Les Racines du Mal

... si le monde explose, la dernière voix audible sera celle d'un expert disant que la chose est impossible.

07 septembre 2004

Il y a 104 ans... "Le But" de Jean Jaurès

La première condition du succès pour le socialisme, c'est d'expliquer à tous clairement son but et son essence ; c'est de dissiper beaucoup de malentendus créés par nos adversaires, et quelques malentendus créés par nous-mêmes.

L'idée socialiste est claire et noble. Nous constatons que la forme actuelle de la propriété divise la société d'aujourd'hui en deux grandes classes, et que l'une de ces classes, celle des prolétaires, est obligée pour vivre, pour exercer en quelque mesure ses facultés, de payer une sorte de dîme à la classe capitaliste. Voici une multitude d'êtres humains, de citoyens : ils ne possèdent pas. Ils ne peuvent vivre que de leur travail, et comme, pour travailler, ils auraient besoin d'un coûteux outillage qu'ils n'ont pas, de matières premières et d'avances qu'ils n'ont pas, ils sont obligés de se mettre à la disposition d'une autre classe qui possède les moyens de production, le sol, les usines, les machines, les matières premières et des ressources monétaires accumulées. Et naturellement, la classe capitaliste et propriétaire, usant de sa puissance, fait payer à la classe prolétarienne une large redevance. Elle ne se borne pas à récupérer les avances faites par elle et à amortir l'outillage. Sur le produit du travail ouvrier et paysan, elle prélève tous les ans et indéfiniment une part notable - fermage, rente du sol, loyer des immeubles urbains, arrérages de la rente d'État, revenus des actions et obligations, bénéfice industriel, bénéfice commercial.

Ainsi, dans la société d'aujourd'hui, le travail des prolétaires ne leur appartient pas tout entier. Et comme, dans notre société fondée sur la production intensive, l'activité économique est une fonction essentielle de toute personne humaine, comme le travail est une partie intégrante de la personnalité, la personne des prolétaires ne leur appartient pas tout entière. Ils aliènent une part de leur activité, c'est-à-dire une part même de leur être, au profit d'une autre classe. Le droit humain en eux est donc incomplet et mutilé. Ils ne peuvent plus faire un acte de la vie sans subir cette restriction du droit, cette aliénation de la personne. A peine sont-ils sortis de l'usine, de la mine, du chantier, où ils ont abandonné une partie de leur effort pour créer le dividende et le bénéfice, à peine sont-ils rentrés dans le pauvre appartement où est entassée leur famille, nouvel impôt, nouvelle redevance pour créer le loyer. En même temps, l'impôt d'État sous toutes ses formes, impôt direct et impôt indirect, rogne leur salaire déjà deux fois rogné, non pas pour pourvoir seulement 'a des dépenses de civilisation et d'intérêt commun, mais pour assurer l'écrasant service de la rente au profit de la même classe capitaliste, ou pour entretenir de formidables et inutiles armées. Enfin, quand avec le résidu du salaire ainsi entamé, le prolétaire va acheter les denrées nécessaires à la vie de chaque jour, ou bien, faute de suffisantes avances et de temps, il s'adresse au détaillant, et il subit ainsi la charge de toute une organisation surabondante d'intermédiaires; ou bien il s'adresse au grand magasin, au grand bazar, et il doit assurer, en sus des frais directs de manutention et de répartition

de la marchandise, le bénéfice à dix ou douze pour cent du grand capital commercial. Comme la route féodale encombrée et coupée presque à chaque pas de droits de péage, la route de la vie est coupée, pour le prolétaire, par les droits féodaux de tout ordre que lui impose le capital. Il ne peut ni travailler ni se nourrir, ni se vêtir, ni s'abriter, sans payer à la classe capitaliste et propriétaire une sorte de rançon.

Et non seulement il est atteint dans sa vie même., mais il est atteint dans sa liberté. Pour que le travail soit vraiment libre il faut que tous les travailleurs soient appelés pour leur part à le diriger, il faut qu'ils participent au gouvernement économique de l'atelier, comme ils participent par le suffrage universel au gouvernement politique de la cité, Or, les prolétaires jouent, dans l'organisation capitaliste du travail, un rôle passif. Ils ne décident point, ils ne contribuent point à décider quel travail sera fait, quel emploi sera donné aux énergies disponibles. C'est sans les consulter, c'est souvent à leur insu que le capital créé par eux suscite ou abandonne telle ou telle entreprise. Ils sont les manœuvres du système capitaliste, chargés seulement d'exécuter les plans que le capital détermine seul. Et ces entreprises conçues, voulues par le capital, c'est sous la direction de chefs élus par le capital que les prolétaires les accomplissent. Ainsi, les travailleurs ne concourent ni à déterminer le but du travail, ni à régler le mécanisme d'autorité sous lequel le travail s'exécute. C'est dire que le travail est doublement serf, puisqu'il va à des fins qu'il n'a point voulues, par des moyens qu'il n'a point choisis. Ainsi, le même système capitaliste qui exploite la force de travail de l'ouvrier, attente à la liberté du travailleur. Et la personnalité du prolétaire est diminuée, comme sa subsistance.

Mais ce n'est pas tout. La classe capitaliste et propriétaire ne forme une classe qu'à l'égard des salariés. En elle-même, elle est divisée, déchirée par la plus âpre concurrence. Elle n'est point parvenue à s'organiser, et par conséquent à discipliner la production, à la régler selon les besoins variables des sociétés. Et dans ce désordre anarchique, elle n'est avertie de ses erreurs que par des crises dont le prolétariat porte souvent les terribles conséquences. Ainsi, par une iniquité suprême, les prolétaires sont socialement responsables de la marche de la production, qu'en aucune manière ils ne déterminent. N'être pas libre et être responsable, n'être même pas consulté et être châtié, voilà le destin paradoxal du prolétariat dans le désordre capitaliste. Et si le capitalisme s'organisait, s'il parvenait par de vastes trusts à régler la production, il ne pourrait la régler qu'à son profit; il abuserait de cette puissance d'unité pour imposer à la communauté des acheteurs des prix d'usure; et les travailleurs n'échapperaient aux conséquences du désordre économique que pour tomber sous le coup du monopole.

Toutes ces misères, toutes ces injustices et tous ces désordres viennent de ce qu'en fait une classe monopolise les moyens de production et de vie, et impose sa loi à une autre classe et à toute la société. Il faut donc briser cette suprématie d'une classe. Il faut affranchir la classe opprimée, et du même coup, la société tout entière. Il faut abolir toute différence de classe en transportant à l'ensemble des citoyens, à la communauté organisée, la propriété des moyens de production et de vie qui sont, aujourd'hui, aux mains d'une classe, une force d'exploitation et d'oppression, Il faut substituer à la domination désordonnée et abusive d'une minorité la coopération universelle des citoyens associés à la propriété commune des moyens de travail et de liberté. C'est le seul moyen d'affranchir les personnes humaines. Et voilà pourquoi l'objet essentiel du socialisme, collectiviste ou communiste, est de transformer la propriété capitaliste en propriété sociale.

Dans l'état présent de l'humanité, où il n'y a que des organismes nationaux, la propriété sociale aura la forme d'une propriété nationale. L'action des prolétaires s'exercera de plus en plus internationalement. Les diverses nations en voie d'évolution vers le socialisme régleront de plus en plus leurs rapports réciproques selon la justice et la paix. Mais c'est la nation qui, longtemps encore, fournira le cadre historique du socialisme, le moule d'unité où sera coulée la justice nouvelle.

Et qu'on ne s'étonne point qu'ayant revendiqué d'abord la liberté de la personne humaine, nous fassions intervenir maintenant la communauté nationale. Il n'y a que la nation qui puisse affranchir tous les individus. Il n'y a que la nation qui puisse fournir à tous des moyens de libre développement. Les associations particulières, restreintes, temporaires, peuvent protéger pour un temps des groupes restreints d'individus. Mais il n'y a qu'une association générale et permanente qui puisse assurer le droit de tous les individus sans exception, et non pas seulement des individus vivants, mais de tous ceux qui sont à naître, dans la suite des générations.

Or, cette association universelle, impérissable, qui comprend, sur une portion déterminée de la planète, tous les individus, et qui étend son action et sa pensée aux générations successives, c'est la nation. Et si nous invoquons la nation, c'est pour assurer la plénitude et l'universalité du droit individuel, Aucune personne humaine, dans aucun moment de la durée, ne doit être laissée en dehors de la sphère du droit. Aucune ne doit être exposée à être la proie ou l'instrument d'une autre personne. Aucune ne doit être privée des moyens positifs de travailler librement, sans dépendance servile à l'égard de qui que ce soit.

C'est donc dans la nation que le droit de tous les individus, aujourd'hui, demain et toujours, trouve sa garantie. Et si nous transférons à la communauté nationale ce qui fut la propriété de classe des capitalistes, ce n'est pas pour faire de la nation une idole; ce n'est pas pour lui sacrifier la liberté des individus. C'est, au contraire, pour qu'elle puisse fournir une base commune à toutes les activités individuelles et à tous les droits individuels. Le droit social, le droit national, n'est pour nous que le lieu géométrique des droits de toutes les personnes. La propriété sociale n'est que l'instrument d'action mis à la portée de tous.

Jean Jaurès, 1902, Etudes socialistes, Paris : P. Ollendorff, pp. 125-132.

