Les Racines du Mal

... si le monde explose, la dernière voix audible sera celle d'un expert disant que la chose est impossible.

09 septembre 2004

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n'ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d'où je puisse attirer l'attention d'un dieu : on ne m'a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l'athée. Je n'ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m'inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n'était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m'atteindrait moi-même car je suis bien certain d'une chose : le besoin de consolation que connaît l'être humain est impossible à rassasier.

En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. Partout où je crois l'apercevoir dans la forêt, je tire. Souvent je n'atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe à mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d'un souffle de vent dans la cime d'un arbre, je me dépêche de m'emparer de ma victime.

Qu'ai-je alors entre mes bras ?

Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l'effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un cœur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur.

Mais il y a aussi des consolations qui viennent à moi sans y être conviées et qui remplissent ma chambre de chuchotements odieux : Je suis ton plaisir – aime-les tous ! Je suis ton talent – fais-en aussi mauvais usage que de toi-même ! Je suis ton désir de jouissance – seuls vivent les gourmets ! Je suis ta solitude – méprise les hommes ! Je suis ton aspiration à la mort – alors tranche !

Le fil du rasoir est bien étroit. Je vois ma vie menacée par deux périls : par les bouches avides de la gourmandise, de l'autre par l'amertume de l'avarice qui se nourrit d'elle-même. Mais je tiens à refuser de choisir entre l'orgie et l'ascèse, même si je dois pour cela subir le supplice du gril de mes désirs. Pour moi, il ne suffit pas de savoir que, puisque nous ne sommes pas libres de nos actes, tout est excusable. Ce que je cherche, ce n'est pas une excuse à ma vie mais exactement le contraire d'une excuse : le pardon. L'idée me vient finalement que toute consolation ne prenant pas en compte ma liberté est trompeuse, qu'elle n'est que l'image réfléchie de mon désespoir. En effet, lorsque mon désespoir me dit : Perds confiance, car chaque jour n'est qu'une trêve entre deux nuits, la fausse consolation me crie : Espère, car chaque nuit n'est qu'une trêve entre deux jours.

Mais l'humanité n'a que faire d'une consolation en forme de mot d'esprit : elle a besoin d'une consolation qui illumine. Et celui qui souhaite devenir mauvais, c'est-à-dire devenir un homme qui agisse comme si toutes les actions étaient défendables, doit au moins avoir la bonté de le remarquer lorsqu'il y parvient.

Personne ne peut énumérer tous les cas où la consolation est une nécessité. Personne ne sait quand tombera le crépuscule et la vie n'est pas un problème qui puisse être résolu en divisant la lumière par l'obscurité et les jours par les nuits, c'est un voyage imprévisible entre des lieux qui n'existent pas. Je peux, par exemple, marcher sur le rivage et ressentir tout à coup le défi effroyable que l'éternité lance à mon existence dans le mouvement perpétuel de la mer et dans la fuite perpétuelle du vent. Que devient alors le temps, si ce n'est une consolation pour le fait que rien de ce qui est humain ne dure – et quelle misérable consolation, qui n'enrichit que les Suisses !

Je peux rester assis devant un feu dans la pièce la moins exposée de toutes au danger et sentir soudain la mort me cerner. Elle se trouve dans le feu, dans tous les objets pointus qui m'entourent, dans le poids du toit et dans la masse des murs, elle se trouve dans l'eau, dans la neige, dans la chaleur et dans mon sang. Que devient alors le sentiment humain de sécurité si ce n'est une consolation pour le fait que la mort est ce qu'il y a de plus proche de la vie – et quelle misérable consolation, qui ne fait que nous rappeler ce qu'elle veut nous faire oublier !

Je peux remplir toutes mes pages blanches avec les plus belles combinaisons de mots que puisse imaginer mon cerveau. Etant donné que je cherche à m'assurer que ma vie n'est pas absurde et que je ne suis pas seul sur la terre, je rassemble tous ces mots en un livre et je l'offre au monde. En retour, celui-ci me donne la richesse, la gloire et le silence. Mais que puis-je bien faire de cet argent et quel plaisir puis-je prendre à contribuer au progrès de la littérature – je ne désire que ce que je n'aurai pas : confirmation de ce que mes mots ont touché le cœur du monde. Que devient alors mon talent si ce n'est une consolation pour le fait que je suis seul – mais quelle épouvantable consolation, qui me fait simplement ressentir ma solitude cinq fois plus fort !

