Les Racines du Mal

... si le monde explose, la dernière voix audible sera celle d'un expert disant que la chose est impossible.

02 septembre 2004

Le sang de la terre dans sa voix

 

Récréation...

Quoique finalement, il faille bien trouver des antidotes au mal qui gît dans les racines...
Le dernier album de Björk est un puissant antidote contre la vacuité, le désenchantement, la capitulation du monde.
Des voix et presqu'uniquement des voix, loin de l'artillerie accessoire. Loin du factice qui reste à la surface des choses. Ou les assassine.
Quelque chose qui repose au profond de la terre et de ses veines, des eaux des lacs souterrains comme des geysers.
Ça s'appelle "Medulla".

Pleasure is all mine
Vocals: Björk, Tagaq, Mike Patton & Icelandic Choir 
Beats: Rahzel - Bass line: Björk 
Programming: Valgeir Sigurdsson, Mark Bell, Björk - Gong: Peter Van Hooke
 
the pleasure is all mine
to get to be the generous one
is the strongest stance
the pleasure is all mine
to finally let go
and evently flow
who gives most
who gives most
who gets to give most
the pleasure is all mine
women like us
strengthen most , host-like
when in doubt give
in doubt : give

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Célébration du génie colérique - Chapitre 2

Mort, Pierre Bourdieu s'est enfin tu.
Béatrice Pereire, National Hebdo,

31 janvier - 6 février 2002

Le propos a le mérite de la clarté. J'ajoute que, méprisante et méprisable, la formule clame sans fard, sans ambages ni précautions d'usage, ce que pensent mais ne peuvent dire aussi brutalement bon nombre de plumitifs chargés de couvrir l'évènement nécrologique, d'accord sur l'analyse mais soucieux d'un démarquage par l'emballage. Souvent l'extrême droite exprime sans censure la violence viscérale qui gît au creux de la plupart des individus. Elle révèle et met à jour les sentiments bas, vils, grossiers et dégoûtants, elle s'appuie sur eux, les nourrit comme on gave une méchante bête.
Que l'extrême droite se réjouisse de la mort d'un des rares penseurs à combattre pour empêcher qu'on fasse de la misère du monde - dont se désintéressent les libéraux de droite et de gauche - un explosif potentiellement destructeur de la société, une force sombre récupérable par les tenants de la droite révolutionnaire de toujours, voilà qui n'étonne pas. Mais d'autres ailleurs qu'à droite, embouchent aussi cette trompette, et, finalement, la gauche libérale pense la même chose que la droite extrême. Elle s'en distingue par le style, mais danse autour de la tombe ouverte. Voilà qui peut légitimement inquiéter...

Il gêne tous les défenseurs de l'ordre libéral, tous les partisans de la formule la plus agressive du capitalisme : la loi du marché comme principe absolu de l'organisation des sociétés. Son travail souligne l'existence d'une droite et d'une gauche, ces deux options dessinant chacune une vision du monde. Mais il montre aussi que le libéralisme travaille droite et gauche classiques au point de les fracturer toutes les deux. Pierre Bourdieu exècre ces deux variations, à droite et à gauche, du même thème libéral.
Ce constat le fait lutter pour une gauche de gauche, au sens véritablement de gauche, et non pour une gauche de la gauche, comme les journalistes le disent souvent. A droite, il n'a pas d'amis. Il compte aussi des ennemis dans cette gauche fascinée par la droite, habitée, hantée par les liquidateurs du socialisme historique récemment dilué dans le marché (1982). Convertie au pouvoir, à l'argent, à la bourse, au dollar, aux affaires, aux palais présidentiels, fascinée par le modèle américain, cette gauche qui se partage le pouvoir avec la droite depuis Mai 68 n'a pas les faveurs du sociologue.
Pour cette raison, la gauche libérale ne lui pardonne pas de pointer ses contradictions, ses volte-face, ses renoncements, ses reniements ; elle lui fait payer sa mémoire d'homme de gauche quand elle s'évertue à effacer les traces d'un passé prétendumment archaïque pour mieux faire accepter son ralliement aux valeurs des ennemis d'hier ou d'avant-hier ; elle le hait de se souvenir que des solutions de gauche existent, dont une culture, des propositions, des principes qui, après l'exercice catastrophique du pouvoir issu de 1981, s'étaient trouvés transformés en charpie, en confettis ; elle lui en veut de dire qu'un électeur n'ayant jamais voté à droite ne peut en promouvoir les idées lorsqu'elles sont défendues par un parjure de gauche.