Posté par Nemo Spirit à 18:45 - Combattants d'un monde qui s'écroule - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


Célébration du génie colérique - Chapitre 3/4

Sa vision du monde manichéenne et déterministe, moralisatrice et démagogique.
Bruno de Cessole,
Valeurs Actuelles,
1er février 2002

Démagogue, enfin, car manichéen, déterministe et moralisateur sont trop peu pour un seul homme... Le péché de Pierre Bourdieu ne consiste pas seulement à distinguer des amis et des ennemis, le bien et le mal, le juste et l'injuste, le camp des seigneurs qui fabriquent le monde et celui des serfs qui le subissent, sa faute ne se réduit pas à affirmer le réel réductible à un ensemble d'effets dont le sociologue et le philosophe peuvent - et doivent - révéler le complexe enchevêtrement causal. A ce tableau s'ajoute un autre manquement à la bienséance intellectuelle : Pierre Bourdieu ne renforce pas le meurtre politique et réel du peuple par un assassinat symbolique qui l'évacuerait du champ des objets pensables.
Que disent les censeurs qui traitent à tout bout de champ de démagogues ou de populistes les penseurs qui rappellent avec une insistance coupable que le peuple constitue une force essentielle ? Qu'il est moins une masse à asservir, duper, tromper, exploiter qu'une puissance silencieuse, digne, active, mais parfois dangereuse si on la méprise en y puisant comme dans un réservoir d'énergies négligeables. L'alternative ne consiste ni à flatter le peuple ni à l'oublier, ni à lui dire qu'il est le meilleur, à la manière des nationalistes populistes et des fascismes de droite et de gauche, ni à faire comme s'il n'existait pas, ou si peu, à la façon des tenants de l'ordre libéral. Ni Berlin, Vichy ou Moscou, ni les États-Unis ou l'Europe de Maastricht. Pas plus les foules en délire et dupées que les peuples asservis au travail, réduits à la précarité, soumis, tenus en laisse à la manière antique et féodale.
La plupart du temps, l'usage du terme "démagogue" trahit le faible tropisme démocratique de son utilisateur, voire son indifférence, sinon son mépris véritable pour la force censée constituer l'assise de toute démocratie. En l'ignorant, on fabrique la foule dangereuse, le mouvement révolutionnaire des rues, la colère impossible à contenir, la violence urbaine. Le sang, les combats, les guillotines, les échafauds, les terrorismes et autres brutalités repérables dans l'histoire procèdent d'un mésusage du peuple : flatteurs et méprisants nourrissent toujours en amont ces débordements dommageables. Seul un souci d'éducation et d'aristocratisation des masses - le fond du projet démocratique... - empêche leur devenir menaçant, irascible et sauvage. Pierre Bourdieu invite à prendre garde, il annonce, avant la catastrophe, l'urgente nécessité de reconnaître la perpétration d'irréparables dégâts sur une population oubliée, négligée, humiliée, utilisée comme du bétail. Est-ce une option populiste ? Ou interroge-t-elle la question même de la disparition de la souveraineté ?
Le mauvais usage du terme suppose, par ailleurs, une négligence sémantique. Car le démagogue ne désigne pas celui qui gêne en parlant du peuple et fait tâche dans l'univers intellectuel policé, le monde philosophique éthéré ou l'univers politicien déconnecté, mais le tribun disant aux foules ce qu'elles attendent. Le démagogue flatte le peuple en lui tendant un miroir déformant : il est le plus grand, le plus beau, le meilleur, le plus fort, le plus malin, le plus inventif, le plus sain - ce que jamais Pierre Bourdieu n'affirme (voir La sociologie est un sport de combat de Pierre Carles !), au contraire des nationaux-populistes qui rejouent l'emblématique théâtre vichyste.
A tort, on confond le démagogue hypocrite et le démocrate authentique, le séducteur populiste et le penseur populaire. Seuls les immoralistes qui se moquent de la démocratie en lui préférant le marché et disqualifient le pouvoir du peuple en lui substituant celui de l'argent ont intérêt à recourir aux qualificatifs polémiques et dépréciateurs. La circulation des livres et des idées de Pierre Bourdieu, leur présence dans la rue, sur Internet, son souci du réel concret, du monde immanent, de la vérité sociale, tout cela en fait l'antidote des démagogues et des populistes.
Il peste contre une démocratie qui se contente de plumes chatoyantes (le discours humaniste, la vulgate des droits de l'homme, l'humanisme charitable, la bonne volonté caritative, la bienfaisance compassionnelle) et néglige les conditions d'exercice d'une véritable souveraineté soucieuse de ses racines : le peuple, pas le troupeau abattu, mené sous le joug, ni flatté ou conduit dans les camps, mais la population qui, dans l'intelligence éclairée de la délibération, de la discussion, du savoir et de la conscience, accède au statut d'acteur de son destin.
Le démagogue grec, celui de l'origine, vise le suffrage du citoyen. Il parle pour s'assurer le vote des électeurs, seule légitimité à même de le porter au pouvoir. Pour transformer Pierre Bourdieu en démagogue, il fallait lui prêter des envies d'élections, des désirs de pouvoirs représentatifs. Or, à part dans l'imaginaire fantasque de ses ennemis ou dans le délire hystérique de ses opposants, jamais il n'y a eu chez lui, contrairement à ce qui a été abondamment proféré, de candidatures à une élection. On lui reprochait de viser la constitution d'une liste aux élections européennes ou, à défaut, d'envisager un candidat Bourdieu aux présidentielles de 2002 (!)... D'autres le tançaient en même temps de se contenter du ministère de la parole sans prendre le risque du suffrage populaire.
Où se cacherait donc le démagogue ? Dans les livres ardus consacrés à des sujets complexes ? Dans les cours professés au Collège de France ? Dans l'exercice public de la voix politique ? Dans le combat aux côtés des chômeurs, des sans-papiers, des étudiants, des cheminots, des homosexuels, des femmes et autres citoyens de seconde zone ? Dans les articles ou les petits textes de combat qui permettent une sociologie incarnée, combative, active, efficace, désireuse de changer les choses ? Ou dans l'esprit tordu de fourbes habilement dissimulés et qui, finalement, ne goûtent guère la démocratie ?
Car le travail de Pierre Bourdieu a d'abord trouvé son lectorat chez les élites : ainsi la chaire d'enseignement prestigieuse, les écoles où triomphe - il ne le savait que trop ! - la reproduction du système, les éditeurs élitaires et élitistes, les revues confidentielles. Puis il est descendu de son lieu confiné pour aller dans la rue. Rien de plus extraordinaire ne peut arriver au travail d'un philosophe ou d'un sociologue que de produire des effets dans la vie de tous les jours auprès du plus grand nombre habituellement confiné dans l'ombre et le silence.
Un philosophe ou un sociologue qui touche et concerne le peuple définit le démocrate qui ne pense pas en scolastique pour le pur plaisir du verbe et des mots, mais en subversif qui interprète le monde pour envisager de le changer. Il caractérise un homme qui sait qu'une théorie insoucieuse de la pratique ne mérite pas une heure de peine. Dénoncer l'aliénation, déplier les mécanismes pervers du libéralisme flatte moins le peuple qu'il ne lui donne les moyens de sa libération et la chance de recouvrer sa personnalité dans le but d'éviter que la négligence de sa misère laisse toute la place aux exploiteurs des négativités sociales.
Les impudents qui recourent au flétrissement par la démagogie trahissent souvent leur intérêt qu'une démocratie réelle, active et soucieuse d'une assise populaire ne voie pas le jour. Si la souveraineté n'est pas à chercher là, soit, mais où alors ? Abattons cette référence issue de la Révolution française, détruisons ce socle de République, et découvrons le principe qui la remplacera... Les cyniques vulgaires qui méprisent ou négligent le peuple, et donc la souveraineté populaire, ne tarderont pas à scellet les valeurs du marché.
Préoccupés par leurs seules opérations boursières, les libéraux ne voient pas que de véritables démagogues attendent l'occasion de récolter le fruit du mépris des pauvres... A fustiger Bourdieu, on laisse proliférer l'idéologie d'extrême droite avec une réelle inconséquence - et pas seulement dans les partis qui portent clairement ses couleurs. Le mépris, la haine, la séduction ou l'oubli des gens de peu constituent de semblables erreurs. Se soucier du peuple définit moins le démagogue que le démocrate.

