21 septembre 2004
Genèse de l'inhumanité - L'enfant (Chapitre 2/3)
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Renaissance de l'enfant
Ils sont plus qu'on ne croit à renouer avec leur enfance, non l'enfance
que tuent les gestes mécaniques et qui s'autopsie sur le divan du
psychanalyste, mais celle qui revient à l'appel du désir.
Aux enfants, les leurs ou ceux des autres, ils empruntent volontiers un
savoir, qui leur est d'un grand secours pour l'approche confiante d'une
vie enfin acceptée dans son exubérance. Rien ne les prépare mieux à
déjouer les ruses de la maladie, à révoquer surtout l'impression
lancinante qu'une vie ratée n'a d'autre espérance qu'en une mort
réussie, c'est-à-dire hâtée par les alcooliques dérélictions du bon
vivant.
Bien que l'ordre familial demeure dans leurs
attributions et qu'ils soient en devoir de l'assurer bon gré mal gré,
ils répugnent le plus souvent à perpétrer sur l'enfant l'assassinat
feutré dont ils furent, en leurs jeunes années, les très ordinaires
victimes. Les pères et les mères se sont départis de la morgue que la
tyrannie patriarcale leur imposait jadis en héritage. Ils répriment
mollement, rossent peu et plutôt par maladresse, s'égosillent moins,
débattent et palabrent davantage. Surtout, ils ont changé d'attitude en
une matière particulièrement délicate : ils accordent désormais sans
réticence ni réserve une affection qui avait toujours été l'objet d'un
chantage à la protection et à la soumission.
L'enfant
a senti s'émousser l'aiguillon de la contrainte imbécile, il y a gagné
l'avantage d'aller plus commodément où le désir le pousse et d'exprimer
à haute voix les mots que la nature murmure partout. Parmi ceux qui
s'instituèrent ses maîtres et ne maîtrisèrent jamais que leur propre
agonie, il réveille inopinément un appétit de vivre que les manigances
du travail avaient plongé en léthargie.
N'est-ce pas
merveille que de le voir papillonner à plaisir, s'emparer du bonheur
dès qu'il passe à portée de la main, solliciter avec les ressources de
l'ingéniosité le retour des moments heureux ? La réalité qu'il révèle
est le centre d'un labyrinthe où se perdent tant de manoeuvres habiles,
tant de rodomontades et de faux-fuyants. C'est l'authenticité, l'accord
sans cesse recréé du corps et des désirs qui l'affinent. L'infantilisme
agressif et le gâtisme plaintif des adultes n'en fut jamais que le
mensonge, le «puéril revers des êtres».
L'enfant
enseigne spontanément à ouvrir sans cesse les yeux pour la première
fois, à distinguer la couleur d'un feuillage, à lire un paysage, à
comprendre le langage des oiseaux, à saisir la grâce d'un instant - à
le saisir non plus avec ce regard passé au fil de la cognée, plissé sur
la mire d'un fusil, pincé par la pensée de l'éphémère et de la mort. Et
c'est encore par l'enfant intérieur qu'il est donné à
chacun de laisser monter en soi la sève printanière des arbres,
l'ardeur sauvage des bêtes, la volupté d'une présence amoureuse d'où
rien ne peut naître que d'aimable.
Etrange et imparfaite alchimie amoureuse qui, en deux transmutations successives, conçoit et fait naître l'enfant sans jamais atteindre à la troisième, où l'humanité eût pris sur elle de se créer en créant le monde.
La création falsifiée
L'acte créateur par excellence, n'est-ce pas l'étreinte de l'homme et
de la femme engendrant la vie dans le matras maternel ? Fallait-il
qu'ils aient honte et de l'amour et de la vie pour imputer à un Dieu
céleste et désincarné l'opération la plus terrestre et l'alchimie la
plus charnelle ? Quel mépris de la jouissance que les amants prennent
en se prenant, quel dédain du bonheur où les corps se confondent pour
se féconder - qu'un enfant naisse ou non du privilège de l'union !
A-t-on jamais vu plus bel hommage de la virilité patriarcale à
l'impuissance consentie ?
De quelle imagination
désaxée ont-ils tiré que le seul et vrai créateur de l'univers fût un
Esprit, une semence de néant ? N'a-t-il pas fallu pour fonder un tel
non-sens que la nécessité de travailler entraîne l'incapacité de créer,
que le pouvoir châtre du plaisir de s'appartenir, que l'expansion de la
marchandise se substitue à l'expansion de la nature humaine ?
Il n'y a d'autre genèse de l'humanité et de l'inhumanité qu'en l'homme
qui s'est créé de la terre et se détruit au nom du ciel.
L'évolution interrompue
Leurs hommes de science admirent qu'en un raccourci de neuf mois
l'embryon humain réitère, en passant de la conception à la naissance,
le cheminement millénaire qui fit de la créature aquatique un mammifère
terrestre. La suite leur fournirait plutôt des raisons de s'étonner.
D'un si grand bond de l'existence thalassique à la conquête de la terre
n'était-il pas légitime d'espérer une évolution de nature similaire où
l'espèce humaine s'affirmerait comme dépassement de l'espèce animale ?
Quelque chose s'est apparemment détraqué en cours de route. Il n'y a
pas eu de miracle humain. L'espèce animale s'est seulement
perfectionnée et socialisée en se dénaturant. Le génie de l'homme
s'empare de l'univers avec une technicité qui ne lui obéit pas et
stérilise partout la vie. Le phénomène méritait davantage que les
contorsions métaphysiques qui s'emploient à le justifier en fait comme
unique forme d'évolution possible. Il est vrai que les savants, jugeant
de la vie sur terre par leur propre façon de vivre, la tiennent le plus
souvent en piètre estime.
La naissance inachevée
Il arrive que grandissant et se développant dans le sein maternel,
l'enfant se trouve peu à peu à l'étroit dans la douceur de l'univers
utéral. L'enveloppe protectrice le gêne, entrave ses mouvements,
l'étouffe. Il se met pour ainsi dire à nager avec plus d'énergie vers
la sortie, vers la naissance, vers l'autonomie.
