Les Racines du Mal

... si le monde explose, la dernière voix audible sera celle d'un expert disant que la chose est impossible.

30 septembre 2004

Le rêve et l'impuissance

Comme je le redoutais depuis quelques temps, la vie se charge parfois de nous ramener aux rives fangeuses de réalités insupportables autant qu'intimes.
Me sentant - bizarrement, je l'admets - "engagée" par le fait d'avoir entamé la retranscription de textes longs, voire d'ouvrages entiers, il va tout de même falloir que je fasse abstraction de certains de mes enfers familiers pour terminer ce que j'ai commencé... non sans mal, je le crains.
J'espère en avoir le temps mais je ne peux vous l'assurer. Si ma course se trouvait brisée dans son élan avant que d'en avoir terminé, je prie donc - principe de précaution élémentaire - les lecteurs de bien vouloir m'en excuser.

En attendant, je me demande si j'aurais la curiosité de jeter un oeil sur le débat clownesque de cette nuit entre Bush et Kerry...
Et je ne peux pas dire que l'idée qu'un sourire en coin de trop ou une goutte de sueur imprévue puissent ainsi faire basculer le monde me ravit... Quoiqu'en l'espèce, il n'est que les optimistes forcénés, dont je ne fais pas partie, pour ne pas avoir compris il y déjà un mois que les jeux étaient faits et les dés pipés... même pas besoin des tricheries floridiennes sur ce coup-là !

Alors en guise d'amuse-gueule ironique et désabusé, quoique le texte soit un texte de combat, encore du Stig Dagerman...

LE DESTIN DE L'HOMME SE JOUE PARTOUT ET TOUT LE TEMPS !

Parler de l'humanité, c'est parler de soi-même. Dans le procès que l'individu intente perpétuellement à l'humanité, il est lui-même incriminé et la seule chose qui puisse le mettre hors de cause est la mort. Il est significatif qu'il se trouve constamment sur le banc des accusés, même quand il est juge. Personne ne peut prétendre que l'humanité est entrain de pourrir sans, tout d'abord, constater les symptômes de la putréfaction sur lui-même, sans avoir lui-même commis de mauvaises actions. En ce domaine, toute observation doit être faite in vivo. Tout être vivant est prisonnier à perpétuité de l'humanité et contribue par sa vie, qu'il veuille ou non, à accroître ou à amoindrir la part de bonheur et de malheur, de grandeur et d'infamie, d'espoir et de désolation, de l'humanité.

C'est pourquoi je puis oser dire que le destin de l'homme se joue partout et tout le temps et qu'il est impossible d'évaluer ce qu'un être humain peut représenter pour un autre. Je crois que la solidarité, la sympathie et l'amour sont les dernières chemises blanches de l'humanité. Plus haut que toutes les vertus, je place cette forme que l'on appelle le pardon. Je crois que la soif humaine de pardon est inextinguible, non pas qu'il existe un péché originel d'origine divine ou diabolique mais parce que, dès l'origine, nous sommes en butte à une impitoyable organisation du monde contre laquelle nous sommes bien plus désarmés que nous pourrions le souhaiter.

Or, ce qu'il y a de tragique dans notre situation c'est que, tout en étant convaincu de l'existence des vertus humaines, je puis néanmoins nourrir des doutes quant à l'aptitude de l'homme à empêcher l'anéantissement du monde que nous redoutons tous. Et ce scepticisme s'explique par le fait que ce n'est pas l'homme qui décide, en définitive, du sort du monde, mais des blocs, des constellations de puissances, des groupes d'Etats, qui parlent tous une langue différente de celle de l'homme, à savoir celle du pouvoir.

Je crois que l'ennemi héréditaire de l'homme est la macro-organisation, parce que celle-ci le prive du sentiment, indispensable à la vie, de sa responsabilité envers ses semblables, réduit le nombre des occasions qu'il a de faire preuve de solidarité et d'amour, et le transforme au contraire en co-détenteur d'un pouvoir qui, même s'il paraît, sur le moment, dirigé contre les autres, est en fin de compte dirigé contre lui-même. Car qu'est-ce que le pouvoir si ce n'est le sentiment de n'avoir pas à répondre de ses mauvaises actions sur sa propre vie mais sur celle des autres ?

Si, pour terminer, je devais vous dire ce dont je rêve, comme la plupart de mes semblables, malgré mon impuissance, je dirais ceci : je souhaite que le plus grand nombre de gens possible comprennent qu'il est de leur devoir de se soustraire à l'emprise de ces blocs, de ces Églises, de ces organisations qui détiennent un pouvoir hostile à l'être humain, non pas dans le but de créer de nouvelles communautés, mais afin de réduire le potentiel d'anéantissement dont dispose le pouvoir en ce monde. C'est peut-être la seule chance qu'ai l'être humain de pouvoir un jour se conduire comme un homme parmi les hommes, de pouvoir redevenir la joie et l'ami de ses semblables.

Stig Dagerman 1950

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21 septembre 2004

Genèse de l'inhumanité - L'enfant (Chapitre 2/3)