Posté par Nemo Spirit à 15:00 - Célébration du génie colérique de M. Onfray - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Célébration du génie colérique - Chapitre 3/3

Sa vision du monde manichéenne et déterministe, moralisatrice et démagogique.
Bruno de Cessole,
Valeurs Actuelles,
1er février 2002

Manichéen et déterministe, Pierre Bourdieu ajoute à ses défauts le magistère moralisateur... Les contempteurs de morale transforment toujours en moralisateur l'impudent qui parle simplement de valeurs. Ils ne reconnaissent ni vice, ni vertu, ni critères utiles pour penser le réel, et préfèrent user des catégories d'efficacité, de rentabilité, de succès, de gain, de rendement - ces mots d'ordre de tout machiavélien qui se respecte.
Effectivement, dans ce monde dominé par le libéralisme, en appeler au Bien et au Mal fait ricaner les bêtes de proie. Depuis longtemps elles ont abandonné les livres saints, les manuels de sagesse antique ou les traités de morale modernes, pourvoyeurs d'une éthique de la civilisation et de la culture, pour se contenter d'aquiescer aux violences de la nature et de la jungle, leurs modèles. La morale, c'est bon pour les belles âmes, irresponsables, poètes, artistes, rêveurs, philosophes, sociologues, mais pas pour les journalistes et banquiers, politiciens et capitaines d'industrie, soldats et économistes, financiers et traders, jamais encombrés par la vertu. Du trotskisme dont parfois ils proviennent - il faut bien que jeunesse se passe... -, ils conservent l'utile et sanglante antinomie entre leur morale et la nôtre. En fait, d'un côté la morale et ses rares défenseurs, de l'autre le monde des prédateurs sans foi ni loi, obsédés par le triomphe de leur idéologie sonnante et trébuchante.
Le moralisateur qualifie toujours le naïf enseignant que, faute d'en appeler à la morale, on accélère la barbarie fabriquée par la main invisible des libéraux qui, loin de réguler, broie, casse, étouffe ce qui se rebelle contre son ordre. La liberté des libéraux, on le sait, consiste en la licence pour les forts d'exploiter les faibles, pour les grands fauves de tuer et dévorer le petit gibier. Elle suppose qu'on laisse le plus rusé, le plus menteur, el plus fourbe agir à sa guise s'il prévoit, au-delà du vice et de la vertu, de soumettre l'ensemble de la planète au régime libéral.
Moralisateur, oui, le penseur qui ne parle pas marché, bénéfices, taux de croissance, fonds de roulement, escompte, bourse, investissements, intérêts, mais misère du monde, exploitation, équité et justice, répartition ; moralisateur, évidemment, l'impoli qui, au milieu des marchands obsédés par leurs seuls bénéfices, farouches défenseurs des délocalisations utiles pour tirer le maximum de profit du travail des enfants et des femmes dans les pays du tiers monde, parle des coûts en chômage, précarité, délinquance, déchirement du tissu social européen, raconte les vies brisées, les familles et les communautés détruites, les régions asphixiées, rayées de la carte ; moralisateur, bien sûr, l'empêcheur d'exploiter tranquillement, celui qui, naïf, ose parler d'une économie du bonheur là où la plupart transforment sans sourciller l'économie en instrument de malheur...
L'infâme qui imagine la possibilité de faire primer la morale sur l'économie s'attire aussi les foudres de quelques agrégés frottés de Platon et de Kant, grassement rémunérés par le monde qu'ils servent. Ces philosophes de conseil d'administration pensent que les entreprises ont une âme, qu'on peut célébrer leurs épousailles avec l'éthique - il suffit de transformer en vertu tout ce qui augmente les intérêts du patron, du propriétaire et des actionnaires. Ces traîtres de l'idéal philosophique noble affirment l'utilité de l'éthique kantienne revisitée pour légitimer les profits et justifier le fonctionnement du monde dans son cours actuel.
Jamais on a autant parlé du retour de la morale, jamais elle n'a autant manqué sur une planète ravagée par l'argent et confisquée par les serviteurs de cette religion nouvelle. A la manière grégaire des pro-bolcheviques dans les années 1950, nombre d'intellectuels s'aveuglent en considérant le libéralisme comme l'horizon indépassable de notre époque ; ils tâchent de masquer l'indigence de leurs propos en citant à tour de bras les philosophes extraits du corpus des classes terminales ; ils se gargarisent de morale, de Kant et de Spinoza, d'Épicure et de Tocqueville, d'Arendt et d'Aron, mais épargnent les causes de l'amoralisme, du nihilisme, de la négativité sociale et de l'immoralité ; ils crient au feu tout en propageant les matières inflammables, puis grossissent les incendies qu'ils prétendent déplorer...
Évidemment, Pierre Bourdieu ne met pas le savoir (philosophique et sociologique) au service du pouvoir (capitaliste et libéral) ; il pense les valeurs utiles pour reconstruire dignement la politique ; il affirme la possible conciliation entre les idéaux humanistes et le gouvernement des choses et de gens ; il envisage la soumission de l'économie aux projets qui augmentent la dignité des hommes et des femmes. A ce titre, oui, il sacrifie encore à la vertu dans un monde qui n'y croit plus. Les athées de la morale n'aiment pas le sociologue qui, devant leur forfait, sur le monceau de misères qu'ils ont produit, leur dit tout simplement leur responsabilité - voire leur culpabilité.

... /...

Posté par Nemo Spirit à 11:23 - Célébration du génie colérique de M. Onfray - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

06 septembre 2004

Célébration du génie colérique - Chapitre 3/2

Sa vision du monde manichéenne et déterministe, moralisatrice et démagogique.
Bruno de Cessole,
Valeurs Actuelles,
1er février 2002

Bourdieu pratique clairement le langage qui dinstingue les amis des ennemis. en face de lui s'activent des manichéens d'un genre épais aux yeux desquels il passe pour un déterministe absolu. Quand il se contente de pointer des forces à l'oeuvre, de désigner des influences actives, dès qu'il met en évidence des tropismes sociaux, des empêchements manifestes, on prétend qu'il nie toute liberté, affirme que tout est déjà écrit, que rien ne peut s'écarter du cours du destin. Enfin, supputant une contradiction inexistante dans son oeuvre, on s'étonne que malgré tout il prétende transformer le réel !
Envisager le dépassement de la négativité dans le monde prouve bien le contraire, chez lui, d'une position déterministe : il pense qu'après avoir désigné les inévitables causalités et démontré leurs fonctionnements, on peut agir contre eux et les pulvériser. Le sociologue découvre et enseigne froidement les mouvements du réel assimilés à ceux d'une horlogerie, puis il travaille à dépasser toute négativité. Un déterministe se contenterait de déplorer le monde, de pleurer, ou se réfugierait dans le désert. Lui démonte les mécanismes pour mieux les détruire, il les analyse pour les traiter efficacement. Sa vie, son oeuvre, sa pensée, son action témoignent en faveur d'une révolte, d'une rebellion contre ce qui contraint lourdement à la fatalité sociale.
En fait, ses détracteurs infligent leurs propres vices à son travail : ils prêtent à Pierre Bourdieu une subjectivité militante pourtant plus active chez eux... Car ils enferment le réel dans la dichotomie déterminisme/liberté, une casuistique idéale pour les classes terminales. Dès lors, il faut choisir soit la nécessité, soit le libre-arbitre, l'homme libre ou la société toute-puissante. Vieux débat dans lequel la droite, l'Église catholique, les religions, le capitalisme libéral, les conservateurs, les réactionnaires optent pour la liberté. En face, la gauche, les socialistes, les révolutionnaires, les amateurs de progrès occupent imperturbablement les positions opposées.
Isoler les déterminismes puissants de la société consiste donc (aux yeux des ennemis de Bourdieu), à réfuter la liberté, donc les libertés. Les tenants de la liberté aiment leur fiction car elle leur permet d'envisager le réel comme un (mauvais) effet du (bon) libre arbitre ; elle rend possible la responsabilité métaphysique des individus, notamment des pauvres miraculeusement coupables de leur état pendant que les riches se contentent de profiter de l'onction divine qui les distingue de la masse des gueux, les premiers expient, les autres se réjouissent en Dieu ; les auxiliaires du sabre et du goupillon entretiennent cette fiction utile pour envoyer en prison, punir, châtier, culpabiliser - car qui demanderait réparation à un innocent ?
Mettre en évidence ce qui détermine les existences singulières installe donc de fait du côté des ennemis de l'État, de l'Église, du Pouvoir, de la Loi, des bien-pensants qui jouissent du monde dans son actuelle configuration en sujets bien aise de vénérer la liberté qui les fait riches, puissants, dotés, désignés, élus quand d'autres croupissent dans la pauvreté, la faiblesse, le dénuement, l'obscurité, la damnation. Les premiers, à force de volonté et en vertu des effets de leur libre arbitre, se construisent dominants ; libre aux dominés de se vouloir autres afin de changer leur état - ou bien qu'ils s'en prennent à eux-mêmes...
Pas si simple, dit Bourdieu, quand on doit compter avec des malédictions sociales, des pesanteurs, des tragédies, des forces sombres qui entravent l'exercice de cette hypothétique liberté. Car ce gadget métaphysique inégalement distribué dépend de conditions matérielles : aucunement transcendentale, elle n'est pas présente de manière identique chez chacun. Certains en disposent par héritage, chance, conditions favorables, d'autres en sont privés, arrimés au fond du marécage par des déterminismes qui les contraignent à vivre et mourir en esclaves. Pointer ces inégalités, suivre leur généalogie et leur développement, analyser les modalités de leurs proliférations constituerait une faute ?
Oui, si l'on croit les hommes ontologiquement libres, afin de défendre l'idée qu'entreprendre, gagner de l'argent, prendre sa part du gateau capitaliste reste à la portée du premier venu s'il utilise correctement cette prétendue liberté ; oui, si l'on pense les individus libres de préférer le chômage à l'emploi, la misère à la richesse, la prostitution de leur force de travail pour un plat de lentilles à la création de leur propre entreprise ; oui, si l'on imagine le bourreau aussi libre que sa victime. Liberté de dominants contre liberté de dominés. La fameuse liberté d'un renard libre dans un poulailler libre...
La croyance en ce postulat identifiable à un absolu métaphysique sert les privilégiés qui jouissent du monde sans entraves. Et les autres ? Soit il usent mal de leur dot ontologique, soit ils sont génétiquement programmés pour grossir le rang des dominés... Alors, travaillons à distinguer dans le système les logiques en vertu desquelles les hommes se répartissent en un petit nombre de seigneurs qui gouvernent le monde et en une masse destinée à l'esclavage de toute éternité... Bourdieu met à jour un certain nombre de mécanismes de cette machine qui sépare les hommes en chanceux destinés au paradis social et en malchanceux voués aux enfers terrestres. Voilà sa faute...
Dans ce travail, il agit en spinoziste : les hommes se croient libres car ils ignorent ce qui les détermine. L'activité de Pierre Bourdieu sociologue se résume à cela : désigner ce qui conditionne les hommes afin qu'ils deviennent libres, capables de peser sur leur destin en se donnant des raisons d'espérer puis d'entreprendre - des raisons d'agir. Les maudits n'ayant rien à perdre mais tout à gagner d'une pensée qui dénonce les mécanismes d'exploitation, de discrimination, celle qui fabrique des inégalités, fomente les injustices, génère la misère, ces maudits-là envisageront la réflexion sur le déterminisme comme une occasion de s'en libérer. La peur au ventre afflige à l'inverse les nantis que le système réjouit - les héritiers qui transmettent leurs biens en souhaitant une donation discrète, dans l'obscurité, à la manière dont les fortunes passent de main en main dans le secret des études notariales...
Laissez-nous croire que nous avons été libres de nous créer dominants et que la racaille s'est construite et voulue telle, elle devient alors sans excuses, ne lui reconnaissons aucune circonstance atténuante : voilà l'idiome des tenants de la liberté. Tous les gâtés du système détestent le philosophe ou le sociologue qui pratique sous leur nez l'anatomie des conditions de leurs richesses, puis révèle le prix payé par le plus grand nombre pour assurer leur confort. Une pareille dissection de l'aliénation est dangereuse, certes, car elle montre que la puissance des uns se bâtit avec l'impuissance des autres : le paradis appelle toujours un enfer.
Les dominants ne veulent pas, on les comprend, être identifiés comme les bénéficiaires d'un pouvoir qui leur profite directement et se paie de l'aliénation du plus grand nombre ; ensuite, ils ne tiennent pas à ce que les victimes saisissent et comprennent que l'état dans lequel elles croupissent a des causes nettement identifiables ; savoir l'aliénation, c'est commencer à imaginer qu'on pourrait cesser de la subir - voilà qui donne de mauvaises idées et met en péril l'édifice patiemment échafaudé sur des générations d'héritages et de transmissions tribales... Savoir d'abord, pouvoir ensuite, agir enfin : cette pensée radicale à cause de ses visées pragmatiques présente trop de danger pour fleurir sans une opposition farouche et violente...
Un penseur qui met sa discipline, son talent, sa volonté et ses forces au service d'une entreprise visant plus de justice sociale mérite le fouet ! Dans la tradition de la pensée critique, Pierre Bourdieu élabore une construction théorique destinée à produire des effets pratiques : le discours prépare l'action, le livre vise la rue, le cours, l'article, la publication aboutissent dans la vie quotidienne - enjeux redoutables. Rares sont les penseurs qui réfléchissent avec le désir de produire des effets concrets. Pierre Bourdieu récuse la liberté des libéraux et de leurs congénères pourvus de naissance, il vise l'autre, la véritable, plus rare et plus précieuse : celle qui se construit par-delà les déterminismes, au-dessus d'eux et qui transfigure d'anciens esclaves en maîtres potentiels de leur destin.

