07 septembre 2004
Il y a 104 ans... "Le But" de Jean Jaurès
La première condition du succès pour le socialisme, c'est d'expliquer à tous clairement son but et son essence ; c'est de dissiper beaucoup de malentendus créés par nos adversaires, et quelques malentendus créés par nous-mêmes.
L'idée socialiste est claire et noble. Nous constatons que la forme actuelle de la propriété divise la société d'aujourd'hui en deux grandes classes, et que l'une de ces classes, celle des prolétaires, est obligée pour vivre, pour exercer en quelque mesure ses facultés, de payer une sorte de dîme à la classe capitaliste. Voici une multitude d'êtres humains, de citoyens : ils ne possèdent pas. Ils ne peuvent vivre que de leur travail, et comme, pour travailler, ils auraient besoin d'un coûteux outillage qu'ils n'ont pas, de matières premières et d'avances qu'ils n'ont pas, ils sont obligés de se mettre à la disposition d'une autre classe qui possède les moyens de production, le sol, les usines, les machines, les matières premières et des ressources monétaires accumulées. Et naturellement, la classe capitaliste et propriétaire, usant de sa puissance, fait payer à la classe prolétarienne une large redevance. Elle ne se borne pas à récupérer les avances faites par elle et à amortir l'outillage. Sur le produit du travail ouvrier et paysan, elle prélève tous les ans et indéfiniment une part notable - fermage, rente du sol, loyer des immeubles urbains, arrérages de la rente d'État, revenus des actions et obligations, bénéfice industriel, bénéfice commercial.
Ainsi, dans la société d'aujourd'hui, le travail des prolétaires ne leur appartient pas tout entier. Et comme, dans notre société fondée sur la production intensive, l'activité économique est une fonction essentielle de toute personne humaine, comme le travail est une partie intégrante de la personnalité, la personne des prolétaires ne leur appartient pas tout entière. Ils aliènent une part de leur activité, c'est-à-dire une part même de leur être, au profit d'une autre classe. Le droit humain en eux est donc incomplet et mutilé. Ils ne peuvent plus faire un acte de la vie sans subir cette restriction du droit, cette aliénation de la personne. A peine sont-ils sortis de l'usine, de la mine, du chantier, où ils ont abandonné une partie de leur effort pour créer le dividende et le bénéfice, à peine sont-ils rentrés dans le pauvre appartement où est entassée leur famille, nouvel impôt, nouvelle redevance pour créer le loyer. En même temps, l'impôt d'État sous toutes ses formes, impôt direct et impôt indirect, rogne leur salaire déjà deux fois rogné, non pas pour pourvoir seulement 'a des dépenses de civilisation et d'intérêt commun, mais pour assurer l'écrasant service de la rente au profit de la même classe capitaliste, ou pour entretenir de formidables et inutiles armées. Enfin, quand avec le résidu du salaire ainsi entamé, le prolétaire va acheter les denrées nécessaires à la vie de chaque jour, ou bien, faute de suffisantes avances et de temps, il s'adresse au détaillant, et il subit ainsi la charge de toute une organisation surabondante d'intermédiaires; ou bien il s'adresse au grand magasin, au grand bazar, et il doit assurer, en sus des frais directs de manutention et de répartition
de la marchandise, le bénéfice à dix ou douze pour cent du grand capital commercial. Comme la route féodale encombrée et coupée presque à chaque pas de droits de péage, la route de la vie est coupée, pour le prolétaire, par les droits féodaux de tout ordre que lui impose le capital. Il ne peut ni travailler ni se nourrir, ni se vêtir, ni s'abriter, sans payer à la classe capitaliste et propriétaire une sorte de rançon.
Et non seulement il est atteint dans sa vie même., mais il est atteint dans sa liberté. Pour que le travail soit vraiment libre il faut que tous les travailleurs soient appelés pour leur part à le diriger, il faut qu'ils participent au gouvernement économique de l'atelier, comme ils participent par le suffrage universel au gouvernement politique de la cité, Or, les prolétaires jouent, dans l'organisation capitaliste du travail, un rôle passif. Ils ne décident point, ils ne contribuent point à décider quel travail sera fait, quel emploi sera donné aux énergies disponibles. C'est sans les consulter, c'est souvent à leur insu que le capital créé par eux suscite ou abandonne telle ou telle entreprise. Ils sont les manœuvres du système capitaliste, chargés seulement d'exécuter les plans que le capital détermine seul. Et ces entreprises conçues, voulues par le capital, c'est sous la direction de chefs élus par le capital que les prolétaires les accomplissent. Ainsi, les travailleurs ne concourent ni à déterminer le but du travail, ni à régler le mécanisme d'autorité sous lequel le travail s'exécute. C'est dire que le travail est doublement serf, puisqu'il va à des fins qu'il n'a point voulues, par des moyens qu'il n'a point choisis. Ainsi, le même système capitaliste qui exploite la force de travail de l'ouvrier, attente à la liberté du travailleur. Et la personnalité du prolétaire est diminuée, comme sa subsistance.