Son
impatience alourdit et encombre le corps de la mère, impatiente à son
tour de se débarrasser d'une présence devenue inopportune. Un accord
commun préside ainsi à l'expulsion. La mère évacue l'enfant vers une
liberté à laquelle il aspire, avec la violence d'une vie nouvelle. Le
moment de la naissance émancipe et la femme et l'enfant, ou plus
exactement les engage l'un et l'autre dans un processus d'émancipation.
Le cordon ombilical est coupé, le lien de dépendance
disparaît, l'unité affective s'allège et puise dans la gratuité une
force plus sereine... Vision idyllique.
Leur
civilisation ne tranche pas le tuyau de perfusion, elle le durcit,
l'étire, le rend cassant sous la constante menace de couper l'aide et
les vivres. Elle l'entortille dans une complexité dramatique où la
femme et l'enfant s'agrippent l'un à l'autre, parodient à longueur
d'existence le jeu de l'assistant et de l'assisté, s'attirent et se
repoussent, se mutilent à chaque velléité d'indépendance et se
retrouvent en de morbides moiteurs familiales pour soigner les
blessures qu'ils infligent.
L'éducation est l'adaptation à la survie
L'apprentissage en milieu animal se borne au respect de la loi qui
régit la survie des bêtes : l'adaptation. L'observation d'une femelle
et de son petit montre avec quelle diligence elle s'emploie à le
protéger, comme elle le prépare, au sortir du cocon où il était enclos,
à progresser dans un environnement périlleux. La leçon maternelle lui
enseigne à se dissimuler, à bondir, à bâtir un refuge, à suivre une
piste, à s'approprier un territoire, à se tailler sous le soleil et
sous la lune une place enviée et éphémère.
De la
supériorité si hautement affirmée de l'homme sur la bête, était-il
déraisonnable d'attendre un mode d'éducation qui laissât bien en
arrière la simple faculté de s'adapter ? Or, il faut en rabattre et de
beaucoup.
Il n'y a pas si longtemps, il mourrait plus
d'enfants dans une famille que de lapins dans une nichée. Il en meurt
encore aujourd'hui sous les coups, les tourments et l'infortune de
payer patente au ressentiment des adultes. C'est une ordinaire férocité
qui augure mal d'un dépassement du comportement animal.
De fait, leurs écoles sont-elles autre chose que des écoles de survie ?
L'enfant est mieux armé que le chimpanzé, il dispose de techniques
sophistiquées et des ruses du langage mais sa destinée est la même :
s'imposer parmi les forts et les faibles, s'adapter aux lois du milieu,
sauver sa peau et s'auréoler de prestige. Rien de plus ; et souvent
moins puisque lui est refusée la liberté naturelle d'assouvir ses
pulsions.
Devenir un homme en cessant de l'être
Les contes et légendes illustrent avec assez de cruauté le sort réservé
aux enfants. Des êtres naïfs, généreux, frêles et intelligents
affrontent des géants puissants, redoutables, méchants et stupides. A
l'issue de combats sans merci, les faibles l'emportent sur les forts.
David décapite Goliath, il détache du corps musclé de la brute une de
ces têtes cyclopéennes affectées au gouvernement des villes et des
campagnes.
Entre-temps, les petits se sont aguerris
au fil des épreuves, ils ont appris à déployer contre leurs adversaires
une égale barbarie et, de surcroît, une férocité sournoise, astucieuse,
cauteleuse comme celle du valet dupant son maître. Leur tour est venu
de s'élever aux fonctions de roi, de géant, d'adulte. Le parcours de la
jungle sociale les a mené de l'état d'exploité au statut d'exploiteur.
Que dit la moralité ? Que le plus fort n'est pas celui qu'on pense mais
celui qui pense, non la violence brutale mais l'art d'en contrôler
l'usage.
Les petits triomphent par l'esprit et
l'esprit se paie en les faisant grandir, vieillir, s'aigrir, en les
identifiant peu à peu aux monstres qu'ils ont vaincus. Rien n'a changé
vraiment, que le pavé jeté dans la mare pour y reproduire les mêmes
cercles concentriques.
Quant à la richesse affective
du héros, elles se ramasse dans un stéréotype, une pirouette finale :
«Ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants.» Autant la renvoyer
dans le pays de nulle part, en utopie, là où il n'y a plus d'histoire.
Comme si le bonheur n'avait pour s'imposer et faire souche que les
continents de l'irréalité féerique, où nul n'arrive jamais que mort ou
trop épuisé pour engendrer quoi que ce soit.
L'affectif et le nutritif
L'enfant a été jusqu'à ces jours traité à rebours de l'évolution qu'il
annonçait. A peine dans le ventre de la mère, il reçoit, sur la gamme
de fréquence des sensations premières, tous les échos que répercute,
comme dans une vallée, l'orage qui naît de la difficulté d'aimer et de
s'aimer au sein des couples. Angoisse, joie, crainte, irritation,
indifférence, élans d'amour et de haine modulent sur le clavier de sa
physiologie embryonnaire un rythme biologique qui pourrait bien décider
de son implantation définitive ou de son expulsion prématurée.
S'il franchit le cap de la fausse-couche, qui supplée si souvent à la
carence d'un avortement volontaire, c'est que, entre sa mère et lui, se
confirme un accord, un consensus que la science s'avise enfin de
découvrir après avoir tout étudié de la mort.
On s'est bien gardé jusqu'à présent de souligner l'importance que revêt pour l'enfant in utero
le fait de recevoir simultanément et gratuitement la nourriture,
l'amour et ce message à la fois mental et sensuel qui communique la
sérénité et la confiance. C'est pourtant là un privilège que n'abolit
pas la naissance, puisque le sein maternel continue à dispenser, avec
les psalmodies de la tendresse, la force du lait et la douceur de
l'affection.
Cette manne terrestre, ces murmures
caressants, ces odeurs génésiques, ces pensées quasi épidermiques,
c'est la véritable fontaine de Jouvence, la source dont le
jaillissement affermit la vie du jeune enfant plus sûrement que
l'arsenal de la médecine la plus sophistiquée. Les amants le savent
bien qui, au paroxysme de leur passion, s'y nourrissent d'amour et
d'eau fraîche et redeviennent semblables à des tout-petits.
Alors vient la rupture.
Par une infortune qui en produit beaucoup d'autres, leur civilisation
est ainsi agencée qu'elle sépare l'affectif et le nutritif ; qu'elle
dissocie du même coup le langage originel qui soutenait leur union.