... /...

Posté par Nemo Spirit à 23:59 - Célébration du génie colérique de M. Onfray - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

04 septembre 2004

Célébration du génie colérique - Chapitre 3/1

Sa vision du monde manichéenne et déterministe, moralisatrice et démagogique.
Bruno de Cessole,
Valeurs Actuelles,
1er février 2002

Le manichéisme se trouve systématiquement renvoyé à la figure des intempestifs qui refusent cette idée sotte, et idéologiquement intéressée, d'un réel trop complexe pour qu'il soit possible d'en rendre compte. D'aucuns trouvent même un crédit en écrivant un nombre incalculable de pages pour clamer ladite complexité et ajouter de la confusion à ce qui, pourtant, appelle une clarification. Quiconque propose un jeu de clés et de concepts, d'idées et de principes, de grilles et de décodages destinés à saisir le fonctionnement du monde, passe pour un individu malhonnête, simplificateur - et manichéen.
Il existe un évident intérêt à laisser croire que la complexité du réel ne se laisse entamer par aucune opération de l'esprit - sociologique, psychologique, philosophique, éthologique, psychanalytique, etc. Plus le monde est entretenu dans le flou, le brouillard, l'obscurité, plus ceux qui profitent de cette nuit s'activent dans leurs entreprises malveillantes : laissez-le donc à son inextricable jeu de labyrinthes, passez votre chemin - profèrent les amateurs de ténèbres... et ne vous attardez pas sur ces profiteurs de l'utile entrelacs qui masque forfaits et méfaits. Bourdieu refuse de consentir à cette logique du renoncement et de l'abandon : il avance à la manière des Lumières. De quoi fâcher les innombrables bénéficiaires de brume.
Affirmer l'impuissance de la raison à saisir intellectuellement le réel va avec la conviction d'une impossibilité à agir sur un réel invisible, à le contraindre. D'où la confirmation du statu quo et de ses conséquences : avaliser, puis donner sa bénédiction à l'état de fait. Ne cherchez pas à comprendre, c'est trop compliqué, ainsi, ignorant le fonctionnement des mécanismes, vous n'aurez pas la tentation d'en espérer la modification, la transformation ou la suppression - pensent les gardiens de l'ordre établi... Toute profession de foi intellectuelle appuyée sur la complexité du réel cache un désir fondamentalement conservateur. Une fois tombé le couperet de l'inconnaissable, on peut se prosterner ou vénérer le factuel - d'où une mort effective du politique au sens noble du terme.

L'accusation de manichéisme est toujours portée par l'individu n'ayant aucun intérêt à séparer bien et mal, juste et injuste, beau et laid, vrai et faux. Les mêmes interdisent de nommer et distinguer le bourreau et la victime, le coupable et l'innocent. Souvent et étrangement, ces cyniques qui affirment l'impertinence de ces distinctions pour rendre compte de la complexité du réel se trouvent plus à l'aise dans le mal, l'injuste, le laid et le faux, que dans le bien, le juste, le beau et le vrai ; ils pensent que le bien irréductible à ce qu'on en dit, le mal pas si mal, la victime un peu coupable, voire le bourreau vaguement innocent ; le juste leur paraît flou, l'injuste pas si net.
Gare à celui qui affirme - et Bourdieu le fait - une ligne de partage entre deux mondes à l'impossible réconciliation. L'imbécile qui pose le manichéisme vertueux et le confusionnisme vicieux, car générateur de l'amoralisme puis du nihilisme des cyniques vulgaires, devient un individu suspect. A refuser le bien dans sa case et le mal dans la sienne - le manichéisme, donc... -, on peut sans vergogne pratiquer le mal et éviter le bien tout en se réclamant de la complexité...

Si penser consiste à faire la guerre autrement - ce que je crois -, il existe une impérieuse priorité à clairement identifier le camp des amis et celui des ennemis, d'un côté les alliés, de l'autre les adversaires. Ensuite vient le moment nécessaire et non moins urgent d'évaluer ses forces, d'envisager une stratégie, d'arrêter une tactique, de mesurer ses ressources, puis d'agir de la même manière avec le camp d'en face. Dans ce jeu sérieux, la simplification s'impose malheureusement. Mais cette opération ne suppose pas la réduction du réel aux figures utilisées pour en rendre compte plus aisément. Le manichéisme fournit le principe polémologique des troupes galvanisées, des mots d'ordre, des soldtas dans l'attente du combat.
En revanche, toute propédeutique à la simplification suppose un travail d'élaboration dans la finesse et le détail des livres, des articles et des cours. Bien souvent, le manichéisme des adversaires de Pierre Bourdieu fabrique sur mesure la simplification outrancière et outrageuse qu'on lui prête. Ne pas le lire, dire ensuite qu'il enseigne ce que jamais il ne profère ni professe, enfin chanter l'air de la calomnie : on obtient à coup sûr de considérables dégâts.
Les ennemis de Bourdieu réduisent souvent son travail à quelques mots d'ordre falsifiés, la plupart du temps en contradiction avec son propos effectif : entendre gauche de la gauche là où il affirme gauche de gauche, par exemple, procède de l'habituel travestissement utile au combat que mènent les libéraux contre lui. Pour un réel affrontement, il aurait fallu un peu plus de travail, de lecture, de connaissance, un peu moins d'information par ouï-dire. Exemples d'autres falsifications présentées comme des vérités lues sous sa plume : toute position sociale décide absolument du jugement de goût dans le détail ; l'école reproduit systématiquement les inégalités sociales ; la télévision est intrinsèquement détestable ; les habitus conditionnent fatalement ; les philosophes sont globalement infréquentables ; les champs déterminent indubitablement...
Bourdieu semble manichéen pour qui en parle de seconde main, sans l'avoir lu, en croyant sur parole ses ennemis qui simplifient ses thèses afin de se dispenser d'en prendre connaissance dans le détail, puis pour se donner le beau rôle et paraître triompher d'un objet soudain devenu facile à combattre. En pratiquant une pensée guerroyante - sociologie militante et militantisme sociologique en contrepoint -, Pierre Bourdieu prend le risque d'affronter des adversaires moins forts que lui, donc plus frustres, plus rusés, plus fourbes, plus à l'aise dans le travail de faussaire que dans le combat singulier. La plupart du temps, d'ailleurs, ces malentendus procèdent de journalistes ayant la prétention de penser...