Je peux voir la liberté incarnée dans un animal qui traverse rapidement une clairière et entendre une voix qui chuchote : Vis simplement, prends ce que tu désires et n'aie pas peur des lois ! Mais qu'est-ce que ce bon conseil si ce n'est une consolation pour le fait que la liberté n'existe pas – et quelle impitoyable consolation pour celui qui s'avise que l'être humain doit mettre des millions d'années à devenir un lézard !

Pour finir, je peux m'apercevoir que cette terre est une fosse commune dans laquelle le roi Salomon, Ophélie et Himmler reposent côte à côte. Je peux en conclure que le bourreau et la malheureuse jouissent de la même mort que le sage, et que la mort peut nous faire l'effet d'une consolation pour une vie manquée. Mais quelle atroce consolation pour celui qui voudrait voir dans la vie une consolation pour la mort !

Je ne possède pas de philosophie dans laquelle je puisse me mouvoir comme le poisson dans l'eau ou l'oiseau dans le ciel. Tout ce que je possède est un duel, et ce duel se livre à chaque minute de ma vie entre les fausses consolations, qui ne font qu'accroître mon impuissance et rendre plus profond mon désespoir, et les vraies, qui me mènent vers une libération temporaire. Je devrais peut-être dire : la vraie car, à la vérité, il n'existe pour moi qu'une seule consolation qui soit réelle, celle qui me dit que je suis un homme libre, un individu inviolable, un être souverain à l'intérieur de ses limites.

Mais la liberté commence par l'esclavage et la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus certain de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe définitif de ma liberté est le fait que ma peur laisse la place à la joie tranquille de l'indépendance. On dirait que j'ai besoin de la dépendance pour pouvoir finalement connaître la consolation d'être un homme libre, et c'est certainement vrai. A la lumière de mes actes, je m'aperçois que toute ma vie semble n'avoir eu pour but que de faire mon propre malheur. Ce qui devrait m'apporter la liberté m'apporte l'esclavage et les pierres en guise de pain.

Les autres hommes ont d'autres maîtres. En ce qui me concerne, mon talent me rend esclave au point de pas oser l'employer, de peur de l'avoir perdu. De plus, je suis tellement esclave de mon nom que j'ose à peine écrire une ligne, de peur de lui nuire. Et, lorsque la dépression arrive finalement, je suis aussi son esclave. Mon plus grand désir est de la retenir, mon plus grand plaisir est de sentir que tout ce que je valais résidait dans ce que je crois avoir perdu : la capacité de créer de la beauté à partir de mon désespoir, de mon dégoût et de mes faiblesses. Avec une joie amère, je désire voir mes maisons tomber en ruine et me voir moi-même enseveli sous la neige de l'oubli. Mais la dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l'esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la liberté humaine.

Mais, venant d'une direction que je ne soupçonne pas encore, voici que s'approche le miracle de la libération. Cela peut se produire sur le rivage, et la même éternité qui, tout à l'heure, suscitait mon effroi est maintenant le témoin de mon accession à la liberté. En quoi consiste donc ce miracle ? Tout simplement dans la découverte soudaine que personne, aucune puissance, aucun être humain, n'a le droit d'énoncer envers moi des exigences telles que mon désir de vivre vienne à s'étioler. Car si ce désir n'existe pas, qu'est-ce qui peut alors exister ?


Puisque je suis au bord de la mer, je peux apprendre de la mer. Personne n'a le droit d'exiger de la mer qu'elle porte tous les bateaux, ou du vent qu'il gonfle perpétuellement toutes les voiles. De même, personne n'a le droit d'exiger de moi que ma vie consiste à être prisonnier de certaines fonctions. Pour moi, ce n'est pas le devoir avant tout mais : la vie avant tout. Tout comme les autres hommes, je dois avoir droit à des moments où je puisse faire un pas de côté et sentir que je ne suis pas seulement une partie de cette masse que l'on appelle la population du globe, mais aussi une unité autonome.


