02 octobre 2004
Et vous, où en êtes-vous ?
"Tu vois, le monde se divise en deux catégories.
Ceux qui ont un pistolet chargé, et ceux qui creusent.
Toi... tu creuses..."
(Sergio Leone, 1969, Le Bon, La Brute et le Truand.)
Ceux qui ont un pistolet chargé, et ceux qui creusent.
Toi... tu creuses..."
(Sergio Leone, 1969, Le Bon, La Brute et le Truand.)
« Le monde se divise en deux catégories ».
1. « Ceux qui ont un pistolet chargé » (et le font savoir :)
1.1. Les militaires, policiers, gendarmes et terroristes, les chasseurs et collectionneurs.
1.1.1. Ceux qui sont propriétaires des moyens de fabriquer le pistolet et la pelle.(Les politiques & les banquiers)
1.1.2. Ceux qui pensent l'ordre de tenir le pistolet chargé (les politichiens)
1.1.3. Ceux qui donnent l'ordre de tenir le pistolet chargé (les officiers).
1.1.5. Ceux qui exécutent les ordres (cf. 2.2 ).
1.2. Les pirates, mercenaires et bandits.
1.3. Les révoltés, régicides et révolutionnaires.
2. « Et ceux qui creusent » ( qui sont :)
2.1. Ceux qui le font contraint (les aliénés, les prisonniers, les Chinois).
2.1.1. Ceux qui ont pensé le trou et la pelle (les inventeurs de religion, les savants).
2.1.2. Ceux qui ont appris à penser le trou et la pelle (les techniciens, les informaticiens).
2.2. Ceux qui le font pour leur maître (les mammifères, les domestiques en livrée ou non, le salariat élargi).
2.2.1. Ceux qui ont fabriqué la pelle pour creuser (le prolétaire, l'affamé de tous les pays).
2.3. Ceux qui le font dans leur intérêt (les esclaves, les professions libérales).
2.3.1 Ceux qui ont dit qu'il fallait penser le trou et la pelle, que c'était bon pour « la richesse des nations. » (les philosophes anglo-saxons)
Et vous, où en êtes-vous ?
Collectif Contre l'Esclavage Moderne.
Décembre 2001
Célébration du génie colérique - Chapitre 11
Il avait ses réseaux.
Jean Daniel, Le Nouvel Observateur,
31 janvier - 6 février 2002.
Jean Daniel, Le Nouvel Observateur,
31 janvier - 6 février 2002.
Le reproche revient sans cesse sous la plume des hommes de réseaux qui, depuis longtemps, règnent sur le monde littéraire - ou journalistique - en vertu du principe de copinage : Bourdieu chef de gang, mandarin sectaire, homme de réseaux cachés ! C'est l'Hôpital qui se moque de la Charité ! Car les réseaux des juges de Pierre Bourdieu ressemblent très exactement à des associations de malfaiteurs. En revanche, le sociologue se contente de travailler en équipe. Les uns s'autocélèbrent, intriguent, entrent dans les universités, les grandes écoles, les maisons d'édition, les quotidiens ou les hebdomadaires, les radios ou les chaînes de télévision, ils occupent des places stratégiques pour créditer leurs amis de génie, de talents exceptionnels, de qualités extraordinaires (le livre de la décennie, la pensée du siècle, l'ouvrage qui va bouleverser notre époque, l'analyse qui permet de tourner une page d'histoire, le meilleur texte de l'année, etc.) à charge de revanche. Pareilles malversations se remarquent facilement tant les ficelles sont grosses.
Ce jeu de chaises tournantes abuse pourtant le grand public depuis des années. A l'évidence, il témoigne que la démocratie a vécu et qu'une oligarchie prend sa place en douceur. La raideur de cette médiocratie à l'endroit de Bourdieu, sa rapidité et sa facilité à se cabrer, se fâcher, déclencher le plan d'urgence, sortir la grosse cavalerie et pratiquer l'insulte, le mépris, la falsification, tout ceci constitue un aveu : ses analyses touchent bel et bien le coeur névralgique du dispositif.