... /...

Posté par Nemo Spirit à 18:10 - Célébration du génie colérique de M. Onfray - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

03 septembre 2004

Sur l'obligation de sourire dans les camps de travail chinois

Les gens à Jiabiangou ont créé un sourire qui n'a pas son pareil au monde, et une façon de courir qui est elle aussi unique. Toute activité créatrice est contingente et soumise, sur le long terme, à divers facteurs. À Jiabiangou, ce fut l'arrivée de je ne sais quelle groupe de visiteurs qui la provoqua.

La Direction de la Ferme prit la chose très au sérieux. La nuit même on construisit dans la fièvre un terrain de basket, puis on nous répartit en diverses équipes : basket, danse, chant ; on constitua un groupe de spectacles populaires, un bureau de rédaction de journaux muraux. La veille de l'arrivée des visiteurs nous cessâmes le travail plus tôt que de coutume, pour que nous ayions le temps de balayer, de nous laver, de nous couper barbe et cheveux…

Mais voilà, les cadres chargés de notre rééducation déclarèrent à l'unanimité que le plus important était de donner un peu d'animation au chantier, de montrer qu'on était heureux…
Ce jour-là nous ne vîmes pas de visiteurs, ils ne vinrent pas sur notre chantier. Toutefois, nous eûmes droit à un bon repas : des pains à la vapeur faits avec de la farine de froment, des légumes verts sautés avec de la viande, le tout en plus grande quantité qu'à l'ordinaire. Cela devait nous laisser un souvenir impérissable.

Après leur départ, toutes ces équipes et ces groupes furent tout naturellement dissous, mais les quatre grands journaux muraux des quatre grandes brigades restèrent sur le mur, rivalisant de splendeur.

Seule la lecture de ces journaux muraux rendait compte de cette pépinière de talents qu'était Jiabiangou. Qu'il s'agît de la mise en page, de la conception, de l'ornementation, c'était du travail de professionnel. Les articles, recopiés à la main, étaient écrits dans une belle calligraphie qui montrait du métier. Tous les styles étaient représentés : ceux de Liu Gongyuan et de Yang Zhenqing des Tang, celui des inscriptions sur stèle des Wei (1) et même celui très épuré de Zhao Ji des Song. La première grande brigade avait choisi comme sentence parallèle deux vers de Liu Yuxi (2) : " Le bateau coulé git sur le flanc, mille voiles passent, devant l'arbre malade le printemps travaille la végétation. " Les caractères, de très grande taille, avaient un élan maladroit voulu, on les aurait dit tracés de la main de Ji Nong (3).

Les articles étaient pour la plupart des commentaires du genre : "La bonté du Parti est profonde comme la mer", "Faire peau neuve, devenir un homme nouveau", "Aimer la Ferme comme son propre foyer lequel, de toute façon, ne vaut pas la Ferme", "Réfuter cette ineptie selon laquelle rien au monde n'échappe au contrôle du Parti"… Les points de vue étaient nouveaux, le ton sincère. Les poèmes, surtout, étaient pleins d'enthousiasme : "Ah ! Jiabiangou ! Mon second pays natal où je suis né à une nouvelle vie !!!" - on remarquera les trois points d'exclamation. L'article qui avait laissé l'impression la plus profonde s'intitulait : "Réfuter cette idée absurde selon laquelle la correction par le travail manuel ne vaudrait pas la rééducation par ce même travail". Le sens général était le suivant : si certains formulent ce genre d'idée c'est parce que la rééducation par le travail est une peine assortie d'une durée et non la correction par le travail. Les auteurs de telles assertions, s'ils ne nourrissent pas de desseins cachés, manquent pour le moins des connaissances les plus élémentaires en matière de politique. Ils confondent deux contradictions de nature différente, la rééducation étant une dictature exercée sur un ennemi, tandis que la correction est une contradiction entre l'ennemi et nous et doit être réglée comme une contradiction au sein du peuple. Il s'agit de clémence de la part du Parti à notre égard pour faciliter notre rééducation. Si l'on ne met pas de durée, c'est justement pour aider à notre rééducation. Si on nous laissait sortir avant que cette rééducation ne fût achevée, nous commettrions des fautes plus grandes encore et la chute serait plus grave. En ne précisant pas la durée de la peine, en ne nous relâchant que lorsque notre rééducation est parfaite, le Parti nous montre sa sollicitude, sa magnanimité. Nous sommes des ingrats de nous plaindre, c'est vraiment se montrer dénué de conscience, etc.

Personne n'avait pu choisir s'il fallait prendre tout cela au sérieux ou y voir de l'humour. Les auteurs étaient-ils sincères, mentaient-ils ? Il est à craindre qu'eux-mêmes ne le savaient pas. Non, personne n'avait vraiment songé à se poser la question. Quand règne le chaos, tout est simple et naturel.
Des moments où tout ne coulait pas de source, il y en avait aussi, mais à vrai dire ce n'était la faute de personne.

Avant les faits rapportés ci-dessus, il y eut un temps où ce fut le responsable Wang qui s'occupait de nous. Il venait tout droit de l'armée et portait encore un vieil uniforme militaire. Il n'avait aucune instruction, mais était honnête et bienveillant. Sur le chantier, il s'asseyait ici ou là et restait à croupetons à tirer bruyamment sur sa pipe dont le tuyau était en bambou et le fourneau en laiton. Il parlait peu. Un jour, il était resté accroupi un bon moment dans la section de chantier relevant de notre petite brigade, puis il avait regardé sa montre et avait dit : "Un peu de repos ! Je constate que tout le monde est fatigué." Voir ses efforts ainsi reconnus, c'était naturellement une satisfaction, et tous de dire que, non, nous n'étions pas fatigués, et de continuer à travailler comme si nous étions de nouveau frais et dispos. Wang Xiaoliang, le précédent chef du centre théorique du département de la propagande du Comité provincial du Parti, une main appuyée sur ses reins, l'autre sur la machine à fraiser, s'était redressé lentement et avait dit sur le ton de la flatterie : "Ah, ah ! Les dirigeants sont en retard sur les masses !" C'était une expression toute faite qui avait eu cours pendant la période du Grand Bond en avant (4).

Un peu d'embarras s'était montré dans les yeux du responsable Wang. Il n'avait pas répondu, avait ramoné sa pipe avec une brindille, la tapotant sur la semelle de sa chaussure. Quand il avait eu fini, il s'était levé et, sans se retourner, il avait fait tomber la poussière de ses fesses et était parti, laissant derrière lui une odeur de tabac de Mohe.

Son comportement nous avait tous déroutés, puis l'inquiétude nous avait gagnés. Au départ, cette remarque avait été dite pour se faire bien voir, mais les choses avaient mal tourné. "Quand un bachelier rencontre un soldat, même s'il est dans son bon droit, il n'arrive pas à le lui faire entendre." Tout cela était bien compliqué ! Par chance, peu après, le responsable Wang avait été muté ailleurs, remplacé par le responsable Han qui, lui, était rusé et cruel et ne laissait rien passer. C'est ainsi que les relations furent rationalisées et que la gêne et la complexité firent place à la simplicité et au naturel.

À l'époque où nous préparions la venue des visiteurs, nous étions déjà sous l'autorité du responsable Han. Pour donner un peu d'animation au chantier, on commença par s'attaquer aux répugnances ; c'était là encore une chose tout à fait simple et naturelle. Tous les soirs, à la réunion d'étude des exemples, les éducateurs étant rentrés chez eux après le travail, le débat était mené grâce à la participation de chaque brigade. Tout le monde prenait la parole à qui mieux mieux, le sujet était très ciblé. Un tel avait toujours une mine d'enterrement : contre qui était dirigé ce mécontentement ? Tel autre ne desserrait pas les dents de la journée : qu'est-ce qu'il avait derrière la tête ? Un autre, en portant sa corbeille, avançait d'un pas mal assuré : cherchait-il à se faire plaindre ?… Ces dénonciations, ces critiques, nous amenaient tous finalement à la même constatation : les mentalités n'étaient pas rééduquées. Nous nagions dans le bonheur et n'étions pas capables de prendre conscience de ce fait. Et chacun de faire son autocritique, de promettre de s'amender, de demander aux autres de le tenir à l'œil.

Quand des promesses on passa aux actes, l'atmosphère du chantier changea. Dans les petites, moyennes et grandes brigades, tout le monde souriait ; souriait du matin au soir ; en tous lieux, à tout moment : en levant la pioche, en se servant de la fraise, en portant les corbeilles, en courant dans la montée, en dévalant la pente. On souriait, on courait, on criait. Au début, les cris avaient été lancés à la cadence de la course : "Hai… hai… hai." Peu après, certains, sur ce rythme, inventèrent un chant scandant le travail. Il fallait être deux ; celui qui portait derrière lançait une phrase, celui qui était devant répondait en écho : "Hai… hai." Les mots variaient selon l'inspiration du moment. Par exemple, on courait avec une corbeille et quand on arrivait à côté du chef de grande brigade, Chen Zhibang, on criait :

Chen Zhibang, ce… hai… hai !
bon dirigeant, oui… hai… hai !