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Renaissance de l'enfant

   Ils sont plus qu'on ne croit à renouer avec leur enfance, non l'enfance que tuent les gestes mécaniques et qui s'autopsie sur le divan du psychanalyste, mais celle qui revient à l'appel du désir.
   Aux enfants, les leurs ou ceux des autres, ils empruntent volontiers un savoir, qui leur est d'un grand secours pour l'approche confiante d'une vie enfin acceptée dans son exubérance. Rien ne les prépare mieux à déjouer les ruses de la maladie, à révoquer surtout l'impression lancinante qu'une vie ratée n'a d'autre espérance qu'en une mort réussie, c'est-à-dire hâtée par les alcooliques dérélictions du bon vivant.
   Bien que l'ordre familial demeure dans leurs attributions et qu'ils soient en devoir de l'assurer bon gré mal gré, ils répugnent le plus souvent à perpétrer sur l'enfant l'assassinat feutré dont ils furent, en leurs jeunes années, les très ordinaires victimes. Les pères et les mères se sont départis de la morgue que la tyrannie patriarcale leur imposait jadis en héritage. Ils répriment mollement, rossent peu et plutôt par maladresse, s'égosillent moins, débattent et palabrent davantage. Surtout, ils ont changé d'attitude en une matière particulièrement délicate : ils accordent désormais sans réticence ni réserve une affection qui avait toujours été l'objet d'un chantage à la protection et à la soumission.
   L'enfant a senti s'émousser l'aiguillon de la contrainte imbécile, il y a gagné l'avantage d'aller plus commodément où le désir le pousse et d'exprimer à haute voix les mots que la nature murmure partout. Parmi ceux qui s'instituèrent ses maîtres et ne maîtrisèrent jamais que leur propre agonie, il réveille inopinément un appétit de vivre que les manigances du travail avaient plongé en léthargie.
   N'est-ce pas merveille que de le voir papillonner à plaisir, s'emparer du bonheur dès qu'il passe à portée de la main, solliciter avec les ressources de l'ingéniosité le retour des moments heureux ? La réalité qu'il révèle est le centre d'un labyrinthe où se perdent tant de manoeuvres habiles, tant de rodomontades et de faux-fuyants. C'est l'authenticité, l'accord sans cesse recréé du corps et des désirs qui l'affinent. L'infantilisme agressif et le gâtisme plaintif des adultes n'en fut jamais que le mensonge, le «puéril revers des êtres».
   L'enfant enseigne spontanément à ouvrir sans cesse les yeux pour la première fois, à distinguer la couleur d'un feuillage, à lire un paysage, à comprendre le langage des oiseaux, à saisir la grâce d'un instant - à le saisir non plus avec ce regard passé au fil de la cognée, plissé sur la mire d'un fusil, pincé par la pensée de l'éphémère et de la mort. Et c'est encore par l'enfant intérieur qu'il est donné à chacun de laisser monter en soi la sève printanière des arbres, l'ardeur sauvage des bêtes, la volupté d'une présence amoureuse d'où rien ne peut naître que d'aimable.

   Etrange et imparfaite alchimie amoureuse qui, en deux transmutations successives, conçoit et fait naître l'enfant sans jamais atteindre à la troisième, où l'humanité eût pris sur elle de se créer en créant le monde.

La création falsifiée

   L'acte créateur par excellence, n'est-ce pas l'étreinte de l'homme et de la femme engendrant la vie dans le matras maternel ? Fallait-il qu'ils aient honte et de l'amour et de la vie pour imputer à un Dieu céleste et désincarné l'opération la plus terrestre et l'alchimie la plus charnelle ? Quel mépris de la jouissance que les amants prennent en se prenant, quel dédain du bonheur où les corps se confondent pour se féconder - qu'un enfant naisse ou non du privilège de l'union ! A-t-on jamais vu plus bel hommage de la virilité patriarcale à l'impuissance consentie ?
   De quelle imagination désaxée ont-ils tiré que le seul et vrai créateur de l'univers fût un Esprit, une semence de néant ? N'a-t-il pas fallu pour fonder un tel non-sens que la nécessité de travailler entraîne l'incapacité de créer, que le pouvoir châtre du plaisir de s'appartenir, que l'expansion de la marchandise se substitue à l'expansion de la nature humaine ?
   Il n'y a d'autre genèse de l'humanité et de l'inhumanité qu'en l'homme qui s'est créé de la terre et se détruit au nom du ciel.

L'évolution interrompue

   Leurs hommes de science admirent qu'en un raccourci de neuf mois l'embryon humain réitère, en passant de la conception à la naissance, le cheminement millénaire qui fit de la créature aquatique un mammifère terrestre. La suite leur fournirait plutôt des raisons de s'étonner. D'un si grand bond de l'existence thalassique à la conquête de la terre n'était-il pas légitime d'espérer une évolution de nature similaire où l'espèce humaine s'affirmerait comme dépassement de l'espèce animale ?
   Quelque chose s'est apparemment détraqué en cours de route. Il n'y a pas eu de miracle humain. L'espèce animale s'est seulement perfectionnée et socialisée en se dénaturant. Le génie de l'homme s'empare de l'univers avec une technicité qui ne lui obéit pas et stérilise partout la vie. Le phénomène méritait davantage que les contorsions métaphysiques qui s'emploient à le justifier en fait comme unique forme d'évolution possible. Il est vrai que les savants, jugeant de la vie sur terre par leur propre façon de vivre, la tiennent le plus souvent en piètre estime.

La naissance inachevée

   Il arrive que grandissant et se développant dans le sein maternel, l'enfant se trouve peu à peu à l'étroit dans la douceur de l'univers utéral. L'enveloppe protectrice le gêne, entrave ses mouvements, l'étouffe. Il se met pour ainsi dire à nager avec plus d'énergie vers la sortie, vers la naissance, vers l'autonomie.
   Son impatience alourdit et encombre le corps de la mère, impatiente à son tour de se débarrasser d'une présence devenue inopportune. Un accord commun préside ainsi à l'expulsion. La mère évacue l'enfant vers une liberté à laquelle il aspire, avec la violence d'une vie nouvelle. Le moment de la naissance émancipe et la femme et l'enfant, ou plus exactement les engage l'un et l'autre dans un processus d'émancipation.
   Le cordon ombilical est coupé, le lien de dépendance disparaît, l'unité affective s'allège et puise dans la gratuité une force plus sereine... Vision idyllique.
   Leur civilisation ne tranche pas le tuyau de perfusion, elle le durcit, l'étire, le rend cassant sous la constante menace de couper l'aide et les vivres. Elle l'entortille dans une complexité dramatique où la femme et l'enfant s'agrippent l'un à l'autre, parodient à longueur d'existence le jeu de l'assistant et de l'assisté, s'attirent et se repoussent, se mutilent à chaque velléité d'indépendance et se retrouvent en de morbides moiteurs familiales pour soigner les blessures qu'ils infligent.

