Les Racines du Mal

... si le monde explose, la dernière voix audible sera celle d'un expert disant que la chose est impossible.

19 septembre 2004

Genèse de l'inhumanité (Chapitre 2/1)


Leur vie se brise au saut du lit comme elle s'est brisée dans l'enfance et aux aurores de l'histoire.

Fin et commencement
A quoi reconnaît-on la fin d'une époque ? A ce qu'un présent soudain insupportable condense en peu de temps ce qui fut si malaisément supporté par le passé. De sorte que chacun se convainc sans peine ou qu'il va naître à lui-même dans la naissance d'un monde nouveau, ou qu'il mourra dans l'archaïsme d'une société de moins en moins adaptée au vivant.

Aux premières lueurs de l'aube, une lucidité se fait jour. Elle montre en un instant à quel écartèlement l'histoire de tous et l'enfance d'un seul ont porté le désir d'être humain et l'obligation quotidienne d'y renoncer.

L'exil quotidien
Bien que la journée s'annonce belle, le temps est toujours à la déconvenue. La grisaille du travail ternit l'éclat des jours. Le réveil en fanfare prête à la ronde des heures une raideur militaire. Il faut y aller, quitter l'imprécision de la nuit, répondre à l'appel du devoir comme au coup de sifflet d'un invisible maître.

La morosité matinale plante le décor. Leurs yeux se dessillent sur une symétrie layrinthique de murs. Comment présumer que l'on se trouve d'un côté plutôt que de l'autre, à l'intérieur ou à l'extérieur du ruban de Moebius qui déroule en continuité la rue, l'habitat, l'usine, l'école et le bureau ?

Une fois repoussée la couette de rêveries nocturnes, pleines d'errances et de frivolités, la nécessité les cueille au vol pour les traîner vers les allers-retours d'une laborieuse destinée.

La civilisation les étrille. Les voici parés pour le parcours du combattant, prêts à conquérir un monde qui les a conquis depuis longtemps et qu'ils apprennent seulement à quitter les pieds devant.

Sans la diane qui les remet sur le droit chemin, où seraient leur morale, leur philosophie, leur religion, leur Etat, leur société policée, tout ce qui les autorise à mourir graduellement et raisonnablement pour quelque chose ?

C'est qu'il faut de la poigne pour les empêcher d'aller où bon leur semble. L'apaisement nocturne a le fâcheux effet de les rendre oublieux. Si l'habitude est, comme ils l'assurent, une seconde nature, il en existe donc une première, heureusement sourde aux injections de la routine. Tiré de son sommeil, en effet, le corps rechigne, il se débat, se cabre, s'étire et tire sa paresse en longueur. La tête a beau insister et s'obstiner, il persiste, le bougre, à n'y aller jamais de bon coeur. Peut-on mieux exprimer le sentiment que, pour emporter son coeur au travail, il faut n'en avoir plus guère ?

Sous le soleil et sur l'oreiller, la vague des obligations refoule l'écume des sollicitations voluptueuses. La douceur des draps, l'étreinte d'un bras nu, la présence de l'être aimé, l'envie de flâner par les rues et les champs, tout murmure avec une troublante simplicité : «Prends ton temps ou le temps te prendra... Il n'y a que les plaisirs ou la mort.»

Mais, dressée au calcul rapide, la raison a tôt fait de rameuter le troupeau des contraintes. Au premier temps de réflexion, la grille comptable des horaires s'abaisse, elle obstrue le passage des désirs. Chimères que tout cela !

La journée, dûment quadrillée, met au propre une réalité choisie, certes, mais choisie de mauvais gré, choisie aux dépens d'une autre réalité, celle du corps réclamant à grands cris la liberté de désirer sans fin.

Tout se passe comme s'il n'existait qu'un seul univers, le second se volatilisant dans les brumes d'une puérile féerie. Sous la trépidation des affaires, de l'activité lucrative, la porcelaine des rêves s'émiette. C'est littéralement l'affaire d'un instant.

Le soir rassemble les débris de l'homme au travail. La nuit recolle les désirs que le balai des gestes mécanisés a poussés au rebut. Elle les rajuste tant bien que mal : dix à l'envers pour un à l'endroit, du côté de l'amour s'il en reste.

A l'aube, le scénario se répétera, enrichi des fatigues de la veille. Jusqu'à ce que, jour et nuit confondus, le lit se replie sur un corps définitivement vaincu, ensevelissant dans son linceul une vie qui faillit tant de fois s'éveiller.

C'est ce qu'ils appellent la «dure réalité des choses» ou, avec un cynisme désopilant, la «condition humaine».