A vrai dire, le contraire eût été surprenant. Il n'est pas pensable
qu'une société dont l'existence se fonde sur le travail, producteur de
marchandises, accorde un légal intérêt aux élans d'un amour offert
naturellement et à la nécessité de se nourrir, sur quoi se règle le
prix du blé et des hommes.
L'affection se donne sans
apprêts ; ce n'est pas sérieux. Le sérieux de l'âge adulte consiste à
ôter la gratuité pour faire fructifier le profit, à tout rabattre dans
le sillage de ce qui se paie, à commencer par le besoin de manger, de
se mouvoir, de se loger, de s'exprimer, d'aimer.
Aussi faut-il voir comme en quelques années le langage affectif de la
mère et de l'enfant le cède au langage de l'efficacité, du rendement,
de l'économie, un langage solidement structuré selon la logique
aristotélicienne du «fais ceci, ne fais pas cela!» et qui, à l'inverse
du premier, se plie parfaitement aux exigences pédagogiques de
l'ordinateur.
Affection, nutrition, création
La faculté de créer est le phénomène humain par excellence. Elle se
forme avec le corps que le milieu foetal alimente à profusion. Elle
donne au nouveau-né pouvoir de se développer en transformant
l'environnement terrestre et, précisément, d'enrichir l'abondance
originelle par la création d'une terre d'abondance où l'enfant apprenne
à conquérir son autonomie d'homme à part entière.
Le
génie créatif participe d'une évolution naturelle que la civilisation
du travail a dénaturée. Vie et création sont inséparables. C'est l'une
et l'autre que refoule et épuise le système d'exploitation de la nature
et de la nature humaine, qui fonde l'ère économique.
Le couperet éducatif a séparé la jouissance affective et la
satisfaction des besoins primaires. Le corps à corps de la femme et de
l'enfant n'a pas poussé plus en avant une relation où la souveraineté
de l'amour enseigna l'art de se créer en créant son indépendance. La
communication a été interrompue, l'alchimie a tourné court, la
troisième mutation n'a pas eu lieu. Ce n'est plus la vie qui fait
office de nourrice mais la mort. La destinée se déroule comme un film à
l'envers. Tel est le cauchemar ordinaire dont ils s'étonnent de
s'éveiller encore en de rares instants de vie.
Comment l'être humain naîtrait-il alors que l'enfant se foetalise dans l'adulte et l'adulte dans l'enfant ?
L'enfance à jamais inaccomplie
C'est une terrible malédiction que d'entrer avec la vocation du bonheur
dans un monde où le bonheur est relégué à la sortie. Le mot lui-même
est en odeur de niaiserie, il fait se hausser par dépit les épaules
qu'affaissent le plus souvent ses regrets.
Car s'ils
ont claironné de tous temps que l'homme n'était pas sur terre pour se
livrer aux voluptés, ils ont gardé gravé dans le secret du coeur et de
l'imaginaire le souvenir du paradis foetal, de l'éden au centre de la
femme, de l'île fortunée où le don de l'amour nourrissait la vie
naissante.
Combien de fois ne s'élancent-ils pas
d'une démarche hautaine à l'assaut de la richesse et du pouvoir pour
s'effondrer au moindre sentiment de faiblesse et d'abandon, pour se
recroqueviller dans le premier simulacre de sein maternel que le hasard
présente à leur désarroi.
Plus ils mettent
d'endurance et de fermeté à harper ce qui les éloigne d'eux-mêmes,
mieux ils régressent à pas puéril vers un état primordial qui les
choyait et les protégeait. Ainsi leur existence ne cesse-t-elle de
reproduire, dans la monotonie du sarcasme et de l'ennui, le traumatisme
de l'enfance et de l'histoire, qui les a chassés des jouissances
originelles pour les envoyer à la casse du travail quotidien.
En quelques années, en quelques mois peut-être, l'enfant se découvre
spolié des privilèges que l'amour lui accordait sans réserve. Que lui
soient retirées les facilités d'existence dont il jouissait passivement
dans le ventre de sa mère, là n'est pas le mal, au contraire. Il accède
à la vie terrestre dans une aventure humaine qui le convie précisément
à abandonner la passivité et à créer une abondance naturelle dont le
monde foetal n'a été que l'avant-goût et l'esquisse sommaire.
La disgrâce réside en ceci, qu'à peine échappé à la protection utérine,
devenue avec le temps inopportune et gênante, il se heurte à des
conditions si défavorables que tout l'invite à régresser, à abandonner
l'espérance d'une mutation humaine, à se replier avec armes et bagages
dans une position foetale.
La dissociation de
l'affectif et du nutritif produit une sentiment d'insécurité et
d'angoisse chez l'impressionnable nouveau-né, au moment même où rien ne
lui serait plus précieux que d'entrer dans un monde étranger avec le
viatique d'une affection sans réserve.
Une menace le
paralyse alors que ses faibles mouvements auraient grand besoin
d'assurance, la menace de n'être plus aimé s'il ne mange pas, s'il dort
mal, s'il crie, pleure, remue, irrite, désobéit, suit un rythme qui
diffère du temps rentabilisé des adultes. Quel mépris dans l'ignorance
qui persiste à investir comme un terrain conquis l'univers particulier
de l'enfant ! Quel mépris de soi !
N'est-ce pas
l'amour qui soutient l'audace d'affronter l'inconnu, de s'obstiner dans
l'effort, de se jeter dans une frénétique succession d'entreprises :
trouver le sein, saisir le biberon, s'emparer d'une chaise, se
redresser, marcher, articuler les mots, aiguiser les heureuses
dispositions de la nature dans l'expérience des êtres et des choses ?
L'éducation se mue en une mécanique glaciale dès l'instant qu'elle
cesse de se fonder sur le préalable d'une affection accordée sans
réserve à l'enfant, quoi qu'il arrive. Hélas, comment garantir la
prédominance de l'amour alors que le travail impose au cycle des jours
et des nuits la précision de ses rouages ?
Sans doute
n'est-il plus d'usage, dans les familles, d'encourager la vocation
pianistique à coups de règle sur les doigts. Mais si la gifle et la
vocifération ne sont plus de mise, il n'est pas si facile d'éviter le
chantage sentimental qui paralyse les gestes les mieux venus de
l'indépendance et de l'autonomie.