Quand on passait près de Zhang Yuanqin, qui travaillait si mal, cela devenait :

Zhang Yuanqin, cet… hai… hai !
empoté, oui… hai… hai !


Pour un temps, à l'imitation de ces joutes poétiques pratiquées avec le public ou de celles de chants populaires, les gens à Jiabiangou, eux aussi, pratiquèrent des joutes de chants de travail.

Si nous éprouvions la sensation d'être affutés comme un rasoir les uns par les autres, le choix des mots ne relevait pourtant pas de la moindre analyse. Par exemple, le jour même, certains soulignèrent le fait que le chef de la grande brigade subissait aussi la correction par le travail ; l'appeler "dirigeant" n'était donc pas adéquat, aussi cette phrase devint-elle : "Un bon exemple, oui… hai… hai !" Mais il y en eut pour dire que, puisqu'il n'avait pas été relaxé, cela montrait qu'il n'avait pas encore été rééduqué correctement, il ne pouvait donc pas servir d'exemple, aussi la phrase fut-elle changée : "Il a le cœur à l'ouvrage, oui… hai… hai !" Cette formulation semblait acceptable, pourtant, Chen Zhibang lui-même, qui avait déjà médité la question, déclara que mettre en relief un individu n'était pas adéquat, il demanda donc qu'on ne crie plus ainsi. Vu les difficultés rencontrées et les risques encourus, cette fièvre créatrice, qui était allée croissant, retomba, et l'on reprit les "Hai… hai" du début, plus simples, plus naturels. Et c'était très bien comme ça. Tous les gens du chantier couraient en souriant et en faisant : "Hai… hai", c'était suffisant pour exprimer notre sentiment de bonheur.

Mais, tout compte fait, notre sourire et notre course n'étaient ni un sourire ni une course ordinaires. Avant de sourire on ressent de la joie, courir demande d'avoir de la force. Pour accomplir ces deux actions sans aucune de ces deux conditions, chacun de nous devait mener contre lui-même un combat âpre et long. Les yeux se plissaient, s'incurvaient vers le bas, tandis que les coins de la bouche fendue remontaient. Tous ces efforts accentuaient les rides horizontales du visage. C'était un peu laborieux mais on obtenait un sourire et, pour garder longtemps un tel sourire, il fallait dépenser plus d'énergie encore. Finalement, comme ces efforts étaient visibles, on donnait l'impression d'avoir plus ou moins envie de pleurer.

Courir était encore plus difficile. Il fallait prendre appel sur l'arrière avant de bondir, avoir pratiquement, pendant un bref instant, les deux pieds en l'air et allonger la foulée. Nous n'avions pas la force d'accomplir de telles prouesses, il nous fallait d'abord poser un pied pour pouvoir lever l'autre, ce qui n'était guère différent de la marche. Pour pallier ce défaut, sans nous concerter, nous nous efforcions d'accentuer la courbure des jambes quand elles se pliaient, puis de les allonger d'un coup. Cette alternance de relâchement et de tension donnait l'impression d'élasticité de la course, impression confirmée par la différence de hauteur d'un pas à l'autre. Une telle façon de courir qui permettait de ne pas accélérer l'allure, de ne pas gaspiller d'énergie, était adaptée à la progression dans les montées et les descentes quand on est chargé de boue dégoulinante. Nous avions tous adopté ce style.

Quand le groupe de visiteurs vint, cette façon de sourire, de courir, était restée car elle était déjà devenue organique, soutenue par cette énergie inépuisable que nous trouvions dans la lutte pour l'existence - ce processus de surveillance mutuelle. À la longue cela devint une habitude, et il aurait été difficile de faire marche arrière. Dans ce chantier où vivaient un millier de personnes, tous ces yeux écarquillés, déboussolés dans leurs orbites profondes, étaient mis-clos. Portant sa corbeille on avançait en marquant une différence de hauteur d'un pas à l'autre, tout en se glissant parmi les autres et en faisant comme eux : "Hai… hai." Parfois, il arrivait que les nerfs se détraquent : on avait vaguement l'impression que ces gens familiers alentour étaient devenus des choses bizarres ; on ne savait plus soi-même où on se trouvait.

C'était un petit matin comme les autres. Je venais juste de porter ma première corbeillée de terre sur le tertre nouvellement édifié à l'extérieur du ravin. Le soleil se leva, collé à la longue bande d'horizon ; un soleil d'un rouge sombre, énorme, tout rond. Il ne semblait pas lumineux, pourtant, sur cette croûte terrestre, morne, livrée au silence, sur ce terrain accidenté, apparurent de nombreuses ombres bleutées. Je vis dans une de ces ombres, longue et fluette, une foule de petits êtres vivants sombres qui creusaient légèrement la surface stérile de la terre. Ils se mouvaient lentement, marquant des différences de hauteur d'un pas à l'autre. Ils s'éloignaient peu à peu, de plus en plus ténus, jusqu'à se fondre dans ce substratum du chaos primitif vague et indifférencié. Sans savoir pourquoi, je fus soudain frappé de stupeur.
 
Je me disais qu'un étranger, ne sachant rien de la situation et qui serait subitement mis en présence de ce paysage singulier, sous le coup de la panique resterait là, bouche bée, un bon moment. Rien que ces sourires étranges, figés, suffiraient à lui faire dresser les cheveux sur la tête.
 
Je me disais aussi que, si en un tel moment se produisait un tremblement de terre, nous serions tous soudain enterrés, fossilisés, et que les archéologues futurs ne parviendraient pas à donner une explication à cette expression et à cette attitude uniques. Il supposeraient peut-être qu'il s'agissait là d'un rite secret de quelque secte se comportant de façon irrationnelle. Peut-être imagineraient-ils que c'était la coutume ancienne d'une race exterminée des marches barbares. Peut-être affirmeraient-ils qu'il s'agit de ces têtes aplaties de Mayas ou de masques de Nouvelle-Calédonie, simples métaphores culturelles extravagantes. Il ne faudrait pas leur en vouloir pour autant. Sans connaître l'histoire de sa formation, personne ne peut interpréter un signe mystérieux.

(1). Dynasties du Nord (386-534).
(2). 772-842
(3). 1687-1763
(4). 1958, année qui verra la naissance des "communes populaires".

Gao Er Tai (Chine) - AUTODAFE n°1 - Automne 2000
Né en 1935 à Gaochun, cet écrivain, peintre et critique d'art a été arrêté à plusieurs reprises. Il est condamné aux travaux forcés en 1957, pour "déviationnisme de droite", puis en 1966, après le début de la Révolution culturelle. En 1983, pendant le "Mouvement d'éradication de la pollution spirituelle", il lui est interdit d'enseigner et de publier. À nouveau arrêté en 1989, il parvient à quitter le pays en 1992 et s'installe aux USA. Depuis 1995, il se consacre à un livre de mémoires, To seek my homeland (À la recherche de mon pays d'origine).

Traduit du chinois par Chantal Chen-Andro
© Parlement International des Écrivains

Posté par Nemo Spirit à 14:46 - Combattants d'un monde qui s'écroule - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

02 septembre 2004

Le sang de la terre dans sa voix

 

Récréation...

Quoique finalement, il faille bien trouver des antidotes au mal qui gît dans les racines...
Le dernier album de Björk est un puissant antidote contre la vacuité, le désenchantement, la capitulation du monde.
Des voix et presqu'uniquement des voix, loin de l'artillerie accessoire. Loin du factice qui reste à la surface des choses. Ou les assassine.
Quelque chose qui repose au profond de la terre et de ses veines, des eaux des lacs souterrains comme des geysers.
Ça s'appelle "Medulla".

Pleasure is all mine
Vocals: Björk, Tagaq, Mike Patton & Icelandic Choir 
Beats: Rahzel - Bass line: Björk 
Programming: Valgeir Sigurdsson, Mark Bell, Björk - Gong: Peter Van Hooke
 
the pleasure is all mine
to get to be the generous one
is the strongest stance
the pleasure is all mine
to finally let go
and evently flow
who gives most
who gives most
who gets to give most
the pleasure is all mine
women like us
strengthen most , host-like
when in doubt give
in doubt : give

Posté par Nemo Spirit à 18:00 - Mots et couleurs d'ailleurs - Commentaires [13] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Célébration du génie colérique - Chapitre 2

Mort, Pierre Bourdieu s'est enfin tu.
Béatrice Pereire, National Hebdo,

31 janvier - 6 février 2002

Le propos a le mérite de la clarté. J'ajoute que, méprisante et méprisable, la formule clame sans fard, sans ambages ni précautions d'usage, ce que pensent mais ne peuvent dire aussi brutalement bon nombre de plumitifs chargés de couvrir l'évènement nécrologique, d'accord sur l'analyse mais soucieux d'un démarquage par l'emballage. Souvent l'extrême droite exprime sans censure la violence viscérale qui gît au creux de la plupart des individus. Elle révèle et met à jour les sentiments bas, vils, grossiers et dégoûtants, elle s'appuie sur eux, les nourrit comme on gave une méchante bête.
Que l'extrême droite se réjouisse de la mort d'un des rares penseurs à combattre pour empêcher qu'on fasse de la misère du monde - dont se désintéressent les libéraux de droite et de gauche - un explosif potentiellement destructeur de la société, une force sombre récupérable par les tenants de la droite révolutionnaire de toujours, voilà qui n'étonne pas. Mais d'autres ailleurs qu'à droite, embouchent aussi cette trompette, et, finalement, la gauche libérale pense la même chose que la droite extrême. Elle s'en distingue par le style, mais danse autour de la tombe ouverte. Voilà qui peut légitimement inquiéter...