Mais ce n'est pas tout. La classe capitaliste et propriétaire ne forme une classe qu'à l'égard des salariés. En elle-même, elle est divisée, déchirée par la plus âpre concurrence. Elle n'est point parvenue à s'organiser, et par conséquent à discipliner la production, à la régler selon les besoins variables des sociétés. Et dans ce désordre anarchique, elle n'est avertie de ses erreurs que par des crises dont le prolétariat porte souvent les terribles conséquences. Ainsi, par une iniquité suprême, les prolétaires sont socialement responsables de la marche de la production, qu'en aucune manière ils ne déterminent. N'être pas libre et être responsable, n'être même pas consulté et être châtié, voilà le destin paradoxal du prolétariat dans le désordre capitaliste. Et si le capitalisme s'organisait, s'il parvenait par de vastes trusts à régler la production, il ne pourrait la régler qu'à son profit; il abuserait de cette puissance d'unité pour imposer à la communauté des acheteurs des prix d'usure; et les travailleurs n'échapperaient aux conséquences du désordre économique que pour tomber sous le coup du monopole.
Toutes ces misères, toutes ces injustices et tous ces désordres viennent de ce qu'en fait une classe monopolise les moyens de production et de vie, et impose sa loi à une autre classe et à toute la société. Il faut donc briser cette suprématie d'une classe. Il faut affranchir la classe opprimée, et du même coup, la société tout entière. Il faut abolir toute différence de classe en transportant à l'ensemble des citoyens, à la communauté organisée, la propriété des moyens de production et de vie qui sont, aujourd'hui, aux mains d'une classe, une force d'exploitation et d'oppression, Il faut substituer à la domination désordonnée et abusive d'une minorité la coopération universelle des citoyens associés à la propriété commune des moyens de travail et de liberté. C'est le seul moyen d'affranchir les personnes humaines. Et voilà pourquoi l'objet essentiel du socialisme, collectiviste ou communiste, est de transformer la propriété capitaliste en propriété sociale.
Dans l'état présent de l'humanité, où il n'y a que des organismes nationaux, la propriété sociale aura la forme d'une propriété nationale. L'action des prolétaires s'exercera de plus en plus internationalement. Les diverses nations en voie d'évolution vers le socialisme régleront de plus en plus leurs rapports réciproques selon la justice et la paix. Mais c'est la nation qui, longtemps encore, fournira le cadre historique du socialisme, le moule d'unité où sera coulée la justice nouvelle.
Et qu'on ne s'étonne point qu'ayant revendiqué d'abord la liberté de la personne humaine, nous fassions intervenir maintenant la communauté nationale. Il n'y a que la nation qui puisse affranchir tous les individus. Il n'y a que la nation qui puisse fournir à tous des moyens de libre développement. Les associations particulières, restreintes, temporaires, peuvent protéger pour un temps des groupes restreints d'individus. Mais il n'y a qu'une association générale et permanente qui puisse assurer le droit de tous les individus sans exception, et non pas seulement des individus vivants, mais de tous ceux qui sont à naître, dans la suite des générations.
Or, cette association universelle, impérissable, qui comprend, sur une portion déterminée de la planète, tous les individus, et qui étend son action et sa pensée aux générations successives, c'est la nation. Et si nous invoquons la nation, c'est pour assurer la plénitude et l'universalité du droit individuel, Aucune personne humaine, dans aucun moment de la durée, ne doit être laissée en dehors de la sphère du droit. Aucune ne doit être exposée à être la proie ou l'instrument d'une autre personne. Aucune ne doit être privée des moyens positifs de travailler librement, sans dépendance servile à l'égard de qui que ce soit.
C'est donc dans la nation que le droit de tous les individus, aujourd'hui, demain et toujours, trouve sa garantie. Et si nous transférons à la communauté nationale ce qui fut la propriété de classe des capitalistes, ce n'est pas pour faire de la nation une idole; ce n'est pas pour lui sacrifier la liberté des individus. C'est, au contraire, pour qu'elle puisse fournir une base commune à toutes les activités individuelles et à tous les droits individuels. Le droit social, le droit national, n'est pour nous que le lieu géométrique des droits de toutes les personnes. La propriété sociale n'est que l'instrument d'action mis à la portée de tous.