L'éducation est l'adaptation à la survie

   L'apprentissage en milieu animal se borne au respect de la loi qui régit la survie des bêtes : l'adaptation. L'observation d'une femelle et de son petit montre avec quelle diligence elle s'emploie à le protéger, comme elle le prépare, au sortir du cocon où il était enclos, à progresser dans un environnement périlleux. La leçon maternelle lui enseigne à se dissimuler, à bondir, à bâtir un refuge, à suivre une piste, à s'approprier un territoire, à se tailler sous le soleil et sous la lune une place enviée et éphémère.
   De la supériorité si hautement affirmée de l'homme sur la bête, était-il déraisonnable d'attendre un mode d'éducation qui laissât bien en arrière la simple faculté de s'adapter ? Or, il faut en rabattre et de beaucoup.
   Il n'y a pas si longtemps, il mourrait plus d'enfants dans une famille que de lapins dans une nichée. Il en meurt encore aujourd'hui sous les coups, les tourments et l'infortune de payer patente au ressentiment des adultes. C'est une ordinaire férocité qui augure mal d'un dépassement du comportement animal.
   De fait, leurs écoles sont-elles autre chose que des écoles de survie ? L'enfant est mieux armé que le chimpanzé, il dispose de techniques sophistiquées et des ruses du langage mais sa destinée est la même : s'imposer parmi les forts et les faibles, s'adapter aux lois du milieu, sauver sa peau et s'auréoler de prestige. Rien de plus ; et souvent moins puisque lui est refusée la liberté naturelle d'assouvir ses pulsions.

Devenir un homme en cessant de l'être

   Les contes et légendes illustrent avec assez de cruauté le sort réservé aux enfants. Des êtres naïfs, généreux, frêles et intelligents affrontent des géants puissants, redoutables, méchants et stupides. A l'issue de combats sans merci, les faibles l'emportent sur les forts. David décapite Goliath, il détache du corps musclé de la brute une de ces têtes cyclopéennes affectées au gouvernement des villes et des campagnes.
   Entre-temps, les petits se sont aguerris au fil des épreuves, ils ont appris à déployer contre leurs adversaires une égale barbarie et, de surcroît, une férocité sournoise, astucieuse, cauteleuse comme celle du valet dupant son maître. Leur tour est venu de s'élever aux fonctions de roi, de géant, d'adulte. Le parcours de la jungle sociale les a mené de l'état d'exploité au statut d'exploiteur.
   Que dit la moralité ? Que le plus fort n'est pas celui qu'on pense mais celui qui pense, non la violence brutale mais l'art d'en contrôler l'usage.
   Les petits triomphent par l'esprit et l'esprit se paie en les faisant grandir, vieillir, s'aigrir, en les identifiant peu à peu aux monstres qu'ils ont vaincus. Rien n'a changé vraiment, que le pavé jeté dans la mare pour y reproduire les mêmes cercles concentriques.
   Quant à la richesse affective du héros, elles se ramasse dans un stéréotype, une pirouette finale : «Ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants.» Autant la renvoyer dans le pays de nulle part, en utopie, là où il n'y a plus d'histoire. Comme si le bonheur n'avait pour s'imposer et faire souche que les continents de l'irréalité féerique, où nul n'arrive jamais que mort ou trop épuisé pour engendrer quoi que ce soit.

L'affectif et le nutritif

   L'enfant a été jusqu'à ces jours traité à rebours de l'évolution qu'il annonçait. A peine dans le ventre de la mère, il reçoit, sur la gamme de fréquence des sensations premières, tous les échos que répercute, comme dans une vallée, l'orage qui naît de la difficulté d'aimer et de s'aimer au sein des couples. Angoisse, joie, crainte, irritation, indifférence, élans d'amour et de haine modulent sur le clavier de sa physiologie embryonnaire un rythme biologique qui pourrait bien décider de son implantation définitive ou de son expulsion prématurée.
   S'il franchit le cap de la fausse-couche, qui supplée si souvent à la carence d'un avortement volontaire, c'est que, entre sa mère et lui, se confirme un accord, un consensus que la science s'avise enfin de découvrir après avoir tout étudié de la mort.
   On s'est bien gardé jusqu'à présent de souligner l'importance que revêt pour l'enfant in utero le fait de recevoir simultanément et gratuitement la nourriture, l'amour et ce message à la fois mental et sensuel qui communique la sérénité et la confiance. C'est pourtant là un privilège que n'abolit pas la naissance, puisque le sein maternel continue à dispenser, avec les psalmodies de la tendresse, la force du lait et la douceur de l'affection.
   Cette manne terrestre, ces murmures caressants, ces odeurs génésiques, ces pensées quasi épidermiques, c'est la véritable fontaine de Jouvence, la source dont le jaillissement affermit la vie du jeune enfant plus sûrement que l'arsenal de la médecine la plus sophistiquée. Les amants le savent bien qui, au paroxysme de leur passion, s'y nourrissent d'amour et d'eau fraîche et redeviennent semblables à des tout-petits.
   Alors vient la rupture.
   Par une infortune qui en produit beaucoup d'autres, leur civilisation est ainsi agencée qu'elle sépare l'affectif et le nutritif ; qu'elle dissocie du même coup le langage originel qui soutenait leur union.
   A vrai dire, le contraire eût été surprenant. Il n'est pas pensable qu'une société dont l'existence se fonde sur le travail, producteur de marchandises, accorde un légal intérêt aux élans d'un amour offert naturellement et à la nécessité de se nourrir, sur quoi se règle le prix du blé et des hommes.
   L'affection se donne sans apprêts ; ce n'est pas sérieux. Le sérieux de l'âge adulte consiste à ôter la gratuité pour faire fructifier le profit, à tout rabattre dans le sillage de ce qui se paie, à commencer par le besoin de manger, de se mouvoir, de se loger, de s'exprimer, d'aimer.
   Aussi faut-il voir comme en quelques années le langage affectif de la mère et de l'enfant le cède au langage de l'efficacité, du rendement, de l'économie, un langage solidement structuré selon la logique aristotélicienne du «fais ceci, ne fais pas cela!» et qui, à l'inverse du premier, se plie parfaitement aux exigences pédagogiques de l'ordinateur.