Il gêne tous les défenseurs de l'ordre libéral, tous les partisans de la formule la plus agressive du capitalisme : la loi du marché comme principe absolu de l'organisation des sociétés. Son travail souligne l'existence d'une droite et d'une gauche, ces deux options dessinant chacune une vision du monde. Mais il montre aussi que le libéralisme travaille droite et gauche classiques au point de les fracturer toutes les deux. Pierre Bourdieu exècre ces deux variations, à droite et à gauche, du même thème libéral.
Ce constat le fait lutter pour une gauche de gauche, au sens véritablement de gauche, et non pour une gauche de la gauche, comme les journalistes le disent souvent. A droite, il n'a pas d'amis. Il compte aussi des ennemis dans cette gauche fascinée par la droite, habitée, hantée par les liquidateurs du socialisme historique récemment dilué dans le marché (1982). Convertie au pouvoir, à l'argent, à la bourse, au dollar, aux affaires, aux palais présidentiels, fascinée par le modèle américain, cette gauche qui se partage le pouvoir avec la droite depuis Mai 68 n'a pas les faveurs du sociologue.
Pour cette raison, la gauche libérale ne lui pardonne pas de pointer ses contradictions, ses volte-face, ses renoncements, ses reniements ; elle lui fait payer sa mémoire d'homme de gauche quand elle s'évertue à effacer les traces d'un passé prétendumment archaïque pour mieux faire accepter son ralliement aux valeurs des ennemis d'hier ou d'avant-hier ; elle le hait de se souvenir que des solutions de gauche existent, dont une culture, des propositions, des principes qui, après l'exercice catastrophique du pouvoir issu de 1981, s'étaient trouvés transformés en charpie, en confettis ; elle lui en veut de dire qu'un électeur n'ayant jamais voté à droite ne peut en promouvoir les idées lorsqu'elles sont défendues par un parjure de gauche.

Ses amis se trouvent naturellement du côté des sacrifiés de cette époque néfaste : les pauvres, les miséreux, les oubliés, les négligés, les modestes, les petits, les privés (de toit, de logis, de travail, de revenu, de papiers, de dignité), les déchets du système, de plus en plus nombreux et de moins en moins entendus depuis la conversion des socialistes à la culture de gouvernement. L'utile fiction de l'éthique de responsabilité dispense de rester fidèle à l'éthique de conviction.
Faut-il s'étonner qu'à l'autre extrémité du monde, loin des enfers, là où la vie se joue légèrement, avec l'indolence des insouciants disposant de tout, une poignée de nantis jette son dévolu critique, voire son mépris, sa haine ou sa violence, sur le travail du sociologue qui prend parti non pas pour les sommets, mais pour la base, non pour la pointe aigüe des bâtisseurs du monde cynique, mais pour le socle immense des sans-grade qui le subissent comme il est, fabriqué par une minorité d'élus qui jouissent de leurs prébendes sans cesse augmentées, et ne se rassasient jamais de cette confiscation du réel pour leurs propres fins ?
Le détestent tous ceux qui se moquent des laissés-pour-compte du capitalisme libéral. Ceux-là activent cette violence, la soutiennent, l'organisent, la relaient, la passent sous silence, s'en font les complices d'une manière ou d'une autre.
Aucun bénéficiaire du système n'aime l'insolent qui analyse et démontre les logiques dont procèdent ses avantages ; aucun nanti n'apprécie l'empêcheur de jouir entre complices et comparses, qui prouve le fonctionnement violemment inégalitaire du système en place ; aucun individu comblé par le marché n'applaudit l'impudent qui dénonce la manière injuste dont s'effectuent les partages : on transforme vite en victime émissaire le penseur qui dit la vérité, dévoile, arrache les décors et montre dans une pleine nudité critique la douceur du monde pour un petit monde et sa dureté pour la plupart.

Chose rarissime, les sans-voix ont en lui non pas un porte-parole confisquant leurs révoltes ou un opportuniste se servant de leurs causes, mais un être qui met à leur service sa formulation du réel, sa compréhension du monde, sa capacité à lire et déchiffrer le fonctionnement des machines sociales. En revanche, tous ceux qui ont intérêt à ce qu'aucun intellectuel ne mette ses compétences à la disposition des déchets du système, des victimes du libéralisme, des précaires de toutes les déroutes sociales, se réjouissent aujourd'hui de sa disparition. Car il a le souci du Peuple - dans l'acception de Michelet.
Rares sont les penseurs qui optent pour les silencieux qui subissent tous les jours. La plupart collaborent au système libéral et vantent ses mérites, ne l'écorchent pas, passent sous silence le prix exorbitant des vies, des énergies, des forces qu'il confisque pour être, fonctionner et durer. Le plus grand nombre, d'ailleurs, n'a aucun intérêt à se soucier de la plèbe, de la misère, des pauvres, car s'occuper des inutiles et prendre leur parti n'offre aucun bénéfice pour la carrière, les postes et l'accès aux paradis de la société qui récompensent les serviteurs les plus zélés, les porteurs d'eau les plus obéissants - en fait, les meilleurs domestiques.
Contre l'engeance des sociologues, philosophes, qui mettent leur plume au service du système qui les nourrit et se répandent en propos confits pour détourner la brutalité du réel (dans leurs livres, leurs tribunes, les pages des journaux où ils rendent compte des ouvrages qui défendent leurs options, leurs rubriques à la télévision ou à la radio), il existe un courant critique qui s'oppose, refuse, résiste à la religion libérale et s'en démarque puissamment. Dans ce lignage, Sartre ouvre la marche, Foucault et Deleuze portent haut et clair l'oriflamme de la colère, Derrida reste seul en piste. Bourdieu était des leurs.

Posté par Nemo Spirit à 13:52 - Célébration du génie colérique de M. Onfray - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Célébration du génie colérique : présentation et Chapitre 1

Comme, à l'évidence, Onfray intéresse (ou énerve, c'est selon...), je me propose de vous offrir l'intégralité (par petits bouts ! Pitié pour mes doigts, je vous prie !) d'un de ses livres, consacré à Pierre Bourdieu (ce qui permet donc de rendre aussi  hommage à l'auteur de La Misère du monde, et donc de faire d'une pierre deux coups...), et surtout à la façon dont il a été "enterré" par ses "confrères"...
Confrères.... jamais terme ne fut plus mal choisi...

Ce livre a pour titre "Célébration du génie colérique", sous-titre "Tombeau de Pierre Bourdieu" et il est paru en 2002 aux Editions Galilée, dans la collection "L'espace critique", dont je ne peux que vous conseiller vivement de consulter le catalogue qui est un véritable régal.

Pour compléter cette présentation et vous permettre de vous situer à la fois dans le temps et l'espace de cette vie, de cette mort, comme de ce livre, voici un lien vers un article plutôt complet du Monde Diplomatique, en date de février 2004 : Les médias, les intellectuels et Pierre Bourdieu
Si vous cliquez sur le lien, il s'ouvrira dans une fenêtre indépendante ce qui vous permettra de la garder en parallèle avec cette note.

Voici tout d'abord le quatrième de couverture (reprise de la fin du chapitre 2) :

Rares sont les penseurs qui s'installent aux côtés des victimes du système libéral. La plupart en vantent les mérites, y collaborent, passent sous silence le prix exorbitant des vies et des énergies qu'il confisque pour exister. Le plus grand nombre n'a aucun intérêt à se soucier de la plèbe, car s'occuper des inutiles et prendre leur parti n'offre aucun bénéfice pour la carrière et l'accès aux paradis de la société qui récompensent les serviteurs les plus zélés – en fait, les meilleurs domestiques.
Contre l'engeance des intellectuels, sociologues, philosophes, au service du système qui les appointe, qui se répandent en propos confits pour détourner la brutalité du réel (dans leurs livres, leurs tribunes, les pages des journaux où ils rendent compte des ouvrages qui défendent leurs options, leurs rubriques à la télévision ou à la radio), un courant critique s'oppose, refuse, résiste à la religion libérale. Dans ce lignage, Sartre ouvre la marche, Foucault et Deleuze portent haut et clair l'oriflamme de la colère, Derrida reste seul en piste. Bourdieu était des leurs.

Et voici le premier texte. Vous constaterez que le gimmick employé consiste à "démarrer" chaque texte par une sorte de fil rouge ou de procédé littéraire : chaque chapitre s'ouvre sur une citation de presse.