Jean Jaurès, 1902, Etudes socialistes, Paris : P. Ollendorff, pp. 125-132.
Célébration du génie colérique - Chapitre 3/4
Bruno de Cessole, Valeurs Actuelles,
1er février 2002
Démagogue, enfin, car manichéen, déterministe et moralisateur sont trop peu pour un seul homme... Le péché de Pierre Bourdieu ne consiste pas seulement à distinguer des amis et des ennemis, le bien et le mal, le juste et l'injuste, le camp des seigneurs qui fabriquent le monde et celui des serfs qui le subissent, sa faute ne se réduit pas à affirmer le réel réductible à un ensemble d'effets dont le sociologue et le philosophe peuvent - et doivent - révéler le complexe enchevêtrement causal. A ce tableau s'ajoute un autre manquement à la bienséance intellectuelle : Pierre Bourdieu ne renforce pas le meurtre politique et réel du peuple par un assassinat symbolique qui l'évacuerait du champ des objets pensables.
Que disent les censeurs qui traitent à tout bout de champ de démagogues ou de populistes les penseurs qui rappellent avec une insistance coupable que le peuple constitue une force essentielle ? Qu'il est moins une masse à asservir, duper, tromper, exploiter qu'une puissance silencieuse, digne, active, mais parfois dangereuse si on la méprise en y puisant comme dans un réservoir d'énergies négligeables. L'alternative ne consiste ni à flatter le peuple ni à l'oublier, ni à lui dire qu'il est le meilleur, à la manière des nationalistes populistes et des fascismes de droite et de gauche, ni à faire comme s'il n'existait pas, ou si peu, à la façon des tenants de l'ordre libéral. Ni Berlin, Vichy ou Moscou, ni les États-Unis ou l'Europe de Maastricht. Pas plus les foules en délire et dupées que les peuples asservis au travail, réduits à la précarité, soumis, tenus en laisse à la manière antique et féodale.
La plupart du temps, l'usage du terme "démagogue" trahit le faible tropisme démocratique de son utilisateur, voire son indifférence, sinon son mépris véritable pour la force censée constituer l'assise de toute démocratie. En l'ignorant, on fabrique la foule dangereuse, le mouvement révolutionnaire des rues, la colère impossible à contenir, la violence urbaine. Le sang, les combats, les guillotines, les échafauds, les terrorismes et autres brutalités repérables dans l'histoire procèdent d'un mésusage du peuple : flatteurs et méprisants nourrissent toujours en amont ces débordements dommageables. Seul un souci d'éducation et d'aristocratisation des masses - le fond du projet démocratique... - empêche leur devenir menaçant, irascible et sauvage. Pierre Bourdieu invite à prendre garde, il annonce, avant la catastrophe, l'urgente nécessité de reconnaître la perpétration d'irréparables dégâts sur une population oubliée, négligée, humiliée, utilisée comme du bétail. Est-ce une option populiste ? Ou interroge-t-elle la question même de la disparition de la souveraineté ?
Le mauvais usage du terme suppose, par ailleurs, une négligence sémantique. Car le démagogue ne désigne pas celui qui gêne en parlant du peuple et fait tâche dans l'univers intellectuel policé, le monde philosophique éthéré ou l'univers politicien déconnecté, mais le tribun disant aux foules ce qu'elles attendent. Le démagogue flatte le peuple en lui tendant un miroir déformant : il est le plus grand, le plus beau, le meilleur, le plus fort, le plus malin, le plus inventif, le plus sain - ce que jamais Pierre Bourdieu n'affirme (voir La sociologie est un sport de combat de Pierre Carles !), au contraire des nationaux-populistes qui rejouent l'emblématique théâtre vichyste.
A tort, on confond le démagogue hypocrite et le démocrate authentique, le séducteur populiste et le penseur populaire. Seuls les immoralistes qui se moquent de la démocratie en lui préférant le marché et disqualifient le pouvoir du peuple en lui substituant celui de l'argent ont intérêt à recourir aux qualificatifs polémiques et dépréciateurs. La circulation des livres et des idées de Pierre Bourdieu, leur présence dans la rue, sur Internet, son souci du réel concret, du monde immanent, de la vérité sociale, tout cela en fait l'antidote des démagogues et des populistes.