Affection, nutrition, création

   La faculté de créer est le phénomène humain par excellence. Elle se forme avec le corps que le milieu foetal alimente à profusion. Elle donne au nouveau-né pouvoir de se développer en transformant l'environnement terrestre et, précisément, d'enrichir l'abondance originelle par la création d'une terre d'abondance où l'enfant apprenne à conquérir son autonomie d'homme à part entière.
   Le génie créatif participe d'une évolution naturelle que la civilisation du travail a dénaturée. Vie et création sont inséparables. C'est l'une et l'autre que refoule et épuise le système d'exploitation de la nature et de la nature humaine, qui fonde l'ère économique.
   Le couperet éducatif a séparé la jouissance affective et la satisfaction des besoins primaires. Le corps à corps de la femme et de l'enfant n'a pas poussé plus en avant une relation où la souveraineté de l'amour enseigna l'art de se créer en créant son indépendance. La communication a été interrompue, l'alchimie a tourné court, la troisième mutation n'a pas eu lieu. Ce n'est plus la vie qui fait office de nourrice mais la mort. La destinée se déroule comme un film à l'envers. Tel est le cauchemar ordinaire dont ils s'étonnent de s'éveiller encore en de rares instants de vie.

   Comment l'être humain naîtrait-il alors que l'enfant se foetalise dans l'adulte et l'adulte dans l'enfant ?

L'enfance à jamais inaccomplie

   C'est une terrible malédiction que d'entrer avec la vocation du bonheur dans un monde où le bonheur est relégué à la sortie. Le mot lui-même est en odeur de niaiserie, il fait se hausser par dépit les épaules qu'affaissent le plus souvent ses regrets.
   Car s'ils ont claironné de tous temps que l'homme n'était pas sur terre pour se livrer aux voluptés, ils ont gardé gravé dans le secret du coeur et de l'imaginaire le souvenir du paradis foetal, de l'éden au centre de la femme, de l'île fortunée où le don de l'amour nourrissait la vie naissante.
   Combien de fois ne s'élancent-ils pas d'une démarche hautaine à l'assaut de la richesse et du pouvoir pour s'effondrer au moindre sentiment de faiblesse et d'abandon, pour se recroqueviller dans le premier simulacre de sein maternel que le hasard présente à leur désarroi.
   Plus ils mettent d'endurance et de fermeté à harper ce qui les éloigne d'eux-mêmes, mieux ils régressent à pas puéril vers un état primordial qui les choyait et les protégeait. Ainsi leur existence ne cesse-t-elle de reproduire, dans la monotonie du sarcasme et de l'ennui, le traumatisme de l'enfance et de l'histoire, qui les a chassés des jouissances originelles pour les envoyer à la casse du travail quotidien.
   En quelques années, en quelques mois peut-être, l'enfant se découvre spolié des privilèges que l'amour lui accordait sans réserve. Que lui soient retirées les facilités d'existence dont il jouissait passivement dans le ventre de sa mère, là n'est pas le mal, au contraire. Il accède à la vie terrestre dans une aventure humaine qui le convie précisément à abandonner la passivité et à créer une abondance naturelle dont le monde foetal n'a été que l'avant-goût et l'esquisse sommaire.
   La disgrâce réside en ceci, qu'à peine échappé à la protection utérine, devenue avec le temps inopportune et gênante, il se heurte à des conditions si défavorables que tout l'invite à régresser, à abandonner l'espérance d'une mutation humaine, à se replier avec armes et bagages dans une position foetale.
   La dissociation de l'affectif et du nutritif produit une sentiment d'insécurité et d'angoisse chez l'impressionnable nouveau-né, au moment même où rien ne lui serait plus précieux que d'entrer dans un monde étranger avec le viatique d'une affection sans réserve.
   Une menace le paralyse alors que ses faibles mouvements auraient grand besoin d'assurance, la menace de n'être plus aimé s'il ne mange pas, s'il dort mal, s'il crie, pleure, remue, irrite, désobéit, suit un rythme qui diffère du temps rentabilisé des adultes. Quel mépris dans l'ignorance qui persiste à investir comme un terrain conquis l'univers particulier de l'enfant ! Quel mépris de soi !  
   N'est-ce pas l'amour qui soutient l'audace d'affronter l'inconnu, de s'obstiner dans l'effort, de se jeter dans une frénétique succession d'entreprises : trouver le sein, saisir le biberon, s'emparer d'une chaise, se redresser, marcher, articuler les mots, aiguiser les heureuses dispositions de la nature dans l'expérience des êtres et des choses ?
   L'éducation se mue en une mécanique glaciale dès l'instant qu'elle cesse de se fonder sur le préalable d'une affection accordée sans réserve à l'enfant, quoi qu'il arrive. Hélas, comment garantir la prédominance de l'amour alors que le travail impose au cycle des jours et des nuits la précision de ses rouages ?
   Sans doute n'est-il plus d'usage, dans les familles, d'encourager la vocation pianistique à coups de règle sur les doigts. Mais si la gifle et la vocifération ne sont plus de mise, il n'est pas si facile d'éviter le chantage sentimental qui paralyse les gestes les mieux venus de l'indépendance et de l'autonomie.
   La certitude d'être aimé incite le plus sûrement à s'aimer soi-même dans l'amour des autres. Elle est l'assurance fondamentale qui permet à l'enfant de voler de ses propres ailes. Sans elle, la destinée se traîne dans les ornières d'une dépendance qui prête à la mort les traits d'une mère toute-puissante.
   Que l'affection se plie à la loi de l'offre et de la demande, et la certitude vacille, le coeur se dépeuple, le corps se vide et le vide se comble d'un enchevêtrement morbide d'angoisses réelles et d'apaisements factices.
   C'est alors que les maladresses de l'enfant se font volontaires. Les chutes, les accidents, les maladies, à l'origine inhérentes aux errements de l'inexpérience, deviennent les cris apeurés de la carence affective ; ils revendiquent l'aide et la protection de la mère, à laquelle ils répliquent ainsi par un autre chantage. Le rappel brutal au devoir d'aimer et de prêter assistance engendre en elle le sentiment coupable d'avoir démérité. L'agonie de la vie commence là, lorsque le faux pas de l'enfant perd sa nature aléatoire, son caractère de tentative infructueuse, pour se changer en un réflexe de faiblesse volontaire, en une simulation de mort et, par une graduelle surenchère, en une réaction suicidaire où l'on se nie pour susciter l'intérêt des autres.

