06 septembre 2004
Célébration du génie colérique - Chapitre 3/2
Bruno de Cessole, Valeurs Actuelles,
1er février 2002
Bourdieu pratique clairement le langage qui dinstingue les amis des ennemis. en face de lui s'activent des manichéens d'un genre épais aux yeux desquels il passe pour un déterministe absolu. Quand il se contente de pointer des forces à l'oeuvre, de désigner des influences actives, dès qu'il met en évidence des tropismes sociaux, des empêchements manifestes, on prétend qu'il nie toute liberté, affirme que tout est déjà écrit, que rien ne peut s'écarter du cours du destin. Enfin, supputant une contradiction inexistante dans son oeuvre, on s'étonne que malgré tout il prétende transformer le réel !
Envisager le dépassement de la négativité dans le monde prouve bien le contraire, chez lui, d'une position déterministe : il pense qu'après avoir désigné les inévitables causalités et démontré leurs fonctionnements, on peut agir contre eux et les pulvériser. Le sociologue découvre et enseigne froidement les mouvements du réel assimilés à ceux d'une horlogerie, puis il travaille à dépasser toute négativité. Un déterministe se contenterait de déplorer le monde, de pleurer, ou se réfugierait dans le désert. Lui démonte les mécanismes pour mieux les détruire, il les analyse pour les traiter efficacement. Sa vie, son oeuvre, sa pensée, son action témoignent en faveur d'une révolte, d'une rebellion contre ce qui contraint lourdement à la fatalité sociale.
En fait, ses détracteurs infligent leurs propres vices à son travail : ils prêtent à Pierre Bourdieu une subjectivité militante pourtant plus active chez eux... Car ils enferment le réel dans la dichotomie déterminisme/liberté, une casuistique idéale pour les classes terminales. Dès lors, il faut choisir soit la nécessité, soit le libre-arbitre, l'homme libre ou la société toute-puissante. Vieux débat dans lequel la droite, l'Église catholique, les religions, le capitalisme libéral, les conservateurs, les réactionnaires optent pour la liberté. En face, la gauche, les socialistes, les révolutionnaires, les amateurs de progrès occupent imperturbablement les positions opposées.
Isoler les déterminismes puissants de la société consiste donc (aux yeux des ennemis de Bourdieu), à réfuter la liberté, donc les libertés. Les tenants de la liberté aiment leur fiction car elle leur permet d'envisager le réel comme un (mauvais) effet du (bon) libre arbitre ; elle rend possible la responsabilité métaphysique des individus, notamment des pauvres miraculeusement coupables de leur état pendant que les riches se contentent de profiter de l'onction divine qui les distingue de la masse des gueux, les premiers expient, les autres se réjouissent en Dieu ; les auxiliaires du sabre et du goupillon entretiennent cette fiction utile pour envoyer en prison, punir, châtier, culpabiliser - car qui demanderait réparation à un innocent ?
Mettre en évidence ce qui détermine les existences singulières installe donc de fait du côté des ennemis de l'État, de l'Église, du Pouvoir, de la Loi, des bien-pensants qui jouissent du monde dans son actuelle configuration en sujets bien aise de vénérer la liberté qui les fait riches, puissants, dotés, désignés, élus quand d'autres croupissent dans la pauvreté, la faiblesse, le dénuement, l'obscurité, la damnation. Les premiers, à force de volonté et en vertu des effets de leur libre arbitre, se construisent dominants ; libre aux dominés de se vouloir autres afin de changer leur état - ou bien qu'ils s'en prennent à eux-mêmes...
Pas si simple, dit Bourdieu, quand on doit compter avec des malédictions sociales, des pesanteurs, des tragédies, des forces sombres qui entravent l'exercice de cette hypothétique liberté. Car ce gadget métaphysique inégalement distribué dépend de conditions matérielles : aucunement transcendentale, elle n'est pas présente de manière identique chez chacun. Certains en disposent par héritage, chance, conditions favorables, d'autres en sont privés, arrimés au fond du marécage par des déterminismes qui les contraignent à vivre et mourir en esclaves. Pointer ces inégalités, suivre leur généalogie et leur développement, analyser les modalités de leurs proliférations constituerait une faute ?