La certitude d'être
aimé incite le plus sûrement à s'aimer soi-même dans l'amour des
autres. Elle est l'assurance fondamentale qui permet à l'enfant de
voler de ses propres ailes. Sans elle, la destinée se traîne dans les
ornières d'une dépendance qui prête à la mort les traits d'une mère
toute-puissante.
Que l'affection se plie à la loi de
l'offre et de la demande, et la certitude vacille, le coeur se
dépeuple, le corps se vide et le vide se comble d'un enchevêtrement
morbide d'angoisses réelles et d'apaisements factices.
C'est alors que les maladresses de l'enfant se font volontaires. Les
chutes, les accidents, les maladies, à l'origine inhérentes aux
errements de l'inexpérience, deviennent les cris apeurés de la carence
affective ; ils revendiquent l'aide et la protection de la mère, à
laquelle ils répliquent ainsi par un autre chantage. Le rappel brutal
au devoir d'aimer et de prêter assistance engendre en
elle le sentiment coupable d'avoir démérité. L'agonie de la vie
commence là, lorsque le faux pas de l'enfant perd sa nature aléatoire,
son caractère de tentative infructueuse, pour se changer en un réflexe
de faiblesse volontaire, en une simulation de mort et, par une
graduelle surenchère, en une réaction suicidaire où l'on se nie pour
susciter l'intérêt des autres.
L'affection économisée
Le marchandage affectif instille au coeur de l'enfant une peur
endémique. Le souvenir du «je cesserai de t'aimer si... » glace les
embrasements spontanés de la jouissance. A chaque fois qu'il s'engage
dans quelque indépendance de désir, la brûlure d'une désaffection
possible sanctionne ses velléités d'autonomie et grave en lui cette loi
de soumission et de renoncement qui régit le monde des adultes.
Je ne prétends pas qu'il convienne d'abandonner l'enfant à la liberté
chaotique de ses impulsions. Des expériences qu'il poursuit à tâtons,
certaines présentent des dangers, appellent une rectification, méritent
le secours de l'habileté. Mais il est sûr que la communication
affective possède la patience et l'efficacité d'expliquer à l'enfant
pourquoi il existe des gestes à éviter ; au lieu que la brutale
injonction et la bouffée de peur illuminent d'une fascination morbide
le danger, dont elles suscitent le retour plutôt qu'elles l'éloignent.
La peur plonge dans un état de honte et de faiblesse qui s'exorcise,
sans se vaincre, en une artificielle et hautaine dureté. La carapace
musculaire, en répercutant au-dehors la terreur éprouvée au-dedans,
fonde une forteresse vide qui sécrète partout les ombres du pouvoir et
de la mort.
Le repli dans un corps verrouillé par la
peur, et dont ils jaillissent par intermittence et comme des furieux
pour propager la crainte, n'est-ce pas la caricature du ventre maternel
et de la naissance, mais un ventre stérile, desséché, racorni, hostile,
mais une naissance inversée dans son cours, débouchant sur la ruine, la
destruction, le néant ?
C'est aussi, dans une
évidente analogie, le rempart qu'ils érigent autour de leur village, de
leur ville, de leur propriété, de leur famille, de leur Etat.
Une société qui soumet les ressources affectives au principe d'économie
vieillit prématurément l'enfant dans l'adulte et infantilise l'adulte
dans un enfant qui ne naîtra jamais à sa destinée d'homme.
Est-il un seul pouvoir, une seule instance autoritaire qui ne
reproduise, sous la grandiloquence du sérieux, la manoeuvre éprouvée du
chantage sentimental ? Les magistrats, les policiers, les supérieurs
hiérarchiques ont-ils d'autre intelligence qu'en la savante alternance
de caresses et de coups, à l'issue de laquelle s'exprime en vérités
coupables la substance de l'infortuné qui comparaît devant eux ?
Celui-là, ils ne se contentent pas de l'appeler accusé, suspect, fautif
ou incapable, ils lui retirent leur onction, leur confiance, leur
protection, leur estime, ils l'excluent du cocon familial, dont il a
démérité, ils le réduisent à l'état de débile et l'enfoncent dans sa
puérilité aux abois.
Mais chien apeuré aboie le
premier : l'arrogance et la respectabilité des notables puent la
terreur enfantine où les plongeait jadis et pour toujours la crainte
quotidienne d'être soupçonnés, jugés, condamnés, infériorisés.
Leur servitude habillée de morgue porte la marque d'une castration
affective. Chassés de l'éden pour travailler à la sueur de leur front,
ils se font un présent infernal pour payer le prix d'un paradis perdu.
Progressant dans un monde d'éclopés, ils n'ont que le triste génie
d'inventer des béquilles, encore ne les soutiennent-elles qu'en les
mutilant davantage.
Raoul Vaneigem - 1989
Genèse de l'inhumanité - L'enfant (Chapitre 2/2)
Ils élèvent l'enfant de la même façon qu'ils se lèvent chaque matin : en renonçant à ce qu'ils aiment.
Aussi longtemps qu'ils se sont obstinés à ignorer leurs secrets désirs,
ils n'ont rien daigné savoir de l'enfant. Le souci majeur de guerroyer
et de gouverner ne les autorisait guère à se pencher sur un aussi petit
sujet.
A y regarder avec la distance des siècles, la
vérité est qu'ils se sentaient surtout effrayés par cette vie toujours
nouvelle, surgissant du ventre de la femme pour croître et multiplier.
Le miroir de leur singularité passée leur envoyait du fond de l'enfance
le souvenir confus d'une existence promise à tous les espoirs. Il y
avait là une présence embarrassante que le garrot de l'âge adulte n'en
finissait pas d'étouffer.
Ils ont haï l'enfant en se
haïssant, ils l'ont battu pour son bien, ils l'ont éduqué dans
l'impuissance, où ils se trouvaient, d'aimer la vie.
Ils ont propagé l'idée que la vraie naissance était la mort
Misère de la naissance
Alors que l'empire romain imposait son mercantilisme aux confins du
monde connu, la mythologie chrétienne a su traduire avec brio
l'omniprésence de l'économie. Le Dieu cyclopéen, dont l'oeil unique
commandait à l'univers, n'avait pas méconnu l'intérêt d'ordonner le
sort de l'enfant selon ses desseins.