L'affection économisée

   Le marchandage affectif instille au coeur de l'enfant une peur endémique. Le souvenir du «je cesserai de t'aimer si... » glace les embrasements spontanés de la jouissance. A chaque fois qu'il s'engage dans quelque indépendance de désir, la brûlure d'une désaffection possible sanctionne ses velléités d'autonomie et grave en lui cette loi de soumission et de renoncement qui régit le monde des adultes.
   Je ne prétends pas qu'il convienne d'abandonner l'enfant à la liberté chaotique de ses impulsions. Des expériences qu'il poursuit à tâtons, certaines présentent des dangers, appellent une rectification, méritent le secours de l'habileté. Mais il est sûr que la communication affective possède la patience et l'efficacité d'expliquer à l'enfant pourquoi il existe des gestes à éviter ; au lieu que la brutale injonction et la bouffée de peur illuminent d'une fascination morbide le danger, dont elles suscitent le retour plutôt qu'elles l'éloignent.
   La peur plonge dans un état de honte et de faiblesse qui s'exorcise, sans se vaincre, en une artificielle et hautaine dureté. La carapace musculaire, en répercutant au-dehors la terreur éprouvée au-dedans, fonde une forteresse vide qui sécrète partout les ombres du pouvoir et de la mort.
   Le repli dans un corps verrouillé par la peur, et dont ils jaillissent par intermittence et comme des furieux pour propager la crainte, n'est-ce pas la caricature du ventre maternel et de la naissance, mais un ventre stérile, desséché, racorni, hostile, mais une naissance inversée dans son cours, débouchant sur la ruine, la destruction, le néant ?
   C'est aussi, dans une évidente analogie, le rempart qu'ils érigent autour de leur village, de leur ville, de leur propriété, de leur famille, de leur Etat.
   Une société qui soumet les ressources affectives au principe d'économie vieillit prématurément l'enfant dans l'adulte et infantilise l'adulte dans un enfant qui ne naîtra jamais à sa destinée d'homme.
   Est-il un seul pouvoir, une seule instance autoritaire qui ne reproduise, sous la grandiloquence du sérieux, la manoeuvre éprouvée du chantage sentimental ? Les magistrats, les policiers, les supérieurs hiérarchiques ont-ils d'autre intelligence qu'en la savante alternance de caresses et de coups, à l'issue de laquelle s'exprime en vérités coupables la substance de l'infortuné qui comparaît devant eux ? Celui-là, ils ne se contentent pas de l'appeler accusé, suspect, fautif ou incapable, ils lui retirent leur onction, leur confiance, leur protection, leur estime, ils l'excluent du cocon familial, dont il a démérité, ils le réduisent à l'état de débile et l'enfoncent dans sa puérilité aux abois.
   Mais chien apeuré aboie le premier : l'arrogance et la respectabilité des notables puent la terreur enfantine où les plongeait jadis et pour toujours la crainte quotidienne d'être soupçonnés, jugés, condamnés, infériorisés.
   Leur servitude habillée de morgue porte la marque d'une castration affective. Chassés de l'éden pour travailler à la sueur de leur front, ils se font un présent infernal pour payer le prix d'un paradis perdu. Progressant dans un monde d'éclopés, ils n'ont que le triste génie d'inventer des béquilles, encore ne les soutiennent-elles qu'en les mutilant davantage.

Raoul Vaneigem - 1989

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Genèse de l'inhumanité - L'enfant (Chapitre 2/2)

   Ils élèvent l'enfant de la même façon qu'ils se lèvent chaque matin : en renonçant à ce qu'ils aiment. 

   Aussi longtemps qu'ils se sont obstinés à ignorer leurs secrets désirs, ils n'ont rien daigné savoir de l'enfant. Le souci majeur de guerroyer et de gouverner ne les autorisait guère à se pencher sur un aussi petit sujet.
   A y regarder avec la distance des siècles, la vérité est qu'ils se sentaient surtout effrayés par cette vie toujours nouvelle, surgissant du ventre de la femme pour croître et multiplier. Le miroir de leur singularité passée leur envoyait du fond de l'enfance le souvenir confus d'une existence promise à tous les espoirs. Il y avait là une présence embarrassante que le garrot de l'âge adulte n'en finissait pas d'étouffer.
   Ils ont haï l'enfant en se haïssant, ils l'ont battu pour son bien, ils l'ont éduqué dans l'impuissance, où ils se trouvaient, d'aimer la vie.

   Ils ont propagé l'idée que la vraie naissance était la mort

Misère de la naissance

   Alors que l'empire romain imposait son mercantilisme aux confins du monde connu, la mythologie chrétienne a su traduire avec brio l'omniprésence de l'économie. Le Dieu cyclopéen, dont l'oeil unique commandait à l'univers, n'avait pas méconnu l'intérêt d'ordonner le sort de l'enfant selon ses desseins.
   Que rapporte la légende du Christ ? Qu'il est Dieu fait homme dans une grotte maternelle où règne l'harmonie entre les humains et les bêtes ; qu'après avoir reçu au berceau les dons prodigués par trois magiciens du royaume terrestre, il est condamné par son divin père à porter la croix de l'existence, qui lui servira utilement de cercueil, et à franchir la porte du trépas pour percevoir en monnaie céleste le prix de ses épreuves.
   Il est Dieu jusqu'à la naissance de Dieu au-delà du tombeau. Entre les deux pôles de la gloire, une vallée de larmes détermine le cours de sa destinée. Ainsi l'enfant, chassé du paradis utéral, apprend à économiser sa vie perinde ac cadaver afin d'acquitter le droit de péage d'une survie céleste.
   Remplacez l'espoir de s'asseoir à la droite du Seigneur par la promesse d'un bel avenir et vous aurez le destin du nouveau-né depuis que les lumières de la science ont dissipé l'obscurantisme religieux.

Découverte de l'enfant

   Le XX° siècle n'a pas guéri de la myopie mais il a rapproché les évidences à deux doigts du nez. La lucidité ne s'en porte pas plus mal. L'enfant non plus, qu'ils ont toujours eu sous les yeux sans le voir vraiment, et qu'ils scrutent maintenant de près, moins par conviction que par force. Leur observation les confronte à ce douloureux et exaltant chevauchement des contraires dans lequel ils naissent et meurent à eux-mêmes chaque matin. L'enfant, qui fut la croix de la conscience adulte, s'est mis à la croisée des chemins comme la clarté d'un choix. D'un choix de civilisation.

