres dans la main des idéologues, des politiques et des psychanalystes, qui l'ont beaucoup affaibli.

L'état de son déclin permet aujourd'hui de mieux conjecturer ce qu'il était avant qu'une flatulence mythique le propulse par-dessus la terre jusqu'au royaume des dieux, d'où il se mit à puer dans la tête des hommes.

Le marécage devenu ondée retourne au marécage. L'esprit est né de la fonction dans laquelle il meurt désormais : la fonction intellectuelle produite par la division du travail.

Il n'est rien de plus terrestre que cette prétendue émanation du ciel, rien de plus localisable dans l'histoire que cette transcendance logée dans l'au-delà. Elle découle prosaïquement de la séparation sociale en maîtres et esclaves, et de la séparation corporelle qui dresse contre les instincts de nature une instance mentale chargée de les réprimer pour les mettre au travail.

Seule une imposture a pu prétendre opposer les valeurs spirituelles aux bas appétits de lucre. Il n'y a pas d'autre esprit que l'esprit d'une économie qui économise le vivant. Il n'y a d'autre esprit que celui qui préside à la production d'un univers de choses mortes.

L'esclave est présent dans le corps social comme dans le corps individuel. C'est la nature bestiale qu'il appartient au travail du maître de faire travailler.

La bête domptée par le travail

La sueur a été le parfum dominant de leur civilisation. Mais curieusement, leur odorat s'incommodait à l'odeur d'aisselles émanant amèrement des travailleurs manuels, alors qu'il ne percevait que roses et violettes dans la suée des rois s'échinant aux affaires de l'Etat, des généraux talonnés par la défaite, des tribuns ahanant sur l'échiquier du calcul politique, des bureaucrates accrochés à cette échelle du pouvoir qui du jour au lendemain élevait à la potence. Est-ce qu'à l'égal du charretier ils ne puaient pas l'effort et la peine des heures à gagner, ces aristocrates, ces notables, ces nantis parlant de l'ouvrier comme d'un résidu de basse-fosse ? Qu'étaient-ils d'autre que des besogneux de la tête, des laborieux de la couronne, des tâcherons du képi, de la mître ou du chapeau ?

Seulement voilà, le travail manuel fleure la bête de somme parce qu'il est chevillé au corps, au magma de muscles, de sang, de nerfs. Tandis que dresser un budget, remplir une cassette royale, faire fructufier un capital, arracher une plus-value, cela ne se flétrit pas du nom de travail, cela participe de la pure valeur d'échange où l'argent règne et ne sent pas.

Travail. Le mot a des relents de mise à mort et de lente agonie. C'est la maculation de boue et de sanie qui souille la face cachée de l'or : les esclaves décimés, les serfs décharnés, les prolétaires sabrés par la fatigue, la peur et l'oppression du jour qui lève, la vie dépecée en salaire. si bien que le plus vrai des monuments à sa gloire efficace est celui qu'érigèrent les miradors hérissés du label Arbeit macht frei, son message exprime la quintessence de la civilsation marchande : le travail libère de la vie.

Il leur a suffi, au reste, de stigmatiser comme une inutile barbarie l'industrie concentrationnaire de Buchenwald et de la Kolyma pour continuer dans la même voie, en évitant aux travailleurs usés l'outrance des chambres à gaz. Ne se sont-ils pas avisés d'honorer le prolétaire, de désodoriser l'effort manuel, de chanter les usines et la beauté du débardeur, voire d'intellectualiser l'ouvrier à la manière d'Allais, qui voyait dans le facteur un homme de lettres oeuvrant avec les pieds ?

Le travail est devenu une bonne chose depuis qu'ils se sont aperçus que, presque partout et presque toujours, presque tout le monde travaille.

Il n'y a jamais eu autant de prolétaires depuis que le prolétariat a disparu. Faudra-t-il que la puissance de l'imagination s'allie à la puissance du nombre pour banaliser l'évidence que commencer à vivre libère du travail et de la mort qu'il produit ?

Leur humanité prétendue n'est rien d'autre qu'une animalité socialisée.

Une civilisation semi-humaine

Ils s'interdisent d'user des sommaires libertés de la bête mais se comportent plus férocement que les fauves. Il n'en faut pour preuve que les turpitudes qui se sont de tout temps mijotées sous le couvercle de l'héroïsme, de la sainteté, de la bonne conscience, de l'humanisme.