Ils passent la semaine à attendre que le travail s'endimanche.

Omniprésence du travail

Enfin la livrée de service du lundi au vendredi les fait aller aux loisirs comme ils vont au labeur. C'est à peine s'ils ne se crachent pas dans les mains avant d'écluser un Pernand-Vergelesses, de battre les galeries du Louvre, de réciter du Baudelaire ou de forniquer sauvagement.

A heures et dates fixes, ils désertent les bureaux, les établis, les comptoirs pour se jeter, avec les mêmes gestes cadencés, dans un temps mesuré, comptabilisé, débité à la pièce, étiqueté de noms qui sonnent comme autant de flacons joyeusement débouchés : week-end, congé, fête, repos, loisir, vacances. Telles sont les libertés que leur paie le travail et qu'ils paient en travaillant.

Ils pratiquent minutieusement l'art de prêter des couleurs à l'ennui, prenant l'aune de la passion au prix de l'exotisme, du litre d'alcool, du gramme de cocaïne, de l'aventure libertine, de la controverse politique. D'un oeil aussi terne qu'averti, ils observent les éphémères cotations de la mode qui draine, de rabais en rabais, l'écoulement promotionnel des robes, des plats cuisinés, des idéologies, des événements et des vedettes sportives, culturelles, électorales, criminelles, journalistiques et affairistes qui en soutiennent l'intérêt.

Ils croient mener une existence et l'existence les mène par les interminables travées d'une usine universelle. Qu'ils lisent, bricolent, dorment, voyagent, méditent ou baisent, ils obéissent le plus souvent au vieux réflexe qui les commande à longueur de jours ouvrables.

Pouvoir et crédit tirent les ficelles. Ont-ils les nerfs tendus à droite ? Ils se détendent à gauche et la machine repart. N'importe quoi les console de l'inconsolable. Ce n'est pas sans raison qu'ils ont, des siècles durant, adoré sous le nom de Dieu un marchand d'esclaves qui, n'octroyant au repos qu'un seul jour sur sept, exigeait encore qu'il fût consacré à chanter ses louanges.

Pourtant, le dimance, vers les quatre heures de l'après-midi, ils sentent, ils savent qu'ils sont perdus, qu'ils ont, comme en semaine, laissé à l'aube le meilleur d'eux-mêmes. Qu'ils n'ont pas arrêté de travailler.

Raoul Vaneigem - 1989

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Célébration du génie colérique - Chapitre 7

Il était le plus médiatique des ennemis des médias.
Dorothée Werner, Elle,
4 février 2002

Il faut avoir une idée courte et bien fautive du penseur médiatique pour imaginer Pierre Bourdieu dans la peau de l'un d'entre eux ! Le penseur médiatique écrit un objet calibré pour s'assurer un passage dans les médias. Il ne refuse aucune invitation et accepte d'apparaître pour le pur et simple plaisir d'y être, de se montrer, de créer puis d'entretenir une visibilité rentable par la suite - responsabilité d'une page de presse, invitations dans le circuit des conférences rémunérées, assurance de tribunes d'opinion, prébendes de critique littéraire, direction de collection dans une maison d'édition, et autres signes visibles d'une position dominante dans le monde des idées.
Or Pierre Bourdieu n'a jamais répondu à cette définition : aucun de ses presque quarante ouvrages n'a été pensé, voulu, écrit, produit pour obtenir l'onction des télévisions, radios et autres supports médiatiques ; il n'a tenu aucune de ses places officielles et institutionnelles en monnayant les bénéfices d'une occupation des plateaux de télévision - le Collège de France, l'EHESS, le CNRS ne goûtent d'ailleurs pas ce genre de prestations, fussent-elles motivées par la démocratisation d'une idée, même excellente ; on ne l'a jamais entendu parler de rien qui déborde sa compétence, il n'a jamais joué le jeu des tartes à la crème, des potiches, des renvois de politesse, des prétextes intellectuels ou des belles âmes de service...
Selon quels critères peut-on lui reprocher, en tout et pour tout, et en une quarantaine d'années d'existence intellectuelle, une poignée de prestations devant les caméras, qui plus est de qualité, brèves, mesurées, ponctuelles, de circonstance ? J'ai le souvenir d'une discussion qu'il avait eue avec un prêtre spécialiste du traitement de la misère du monde en termes de charité, d'une autre avec un médiatique décodeur d'images télévisuelles, voire de quelques caméras fixes, aux plans dignes d'un amateur de super-8, dans un bureau du Collège de France, l'ensemble ressemblant davantage à de la radio filmée qu'à de la télévision...
A-t-il dit un jour dans une émission quel plat il aimait manger ? Quelle chanson il fredonnait sous la douche ? Pour qui il avait voté aux dernières présidentielles ? A quel âge il avait eu sa première relation sexuelle ? Qui a le souvenir de l'avoir vu sur son lieu de vacances, photographié avec sa femme ou ses enfants, dans les pages d'un magazine où l'on clichetonne les vedettes de l'industrie, du football, de la jet-set, des variétés, du cinéma et de la télévision ? A-t-il baisé l'anneau du pape tout en célébrant simultanément Guy Debord ?
Qu'on cesse de transformer en penseur médiatique un individu seulement coupable d'avoir défendu quelques idées dans deux ou trois émissions qui, mises bout à bout, n'excèdent pas le temps d'une journée d'usine... Intègre, droit, sans concession, croyant possible de dire un peu au petit écran, Pierre Bourdieu a raconté dans cet endroit populaire, comme en d'autres, élitistes, la misère du monde, le rôle politique de la télévision libérale, la nécessaire résistance à l'internationalisation du libéralisme. Rien de honteux à changer de support pour défendre les idées qu'on développe dans ses livres...