L'apprentissage

   L'enfant s'ouvre à la vie par la pratique des plaisirs et la pratique des plaisirs lui découvre les abords du monde. Apprendre à jouir des êtres et des choses, telle est la véritable intelligence, en regard de quoi l'intellectualité la plus brillante est la parade des imbéciles, des pauvres en teneur de vie.
   Ce n'est pas une idée neuve, mais il y a loin de l'idée au désir, où tout prend vraiment réalité. Le savoir leur monte si traditionnellement à la tête à grands coups de pied aux fesses que la voie du coeur leur fait l'effet d'un détour inutile, d'une perte de temps. Du reste, comment échapper à l'efficacité très particulière du chemin le plus court tant que l'entreprise familiale et scolaire reçoit l'enfant avec un programme d'apprentissage aussi utile aux affaires qu'inutile à la vie ?
   Pour quelques années encore, l'usage persistera d'arracher l'enfant au dédale des rires et des pleurs, de lui ôter le fil des satisfactions et des insatisfactions qui le guide vers un affinement progressif. Au lieu de le prendre par la main dans le labyrinthe affectif où tant de connaissances gagneraient en clarté et en profondeur, vous le pousserez par où vous êtes passés pour vous perdre, vous l'entraînerez dans un inextricable réseau de conventions morales et sociales, dans un embrouillamini de contraintes et de ruses, dans un écheveau de subtilités également propres à duper les autres et à se duper soi-même.
   C'est ainsi que l'univers de la jouissance sombre dans les bas-fonds de l'inconscient. Plus tard, les psychanalystes, découvreurs de continents volontairement engloutis, joueront les pilleurs d'épaves et, ramenant à la surface des objets de désir et de ressentiment, les revendront à leurs propriétaires qui souvent n'en connaissent plus l'usage et gardent le meilleur du lot pour le souvenir.

L'inversion des priorités

   Travaille d'abord, tu t'amuseras ensuite ! Tel est le leitmotiv aux allures de comptine qui descend de la tête pour rythmer militairement la marche du corps. Telle est, dans son insistance anodine, la rengaine qui orchestre la retraite de l'intelligence naissante. Et assurément, c'est une autre intelligence qui occupera le terrain sous la conduite glacée du labeur, une intelligence où le coeur compte le moins et se pétrifie le mieux.

Ils ont découvert l'enfant en suivant les traces de l'ogre.

L'enfant comme valeur marchande

   Leur générosité n'est le plus souvent que l'aumône laissée par le profit à celui qui le sert. N'a-t-il pas suffi, pour que leurs nègres passent de la bestialité au statut d'être humain, qu'ils se fissent acheteurs de frigidaires, de voitures automobiles et de médicaments périmés ? Comment le prolétariat s'est-il élevé au droit démocratique de choisir ses maîtres ? Certes moins par la prolifération de ses luttes finales qu'en raison d'un marché en quête d'une clientèle massive. L'égalité doit plus qu'il n'y paraît à l'apparition sur toutes les tables de spaghettis surgelés, parfumés à l'ersatz de truffes.
   Quand il advint que l'ogre du mercantilisme perçut des signes de lassitude et de satiété parmi les nations africaines et les nomades occidentaux razziant, chéquier au poing, les magasins à rayons multiples, il descendit plus bas dans l'échelle sociale afin de se mettre sous la dent une ultime nourriture.
   Dans les années 50, l'enfant n'était rien qui vaille hors de la famille et du fait divers crapuleux ; un peu plus qu'un chien, un peu moins que le nègre, le manoeuvre et la femme. La vieille sagesse recommandait de le battre comme monnaie, de le façonner comme l'argile, de le durcir aux cuissons de l'épreuve, de le badigeonner de savoir pour un avenir de potiche lucrative.
   Trente ans plus tard, la vente promotionnelle découvre la filière des bons sentiments en disposant les chères petites têtes en abscisse et en ordonnée. C'est à qui leur accordera le bon Dieu sans confession, une carte de crédit, un compte en banque, l'ordinateur et le fast-food, le privilège enfin de parler haut, de décider «en connaissance de cause», d'imposer une option sur le marché planétaire de la consommation.
   Pourtant, l'économie, en léchant les fonds de tiroir, risque de se déboîter la mâchoire. Les spécialistes du marketing ont oublié dans leurs calculs que l'ogre succombe inéluctablement sous les coups d'une main innocente. L'offensive marchande a atteint son point d'extrême vulnérabilité en s'approchant de la source de vie.
   Le trucage publicitaire qui vieillissait l'enfant en le déguisant en consommateur averti, n'a pas médiocrement contribué à le débarrasser de son statut de créature inférieure. Mais pensaient-ils le saisir vraiment, ceux qui n'ayant d'autre horizon que le profit immédiat perçoivent tout par le petit bout de la lorgnette ? Supposaient-ils que l'on pût impunément l'élever en conscience pour le rabaisser aussitôt à la débilité grégaire que les consommateurs d'hier s'avisent précisément de prendre en horreur ?
   Aussi quelle hâte à le confondre avec les chiens d'élevage et les chats d'appartement, même si ceux-ci ont bénéficié avec lui, et à peu près dans le même temps, d'une attention et d'un respect accrus ! Etait-il plausible qu'à l'instar des générations passées, un coup de sifflet le fit saliver, partir pour la guerre ou élire un führer ?
   En outre, c'était compter sans les changements que les progrès de la marchandise ont imprimé aux comportements et aux modes de pensée. A mesure que la tyrannie familiale tombe en désuétude et que la déchéance du patriarcat met fin à la pratique de la contrainte brutale et du mensonge roublard, l'enfant distingue avec à-propos cette vérité de l'humain et de l'inhumain qui noue et dénoue les êtres entre eux et que jadis la taloche, le regard noir ou le haussement du sourcil lui faisaient rengainer amèrement.
   Sous le gant de velours que la sollicitude mercantile tend vers lui, il a tôt fait de palper la main de fer, articulée pour lui arracher son écot. Louée soit la litanie «Sers-toi, prends ce que tu veux, tu paieras à la sortie» ! Rien n'aurait pu le persuader davantage du caractère odieux de tous les marchandages. Rien ne l'aura mieux préparé à propager partout le refus absolu du chantage le plus dévastateur qui fût : «Obéis, sans quoi je ne t'aimerai plus.»