L'esprit qui transcende la bestialité est pire que la bestialité même. Pour tuer, le tigre n'a besoin ni du mandat de Dieu, ni de la raison d'Etat, ni de la pureté de la race, ni du salut du peuple ; il ignore l'hypocrisie d'une société qui fustige sa cruauté et imite ses ruses de prédateur, contrefait sa tyrannie, s'approprie comme lui la femelle et le territoire.

Après avoir publié partout que l'homme, chétif par la chair, est grand par l'esprit, ils ont appelé surhomme une brute plus stupidement agressive que ce qu'engendra jamais la nature, ils ont pris pour modèle social une jungle économique d'intérêts divergents où le plus fort écrase le plus faible.

Il n'y a pas trente ans, l'alliance de la ruse mercantile et de la violence militaire passait encore pour le modèle accompli de l'honnête homme. Se raidir, bomber le torse, marcher résolument au pas d'une pensée cadencée, dissimuler son arme pour mieux frapper, c'était ce qu'ils appelaient «avoir du caractère». Alexandre, César, Brutus, saint Augustin, Voltaire, Bonaparte, Lénine meublaient le panthéon éducatif où l'enfant s'agenouillait, dans la promesse d'égaler un jour les grands têtards transfigurés par l'esprit du soudard et du maquignon.

Ainsi les générations ont-elles appris que travailler à se détruire, nier sa créativité, refouler la jouissance et se débonder en amères compulsions, c'était cela devenir un homme.

Prenant toute réalité sens dessus dessous, ils ont fait du corps une glèbe où s'emprisonnait, le temps d'une éphémère existence, un pur fragment de l'éternité céleste. Or le piège n'est pas le corps mais l'esprit, la pensée séparée du vivant et qui se referme sur lui en le châtrant de ses désirs. Arraché à ses jouissances et traîné aux gémonies du travail, le corps sanctifie son martyre ; la tête pensante renie sa nature charnelle, sans laquelle elle n'est rien, et s'auréole d'une couronne mythique, d'un éclat où se reflète tout le mensonge du monde à l'envers.

L'esprit a souillé le corps d'une souffrance «ontologique» qu'il a le front de prétendre soulager par ses vaporisations éthérées. Refoulée dans un en-deçà de l'existence spiritualisée, la vie ne se laisse découvrir que dans un au-delà de la mort.

Les animaux s'adaptent aux conditions naturelles et les hommes à un système qui dénature le vivant. C'est pourquoi les uns ne progressent pas et les autres progressent en régressant tout à la fois.

Les hommes de la survie...

De ce que l'animal survit en s'adaptant aux lois de terrain, ils ont inféré qu'il s'adaptait pour survivre. C'était lui prêter un esprit de conquérant et de promoteur de marchés.

La bête ne connaît d'autre souci que de se nourrir, de se protéger, d'assouvir ses pulsions de rut et de jeu. L'école de la nature l'initie aux pratiques de séduction, d'affût, de refuge, d'errance. Elle y acquiert une connaissance quasi épidermique des rythmes saisonniers, de la faune, de la flore, du milieu ambiant, du territoire, elle y gagne de meilleures chances dans le combat où l'existence se prolonge au jour le jour, instant après instant.

La seule espèce à s'adapter dans le but de survivre, c'est l'espèce humaine. Tout son génie n'a concouru qu'à défigurer la bête en figurant l'humain, à passer d'une survie aléatoire à une survie programmée, souvent pire que la première.

...sont les hommes de l'économie

L'exploitation de la nature par l'agriculture et le commerce a d'abord produit d'évidents avantages. Elle a écarté la menace que les changements de climat et l'accroissement démographique faisaient peser sur les ressources jusqu'alors garanties par la cueillette et la chasse.

Les greniers à blé, le développement des techniques, la circulation des biens eussent accrédité le bon renom de leur civilisation si le prix à payer n'avait atteint l'exorbitante fatalité des guerres, des famines, des destructions de récolte, de l'asservissement de beaucoup au profit de quelques-uns, avec, pour comble, le risque d'aboutir à l'épuisement des ressources naturelles tranformées en richesse abstraite et sans usage réel.

N'est-on pas fondé à juger que l'humanité s'est trompée d'évolution, qu'elle a renoncé à son génie en s'inféodant à un système de survie, qu'elle a refoulé son animalité par esprit d'économie, qu'elle a dérogé à la qualité humaine par excellence qui est de céer l'univers à l'image du désir insatiable ?

