04 septembre 2004
Célébration du génie colérique - Chapitre 3/1
Bruno de Cessole, Valeurs Actuelles,
1er février 2002
Le manichéisme se trouve systématiquement renvoyé à la figure des intempestifs qui refusent cette idée sotte, et idéologiquement intéressée, d'un réel trop complexe pour qu'il soit possible d'en rendre compte. D'aucuns trouvent même un crédit en écrivant un nombre incalculable de pages pour clamer ladite complexité et ajouter de la confusion à ce qui, pourtant, appelle une clarification. Quiconque propose un jeu de clés et de concepts, d'idées et de principes, de grilles et de décodages destinés à saisir le fonctionnement du monde, passe pour un individu malhonnête, simplificateur - et manichéen.
Il existe un évident intérêt à laisser croire que la complexité du réel ne se laisse entamer par aucune opération de l'esprit - sociologique, psychologique, philosophique, éthologique, psychanalytique, etc. Plus le monde est entretenu dans le flou, le brouillard, l'obscurité, plus ceux qui profitent de cette nuit s'activent dans leurs entreprises malveillantes : laissez-le donc à son inextricable jeu de labyrinthes, passez votre chemin - profèrent les amateurs de ténèbres... et ne vous attardez pas sur ces profiteurs de l'utile entrelacs qui masque forfaits et méfaits. Bourdieu refuse de consentir à cette logique du renoncement et de l'abandon : il avance à la manière des Lumières. De quoi fâcher les innombrables bénéficiaires de brume.
Affirmer l'impuissance de la raison à saisir intellectuellement le réel va avec la conviction d'une impossibilité à agir sur un réel invisible, à le contraindre. D'où la confirmation du statu quo et de ses conséquences : avaliser, puis donner sa bénédiction à l'état de fait. Ne cherchez pas à comprendre, c'est trop compliqué, ainsi, ignorant le fonctionnement des mécanismes, vous n'aurez pas la tentation d'en espérer la modification, la transformation ou la suppression - pensent les gardiens de l'ordre établi... Toute profession de foi intellectuelle appuyée sur la complexité du réel cache un désir fondamentalement conservateur. Une fois tombé le couperet de l'inconnaissable, on peut se prosterner ou vénérer le factuel - d'où une mort effective du politique au sens noble du terme.
L'accusation de manichéisme est toujours portée par l'individu n'ayant aucun intérêt à séparer bien et mal, juste et injuste, beau et laid, vrai et faux. Les mêmes interdisent de nommer et distinguer le bourreau et la victime, le coupable et l'innocent. Souvent et étrangement, ces cyniques qui affirment l'impertinence de ces distinctions pour rendre compte de la complexité du réel se trouvent plus à l'aise dans le mal, l'injuste, le laid et le faux, que dans le bien, le juste, le beau et le vrai ; ils pensent que le bien irréductible à ce qu'on en dit, le mal pas si mal, la victime un peu coupable, voire le bourreau vaguement innocent ; le juste leur paraît flou, l'injuste pas si net.
Gare à celui qui affirme - et Bourdieu le fait - une ligne de partage entre deux mondes à l'impossible réconciliation. L'imbécile qui pose le manichéisme vertueux et le confusionnisme vicieux, car générateur de l'amoralisme puis du nihilisme des cyniques vulgaires, devient un individu suspect. A refuser le bien dans sa case et le mal dans la sienne - le manichéisme, donc... -, on peut sans vergogne pratiquer le mal et éviter le bien tout en se réclamant de la complexité...
Si penser consiste à faire la guerre autrement - ce que je crois -, il existe une impérieuse priorité à clairement identifier le camp des amis et celui des ennemis, d'un côté les alliés, de l'autre les adversaires. Ensuite vient le moment nécessaire et non moins urgent d'évaluer ses forces, d'envisager une stratégie, d'arrêter une tactique, de mesurer ses ressources, puis d'agir de la même manière avec le camp d'en face. Dans ce jeu sérieux, la simplification s'impose malheureusement. Mais cette opération ne suppose pas la réduction du réel aux figures utilisées pour en rendre compte plus aisément. Le manichéisme fournit le principe polémologique des troupes galvanisées, des mots d'ordre, des soldtas dans l'attente du combat.
En revanche, toute propédeutique à la simplification suppose un travail d'élaboration dans la finesse et le détail des livres, des articles et des cours. Bien souvent, le manichéisme des adversaires de Pierre Bourdieu fabrique sur mesure la simplification outrancière et outrageuse qu'on lui prête. Ne pas le lire, dire ensuite qu'il enseigne ce que jamais il ne profère ni professe, enfin chanter l'air de la calomnie : on obtient à coup sûr de considérables dégâts.
Les ennemis de Bourdieu réduisent souvent son travail à quelques mots d'ordre falsifiés, la plupart du temps en contradiction avec son propos effectif : entendre gauche de la gauche là où il affirme gauche de gauche, par exemple, procède de l'habituel travestissement utile au combat que mènent les libéraux contre lui. Pour un réel affrontement, il aurait fallu un peu plus de travail, de lecture, de connaissance, un peu moins d'information par ouï-dire. Exemples d'autres falsifications présentées comme des vérités lues sous sa plume : toute position sociale décide absolument du jugement de goût dans le détail ; l'école reproduit systématiquement les inégalités sociales ; la télévision est intrinsèquement détestable ; les habitus conditionnent fatalement ; les philosophes sont globalement infréquentables ; les champs déterminent indubitablement...
Bourdieu semble manichéen pour qui en parle de seconde main, sans l'avoir lu, en croyant sur parole ses ennemis qui simplifient ses thèses afin de se dispenser d'en prendre connaissance dans le détail, puis pour se donner le beau rôle et paraître triompher d'un objet soudain devenu facile à combattre. En pratiquant une pensée guerroyante - sociologie militante et militantisme sociologique en contrepoint -, Pierre Bourdieu prend le risque d'affronter des adversaires moins forts que lui, donc plus frustres, plus rusés, plus fourbes, plus à l'aise dans le travail de faussaire que dans le combat singulier. La plupart du temps, d'ailleurs, ces malentendus procèdent de journalistes ayant la prétention de penser...