   Le regard sur l'enfant éclaire au coeur de l'adulte la présence d'une vie inaccomplie, oscillant entre la naissance et la mort.

La vérité nue de l'économie

   Relevant l'échec d'une civilisation qui exile chacun de son propre corps, Picabia constatait : «Ce qui manque le plus aux hommes, c'est ce qu'ils ont : les yeux, les oreilles, le cul.»
   Un aveuglement volontaire a prescrit, pendant des siècles, que l'on eût, pour connaître, honnir et admirer le cours du monde, à se méconnaître et à ne s'examiner que pour se mépriser. Si une génération de borgnes succède aujourd'hui à un lignage fondé en cécité mentale, sans doute est-ce moins l'effet d'une mutation de l'intelligence que d'un concours de circonstances où chacun est induit à ne démêler de voie sûre qu'en son expérience immédiate du vécu.
   Il n'est plus guère de branches assez hautes pour que s'y puissent pendre ou suspendre les compagnons de la mort. Les systèmes qui gouvernaient la terre au nom du ciel se sont effondrés dans la dérision. Montrez-moi, debout sur son piédestal, une seule de ces valeurs éternelles par quoi les sociétés s'imposaient au respect en se refusant aux vivants !
   Quel crédit s'attache encore aux mensonges dont l'énormité souleva, comme une vague, l'enthousiasme et la férocité des prosélytes, soutint les causes également nobles et ignobles, livra aux feux de l'extase et des tourments les hordes de militants fanatisés ?
   L'économie a cessé de se dissimuler sous les appellations fantasmatiques de Dieu, diable, fatalité, grâce, malédiction, nature, progrès, devoir, nécessité, dont l'affublèrent les époques de crédulité inéluctable. Elle ne s'embarrasse plus du jabot libéral ou du bleu de chauffe léniniste ; elle se moque de chausser pour quelque grand bond en avant la botte fasciste ou la bottine socialiste. Sa simplicité la dénude, son omniprésence la rend familière et familiale.
   Réduite à la dernière nécessité de survivre, elle ramène à un seul la somme de ses mensonges passés : qu'il n'est hors d'elle point de salut pour la survie de l'humanité.

La fin des valeurs

   Les vieux principes inculqués aux enfants se sont trouvés bien éreintés par le dépouillement progressif au cours duquel l'empire de la marchandise a révoqué en doute la plupart des valeurs traditionnelles. Foin donc du sacrifice à la patrie, du dévouement à la chose publique, de l'obéissance aux chefs, et foutre aussi de l'insoumission et de la révolte qui leur rendaient raison sur le même registre de haine et de mépris. Place à l'économie sous son vrai nom, qui est Fais-de-l'argent-et-moque-toi-du-reste.
   Les années 80 mirent à la mode une manière de franc-parler qui appelait un sou un sou, louait le profit, réhabilitait la combine financière, exaltait le combat de l'agiotateur, haussait le commerce à la gloire du sport. Des équipes de penseurs audacieux restaurèrent la vertu du travail, ranimèrent le dynamisme de l'entreprise privée et ressuscitèrent un esprit capitaliste, bien dépenaillé depuis sa reconversion étatique. Vaine et éphémère prétention.
   En moins d'une décennie, les noces de l'affairisme et de l'initiative individuelle n'ont laissé dans la corbeille que la crise boursière, le chômage, la dévaluation et la faillite industrielle ; modèle peu encourageant pour des écoliers qu'une politique pédagogique projetait déjà d'enrôler dans la grande armée de l'économie renaissante.
   Et comme si l'évidence que l'économie ne reprendrait ni premier ni second souffle les laissait à court d'avenir, ils perçoivent confusément, dans l'enfant et dans leur propre et lointaine enfance, le point d'une existence radicalement autre.
   Depuis que leurs petits ont cessé de s'agenouiller devant l'autel des exemples à suivre, parce qu'il n'y avait plus que des grimaces à imiter, ils se demandent eux aussi pourquoi ils devraient renoncer à s'appartenir, pourquoi ils se garderaient d'aborder les êtres et les choses par le seul plaisir qu'ils y prennent. Puisque, après tout, il n'y a plus ni à s'armer pour la guerre, ni à entrer dans la carrière, ni à jouer en Bourse, ni à se jeter dans des compétitions également foireuses, pourquoi se donneraient-ils le ridicule et le désenchantement de répéter par inertie les gestes qui privent de la vie et ne prêtent même plus à quelque profit compensatoire ?

Dérision du pouvoir

   De tous les partis en déroute sur l'horizon éteint de la politique et des affaires, il ne reste qu'une seule faction active, celle du pouvoir. Elle n'est pas négligeable, car elle tire argument de la mort, mais la mort est en train de perdre le monopole de l'absolue conviction.
   Voyez comme les maîtres de la pensée et de l'action ont pris un coup de vieux, maintenant qu'ils ne disposent plus, pour soutenir leurs ambitions, de la perche des religions et des idéologies.
   Ils ont voulu calquer leur existence sur l'image télévisée qu'ils livrent à la sarcastique dévotion des foules. Ils croient fasciner encore, ils sont seulement radiographiés, scrutés par l'intérieur, exposés à un diagnostic médical qui les traite tout naturellement en malades. Ils ont beau se rajuster selon les exigences de la mode, la mode s'use à la vitesse accélérée du spectacle. La désuétude les atteint en quelques saisons. Ils jouent les renouveaux qu'ils sont déjà dans l'hiver.
   Tant que le discours idéologique embuait le regard des masses, l'oeil ne distinguait pas avec une telle acuité que les célébrités médiatiques fussent à ce point du mécanique collé sur du vivant. Aujourd'hui que le souffle de l'histoire ne gonfle plus de grand air leurs mots vides, leurs gestes calculés manquent leur coup, leurs effets tombent à plat. Ils dévoilent les dessous de leur humanité ratée, exhibant sous leurs traits infatués la face ridée d'un enfant qui ne naîtra jamais.
   Chefs d'Etat, de clan, de claque, policiers, patrons, politiciens, ministres, militaires, tribuns, vedettes, bureaucrates et résidus familiers de l'autoritarisme, tous ont, dans la vulgarité qui les caractérise, un polichinelle dans le tiroir, un foetus dans le bocal, un embryon desséché dans le coeur. Plus ils s'acharnent à l'exorciser, plus se révèle au grand jour leur puérilité réprimée.
   Ces trépignements de la dignité offensée, ce doigt accusateur, ces pitoyables jérémiades, ce sourire sournois, cette culpabilité agressive, ce mépris du juge en passe d'être jugé, qu'est-ce d'autre que singeries d'enfants brimés, blessures ravivées du passé, maladroitement dissimulées par la gravité et le sérieux de l'adulte responsable ?
   Voudraient-ils encore que l'on croie en eux ? On croirait plus simplement à leur humanité si, renonçant à traiter les hommes comme des morveux abêtis par la gifle et le mensonge, ils choisissaient soudain de préférer l'authenticité vécue aux prestiges dérisoires du paraître ; s'ils s'avisaient simplement de renaître à ce qu'ils ont gardé de vivant, si peu que ce soit.
   Mais comment apprendra-t-il à vivre, celui qui n'a jamais appris qu'à s'humilier et à dominer les autres ?