Que rapporte la
légende du Christ ? Qu'il est Dieu fait homme dans une grotte
maternelle où règne l'harmonie entre les humains et les bêtes ;
qu'après avoir reçu au berceau les dons prodigués par trois magiciens
du royaume terrestre, il est condamné par son divin père à porter la
croix de l'existence, qui lui servira utilement de cercueil, et à
franchir la porte du trépas pour percevoir en monnaie céleste le prix
de ses épreuves.
Il est Dieu jusqu'à la naissance de
Dieu au-delà du tombeau. Entre les deux pôles de la gloire, une vallée
de larmes détermine le cours de sa destinée. Ainsi l'enfant, chassé du
paradis utéral, apprend à économiser sa vie perinde ac cadaver afin d'acquitter le droit de péage d'une survie céleste.
Remplacez l'espoir de s'asseoir à la droite du Seigneur par la promesse
d'un bel avenir et vous aurez le destin du nouveau-né depuis que les
lumières de la science ont dissipé l'obscurantisme religieux.
Découverte de l'enfant
Le XX° siècle n'a pas guéri de la myopie mais il a rapproché les évidences à deux doigts du nez. La lucidité ne s'en porte pas plus mal. L'enfant non plus, qu'ils ont toujours eu sous les yeux sans le voir vraiment, et qu'ils scrutent maintenant de près, moins par conviction que par force. Leur observation les confronte à ce douloureux et exaltant chevauchement des contraires dans lequel ils naissent et meurent à eux-mêmes chaque matin. L'enfant, qui fut la croix de la conscience adulte, s'est mis à la croisée des chemins comme la clarté d'un choix. D'un choix de civilisation.
L'apprentissage
L'enfant s'ouvre à la vie par la pratique des plaisirs et la pratique
des plaisirs lui découvre les abords du monde. Apprendre à jouir des
êtres et des choses, telle est la véritable intelligence, en regard de
quoi l'intellectualité la plus brillante est la parade des imbéciles,
des pauvres en teneur de vie.
Ce n'est pas une idée
neuve, mais il y a loin de l'idée au désir, où tout prend vraiment
réalité. Le savoir leur monte si traditionnellement à la tête à grands
coups de pied aux fesses que la voie du coeur leur fait l'effet d'un
détour inutile, d'une perte de temps. Du reste, comment échapper à
l'efficacité très particulière du chemin le plus court tant que
l'entreprise familiale et scolaire reçoit l'enfant avec un programme
d'apprentissage aussi utile aux affaires qu'inutile à la vie ?
Pour quelques années encore, l'usage persistera d'arracher l'enfant au
dédale des rires et des pleurs, de lui ôter le fil des satisfactions et
des insatisfactions qui le guide vers un affinement progressif. Au lieu
de le prendre par la main dans le labyrinthe affectif où tant de
connaissances gagneraient en clarté et en profondeur, vous le pousserez
par où vous êtes passés pour vous perdre, vous l'entraînerez dans un
inextricable réseau de conventions morales et sociales, dans un
embrouillamini de contraintes et de ruses, dans un écheveau de
subtilités également propres à duper les autres et à se duper soi-même.
C'est ainsi que l'univers de la jouissance sombre dans
les bas-fonds de l'inconscient. Plus tard, les psychanalystes,
découvreurs de continents volontairement engloutis, joueront les
pilleurs d'épaves et, ramenant à la surface des objets de désir et de
ressentiment, les revendront à leurs propriétaires qui souvent n'en
connaissent plus l'usage et gardent le meilleur du lot pour le
souvenir.
L'inversion des priorités
Travaille d'abord, tu t'amuseras ensuite ! Tel est le leitmotiv aux allures de comptine qui descend de la tête pour rythmer militairement la marche du corps. Telle est, dans son insistance anodine, la rengaine qui orchestre la retraite de l'intelligence naissante. Et assurément, c'est une autre intelligence qui occupera le terrain sous la conduite glacée du labeur, une intelligence où le coeur compte le moins et se pétrifie le mieux.
Ils ont découvert l'enfant en suivant les traces de l'ogre.
L'enfant comme valeur marchande
Leur générosité n'est le plus souvent que l'aumône laissée par le
profit à celui qui le sert. N'a-t-il pas suffi, pour que leurs nègres
passent de la bestialité au statut d'être humain, qu'ils se fissent
acheteurs de frigidaires, de voitures automobiles et de médicaments
périmés ? Comment le prolétariat s'est-il élevé au droit démocratique
de choisir ses maîtres ? Certes moins par la prolifération de ses
luttes finales qu'en raison d'un marché en quête d'une clientèle
massive. L'égalité doit plus qu'il n'y paraît à l'apparition sur toutes
les tables de spaghettis surgelés, parfumés à l'ersatz de truffes.
Quand il advint que l'ogre du mercantilisme perçut des signes de
lassitude et de satiété parmi les nations africaines et les nomades
occidentaux razziant, chéquier au poing, les magasins à rayons
multiples, il descendit plus bas dans l'échelle sociale afin de se
mettre sous la dent une ultime nourriture.
Dans les
années 50, l'enfant n'était rien qui vaille hors de la famille et du
fait divers crapuleux ; un peu plus qu'un chien, un peu moins que le
nègre, le manoeuvre et la femme. La vieille sagesse recommandait de le
battre comme monnaie, de le façonner comme l'argile, de le durcir aux
cuissons de l'épreuve, de le badigeonner de savoir pour un avenir de
potiche lucrative.
Trente ans plus tard, la vente
promotionnelle découvre la filière des bons sentiments en disposant les
chères petites têtes en abscisse et en ordonnée. C'est à qui leur
accordera le bon Dieu sans confession, une carte de crédit, un compte
en banque, l'ordinateur et le fast-food, le privilège enfin
de parler haut, de décider «en connaissance de cause», d'imposer une
option sur le marché planétaire de la consommation.
Pourtant, l'économie, en léchant les fonds de tiroir, risque de se déboîter la mâchoire. Les spécialistes du marketing
ont oublié dans leurs calculs que l'ogre succombe inéluctablement sous
les coups d'une main innocente. L'offensive marchande a atteint son
point d'extrême vulnérabilité en s'approchant de la source de vie.