Ses amis se trouvent naturellement du côté des sacrifiés de cette époque néfaste : les pauvres, les miséreux, les oubliés, les négligés, les modestes, les petits, les privés (de toit, de logis, de travail, de revenu, de papiers, de dignité), les déchets du système, de plus en plus nombreux et de moins en moins entendus depuis la conversion des socialistes à la culture de gouvernement. L'utile fiction de l'éthique de responsabilité dispense de rester fidèle à l'éthique de conviction.
Faut-il s'étonner qu'à l'autre extrémité du monde, loin des enfers, là où la vie se joue légèrement, avec l'indolence des insouciants disposant de tout, une poignée de nantis jette son dévolu critique, voire son mépris, sa haine ou sa violence, sur le travail du sociologue qui prend parti non pas pour les sommets, mais pour la base, non pour la pointe aigüe des bâtisseurs du monde cynique, mais pour le socle immense des sans-grade qui le subissent comme il est, fabriqué par une minorité d'élus qui jouissent de leurs prébendes sans cesse augmentées, et ne se rassasient jamais de cette confiscation du réel pour leurs propres fins ?
Le détestent tous ceux qui se moquent des laissés-pour-compte du capitalisme libéral. Ceux-là activent cette violence, la soutiennent, l'organisent, la relaient, la passent sous silence, s'en font les complices d'une manière ou d'une autre.
Aucun bénéficiaire du système n'aime l'insolent qui analyse et démontre les logiques dont procèdent ses avantages ; aucun nanti n'apprécie l'empêcheur de jouir entre complices et comparses, qui prouve le fonctionnement violemment inégalitaire du système en place ; aucun individu comblé par le marché n'applaudit l'impudent qui dénonce la manière injuste dont s'effectuent les partages : on transforme vite en victime émissaire le penseur qui dit la vérité, dévoile, arrache les décors et montre dans une pleine nudité critique la douceur du monde pour un petit monde et sa dureté pour la plupart.

Chose rarissime, les sans-voix ont en lui non pas un porte-parole confisquant leurs révoltes ou un opportuniste se servant de leurs causes, mais un être qui met à leur service sa formulation du réel, sa compréhension du monde, sa capacité à lire et déchiffrer le fonctionnement des machines sociales. En revanche, tous ceux qui ont intérêt à ce qu'aucun intellectuel ne mette ses compétences à la disposition des déchets du système, des victimes du libéralisme, des précaires de toutes les déroutes sociales, se réjouissent aujourd'hui de sa disparition. Car il a le souci du Peuple - dans l'acception de Michelet.
Rares sont les penseurs qui optent pour les silencieux qui subissent tous les jours. La plupart collaborent au système libéral et vantent ses mérites, ne l'écorchent pas, passent sous silence le prix exorbitant des vies, des énergies, des forces qu'il confisque pour être, fonctionner et durer. Le plus grand nombre, d'ailleurs, n'a aucun intérêt à se soucier de la plèbe, de la misère, des pauvres, car s'occuper des inutiles et prendre leur parti n'offre aucun bénéfice pour la carrière, les postes et l'accès aux paradis de la société qui récompensent les serviteurs les plus zélés, les porteurs d'eau les plus obéissants - en fait, les meilleurs domestiques.
Contre l'engeance des sociologues, philosophes, qui mettent leur plume au service du système qui les nourrit et se répandent en propos confits pour détourner la brutalité du réel (dans leurs livres, leurs tribunes, les pages des journaux où ils rendent compte des ouvrages qui défendent leurs options, leurs rubriques à la télévision ou à la radio), il existe un courant critique qui s'oppose, refuse, résiste à la religion libérale et s'en démarque puissamment. Dans ce lignage, Sartre ouvre la marche, Foucault et Deleuze portent haut et clair l'oriflamme de la colère, Derrida reste seul en piste. Bourdieu était des leurs.

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Célébration du génie colérique : présentation et Chapitre 1

Comme, à l'évidence, Onfray intéresse (ou énerve, c'est selon...), je me propose de vous offrir l'intégralité (par petits bouts ! Pitié pour mes doigts, je vous prie !) d'un de ses livres, consacré à Pierre Bourdieu (ce qui permet donc de rendre aussi  hommage à l'auteur de La Misère du monde, et donc de faire d'une pierre deux coups...), et surtout à la façon dont il a été "enterré" par ses "confrères"...
Confrères.... jamais terme ne fut plus mal choisi...

Ce livre a pour titre "Célébration du génie colérique", sous-titre "Tombeau de Pierre Bourdieu" et il est paru en 2002 aux Editions Galilée, dans la collection "L'espace critique", dont je ne peux que vous conseiller vivement de consulter le catalogue qui est un véritable régal.

Pour compléter cette présentation et vous permettre de vous situer à la fois dans le temps et l'espace de cette vie, de cette mort, comme de ce livre, voici un lien vers un article plutôt complet du Monde Diplomatique, en date de février 2004 : Les médias, les intellectuels et Pierre Bourdieu
Si vous cliquez sur le lien, il s'ouvrira dans une fenêtre indépendante ce qui vous permettra de la garder en parallèle avec cette note.