Il peste contre une démocratie qui se contente de plumes chatoyantes (le discours humaniste, la vulgate des droits de l'homme, l'humanisme charitable, la bonne volonté caritative, la bienfaisance compassionnelle) et néglige les conditions d'exercice d'une véritable souveraineté soucieuse de ses racines : le peuple, pas le troupeau abattu, mené sous le joug, ni flatté ou conduit dans les camps, mais la population qui, dans l'intelligence éclairée de la délibération, de la discussion, du savoir et de la conscience, accède au statut d'acteur de son destin.
Le démagogue grec, celui de l'origine, vise le suffrage du citoyen. Il parle pour s'assurer le vote des électeurs, seule légitimité à même de le porter au pouvoir. Pour transformer Pierre Bourdieu en démagogue, il fallait lui prêter des envies d'élections, des désirs de pouvoirs représentatifs. Or, à part dans l'imaginaire fantasque de ses ennemis ou dans le délire hystérique de ses opposants, jamais il n'y a eu chez lui, contrairement à ce qui a été abondamment proféré, de candidatures à une élection. On lui reprochait de viser la constitution d'une liste aux élections européennes ou, à défaut, d'envisager un candidat Bourdieu aux présidentielles de 2002 (!)... D'autres le tançaient en même temps de se contenter du ministère de la parole sans prendre le risque du suffrage populaire.
Où se cacherait donc le démagogue ? Dans les livres ardus consacrés à des sujets complexes ? Dans les cours professés au Collège de France ? Dans l'exercice public de la voix politique ? Dans le combat aux côtés des chômeurs, des sans-papiers, des étudiants, des cheminots, des homosexuels, des femmes et autres citoyens de seconde zone ? Dans les articles ou les petits textes de combat qui permettent une sociologie incarnée, combative, active, efficace, désireuse de changer les choses ? Ou dans l'esprit tordu de fourbes habilement dissimulés et qui, finalement, ne goûtent guère la démocratie ?
Car le travail de Pierre Bourdieu a d'abord trouvé son lectorat chez les élites : ainsi la chaire d'enseignement prestigieuse, les écoles où triomphe - il ne le savait que trop ! - la reproduction du système, les éditeurs élitaires et élitistes, les revues confidentielles. Puis il est descendu de son lieu confiné pour aller dans la rue. Rien de plus extraordinaire ne peut arriver au travail d'un philosophe ou d'un sociologue que de produire des effets dans la vie de tous les jours auprès du plus grand nombre habituellement confiné dans l'ombre et le silence.
Un philosophe ou un sociologue qui touche et concerne le peuple définit le démocrate qui ne pense pas en scolastique pour le pur plaisir du verbe et des mots, mais en subversif qui interprète le monde pour envisager de le changer. Il caractérise un homme qui sait qu'une théorie insoucieuse de la pratique ne mérite pas une heure de peine. Dénoncer l'aliénation, déplier les mécanismes pervers du libéralisme flatte moins le peuple qu'il ne lui donne les moyens de sa libération et la chance de recouvrer sa personnalité dans le but d'éviter que la négligence de sa misère laisse toute la place aux exploiteurs des négativités sociales.
Les impudents qui recourent au flétrissement par la démagogie trahissent souvent leur intérêt qu'une démocratie réelle, active et soucieuse d'une assise populaire ne voie pas le jour. Si la souveraineté n'est pas à chercher là, soit, mais où alors ? Abattons cette référence issue de la Révolution française, détruisons ce socle de République, et découvrons le principe qui la remplacera... Les cyniques vulgaires qui méprisent ou négligent le peuple, et donc la souveraineté populaire, ne tarderont pas à scellet les valeurs du marché.
Préoccupés par leurs seules opérations boursières, les libéraux ne voient pas que de véritables démagogues attendent l'occasion de récolter le fruit du mépris des pauvres... A fustiger Bourdieu, on laisse proliférer l'idéologie d'extrême droite avec une réelle inconséquence - et pas seulement dans les partis qui portent clairement ses couleurs. Le mépris, la haine, la séduction ou l'oubli des gens de peu constituent de semblables erreurs. Se soucier du peuple définit moins le démagogue que le démocrate.
Célébration du génie colérique - Chapitre 3/3
Bruno de Cessole, Valeurs Actuelles,
1er février 2002
Manichéen et déterministe, Pierre Bourdieu ajoute à ses défauts le magistère moralisateur... Les contempteurs de morale transforment toujours en moralisateur l'impudent qui parle simplement de valeurs. Ils ne reconnaissent ni vice, ni vertu, ni critères utiles pour penser le réel, et préfèrent user des catégories d'efficacité, de rentabilité, de succès, de gain, de rendement - ces mots d'ordre de tout machiavélien qui se respecte.