Le trucage publicitaire qui vieillissait l'enfant en le déguisant en
consommateur averti, n'a pas médiocrement contribué à le débarrasser de
son statut de créature inférieure. Mais pensaient-ils le saisir
vraiment, ceux qui n'ayant d'autre horizon que le profit immédiat
perçoivent tout par le petit bout de la lorgnette ? Supposaient-ils que
l'on pût impunément l'élever en conscience pour le rabaisser aussitôt à
la débilité grégaire que les consommateurs d'hier s'avisent précisément
de prendre en horreur ?
Aussi quelle hâte à le
confondre avec les chiens d'élevage et les chats d'appartement, même si
ceux-ci ont bénéficié avec lui, et à peu près dans le même temps, d'une
attention et d'un respect accrus ! Etait-il plausible qu'à l'instar des
générations passées, un coup de sifflet le fit saliver, partir pour la
guerre ou élire un führer ?
En outre, c'était compter
sans les changements que les progrès de la marchandise ont imprimé aux
comportements et aux modes de pensée. A mesure que la tyrannie
familiale tombe en désuétude et que la déchéance du patriarcat met fin
à la pratique de la contrainte brutale et du mensonge roublard,
l'enfant distingue avec à-propos cette vérité de l'humain et de
l'inhumain qui noue et dénoue les êtres entre eux et que jadis la
taloche, le regard noir ou le haussement du sourcil lui faisaient
rengainer amèrement.
Sous le gant de velours que la
sollicitude mercantile tend vers lui, il a tôt fait de palper la main
de fer, articulée pour lui arracher son écot. Louée soit la litanie
«Sers-toi, prends ce que tu veux, tu paieras à la sortie» ! Rien
n'aurait pu le persuader davantage du caractère odieux de tous les
marchandages. Rien ne l'aura mieux préparé à propager partout le refus
absolu du chantage le plus dévastateur qui fût : «Obéis, sans quoi je
ne t'aimerai plus.»
Le regard sur l'enfant éclaire au coeur de l'adulte la présence d'une vie inaccomplie, oscillant entre la naissance et la mort.
La vérité nue de l'économie
Relevant l'échec d'une civilisation qui exile chacun de son propre
corps, Picabia constatait : «Ce qui manque le plus aux hommes, c'est ce
qu'ils ont : les yeux, les oreilles, le cul.»
Un
aveuglement volontaire a prescrit, pendant des siècles, que l'on eût,
pour connaître, honnir et admirer le cours du monde, à se méconnaître
et à ne s'examiner que pour se mépriser. Si une génération de borgnes
succède aujourd'hui à un lignage fondé en cécité mentale, sans doute
est-ce moins l'effet d'une mutation de l'intelligence que d'un concours
de circonstances où chacun est induit à ne démêler de voie sûre qu'en
son expérience immédiate du vécu.
Il n'est plus guère
de branches assez hautes pour que s'y puissent pendre ou suspendre les
compagnons de la mort. Les systèmes qui gouvernaient la terre au nom du
ciel se sont effondrés dans la dérision. Montrez-moi, debout sur son
piédestal, une seule de ces valeurs éternelles par quoi les sociétés
s'imposaient au respect en se refusant aux vivants !
Quel crédit s'attache encore aux mensonges dont l'énormité souleva,
comme une vague, l'enthousiasme et la férocité des prosélytes, soutint
les causes également nobles et ignobles, livra aux feux de l'extase et
des tourments les hordes de militants fanatisés ?
L'économie a cessé de se dissimuler sous les appellations
fantasmatiques de Dieu, diable, fatalité, grâce, malédiction, nature,
progrès, devoir, nécessité, dont l'affublèrent les époques de crédulité
inéluctable. Elle ne s'embarrasse plus du jabot libéral ou du bleu de
chauffe léniniste ; elle se moque de chausser pour quelque grand bond
en avant la botte fasciste ou la bottine socialiste. Sa simplicité la
dénude, son omniprésence la rend familière et familiale.
Réduite à la dernière nécessité de survivre, elle ramène à un seul la
somme de ses mensonges passés : qu'il n'est hors d'elle point de salut
pour la survie de l'humanité.
La fin des valeurs
Les vieux principes inculqués aux enfants se sont trouvés bien éreintés
par le dépouillement progressif au cours duquel l'empire de la
marchandise a révoqué en doute la plupart des valeurs traditionnelles.
Foin donc du sacrifice à la patrie, du dévouement à la chose publique,
de l'obéissance aux chefs, et foutre aussi de l'insoumission et de la
révolte qui leur rendaient raison sur le même registre de haine et de
mépris. Place à l'économie sous son vrai nom, qui est
Fais-de-l'argent-et-moque-toi-du-reste.
Les années 80
mirent à la mode une manière de franc-parler qui appelait un sou un
sou, louait le profit, réhabilitait la combine financière, exaltait le
combat de l'agiotateur, haussait le commerce à la gloire du sport. Des
équipes de penseurs audacieux restaurèrent la vertu du travail,
ranimèrent le dynamisme de l'entreprise privée et ressuscitèrent un
esprit capitaliste, bien dépenaillé depuis sa reconversion étatique.
Vaine et éphémère prétention.
En moins d'une
décennie, les noces de l'affairisme et de l'initiative individuelle
n'ont laissé dans la corbeille que la crise boursière, le chômage, la
dévaluation et la faillite industrielle ; modèle peu encourageant pour
des écoliers qu'une politique pédagogique projetait déjà d'enrôler dans
la grande armée de l'économie renaissante.
Et comme
si l'évidence que l'économie ne reprendrait ni premier ni second
souffle les laissait à court d'avenir, ils perçoivent confusément, dans
l'enfant et dans leur propre et lointaine enfance, le point d'une
existence radicalement autre.
