Les Racines du Mal

... si le monde explose, la dernière voix audible sera celle d'un expert disant que la chose est impossible.

07 septembre 2004

Célébration du génie colérique - Chapitre 3/4

Sa vision du monde manichéenne et déterministe, moralisatrice et démagogique.
Bruno de Cessole,
Valeurs Actuelles,
1er février 2002

Démagogue, enfin, car manichéen, déterministe et moralisateur sont trop peu pour un seul homme... Le péché de Pierre Bourdieu ne consiste pas seulement à distinguer des amis et des ennemis, le bien et le mal, le juste et l'injuste, le camp des seigneurs qui fabriquent le monde et celui des serfs qui le subissent, sa faute ne se réduit pas à affirmer le réel réductible à un ensemble d'effets dont le sociologue et le philosophe peuvent - et doivent - révéler le complexe enchevêtrement causal. A ce tableau s'ajoute un autre manquement à la bienséance intellectuelle : Pierre Bourdieu ne renforce pas le meurtre politique et réel du peuple par un assassinat symbolique qui l'évacuerait du champ des objets pensables.
Que disent les censeurs qui traitent à tout bout de champ de démagogues ou de populistes les penseurs qui rappellent avec une insistance coupable que le peuple constitue une force essentielle ? Qu'il est moins une masse à asservir, duper, tromper, exploiter qu'une puissance silencieuse, digne, active, mais parfois dangereuse si on la méprise en y puisant comme dans un réservoir d'énergies négligeables. L'alternative ne consiste ni à flatter le peuple ni à l'oublier, ni à lui dire qu'il est le meilleur, à la manière des nationalistes populistes et des fascismes de droite et de gauche, ni à faire comme s'il n'existait pas, ou si peu, à la façon des tenants de l'ordre libéral. Ni Berlin, Vichy ou Moscou, ni les États-Unis ou l'Europe de Maastricht. Pas plus les foules en délire et dupées que les peuples asservis au travail, réduits à la précarité, soumis, tenus en laisse à la manière antique et féodale.
La plupart du temps, l'usage du terme "démagogue" trahit le faible tropisme démocratique de son utilisateur, voire son indifférence, sinon son mépris véritable pour la force censée constituer l'assise de toute démocratie. En l'ignorant, on fabrique la foule dangereuse, le mouvement révolutionnaire des rues, la colère impossible à contenir, la violence urbaine. Le sang, les combats, les guillotines, les échafauds, les terrorismes et autres brutalités repérables dans l'histoire procèdent d'un mésusage du peuple : flatteurs et méprisants nourrissent toujours en amont ces débordements dommageables. Seul un souci d'éducation et d'aristocratisation des masses - le fond du projet démocratique... - empêche leur devenir menaçant, irascible et sauvage. Pierre Bourdieu invite à prendre garde, il annonce, avant la catastrophe, l'urgente nécessité de reconnaître la perpétration d'irréparables dégâts sur une population oubliée, négligée, humiliée, utilisée comme du bétail. Est-ce une option populiste ? Ou interroge-t-elle la question même de la disparition de la souveraineté ?
Le mauvais usage du terme suppose, par ailleurs, une négligence sémantique. Car le démagogue ne désigne pas celui qui gêne en parlant du peuple et fait tâche dans l'univers intellectuel policé, le monde philosophique éthéré ou l'univers politicien déconnecté, mais le tribun disant aux foules ce qu'elles attendent. Le démagogue flatte le peuple en lui tendant un miroir déformant : il est le plus grand, le plus beau, le meilleur, le plus fort, le plus malin, le plus inventif, le plus sain - ce que jamais Pierre Bourdieu n'affirme (voir La sociologie est un sport de combat de Pierre Carles !), au contraire des nationaux-populistes qui rejouent l'emblématique théâtre vichyste.
A tort, on confond le démagogue hypocrite et le démocrate authentique, le séducteur populiste et le penseur populaire. Seuls les immoralistes qui se moquent de la démocratie en lui préférant le marché et disqualifient le pouvoir du peuple en lui substituant celui de l'argent ont intérêt à recourir aux qualificatifs polémiques et dépréciateurs. La circulation des livres et des idées de Pierre Bourdieu, leur présence dans la rue, sur Internet, son souci du réel concret, du monde immanent, de la vérité sociale, tout cela en fait l'antidote des démagogues et des populistes.