Telle est l'opinion récente qui navre certains et réjouit les autres. Pour les premiers, la partie a été jouée et perdue, il ne s'agit plus que d'aller de dégoûts en désespérances sans perdre la face. Pour ceux qui sentent en eux s'éveiller une vie nouvelle, la dernière page de l'archaïsme est tournée et la page à venir reste à écrire avec la plume de chaque destinée. Sous les dehors d'une grande nonchalance couve une violence sans partage et, tandis que s'éloigne le spectre de la guerre et des révolutions traditionnelles, un secret affrontement dresse contre les résolutions de la mort l'exubérance incontrôlable du vivant.

Ils ont pensé changer le monde à leur profit, et c'est le profit qui les a changé, eux et le monde.

La mutilation de l'histoire

En poussant l'empire de l'économie aux confins de la terre, ils ont fait de l'homme la plus belle conquête de l'inhumanité. Dès l'instant qu'elle succède aux civilisations de la cueillette, du nomadisme, de la symbiose avec la nature, la civilisation marchande interrompt le processus de création de l'homme par l'homme. Nous lui sommes redevables d'une piste cyclique de neuf à dix mille ans où l'appropriation de biens matériels et spirituels pourchasse une passion de vivre qu'elle épuise et s'interdit d'atteindre. Sa course effrénée passe à côté du seul progrès vraiment appréciable, l'expansion conjuguée des jouissances et des situations qui les affinent.

Ils ont fait la marchandise et la marchandise les a défaits, voilà toute leur histoire. L'économie qu'ils ont produite les a reproduits à son image. Ils ont vécu par représentations et les représentations ont changé, passant du divin au terrestre, des religions aux idéologies, de la pompe à la ruine, pour les abandonner en proie à leurs reflets brisés. Voilà tout leur progrès.

Ils s'enorgueillissent d'avoir, au XX° siècle, jeté à bas les derniers dieux pour promouvoir le culte de l'humanisme. En cela, la marchandise n'a fait que changer d'emballage, elle a pris un aspect plus humain. La sollicitude pour l'homme, la femme et l'enfant garantit sa vente promotionnelle bien mieux, désormais, que la baïonnette du soldat et le crucifix du curé. Où tout a été vaincu, il ne reste plus qu'à convaincre.

Le progrès

La civilisation marchande a économisé l'homme et fait la déplorable économie d'une mutation vers l'humain. Son triomphe est manifeste, puisqu'elle est partout, sa ruine ne l'est pas moins, car le vivant lui est étranger et le bien-être qu'elle dispense se paie d'un manque à vivre sans cesse croissant.

Le progrès de l'expansion marchande a fonctionné à la façon d'un révélateur, il a précisé jusqu'à la brandir sous le nez des plus myopes la discordance originelle où l'évolution s'est trouvée dévoyée.

Le drame de la séparation ne se joue plus entre la terre et le ciel mais entre la volonté de vivre de chacun et la part de mort qui les gouverne. A l'aube de l'histoire comme à l'aurore quotidienne de la vie, l'humain s'est nié et se nie comme réalité charnelle pour s'ériger en une forme abstraite, pour régner par l'esprit.

Il appartenait à l'intelligence créatrice de l'humanité de transmuter la materia prima de l'animalité. Mais l'intelligence s'est éloignée du corps, elle a engendré des monstres divins et des hybrides terrestres, mi-bêtes, mi-hommes.

Les dieux de l'économie les ont damnés sous couvert de salut, tel le Dieu, particulièrement exemplaire, de la mythologie chhrétienne, qui crucifie son fils pour lui assurer le bien suprême. Ce que chacun tue en soi et qui ressuscite en contrefaisant cruellement l'ange, c'est sa bestialité fondamentale, l'exubérance des besoins primaires où se peut seule enraciner la volonté de dépassement.

A mi-chemin de leur destinée, les hommes sont restés pris au piège de leur animalité socialisée. Leur liberté s'est imposé les limites d'un contrat qui règle l'étiage de la bestialité refoulée et de ses défoulements compensatoires. Empêtrés dans les insatisfactions du corps opprimé et de la morosité d'un esprit qui ne peut le contraindre parfaitement, ils traînent une existence sans joie, songeant à s'en défaire par la mort au lieu de faire de la bête la source de l'humain en voie de développement.

Raoul Vaneigem - 1989

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