Qui a intérêt à fustiger ses rarissimes passages à la télévision ? Ses ennemis fâchés qu'il y dise trop de choses dangereuses dans le paysage intellectuel et politique dominant. Passer à la télévision après avoir critiqué la télévision ne constitue pas une contradiction : on peut fustiger un media libéral qui privilégie les propos indigents et dénoncer ce rôle en y tenant des propos subversifs et intelligents, ce qu'il a fait. La posture aristocratique, hautaine, méprisante, et plus maligne encore d'un point de vue spectaculaire, qui consiste à refuser systématiquement les caméras ou les micros se défend, elle a ses mérites, certes, mais pas ceux de la pureté : il existe toujours tel inflexible refusant la télévision parce qu'il n'y est jamais invité - le cas le plus fréquent ! -, ou tel autre parce qu'il sait ne pouvoir y être à l'aise, performant ou efficace. Rien de très pur...
La critique médiatique des médias ne constitue aucunement une contradiction. Elle s'effectue moins à la manière du roublard qui endosse l'habit rapiécé d'un Guy Debord désormais cité par les ministres, les artistes d'État, les journalistes vedettes de la télévision ou les faux écrivains maudits, qu'en militant effectuant sa critique de l'intérieur. Professeur au Collège de France et impitoyable sur les institutions ; agrégé, médaillé, diplômé et sévère sur la mécanique de ces rites initiatiques et sociaux d'intégration ; contempteur des usages néo-libéraux de la télévision et s'y rendant pour les dénoncer : à chaque fois informé, lucide, à l'écart, pas dupe, conscient, fidèle à son propos.

Que disent les sophistes qui associent critique de la télévision et obligation de ne pas y aller ? Que la critique du fonctionnement des médias s'effectue seulement dans le désert ? Que l'alternative consiste à s'y rendre pour flatter les puissances invitantes ou à ne point y aller pour garder sa capacité critique ? J'y vois, pour ma part, une erreur de raisonnement, car il existe une autre possibilité : s'y rendre et les critiquer, puis démontrer la légitimité d'une critique médiatique des médias. Car la télévision n'est pas en soi une horreur ou une monstruosité mais relativement à l'usage, en fonction des situations spécifiques : genre de l'émission, qualité de l'animateur, sujet du plateau, condition de partage du temps de parole, modalité a priori polémique ou consensuelle de l'échange, constitution du panel des intervenants, fréquence des plans de coupe, objectifs intellectuels ou autres du maître des débats, etc. Alors, et seulement après considération de ces attendus, l'intellectuel peut accepter ou refuser.
Consentir à la télévision suppose la considération du plateau comme une agora moderne qui n'est pas systématiquement condamnable. En revanche, quand elle sert de mauvais intérêts (l'audimat, le sensationnel, le spectaculaire, l'anecdote) et augmente le pouvoir de nuisance du jeu libéral, alors elle est à éviter. Dans le cas où elle offre la possibilité de tenir le même discours que dans ses propres livres, quand elle prolonge sur un autre mode des idées défendues dans son travail, au nom de quoi la condamner ?