Le 23 janvier, Pierre Bourdieu meurt.
Aussitôt, c'est un tombereau d'éloges, déferlant de toute part, y compris des milieux réputés hostiles à l'auteur de La Misère du monde.
Daniel Garcia, Livres Hebdo,
vendredi 8 février 2002

Aux ordres des pouvoirs qui l'appointent, la presse ment : elle excelle dans l'art de travestir, transformer, déformer, vider les contenus et laisser exsangue la plus tumescente des pensées. De sorte qu'en lieu et place d'éloges en tombereaux, on devrait pourtant parler de détestations manifestes. Car la mort de Pierre Bourdieu, hormis quelques très notables exceptions, a surtout été l'occasion de resservir la tisane de fiel ou les décoctions habituellement haineuses sur le personnage. Les uns ont sorti l'artillerie lourde et violemment pilonné, les autres assassiné avec une dague depuis longtemps dissimulée dans l'attente du forfait. Certains ont bombardé avec une évidente jubilation, d'autres subtilement versé le poison dans les coupes, mais, finalement, tout le monde a communié dans le même mépris sur sa figure et son travail. Seule la forme a changé, car sous l'emballage faussement policé de la gauche libérale, on trouve les mêmes immondices que dans la presse d'extrême droite : les protagonistes disent la même chose, seule la manière les distingue.
Que signifie cette unanimité contre ? Car un individu ne parvient pas sans une véritable raison à mobiliser autant de plumes - et souvent sur un ton violemment polémique - sans avoir commis une faute majeure... Mais laquelle ? Ici, là, ailleurs, les articles proposent les mêmes nécrologies : le trajet d'un homme, ses livres, quelques mots sur son oeuvre, des lieux communs sur l'hypothétique opposition entre le savant de la première moitié de son existence et le militant des dernières années, enfin des jugements extrêmement violents sur sa personne - voire des considérations sur ses enfants, sa manière de s'habiller, ses disciples ou sa façon de parler. Pour un consensus, c'en est un, certes, mais en sa défaveur...
La raison en paraît simple et évidente : Pierre Bourdieu affiche clairement son combat contre le capitalisme dans sa version libérale et, conséquemment, il hérite comme ennemis de tous ceux qui défendent cette politique, droite et gauche confondues, autant dire la plupart des journaux, à l'exception de quelques rares titres, une infime poignée dans laquelle on peut lire de véritables hommages, sans critique allusive, ni perfidie rapportée par un ancien disciple, ni réserve émise entre les lignes par un folliculaire habile et diplomate.
Or les intellectuels, penseurs, philosophes et autres acteurs du monde des idées qui expriment nettement leur opposition à la domination libérale et au devenir de la planète intégralement soumis à la loi du marché sont peu nombreux dans un temps où l'argent comme horizon indépassable fournit le credo autour duquel s'organise l'ensemble des prises de position idéologiques, nationales et internationales.
Même s'il existe une constellation d'opposants à ce modèle de civilisation en passe d'éclipser l'Europe bientôt défunte, le système offre plus volontiers son porte-voix à ses complices, qui vantent les mérites de la machine capitaliste, qu'aux indésirables attachés à en décrire les effets nocifs et pervers. Pierre Bourdieu résiste valeureusement à ce nouvel Empire, en conséquence il s'aliène tous ceux qui défendent et soutiennent le Moloch moderne. Autant dire la plupart des journalistes salariés par la machine médiatique.

Posté par Nemo Spirit à 02:22 - Célébration du génie colérique de M. Onfray - Commentaires [16] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

01 septembre 2004

Dire oui

« Le oui caché en vous est plus fort que tous les non et tous les peut-être dont vous êtes malades, avec votre époque… »
Friedrich Nietzsche
Le Gai Savoir, livre cinquième - 377.

Tu sais bien, Passant, mon compagnon de route, les difficultés que nous rencontrons, ce contre quoi nous luttons, vent debout… Dans le silence assourdissant des ventres repus de nourritures correctement prescrites, dans le reflet des vitrines décorées avec l'or volé aux mains de ceux qui travaillent, dans les paroles sucrées de la pieuvre doxa des bien-pensants, tu reconnais la lame des tueurs de phrases, des massacreurs d'histoire, des équarrisseurs d'espérance.

Depuis le temps des bombes, des tombes, nous avons fait profession de vigilance, nos regards sont aussi aigus qu'un scalpel, nous nous sommes donnés pour tâche de traquer, partout dans et hors de nous, les truquages, les gestes de domination, les mots lâchés comme des molosses, la marque des maîtres derrière les paravents du pouvoir… Nous avons essayé, depuis longtemps, de ne plus croire aux prophètes, de ne pas faire signe à ceux qui nous traînent dans la boue, nous nous sommes jurés de ne faire confiance qu'à ceux qui crient.

Nous avons appris, malgré le peep-show cathodique, à voir derrière leurs images glacées les dents des marchands. Toi et moi, camarade ordinaire, nous avons pris des chemins nouveaux, emprunté des routes pas encore ouvertes, osé penser à contre-courant, pour que restent en quelques endroits des poches de résistance. Si le « moi se pose en s'opposant » : alors nous voilà bien installés. En ces temps où les ruses des pouvoirs sont multipliées par les milliards de liens de notre servitude volontaire, nous avons eu raison de dire non. Il y avait urgence à savoir ce que nous ne voulions pas être, ni faire, ni dire. Il faut toujours, d'abord, comme l'enfant qui se construit, dire non à ce qui menace, ce qui pense à notre place, ce qui nous courbe vers le sol comme une fleur qui meurt de soif. Gardons ces armes, les jours que nous vivons demandent une extrême détermination pour ne pas sombrer dans les béatitudes que l'on nous fabrique.

Mais aujourd'hui, il nous faut aller plus loin. Parce que l'autre ennemi qui nous guette s'appelle cynisme, désenchantement, négation systématique, relativisme blafard où tout se vaut et rien ne vaut jamais rien. Il ne faudrait pas que le non salutaire torde nos bouches en un rictus figé de haine du monde. Détruisons les idoles à coup de marteau, soyons de la dynamite, mais n'oublions pas de dire oui aux lendemains que nous rêvons, à toutes les secondes que nous vivons. Dire oui, c'est maintenant.

Je n'ai pas à te convaincre, passant ordinaire, ni à te présenter la mienne liste de ce qui vaut la peine d'être fait, dit ou vécu. Tu as ton propre chemin et nous nous rejoignons bien avant l'horizon. Nous marchons ensemble, parce que nous le voulons, parce que nous prenons le risque amoureux du combat partagé. Parce que nous pensons que la posture esthétique ne vaut qu'en tant qu'elle est aussi politique des formes, des phrases, du rapport au monde. Parce qu'il faut agir et rêver, jamais l'un sans l'autre, sinon nous n'y arriverons jamais, la beauté de l'utopie est dans les actes d'aujourd'hui, autant que le rêve est vrai.

A ceux que ces mots ennuient, aux cœurs gelés, aux penseurs de l'abîme, prédisons-leur une prochaine période de glaciation très sévère. Le nihilisme fait le lit des programmes sectaires, des sauveurs de l'humanité (« malheur au pays qui a besoin de héros », disait Brecht), des marcheurs au pas… Si rien ne vaut rien, pourquoi pas la décadence, l'ironique inaction, la capitulation des corps ? Non à ceux qui ne savent jamais dire oui.

Il est temps de construire.


Sergio Guagliardi
© Passant n°40-41 [mai 2002 - septembre 2002]


Texte dédié ...

  • à Nico, pour son soutien, son affection, sa sensibilité,... en guise de viatique "Haut les coeurs !" pour son départ vers Samarobrive..., en guise d'excuse pour mon "absence" ces derniers jours... Ailleurs, toujours ailleurs... Nemo, 20.000 lieues sous la surface... avec son crabe apprivoisé.
  • à Jean-Baptiste, pour avoir découvert Les Racines du Mal trônant en tête de gondole de la Revue des Blogs à mon retour, cette nuit. Je viens d'en pulvériser d'étonnement mon thé au lotus sur l'écran... Je pensais que la "sévérité" toute relative du propos (ou, à tout le moins, l'aspect peu habituel de longs textes ignorant somptueusement le langage SMS) en faisait un OBNL (Objet Bloguant Non Lu) parfaitement rébarbatif et donc peu sujet à une exposition particulière... C'est Divine Comedy qui t'a fait craquer ? Allez.... avoue !
  • aux lecteurs qui ne fuient pas au bout de dix secondes et prennent le temps de se désaltérer à la source de textes certes parfois ardus...  mais on n'est pas des moules, non plus !

Je vais donc essayer de remettre l'ouvrage sur le métier et de continuer à jouer les "passeuses de mots" même si l'énergie risque d'être de plus en plus défaillante.

Ce blog n'est que ça.
Je ne peux pas prétendre qu'il ne soit pas personnel puisque le choix des textes est éminemment subjectif  (ce que non seulement j'assume mais revendique haut et fort).
Il l'est. Mais pas à la façon d'un "personnel intime". Ça n'est pas le lieu et en dehors de "coups de gueule" ponctuels au sujet de brèves ou de nouvelles qui m'irritent ou me révoltent, Les Racines du Mal continueront d'être ce qu'elles sont : une bibliothèque engagée, partielle et partiale, un lieu de transmission de mots, de verbe, de savoir, d'idées issues d'autres cerveaux que le mien.
Un lieu de partage.
Un lieu de passage.
Passage de témoin.
A vous de faire la course maintenant...

Merci. 

Posté par Nemo Spirit à 03:39 - Combattants d'un monde qui s'écroule - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Page précédente  1  2  3