Ce n'est qu'en un tel instant que je peux être libre vis-à-vis de tous les faits de la vie qui, auparavant, ont causé mon désespoir. Je peux reconnaître que la mer et le vent ne manqueront pas de me survivre et que l'éternité se soucie peu de moi. Mais qui me demande de me soucier de l'éternité ? Ma vie n'est courte que si je la place sur le billot du temps. Les possibilités de ma vie ne sont limitées que si je compte le nombre de mots ou le nombre de livres auxquels j'aurai le temps de donner le jour avant de mourir. Mais qui me demande de compter ? Le temps n'est pas l'étalon qui convient à la vie. Au fond, le temps est un instrument de mesure sans valeur car il n'atteint que les ouvrages avancés de ma vie.

Mais tout ce qui m'arrive d'important et tout ce qui donne à ma vie son merveilleux contenu : la rencontre avec un être aimé, une caresse sur la peau, une aide au moment critique, le spectacle du clair de lune, une promenade en mer à la voile, la joie que l'on donne à un enfant, le frisson devant la beauté, tout cela se déroule totalement en dehors du temps. Car peu importe que je rencontre la beauté l'espace d'une seconde ou l'espace de cent ans. Non seulement la félicité se situe en marge du temps mais elle nie toute relation entre celui-ci et la vie.

Je soulève donc de mes épaules le fardeau du temps et, par la même occasion, celui des performances que l'on exige de moi. Ma vie n'est pas quelque chose que l'on doive mesurer. Ni le saut du cabri ni le lever du soleil ne sont des performances. Une vie humaine n'est pas non plus une performance, mais quelque chose qui grandit et cherche à atteindre la perfection. Et ce qui est parfait n'accomplit pas de performance : ce qui est parfait œuvre en état de repos. Il est absurde de prétendre que la mer soit faite pour porter des armadas et des dauphins. Certes, elle le fait – mais en conservant sa liberté. Il est également absurde de prétendre que l'homme soit fait pour autre chose que pour vivre. Certes, il approvisionne des machines et il écrit des livres, mais il pourrait tout aussi bien faire autre chose. L'important est qu'il fasse ce qu'il fait en toute liberté et en pleine conscience de ce que, comme tout autre détail de la création, il est une fin en soi. Il repose en lui-même comme une pierre sur le sable.

Je peux même m'affranchir du pouvoir de la mort. Il est vrai que je ne peux me libérer de l'idée que la mort marche sur mes talons et encore moins nier sa réalité. Mais je peux réduire à néant la menace qu'elle constitue en me dispensant d'accrocher ma vie à des points d'appui aussi précaires que le temps et la gloire.

Par contre, il n'est pas en mon pouvoir de rester perpétuellement tourné vers la mer et de comparer sa liberté avec la mienne. Le moment arrivera où je devrai me retourner vers la terre et faire face aux organisateurs de l'oppression dont je suis victime. Ce que je serai alors contraint de reconnaître, c'est que l'homme a donné à sa vie des formes qui, au moins en apparence, sont plus fortes que lui. Même avec ma liberté toute récente je ne puis les briser, je ne puis que soupirer sous leur poids. Par contre, parmi les exigences qui pèsent sur l'homme, je peux voir lesquelles sont absurdes et lesquelles sont inéluctables. Selon moi, une sorte de liberté est perdue pour toujours ou pour longtemps. C'est la liberté qui vient de la capacité de posséder son propre élément. Le poisson possède le sien, de même que l'oiseau et que l'animal terrestre. Thoreau avait encore la forêt de Walden – mais où est maintenant la forêt où l'être humain puisse prouver qu'il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ?

Je suis obligé de répondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut pour l'instant que je le fasse à l'intérieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. A son pouvoir je n'ai rien à opposer que moi-même – mais, d'un autre côté, c'est considérable. Car, tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je ouis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s'exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté. Mais ma puissance ne connaîtra plus de bornes le jour où je n'aurai plus que le silence pour défendre mon inviolabilité, car aucune hache ne peut avoir de prise sur le silence vivant.

Telle est ma seule consolation. Je sais que les rechutes dans le désespoir seront nombreuses et profondes, mais le souvenir du miracle de la libération me porte comme une aile vers un but qui me donne le vertige : une consolation qui soit plus qu'une consolation et plus grande qu'une philosophie, c'est-à-dire une raison de vivre.

Stig Dagerman - 1954

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Commentaires

NOTRE
SOIF DE
CONSOLATION
A BESOIN
D’IMPOSSIBLE
POUR ÊTRE
RASSASIÉE

Celui qui craint que sa vie ne soit
vaine, où trouvera-t-il le repos ?