Depuis que leurs petits
ont cessé de s'agenouiller devant l'autel des exemples à suivre, parce
qu'il n'y avait plus que des grimaces à imiter, ils se demandent eux
aussi pourquoi ils devraient renoncer à s'appartenir, pourquoi ils se
garderaient d'aborder les êtres et les choses par le seul plaisir
qu'ils y prennent. Puisque, après tout, il n'y a plus ni à s'armer pour
la guerre, ni à entrer dans la carrière, ni à jouer en Bourse, ni à se
jeter dans des compétitions également foireuses, pourquoi se
donneraient-ils le ridicule et le désenchantement de répéter par
inertie les gestes qui privent de la vie et ne prêtent même plus à
quelque profit compensatoire ?
Dérision du pouvoir
De tous les partis en déroute sur l'horizon éteint de la politique et
des affaires, il ne reste qu'une seule faction active, celle du
pouvoir. Elle n'est pas négligeable, car elle tire argument de la mort,
mais la mort est en train de perdre le monopole de l'absolue
conviction.
Voyez comme les maîtres de la pensée et
de l'action ont pris un coup de vieux, maintenant qu'ils ne disposent
plus, pour soutenir leurs ambitions, de la perche des religions et des
idéologies.
Ils ont voulu calquer leur existence sur
l'image télévisée qu'ils livrent à la sarcastique dévotion des foules.
Ils croient fasciner encore, ils sont seulement radiographiés, scrutés
par l'intérieur, exposés à un diagnostic médical qui les traite tout
naturellement en malades. Ils ont beau se rajuster selon les exigences
de la mode, la mode s'use à la vitesse accélérée du spectacle. La
désuétude les atteint en quelques saisons. Ils jouent les renouveaux
qu'ils sont déjà dans l'hiver.
Tant que le discours
idéologique embuait le regard des masses, l'oeil ne distinguait pas
avec une telle acuité que les célébrités médiatiques fussent à ce point
du mécanique collé sur du vivant. Aujourd'hui que le souffle de
l'histoire ne gonfle plus de grand air leurs mots vides, leurs gestes
calculés manquent leur coup, leurs effets tombent à plat. Ils dévoilent
les dessous de leur humanité ratée, exhibant sous leurs traits infatués
la face ridée d'un enfant qui ne naîtra jamais.
Chefs
d'Etat, de clan, de claque, policiers, patrons, politiciens, ministres,
militaires, tribuns, vedettes, bureaucrates et résidus familiers de
l'autoritarisme, tous ont, dans la vulgarité qui les caractérise, un
polichinelle dans le tiroir, un foetus dans le bocal, un embryon
desséché dans le coeur. Plus ils s'acharnent à l'exorciser, plus se
révèle au grand jour leur puérilité réprimée.
Ces
trépignements de la dignité offensée, ce doigt accusateur, ces
pitoyables jérémiades, ce sourire sournois, cette culpabilité
agressive, ce mépris du juge en passe d'être jugé, qu'est-ce d'autre
que singeries d'enfants brimés, blessures ravivées du passé,
maladroitement dissimulées par la gravité et le sérieux de l'adulte
responsable ?
Voudraient-ils encore que l'on croie en
eux ? On croirait plus simplement à leur humanité si, renonçant à
traiter les hommes comme des morveux abêtis par la gifle et le
mensonge, ils choisissaient soudain de préférer l'authenticité vécue
aux prestiges dérisoires du paraître ; s'ils s'avisaient simplement de
renaître à ce qu'ils ont gardé de vivant, si peu que ce soit.
Mais comment apprendra-t-il à vivre, celui qui n'a jamais appris qu'à s'humilier et à dominer les autres ?
La maladie est le refuge de l'enfance blessée
Les époques révolues proposaient une grande diversité d'occasion où le
ressentiment d'une enfance déchirée n'avait que le choix de s'exercer.
Casser du nègre, du bourgeois, du prolétaire, de l'ennemi héréditaire
ou de la femelle au foyer suffisait ordinairement à endiguer la rage et
la morosité qu'entretenait à l'état endémique une existence gangrenée
de désirs pourrissants.
Les exutoires sont venus à
manquer avec la déperdition croissante des grandes causes où leur
civilisation trouvait son compte. Ils ont mis près d'un siècle à
admettre que, pour une bonne part, le mal qui leur taraudait le ventre,
le coeur ou la tête procédait moins de hasards de la maladie que d'une
enfance sur laquelle ils avaient brutalement claqué la porte de l'âge
adulte et qui frappait partout en s'étouffant.
Accoutumés à tout prendre et entreprendre par le biais du négatif, ils
éprouvèrent de l'horreur à la pensée de porter la vie en eux.
L'affolement les traîna de divans psychanalytiques en salles
d'opérations chirurgicales. La hâte de se délivrer d'une présence
pénétrée de désirs les fécondait d'une semence de mort, d'une vitalité
proliférant à revers, d'une panique cellulaire, d'une fuite à reculons
où l'organisme se faisait crabe, devenait cancer.
La
fin du XX° siècle a mené à un désarroi dont porte témoignage la
multiplication des maladies de survie. Depuis la guerre, la révolution,
l'émeute, le meurtre légalisé n'offrent plus à l'inclination suicidaire
le prétexte qu'elle attendait, le choix de la mort est devenu pour
beaucoup comme un passe-temps quotidien. Ils se gâtent les sangs chaque
matin en prenant le chemin du travail, ils ravalent leurs désirs à
longueur de journée, remisent leur exubérance au placard, tordent le
cou aux vivacités de l'enfance et brisent leur ligne de vie à l'endroit
exact où la passion l'eût prolongée. La conscience générale y a au
moins gagné une précision : il n'existe plus dans la partition du monde
et de l'individu qu'une seule et même frontière, elle délimite avec une
netteté accrue la zone où s'exerce le parti pris de la mort et les
lieux propices à la naissance d'un style de vie.
Raoul Vaneigem - 1989
... /...
Célébration du génie colérique - Chapitre 9
Jean-François Bouthors, La Croix,
vendredi 25 janvier 2002
Étrange aveu : les institutions obtiennent le silence d'un individu en lui accordant broutilles et vétilles, ces hochets qui prennent la forme de postes prestigieux ? Ainsi la chaire du Collège de France oblige à la reconnaissance, aux égards, elle force à renvoyer l'ascenceur : le fils de pauvre, provincial, devenu profeseur éminent d'une rare institution magnifique doit automatiquement renoncer à sa nature et à son trajet ? Pierre devenu Bourdieu par la grâce de l'institution aurait du réconcilier les deux fragments de lui-même en effaçant le premier, en le gommant tout bonnement ?