Voici tout d'abord le quatrième de couverture (reprise de la fin du chapitre 2) :

Rares sont les penseurs qui s'installent aux côtés des victimes du système libéral. La plupart en vantent les mérites, y collaborent, passent sous silence le prix exorbitant des vies et des énergies qu'il confisque pour exister. Le plus grand nombre n'a aucun intérêt à se soucier de la plèbe, car s'occuper des inutiles et prendre leur parti n'offre aucun bénéfice pour la carrière et l'accès aux paradis de la société qui récompensent les serviteurs les plus zélés – en fait, les meilleurs domestiques.
Contre l'engeance des intellectuels, sociologues, philosophes, au service du système qui les appointe, qui se répandent en propos confits pour détourner la brutalité du réel (dans leurs livres, leurs tribunes, les pages des journaux où ils rendent compte des ouvrages qui défendent leurs options, leurs rubriques à la télévision ou à la radio), un courant critique s'oppose, refuse, résiste à la religion libérale. Dans ce lignage, Sartre ouvre la marche, Foucault et Deleuze portent haut et clair l'oriflamme de la colère, Derrida reste seul en piste. Bourdieu était des leurs.

Et voici le premier texte. Vous constaterez que le gimmick employé consiste à "démarrer" chaque texte par une sorte de fil rouge ou de procédé littéraire : chaque chapitre s'ouvre sur une citation de presse.


Le 23 janvier, Pierre Bourdieu meurt.
Aussitôt, c'est un tombereau d'éloges, déferlant de toute part, y compris des milieux réputés hostiles à l'auteur de La Misère du monde.
Daniel Garcia, Livres Hebdo,
vendredi 8 février 2002

Aux ordres des pouvoirs qui l'appointent, la presse ment : elle excelle dans l'art de travestir, transformer, déformer, vider les contenus et laisser exsangue la plus tumescente des pensées. De sorte qu'en lieu et place d'éloges en tombereaux, on devrait pourtant parler de détestations manifestes. Car la mort de Pierre Bourdieu, hormis quelques très notables exceptions, a surtout été l'occasion de resservir la tisane de fiel ou les décoctions habituellement haineuses sur le personnage. Les uns ont sorti l'artillerie lourde et violemment pilonné, les autres assassiné avec une dague depuis longtemps dissimulée dans l'attente du forfait. Certains ont bombardé avec une évidente jubilation, d'autres subtilement versé le poison dans les coupes, mais, finalement, tout le monde a communié dans le même mépris sur sa figure et son travail. Seule la forme a changé, car sous l'emballage faussement policé de la gauche libérale, on trouve les mêmes immondices que dans la presse d'extrême droite : les protagonistes disent la même chose, seule la manière les distingue.
Que signifie cette unanimité contre ? Car un individu ne parvient pas sans une véritable raison à mobiliser autant de plumes - et souvent sur un ton violemment polémique - sans avoir commis une faute majeure... Mais laquelle ? Ici, là, ailleurs, les articles proposent les mêmes nécrologies : le trajet d'un homme, ses livres, quelques mots sur son oeuvre, des lieux communs sur l'hypothétique opposition entre le savant de la première moitié de son existence et le militant des dernières années, enfin des jugements extrêmement violents sur sa personne - voire des considérations sur ses enfants, sa manière de s'habiller, ses disciples ou sa façon de parler. Pour un consensus, c'en est un, certes, mais en sa défaveur...
La raison en paraît simple et évidente : Pierre Bourdieu affiche clairement son combat contre le capitalisme dans sa version libérale et, conséquemment, il hérite comme ennemis de tous ceux qui défendent cette politique, droite et gauche confondues, autant dire la plupart des journaux, à l'exception de quelques rares titres, une infime poignée dans laquelle on peut lire de véritables hommages, sans critique allusive, ni perfidie rapportée par un ancien disciple, ni réserve émise entre les lignes par un folliculaire habile et diplomate.
Or les intellectuels, penseurs, philosophes et autres acteurs du monde des idées qui expriment nettement leur opposition à la domination libérale et au devenir de la planète intégralement soumis à la loi du marché sont peu nombreux dans un temps où l'argent comme horizon indépassable fournit le credo autour duquel s'organise l'ensemble des prises de position idéologiques, nationales et internationales.
Même s'il existe une constellation d'opposants à ce modèle de civilisation en passe d'éclipser l'Europe bientôt défunte, le système offre plus volontiers son porte-voix à ses complices, qui vantent les mérites de la machine capitaliste, qu'aux indésirables attachés à en décrire les effets nocifs et pervers. Pierre Bourdieu résiste valeureusement à ce nouvel Empire, en conséquence il s'aliène tous ceux qui défendent et soutiennent le Moloch moderne. Autant dire la plupart des journalistes salariés par la machine médiatique.

Posté par Nemo Spirit à 02:22 - Célébration du génie colérique de M. Onfray - Commentaires [16] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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