Sur la Terre comme au Ciel, je suis dépourvu
de garantie, et ne puis me reposer d’exister.

Je n’ai pour ma part reçu en viatique ni révélation,
ni système ; l’époque ne m’a pas non
plus légué la fureur extensible de l’enragé, ni
les rassurantes croyances du rationaliste, et
même le Dieu demeure sans nom en sa maison.

Partageant le sort commun, j’en connais
donc intimement vanités, bassesses, médiocrités,
avidités ; et ne puis donc mépriser ce
prochain, dont tout semble m’éloigner.

Ayant exploré également l’inimaginable
diversité de nos motivations et subi, normalement,
le poids des déterminismes, j’ai dû
renoncer à m’ériger en juge de qui que se
soit, dont moi-même – laissant le feu et le
vent, l’eau et la terre m’enseigner la lumière,
tandis que mon ombre toujours me retient.

Sachant cela, je suis quand même bien certain
de quelque chose ; la soif de consolation
que connaît l’être humain demande l’impossible
pour être rassasiée.

Mais qui donc l’a approché ?
Quels récits nous rapportent les pas des héros
sur la terre inconnue ?
Et où est–elle ?
Que nous manque–t–il pour la trouver ?
Qu’avons–nous trouvé à la place, pour
qu’elle ne nous manque pas ?

En ce qui me concerne, j’éprouve et respire
toute consolation, comme le plongeur prend
sa respiration.
Quoi que j’en saisisse, là où je vis, il n’en
restera rien, sinon la possibilité.
Car partant où, de prîme abord, une consolation
se présente, l’homme aperçoit comme
un autre lui-même, dans un autre élément, où
justement il ne peut demeurer.

Bercé ou surnageant, le voici ballotté entre
savoir et sentiment, sans rien pour le guider
au-delà de son insatisfaction, sinon cette
insatisfaction.

Du sort que chacun lui réserve dépend l’intensité
de sa vie, et de la qualité de celle-ci,
sa dignité.

Qu’a-t-on alors entre nos mains ?

Puisque je suis un homme ; une femme qui
m’attire, un ange qui me sourit, un ami
comme abri ; me laissant soudain entrevoir
d’autres correspondances, réveillant en moi
l’élément féminin.
Puisque je suis enclin à la poésie ; un arc de
mots, que je ressens de la joie à tendre.
Puisque le monde m’enserre de toutes parts ;
la maison intérieure, que je veux construire
plus vaste que lui.
Puisque la mort signe la vie ; le printemps
qui revient, surgissement de la promesse.
Puisque je me menace moi même, le conseil
que m’adresse l’esprit.

Mais il y a aussi des consolations qui viennent
à moi sans y être conviées, qui remplissent
ma maison intérieure de chuchotements
misérables et odieux.
Je suis ton plaisir – tu n’as pas meilleur Dieu.
Je suis ton talent – vends-le !
Je suis ton avidité – ton seul intérêt.
Je suis ta maison intérieure – méprise les
hommes !

Je dois donc apprendre à discerner parmi
tous “mes” appels ; et seule ma conscience
en profondeur peut, tout en se révélant,
accomplir cette tâche, où les années de peine
ne comptent pas, ni les joies ; où les peurs
s’engendrent d’elles-mêmes et se déguisent
à l’envi ; où je n’attends personne pour prendre
ma part, sur la Terre meurtrie comme au
Ciel abandonné.

Et c’est ainsi que pour moi, il ne suffit pas de
croire que, puisque nous ne sommes pas libres
de nos actes, tout s’équivaut et rien ne
compte. À mesure que progresse mon exploration,
s’engendre, du cœur de ma conscience,
un nouvel usage de la liberté, dans une
nouvelle vision.

C’est un pays que j’ignore, parmi les choses
et les êtres de chaque jour.

Fragile, me voici en ma mesure infime en
charge de l’univers ; à la recherche d’une
lumière qui ne s’éteint pas, avec quoi je pourrai
réchauffer mon prochain, illuminer mes
amours, sentir la brise du destin, fondre en
moi l’élément féminin.

Aussi faible soit l’homme, il veut pouvoir
être libre, dès qu’il peut le vouloir.