Au contraire de ces tribus restreintes, actives et agissantes, Pierre Bourdieu travaille au grand jour, en équipe, avec des groupes, dans des endroits visibles et repérables. Le contraire des agissements discrets ou secrets des intrigants qui le taxaient de sectarisme. Ainsi d'un séminaire à l'École des hautes études en sciences sociales auquel l'accès est libre : aucune épreuve initiatique, aucune allégeance, aucune servilité dans l'exercice de la fonction n'est demandée à l'entrée ! Une salle annoncée, un horaire affiché, un lieu public, une assistance libre - l'évident appareillage sectaire... Idem avec le travail effectué au Collège de France.
Peut-on interdire à un enseignant d'avoir des étudiants, des chercheurs, voire des disciples ? Quelle loi associe ce travail de groupe à un travail illégal de délinquants potentiels ? Tel qui excelle dans les combines peut-il légitimement lui reprocher un travail communautaire et collectif ? Les mémoires de maîtrise, les thèses de doctorat, les articles pour les revues scientifiques, les livres savants surgissent de ces endroits. Professeur au lycée, assistant à la faculté, chargé d'enseignement, directeur d'études à l'École des hautes études, créateur puis directeur d'un Centre de sociologie de l'éducation et de la culture (laboratoire associé au CNRS), titulaire de la chaire de sociologie au Collège de France, Pierre Bourdieu a toujours oeuvré dans la clarté des institutions françaises : l'École, l'Université et autres structures aux fonctionnements transparents. Rien qui ressemble à une activité condamnable. On ne peut pas non plus lui interdire d'enseigner et de travailler avec des étudiants !
Pour conduire un public à ce travail, il a édité ses livres, bien sûr, mais aussi créé une revue, les Actes de la Recherche en Science Sociale : encore une activité secrète du réseau invisible ? Sûrement ! Dans cet organe qui date de 1975 (cent vingt-quatre numéros au total, quatre par an, environ huit mille ventes chacun), Bourdieu expose ses reflexions aux chercheurs qui travaillent dans son atelier, avec lui, à ses côtés. A quelques-uns devenus depuis des ennemis farouches, il met souvent le pied à l'étrier en leur ouvrant les pages de sa revue.
De même, à partir de 1996, il lance sur le marché une quinzaine de petits livres - dont ses vigoureux Contre-feux - sous la couverture de "Raisons d'agir", une maison d'édition qui publie de brefs textes, peu coûteux, clairs, accessibles, militants, nettement engagés par leurs auteurs dans la lutte "pour servir à la résistance contre l'invasion néo-libérale" - selon l'un de ses propres sous-titres. On y a lu et vu des analyses sur la télévision, le mouvement de grève de 1995, le fonctionnement du journalisme, la possibilité d'une université nouvelle, la logique des fonds de pension, les théories économiques du chômage, la gabegie de la démocratie actionnariale, la nature spécieuse du mode de pensée analogique, les relations entre pauvreté, misère et prison, etc. Là encore du travail au grand jour...
Dans tous ces secteurs, Pierre Bourdieu met les résultats en commun. Contre le fonctionnement classique de l'intellectuel solitaire, isolé, il propose l'"intellectuel collectif" susceptible d'augmenter les forces par un travail d'équipe. Ses livres - parfois co-signés, construits à partir des recherches arrêtées en groupe, construits à l'aide de questionnaires rédigés à plusieurs, d'enquêtes dépouillées -, ses articles, sa revue, ses séminaires, ses cours démontrent la possibilité, ici et maintenant, du corporatisme de l'universel appelé de ses voeux pour s'opposer à la figure médiatique solitaire dominante : les fâcheux qui voient là une manifestation d'esprit sectaire ignorent que, dans l'histoire, tous les chercheurs de qualité génèrent des écoles, des disciples dont certains acquièrent une indépendance parfois payée d'un genre de crime oedipien... Dans ce processus d'émancipation se niche la dynamique des évolutions et des avancées de la discipline.