Effectivement, dans ce monde dominé par le libéralisme, en appeler au Bien et au Mal fait ricaner les bêtes de proie. Depuis longtemps elles ont abandonné les livres saints, les manuels de sagesse antique ou les traités de morale modernes, pourvoyeurs d'une éthique de la civilisation et de la culture, pour se contenter d'aquiescer aux violences de la nature et de la jungle, leurs modèles. La morale, c'est bon pour les belles âmes, irresponsables, poètes, artistes, rêveurs, philosophes, sociologues, mais pas pour les journalistes et banquiers, politiciens et capitaines d'industrie, soldats et économistes, financiers et traders, jamais encombrés par la vertu. Du trotskisme dont parfois ils proviennent - il faut bien que jeunesse se passe... -, ils conservent l'utile et sanglante antinomie entre leur morale et la nôtre. En fait, d'un côté la morale et ses rares défenseurs, de l'autre le monde des prédateurs sans foi ni loi, obsédés par le triomphe de leur idéologie sonnante et trébuchante.
Le moralisateur qualifie toujours le naïf enseignant que, faute d'en appeler à la morale, on accélère la barbarie fabriquée par la main invisible des libéraux qui, loin de réguler, broie, casse, étouffe ce qui se rebelle contre son ordre. La liberté des libéraux, on le sait, consiste en la licence pour les forts d'exploiter les faibles, pour les grands fauves de tuer et dévorer le petit gibier. Elle suppose qu'on laisse le plus rusé, le plus menteur, el plus fourbe agir à sa guise s'il prévoit, au-delà du vice et de la vertu, de soumettre l'ensemble de la planète au régime libéral.
Moralisateur, oui, le penseur qui ne parle pas marché, bénéfices, taux de croissance, fonds de roulement, escompte, bourse, investissements, intérêts, mais misère du monde, exploitation, équité et justice, répartition ; moralisateur, évidemment, l'impoli qui, au milieu des marchands obsédés par leurs seuls bénéfices, farouches défenseurs des délocalisations utiles pour tirer le maximum de profit du travail des enfants et des femmes dans les pays du tiers monde, parle des coûts en chômage, précarité, délinquance, déchirement du tissu social européen, raconte les vies brisées, les familles et les communautés détruites, les régions asphixiées, rayées de la carte ; moralisateur, bien sûr, l'empêcheur d'exploiter tranquillement, celui qui, naïf, ose parler d'une économie du bonheur là où la plupart transforment sans sourciller l'économie en instrument de malheur...
L'infâme qui imagine la possibilité de faire primer la morale sur l'économie s'attire aussi les foudres de quelques agrégés frottés de Platon et de Kant, grassement rémunérés par le monde qu'ils servent. Ces philosophes de conseil d'administration pensent que les entreprises ont une âme, qu'on peut célébrer leurs épousailles avec l'éthique - il suffit de transformer en vertu tout ce qui augmente les intérêts du patron, du propriétaire et des actionnaires. Ces traîtres de l'idéal philosophique noble affirment l'utilité de l'éthique kantienne revisitée pour légitimer les profits et justifier le fonctionnement du monde dans son cours actuel.
Jamais on a autant parlé du retour de la morale, jamais elle n'a autant manqué sur une planète ravagée par l'argent et confisquée par les serviteurs de cette religion nouvelle. A la manière grégaire des pro-bolcheviques dans les années 1950, nombre d'intellectuels s'aveuglent en considérant le libéralisme comme l'horizon indépassable de notre époque ; ils tâchent de masquer l'indigence de leurs propos en citant à tour de bras les philosophes extraits du corpus des classes terminales ; ils se gargarisent de morale, de Kant et de Spinoza, d'Épicure et de Tocqueville, d'Arendt et d'Aron, mais épargnent les causes de l'amoralisme, du nihilisme, de la négativité sociale et de l'immoralité ; ils crient au feu tout en propageant les matières inflammables, puis grossissent les incendies qu'ils prétendent déplorer...
Évidemment, Pierre Bourdieu ne met pas le savoir (philosophique et sociologique) au service du pouvoir (capitaliste et libéral) ; il pense les valeurs utiles pour reconstruire dignement la politique ; il affirme la possible conciliation entre les idéaux humanistes et le gouvernement des choses et de gens ; il envisage la soumission de l'économie aux projets qui augmentent la dignité des hommes et des femmes. A ce titre, oui, il sacrifie encore à la vertu dans un monde qui n'y croit plus. Les athées de la morale n'aiment pas le sociologue qui, devant leur forfait, sur le monceau de misères qu'ils ont produit, leur dit tout simplement leur responsabilité - voire leur culpabilité.
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