Dans cette démesure où sa vie s’articule, prenant
la forme d’une croix, le voici en position
de comprendre l’effrayant défi que l’éternité
lance à son existence, allant et s’en
allant comme la marée, sans jamais l’emporter,
sauf où l’on ne revient pas.

Je ne puis donc capturer mes joies, ni compter
les retrouver le lendemain ; bien qu’au
soleil de chaque jour, elles miroitent là-bas,
où je ne vais pas.

Je peux alors préférer rester assis devant ce
feu que j’ai moi-même allumé, m’éprouvant
indubitablement homme devant la danse des
flammes.

Et si ma maison intérieure ne brûle pas, c’est
une chance, ou un miracle, dans lequel je
cherche un sens, l’éclat d’une joie, une paix
qui durera.

Mais le malheur s’abat sans trêve en trombes
gigantesques tout autour du monde, noyant
les foyers par milliers, me prenant par le cou
pour m’entraîner dans ses “raisons”, bien
plus fortes que toutes mes consolations.

Que devient alors le sentiment humain de
fraternité si ce n’est une misérable illusion
pour justifier nos avidités ?

Ceux qui souffrent crient en vain ; les vivants
sont impuissants, les morts ne revendiquent
pas.

Et pourtant, jouant de moi, voici le
soleil qui revient, la peine qui m’abandonne,
au moment où je m’en faisais un refuge, me
poussant à espérer de nouveau, me soufflant
d’autres vérités, que je ne connais pas, mais
qu’il me faut poursuivre encore, saluant l’arc
en ciel, courant après, comme si je pouvais
l’attraper, en faire un monde, et enfin m’y
arrêter.

Mais si je suis bien certain d’une chose, c’est
qu’il me faudra toujours marcher.

Je peux remplir toutes les pages blanches
avec les plus belles combinaisons de mots
que m’inspire l’Amour ; d’autres en feront
des lois et l’écho se perdra !

Que devient alors le talent, si ce n’est une
consolation pour ma solitude, mais quelle
désespérante consolation, que celle qui me
fait simplement ressentir davantage l’absence
de toute communion.

Je suis alors tenté de renoncer, mais la vie
s’est trop avancée, tandis que le passé a fui,
d’autres voix m’interpellent, au-dehors
comme au-dedans, qui menacent mon présent,
si moi-même je ne le remplis pas.

Me voici donc à vivre par obligation, tandis
que ma conscience tremble et vacille sans
rien où reposer ; parce que d’avoir marché
jusque là m’a séparé de choses aussi simples
qu’un sol sous nos pieds.

Si je suis entouré, voici alors que viennent à
moi les plus proches, pour m’exhorter à
lâcher ma conscience profonde, son inutilité.

Mais il est déjà trop tard, je me trouve à présent
trop avancé au milieu de la nuit ; comment
saurais-je si j’ai rêvé le jour prochain,
quelles lueurs sont à l’aube, lesquelles vont
me brûler les mains.

Je sais seulement, mais sans consolation, que
beaucoup se sont risqués jusqu’à soi pour
s’enflammer de leurs propres clartés, pour
s’aveugler à tout jamais, pour se changer en
ombres.

Le sentiment de l’à quoi bon me gagne alors
si fort, que la plus belle joie m’est vaine, que
la “foi” reste plaquée au fond de moi, que l’amour
ne m’est rien.

Mais les liens noués me retiennent, les actes
que j’ai posés ne peuvent s’effacer.
Si je m’arrête, ce sera désormais une autre
façon de continuer.

Je n’ai jamais parcouru tant de chemin vers
ma liberté, qu’à l’instant même où elle
m’oblige à avancer, parmi les sables et les
ruines, l’odeur âcre des regrets ; jusqu’à traverser
l’étouffante impression que je ne la
servirai jamais.

La voici donc maintenant, qui brille inaccessible,
sur une terre jamais foulée, où tremble
chaque pas.

J’aimerais tant lui demander où je vais ; mais
je ne suis plus tenté de l’attraper.
Car voici maintenant que, partout où je pose
les pieds, une nouvelle terre apparaît, parmi
les choses et les êtres de chaque jour.
Ceux qui approchent la voient ; voici que les
signes sont changés, le nouveau possible
apparaît dans ce nouveau sentiment qui
balaie tous les sentiments, cette embellie
vraie du quotidien qui m’emporte sur place,
m’enlève, me submerge…

Quel esclavage me retient, puisque au milieu
de tout, voici qu’il n’y a plus rien ?
J’ai perdu jusqu’à cette joie amère qui me
faisait sourire au milieu de mes ruines, me
réchauffait sous la neige de l’oubli.