La télévision génère une étrange hystérie chez les individus qui admonestent le sociologue d'avoir usé et abusé de la tribune médiatique : l'un qui reproche à tel ou tel d'encombrer sa télévision ne se blâme pas d'être aussi souvent devant son petit écran. Si la télévision est aussi détestable, bien sûr on a tort d'y défendre ses idées, mais que penser des hypocrites qui ne jettent pas par la fenêtre l'instrument diabolique ? La véritable cohérence du pourfendeur de télévision consiste à ne pas la regarder, mieux, à ne pas l'avoir chez soi. A défaut, un usage intelligent - comme acteur ou consommateur - dispense d'une posture intégriste...
Quand on sait combien sa notoriété planétaire valait à Pierre Bourdieu d'invitations médiatiques, quand on met en perspective ces milliers de propositions venues de toute part et cette dizaine de consentements mesurés et honorables, on aurait mauvaise grâce d'en faire un penseur béni des médias, les utilisant, y apparaissant sans cesse, jouant un jeu trouble permettant de conclure à l'ambiguïté et aux contradictions du personnage.
La télévision, la radio, les journaux et la rue - la fameuse arène où il montre si peu de subtilité... -, constituent des lieux névralgiques et symptomatiques du réel, refusés soit par les quantités négligeables jamais invitées, soit par les habiles qui savent leur incapacité à y jouer un rôle valorisant, soit, enfin, par les cénobites laïcs installés sur les cimes au plus près posible du ciel des idées où le rien, le vide et l'absence règnent en maître. Une présence critique me semble préférable à un silence aussi improductif que le néant.

Posté par Nemo Spirit à 12:43 - Célébration du génie colérique de M. Onfray - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

"Ici, maintenant et toujours" (Chapitre 1)

Dans une nouvelle d'Hoffmann, le narrateur s'étonne du ravissement dans lequel une ouverture de Gluck, exécutée de manière exécrable par des musiciens de brasserie, a plongé un homme assis seul à une table. Amené à justifier son enthousiasme, le personnage, qui n'est autre que le compositeur, s'en explique : si médiocre soit-elle, l'évocation de son oeuvre a ravivé en lui non l'excellence de la partition mais les harmonies émouvantes qui présidèrent à sa création, et dont l'écriture musicale n'offre qu'une esquisse bien sommaire.

Ce qui est vrai pour le génie de l'art vaut davantage encore pour la présence exubérante du vivant. Est-il rien de plus dérisoire qu'une lettre d'amour ? En regard de la violence et de la sérénité passionnelles où le corps se découvre tout entier, quel mot, quelle phrase ne sentiraient l'apprêt et l'afféterie ? Jugez de son effet ridicule si, manquant son destinataire, elle tombait entre les mains de la concierge ! Mais qu'elle atteigne l'être aimé, alors les mots s'ordonnent selon les élans du coeur, ils tracent en pointillé un chemin déjà tracé en profondeur, ils résonnent d'une harmonie qui n'attendait pour se propager que la simplicité de quelques accords plaqués à la diable sur un instrument de fortune.

Je n'ai ambitionné ici qu'à relier entre elles les résurgences d'une vie désirable, à noter brièvement quelques mesures d'une symphonie du vivant, à relever les signes d'une autre réalité, que la pensée dominante occulte en lisant et relisant sans relâche un monde mis en pages par l'ennui de son dépérissement.

La faiblesse de l'entreprise tient moins aux balbutiements et aux maladresses, par lesquels la réalité nouvelle tente de s'exprimer, qu'à l'emprise du passé qui s'y perpétue malgré moi.

Il n'est pas facile de s'éprendre chaque jour de la vie à créer quand chaque jour prédispose à la fatigue, au vieillissement, à la mort. Et l'intelligence de soi est assurément la chose la moins partagée dans une époque qui ne conçoit l'intelligence qu'en la science de parfaire son absurde et croissante inadéquation au vivant.

Vivrais-je pleinement selon mes désirs qu'il ne se mêlerait pas au plaisir d'écrire pour m'éclairer sur le plaisir de vivre mieux - seul usage de l'écriture auquel je prenne agrément - tant de peurs et de doutes issus de compatibilités qui me sont étrangères et me rendent étranger à moi-même.

En revanche, il n'est rien qui m'exalte comme la clarté du choix qu'à chaque instant je pose à travers le dédale des contraintes, et qui est le parti de miser le tout pour le tout sur la quête inlassable de l'amour, de la création et de la jouissance de soi, hors de quoi je ne me reconnais pas de destinée qui vaille.

On comprendra au passage quel déplaisir j'irais sottement ajouter à la corvée de trouver de l'argent du mois si je souscrivais de surcroît à une image de marque, à un label journalistique et télévisé, à un rôle - prestigieux ou dérisoire, peu importe -, à un classement médiatique sur l'état culturel de la société marchande.

Il importe aujourd'hui de se découvrir dans l'authenticité de son existence même si, mal vécue, la moindre illusion lui fut souvent préférée car,dans sa brutale franchise, le désir irrépressible d'une vie autre est déjà cette vie-là.