Oui, si l'on croit les hommes ontologiquement libres, afin de défendre l'idée qu'entreprendre, gagner de l'argent, prendre sa part du gateau capitaliste reste à la portée du premier venu s'il utilise correctement cette prétendue liberté ; oui, si l'on pense les individus libres de préférer le chômage à l'emploi, la misère à la richesse, la prostitution de leur force de travail pour un plat de lentilles à la création de leur propre entreprise ; oui, si l'on imagine le bourreau aussi libre que sa victime. Liberté de dominants contre liberté de dominés. La fameuse liberté d'un renard libre dans un poulailler libre...
La croyance en ce postulat identifiable à un absolu métaphysique sert les privilégiés qui jouissent du monde sans entraves. Et les autres ? Soit il usent mal de leur dot ontologique, soit ils sont génétiquement programmés pour grossir le rang des dominés... Alors, travaillons à distinguer dans le système les logiques en vertu desquelles les hommes se répartissent en un petit nombre de seigneurs qui gouvernent le monde et en une masse destinée à l'esclavage de toute éternité... Bourdieu met à jour un certain nombre de mécanismes de cette machine qui sépare les hommes en chanceux destinés au paradis social et en malchanceux voués aux enfers terrestres. Voilà sa faute...
Dans ce travail, il agit en spinoziste : les hommes se croient libres car ils ignorent ce qui les détermine. L'activité de Pierre Bourdieu sociologue se résume à cela : désigner ce qui conditionne les hommes afin qu'ils deviennent libres, capables de peser sur leur destin en se donnant des raisons d'espérer puis d'entreprendre - des raisons d'agir. Les maudits n'ayant rien à perdre mais tout à gagner d'une pensée qui dénonce les mécanismes d'exploitation, de discrimination, celle qui fabrique des inégalités, fomente les injustices, génère la misère, ces maudits-là envisageront la réflexion sur le déterminisme comme une occasion de s'en libérer. La peur au ventre afflige à l'inverse les nantis que le système réjouit - les héritiers qui transmettent leurs biens en souhaitant une donation discrète, dans l'obscurité, à la manière dont les fortunes passent de main en main dans le secret des études notariales...
Laissez-nous croire que nous avons été libres de nous créer dominants et que la racaille s'est construite et voulue telle, elle devient alors sans excuses, ne lui reconnaissons aucune circonstance atténuante : voilà l'idiome des tenants de la liberté. Tous les gâtés du système détestent le philosophe ou le sociologue qui pratique sous leur nez l'anatomie des conditions de leurs richesses, puis révèle le prix payé par le plus grand nombre pour assurer leur confort. Une pareille dissection de l'aliénation est dangereuse, certes, car elle montre que la puissance des uns se bâtit avec l'impuissance des autres : le paradis appelle toujours un enfer.
Les dominants ne veulent pas, on les comprend, être identifiés comme les bénéficiaires d'un pouvoir qui leur profite directement et se paie de l'aliénation du plus grand nombre ; ensuite, ils ne tiennent pas à ce que les victimes saisissent et comprennent que l'état dans lequel elles croupissent a des causes nettement identifiables ; savoir l'aliénation, c'est commencer à imaginer qu'on pourrait cesser de la subir - voilà qui donne de mauvaises idées et met en péril l'édifice patiemment échafaudé sur des générations d'héritages et de transmissions tribales... Savoir d'abord, pouvoir ensuite, agir enfin : cette pensée radicale à cause de ses visées pragmatiques présente trop de danger pour fleurir sans une opposition farouche et violente...
Un penseur qui met sa discipline, son talent, sa volonté et ses forces au service d'une entreprise visant plus de justice sociale mérite le fouet ! Dans la tradition de la pensée critique, Pierre Bourdieu élabore une construction théorique destinée à produire des effets pratiques : le discours prépare l'action, le livre vise la rue, le cours, l'article, la publication aboutissent dans la vie quotidienne - enjeux redoutables. Rares sont les penseurs qui réfléchissent avec le désir de produire des effets concrets. Pierre Bourdieu récuse la liberté des libéraux et de leurs congénères pourvus de naissance, il vise l'autre, la véritable, plus rare et plus précieuse : celle qui se construit par-delà les déterminismes, au-dessus d'eux et qui transfigure d'anciens esclaves en maîtres potentiels de leur destin.
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