Ayant passé toute preuve, ma liberté se trouve
à présent dotée d’une dimension merveilleuse,
où toute chose se change, par delà
son contraire.

En quoi consiste donc ce miracle ?

Tout simplement dans la découverte soudaine
que personne, aucune puissance, aucun
être humain, n’a le droit de faire peser sur
moi un devoir tel, que mon désir de vivre en
vienne à s’étioler.

Car si ce désir n’existe pas, qu’est-ce qui
peut alors exister ?

Là où la vie à présent m’a porté, sur ce rivage
étrange et familier, je découvre ahuri un
goût d’éternité réalisée.

Et je comprends maintenant que le temps
n’est pas l’étalon qui convient à la vie.
Tout ce qui m’arrive d’essentiel me rapproche
de cet état inconditionné où, hors du
temps, s’allume et grandit ma liberté.

À cette flamme que je reconnais, se consument
tous les projets que j’interposais entre
la vie et moi : jusqu’au pur éclat de joie sans
causalité, qui éclaire ce qui m’arrive, en lui
donnant la forme d’une destinée.
Je soulève donc de mes épaules le fardeau du
temps et, par la même occasion, celui des
performances que l’on exige de moi.

La vie n’est pas quelque chose que l’on doit
mesurer.

Ni le saut du cabri, ni le lever du soleil ne
sont des performances, mais quelque chose
qui veut grandir et atteindre sa perfection.

Tous les fils qui m’attachent au sort commun,
les innombrables déterminismes où se perd
mon existence, ne sont rien d’autre que
les points de départ sans cesse retrouvés de
mon accession à l’inconditionné.

Je découvre ainsi, dans la plénitude de toute
joie comme au revers de chaque épreuve, un
élément qui lui est à la fois immanent et
transcendant, insaisissable et sûr, et c’est
l’air et la matière de la liberté.

Je comprends alors qu’il n’est pas besoin d’avoir
la forêt de Walden pour prouver notre
délivrance : c’est en tous temps et en tous
lieux que je peux prouver qu’il est possible
de vivre sa liberté ; que vivre n’est pas une
habitude qui se poursuit à mon insu, et que je
peux, jusque dans les formes figées de la
société, saluer en moi, comme en chacun, la
ressemblance divine.

Nous sommes donc plus forts que ce
monde, qui s’arrête où nous recommençons
nous mêmes.

Et nous n’avons besoin de lui opposer ni foi,
ni raison, mais seulement la nostalgie de
cette joie sans cause, dont nous sommes la
destinée.

Quoi que je vive, cet avenir me tend la main.
Et quand surgit l’élément féminin du cœur
de ma réalité, m’apportant à nouveau le goût
et le sens d’aimer, je sais désormais immanquablement
qu’il en est l’Aube avancée, le Printemps
d’un seul tenant et non pas seulement
une fleur, le bonheur dispersé.

Telle est donc mon unique consolation ; qui
est bien plus qu’une consolation, et plus
aussi qu’une commémoration : comme la
recollection intuitive de la totalité qualitative,
ouverte à chacun dans le mouvement de
la conscience délivrée.

Je sais pourtant que la Victoire est “loin”, que
les épreuves seront toujours aux rendez-vous
que fixe l’imprévu, que les “échecs” sont
encore nécessaires, par quoi j’aurai à chaque
fois à m’ajuster.

Mais le souvenir du miracle de la délivrance
d’Amour me porte comme une aile vers un
but qui me ramène à chaque fois à l’équilibre :
une consolation en forme d’accomplissement,
plus prévoyante que toutes les philosophies,
plus tangible qu’une raison de
vivre :
sur le sentier qui monte en pente douce,
l’impossible reversé dans le possible ;
la liaison réinventée, absolument active,
de la Terre meurtrie et du Ciel abandonné ;
et la grâce, signe fidèle à chaque étape
— couronne que porte l’acte pur.

Posté par Laurent, 20 avril 2006 à 09:50

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