On ne peut mieux présenter la chaire universitaire comme un espace de pouvoir symbolique qui comble le narcissisme au lieu d'un espace de travail où forger des concepts et des analyses utiles pour peser sur le réel. Récupéré par les institutions, on devrait abdiquer, renoncer, puis s'ébrouer, transfiguré, dans le camp de ceux qui décident, gouvernent, dirigent, agissent, disposent de l'empire des autres ? Une fois acheté, il s'agit de montrer sa compréhension du système et de sa logique : je suis un autre parce que reconnu, je dois donc désormais mettre mon talent au service de mes nouveaux alliés !
Le Collège de France, le CNRS, l'Université agissent la plupart du temps de conserve avec les institutions nationales : la police, la justice, la presse, la banque, les impôts, l'armée, l'Église. Elles jouent de complicité avec le monde de l'argent, puis confisquent les répartitions au profit d'une poignée : les assurances, les finances, l'économie, l'industrie, le fisc. Souvent on dissocie mal le professeur d'université du juge, le patron de presse du policier, le capitaine d'industrie du banquier, l'assureur du gendarme, l'évêque du contrôleur fiscal, tous préoccupés à reproduire le système à l'identique.
En revanche, ces corps constitués se distinguent sans difficulté des sans-grade, des oubliés, de tous ceux sur lesquels s'exerce leur pouvoir : l'élève, l'étudiant, l'ouvrier, le travailleur, le salarié, le citoyen, l'assuré modeste, feu le conscrit ou le petit contribuable. Bien que socialement intégré dans le premier camp, Pierre Bourdieu reste affectivement fidèle au second, celui de ses origines. Il sait que la fracture passe entre riches et pauvres, dominants et dominés, dépositaires de pouvoirs et démunis de puissance, exploiteurs et exploités - gens d'un bord et gens de l'autre. Et, fort de ce savoir, il joue le trublion en refusant de payer sa cooptation prestigieuse d'un renoncement à son univers de jeunesse.
En restant attaché à ses promesses d'enfant, il constitue un reproche vivant à ses coreligionnaires en attente d'un ralliement. Les gens de pouvoir ignorent superbement le peuple, les petits, les gens de peu : soit ils n'en sortent pas, soit ils en proviennent et conservent la honte chevillée au corps : honte d'être un tard venu, agrégé par la bonne volonté de décideurs qui auraient pu ne pas vouloir, honte de passer pour un parvenu à force de travail, honte de ne pas disposer des codes, des usages, des (bonnes) manières, des tics de langage, des références, honte de ne pas se sentir à sa place ou légitime dans ce monde sans foi ni loi, arrogant et impuni. Les dominants sont forts avec les faibles, faibles avec les forts : Pierre Bourdieu est fort avec les forts et solidaires des faibles.
Obliger à une complicité avec le monde dans lequel on évolue sous prétexte d'esprit de corps, voilà un évident sophisme ! Car, soit on enseigne au Collège de France et l'on critique les institutions, alors on montre de l'ingratitude, on manque de reconnaissance, on crache dans la soupe, on se désolidarise, on agit en espion, en ennemi de l'intérieur ; soit on ne parle pas du coeur de l'institution, et si l'on formule des critiques, on est animé par le ressentiment, l'envie, la jalousie, on passe pour un individu affamé de pouvoir, frustré, se vengeant en attaquant l'objet dont il se trouve privé. Le raisonnement est parfait car, dans les deux cas, il interdit la critique. Reste à remercier pour l'admission dans la chapelle ou à se taire - révérence ou silence !
Bourdieu au Collège de France aurait donc dû, en toute logique, jeter par-dessus bord son bagage généalogique et chanter sans fin les louanges du lieu qui l'honorait en l'accueillant. La fidélité à l'enfance ou le Collège de France, pas les deux. Critiques, oui, mais rester à la porte ; ou bien entrer, mais ne pas émettre de réserves... Le piège se referme.
Tournant le dos à cette logique de terreur, il élit la tactique d'Épéios - et d'Ulysse -, celle du Cheval de Troie qui permet stratégiquement d'entrer dans les lignes ennemies, de pénétrer le camp adverse, puis d'en prendre connaissance de l'intérieur. Que je sache, on n'a jamais reproché à Claude Lévi-Strauss ou à Pierre Clastres de vivre naguère chez les Nambikwaras ou les Indiens Guyakis pour analyser in vivo leurs moeurs et coutumes, établir leurs usages, dessiner les liens de parenté, raconter les partages du pouvoir, l'articulation du réel et du symbolique, les modalités de la reproduction des schémas internes, la généalogie de la tribu et autres modalités du fonctionnement d'un groupe. Pierre Bourdieu agit de même avec les institutions parisiennes, en ethnologue, en étranger - ni espion, ni agent double...
Pas dupe, bien évidemment, lucide sur la complexité de son statut, Pierre Bourdieu multiplie dans presque tous ses livres les interrogations sur le questionnement du questionneur, l'objectivité de l'observateur, la position inconfortable et engagée du chercheur à l'endroit de son objet. En phénoménologue averti, il sait aussi que le regardeur construit son sujet, que la conscience vise toujours son objet d'une manière subjective, qu'il n'existe pas d'objectivité absolue, mais des garanties épistémologiques pour un minimum de parasitages idéologiques. Nourri par le matériau même qu'il aborde, le sociologue pratique en ethnologue d'une tribu qui ne lui pardonne pas de rester en-dehors de ses rites et coutumes, et qui n'a pas cru bon de devenir antropophage pour parler avec pertinence du cannibalisme.
Séléné, nef des fous...

Lunarien n. Habitant de la lune, à distinguer du lunatique qui est habité par la lune.
Fou adj. Atteint d'un haut degré d'indépendance intellectuelle ; qui ne se conforme pas aux standards de la pensée, de la parole et de l'action, déterminés par des magisters à partir de l'observation d'eux-mêmes ; qui diffère de la majorité ; en résumé, inhabituel. Il est à remarquer que les gens que l'on déclare fous le sont par des autorités qui n'ont pas à apporter la preuve qu'elles sont elles-mêmes parfaitement saines.
Ambrose Bierce
Le Dictionnaire du diable