En fait, je ne suis pas étranger au monde, mais tout m'est étranger d'un monde qui se vend au lieu de se donner - y compris le réflexe économique auquel mes gestes parfois se plient. C'est pourquoi j'ai parlé des hommes de l'économie avec le même sentiment de distance que Marx et Engels découvrent, dans la crasse et la misère londoniennes, une société d'extraterrestres avec «leur» Parlement, «leur» Westminster, «leur» Buckingam Palace, «leur» Newgate.

«Ils» me gênent aux entournures de mes plus humbles libertés avec leur argent, leur travail, leur autorité, leur devoir, leur culpabilité, leur intellectualité, leurs rôles, leurs fonctions, leur sens du pouvoir, leur loi des échanges, leur communauté grégaire où je suis et où je ne veux pas aller.

Par la grâce de leur propre devenir, «ils» s'en vont. Economisés à l'extrême par l'économie dont ils sont les esclaves, ils se condamnent à disparaître en entraînant dans leur mort programmée la fertilité de la terre, les espèces naturelles et la joie des passions. Je n'ai pas l'intention de les suivre sur le chemin d'une résignation où les font converger les dernières énergies de l'humain reconverti en rentabilité.

Pourtant, mon propos n'est pas de prétendre à l'épanouissement dans une société qui ne s'y prête guère, mais bien d'atteindre à la plénitude en la transformant selon les transformations radicales qui s'y dessinent. Je ne désavoue pas ce qu'il y a de puérile obstination à vouloir changer le monde parce qu'il ne me plaît pas et ne me plaira que si j'y puis vivre au gré de mes désirs. Cependant n'est-elle pas, cette obstination, la substance même de la volonté de vivre ? Sans elle, la perspicacité du regard sur le monde et sur soi n'est qu'un nouvel aveuglement ; et sans la lucidité qui offre à son réconfort l'exubérance inépuisable du vivant, elle demeure un chaos plus prompt à détruire qu'à régénérer.

La fin de l'ère économique coïncide avec la naissance d'une civilisation du désir. La mutation s'opère lentement par une nouvelle symbiose restituant leur primauté à l'ensemble des êtres et des choses vivants, tandis qu'une nouvelle gratuité enseigne - bien au-delà des énergies douces - à saisir ce que la nature donne en sorte qu'elle se donne davantage.

S'il apparaît maintenant plus d'idées neuves que n'en formulèrent jamais - Fourier excepté - des siècles de pensée religieuse, philosophique, idéologique, c'est qu'il s'est manifesté, en deux décennies, plus de réalités authentiquement humaines qu'en dix millénaires gérés par la science du pouvoir et du profit.

L'opinion selon laquelle l'idée du bonheur est partout et sa réalité nulle part montre assez qu'il n'y a pour chacun de préoccupation plus importante que d'identifier ses désirs et d'accorder sa destinée à l'exercice constant de sa volonté de vivre. L'oeuvre exige la patience et la persévérance de l'alchimiste, épurant la vie de ce qui la nie et se dépouillant lui-même du négatif jusqu'à n'être plus, par la force du désir, que la présence du vivant.

S'étonnera-t-on que la quête de la jouissance implique une attention et un effort de chaque instant, alors que nous n'avons jamais appris que les vertus du sacrifice et du renoncement, où la puissance de vie s'étiole en capacité de travail ? Tout le savoir du monde ne nous a induits qu'à nous emparer de choses mortes et à mourir en elles parce qu'elles s'emparaient de nous.

Dites, après cela, que la vie se défend très bien toute seule, mais précisez au moins qu'il s'agit préalablement de la reconnaître en soi, d'accueillir ce qu'elle offre, de la libérer de ses entraves quotidiennes, de la rendre à un état d'innocence où elle aille enfin de soi.

A l'heure où la faillite de l'économie comme système de survie frappe de dérision tant d'efforts investis dans la rage de gagner plus, d'être le meilleur, de posséder davantage, peut-être un revirement d'attitude est-il prévisible, peut-être l'opiniâtreté mise à se délabrer dans le travail va-t-elle redécouvrir la création des êtres, des choses, de l'environnement comme plaisir d'exister ?

La mort ne vient que de la mort tolérée à longueur de jours et de nuits. La cassure de notre temps, c'est que la négation de la vie commence à s'y nier, c'est que le désir se découvrant avant toute chose découvre un monde à créer. La révolution du vivant est là, elle est seule qui soit et si la hantise de la mort persiste à l'occulter, nous savons maintenant qu'il y a pour la révoquer en nous et autour de nous une passion croissante de désirer sans fin.

Raoul Vaneigem - 1989

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