Il peste contre une démocratie qui se contente de plumes chatoyantes (le discours humaniste, la vulgate des droits de l'homme, l'humanisme charitable, la bonne volonté caritative, la bienfaisance compassionnelle) et néglige les conditions d'exercice d'une véritable souveraineté soucieuse de ses racines : le peuple, pas le troupeau abattu, mené sous le joug, ni flatté ou conduit dans les camps, mais la population qui, dans l'intelligence éclairée de la délibération, de la discussion, du savoir et de la conscience, accède au statut d'acteur de son destin.
Le démagogue grec, celui de l'origine, vise le suffrage du citoyen. Il parle pour s'assurer le vote des électeurs, seule légitimité à même de le porter au pouvoir. Pour transformer Pierre Bourdieu en démagogue, il fallait lui prêter des envies d'élections, des désirs de pouvoirs représentatifs. Or, à part dans l'imaginaire fantasque de ses ennemis ou dans le délire hystérique de ses opposants, jamais il n'y a eu chez lui, contrairement à ce qui a été abondamment proféré, de candidatures à une élection. On lui reprochait de viser la constitution d'une liste aux élections européennes ou, à défaut, d'envisager un candidat Bourdieu aux présidentielles de 2002 (!)... D'autres le tançaient en même temps de se contenter du ministère de la parole sans prendre le risque du suffrage populaire.
Où se cacherait donc le démagogue ? Dans les livres ardus consacrés à des sujets complexes ? Dans les cours professés au Collège de France ? Dans l'exercice public de la voix politique ? Dans le combat aux côtés des chômeurs, des sans-papiers, des étudiants, des cheminots, des homosexuels, des femmes et autres citoyens de seconde zone ? Dans les articles ou les petits textes de combat qui permettent une sociologie incarnée, combative, active, efficace, désireuse de changer les choses ? Ou dans l'esprit tordu de fourbes habilement dissimulés et qui, finalement, ne goûtent guère la démocratie ?
Car le travail de Pierre Bourdieu a d'abord trouvé son lectorat chez les élites : ainsi la chaire d'enseignement prestigieuse, les écoles où triomphe - il ne le savait que trop ! - la reproduction du système, les éditeurs élitaires et élitistes, les revues confidentielles. Puis il est descendu de son lieu confiné pour aller dans la rue. Rien de plus extraordinaire ne peut arriver au travail d'un philosophe ou d'un sociologue que de produire des effets dans la vie de tous les jours auprès du plus grand nombre habituellement confiné dans l'ombre et le silence.
Un philosophe ou un sociologue qui touche et concerne le peuple définit le démocrate qui ne pense pas en scolastique pour le pur plaisir du verbe et des mots, mais en subversif qui interprète le monde pour envisager de le changer. Il caractérise un homme qui sait qu'une théorie insoucieuse de la pratique ne mérite pas une heure de peine. Dénoncer l'aliénation, déplier les mécanismes pervers du libéralisme flatte moins le peuple qu'il ne lui donne les moyens de sa libération et la chance de recouvrer sa personnalité dans le but d'éviter que la négligence de sa misère laisse toute la place aux exploiteurs des négativités sociales.
Les impudents qui recourent au flétrissement par la démagogie trahissent souvent leur intérêt qu'une démocratie réelle, active et soucieuse d'une assise populaire ne voie pas le jour. Si la souveraineté n'est pas à chercher là, soit, mais où alors ? Abattons cette référence issue de la Révolution française, détruisons ce socle de République, et découvrons le principe qui la remplacera... Les cyniques vulgaires qui méprisent ou négligent le peuple, et donc la souveraineté populaire, ne tarderont pas à scellet les valeurs du marché.
Préoccupés par leurs seules opérations boursières, les libéraux ne voient pas que de véritables démagogues attendent l'occasion de récolter le fruit du mépris des pauvres... A fustiger Bourdieu, on laisse proliférer l'idéologie d'extrême droite avec une réelle inconséquence - et pas seulement dans les partis qui portent clairement ses couleurs. Le mépris, la haine, la séduction ou l'oubli des gens de peu constituent de semblables erreurs. Se soucier du peuple définit moins le démagogue que le démocrate.

Posté par Nemo Spirit à 15:00 - Célébration du génie colérique de M. Onfray - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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