La maladie est le refuge de l'enfance blessée

   Les époques révolues proposaient une grande diversité d'occasion où le ressentiment d'une enfance déchirée n'avait que le choix de s'exercer. Casser du nègre, du bourgeois, du prolétaire, de l'ennemi héréditaire ou de la femelle au foyer suffisait ordinairement à endiguer la rage et la morosité qu'entretenait à l'état endémique une existence gangrenée de désirs pourrissants.
   Les exutoires sont venus à manquer avec la déperdition croissante des grandes causes où leur civilisation trouvait son compte. Ils ont mis près d'un siècle à admettre que, pour une bonne part, le mal qui leur taraudait le ventre, le coeur ou la tête procédait moins de hasards de la maladie que d'une enfance sur laquelle ils avaient brutalement claqué la porte de l'âge adulte et qui frappait partout en s'étouffant.
   Accoutumés à tout prendre et entreprendre par le biais du négatif, ils éprouvèrent de l'horreur à la pensée de porter la vie en eux. L'affolement les traîna de divans psychanalytiques en salles d'opérations chirurgicales. La hâte de se délivrer d'une présence pénétrée de désirs les fécondait d'une semence de mort, d'une vitalité proliférant à revers, d'une panique cellulaire, d'une fuite à reculons où l'organisme se faisait crabe, devenait cancer.
   La fin du XX° siècle a mené à un désarroi dont porte témoignage la multiplication des maladies de survie. Depuis la guerre, la révolution, l'émeute, le meurtre légalisé n'offrent plus à l'inclination suicidaire le prétexte qu'elle attendait, le choix de la mort est devenu pour beaucoup comme un passe-temps quotidien. Ils se gâtent les sangs chaque matin en prenant le chemin du travail, ils ravalent leurs désirs à longueur de journée, remisent leur exubérance au placard, tordent le cou aux vivacités de l'enfance et brisent leur ligne de vie à l'endroit exact où la passion l'eût prolongée. La conscience générale y a au moins gagné une précision : il n'existe plus dans la partition du monde et de l'individu qu'une seule et même frontière, elle délimite avec une netteté accrue la zone où s'exerce le parti pris de la mort et les lieux propices à la naissance d'un style de vie.

Raoul Vaneigem - 1989

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Célébration du génie colérique - Chapitre 9

Un intellectuel engagé contre le système qui l'a fait.
Jean-François Bouthors, La Croix,
vendredi 25 janvier 2002

Étrange aveu : les institutions obtiennent le silence d'un individu en lui accordant broutilles et vétilles, ces hochets qui prennent la forme de postes prestigieux ? Ainsi la chaire du Collège de France oblige à la reconnaissance, aux égards, elle force à renvoyer l'ascenceur : le fils de pauvre, provincial, devenu profeseur éminent d'une rare institution magnifique doit automatiquement renoncer à sa nature et à son trajet ? Pierre devenu Bourdieu par la grâce de l'institution aurait du réconcilier les deux fragments de lui-même en effaçant le premier, en le gommant tout bonnement ?
On ne peut mieux présenter la chaire universitaire comme un espace de pouvoir symbolique qui comble le narcissisme au lieu d'un espace de travail où forger des concepts et des analyses utiles pour peser sur le réel. Récupéré par les institutions, on devrait abdiquer, renoncer, puis s'ébrouer, transfiguré, dans le camp de ceux qui décident, gouvernent, dirigent, agissent, disposent de l'empire des autres ? Une fois acheté, il s'agit de montrer sa compréhension du système et de sa logique : je suis un autre parce que reconnu, je dois donc désormais mettre mon talent au service de mes nouveaux alliés !
Le Collège de France, le CNRS, l'Université agissent la plupart du temps de conserve avec les institutions nationales : la police, la justice, la presse, la banque, les impôts, l'armée, l'Église. Elles jouent de complicité avec le monde de l'argent, puis confisquent les répartitions au profit d'une poignée : les assurances, les finances, l'économie, l'industrie, le fisc. Souvent on dissocie mal le professeur d'université du juge, le patron de presse du policier, le capitaine d'industrie du banquier, l'assureur du gendarme, l'évêque du contrôleur fiscal, tous préoccupés à reproduire le système à l'identique.
En revanche, ces corps constitués se distinguent sans difficulté des sans-grade, des oubliés, de tous ceux sur lesquels s'exerce leur pouvoir : l'élève, l'étudiant, l'ouvrier, le travailleur, le salarié, le citoyen, l'assuré modeste, feu le conscrit ou le petit contribuable. Bien que socialement intégré dans le premier camp, Pierre Bourdieu reste affectivement fidèle au second, celui de ses origines. Il sait que la fracture passe entre riches et pauvres, dominants et dominés, dépositaires de pouvoirs et démunis de puissance, exploiteurs et exploités - gens d'un bord et gens de l'autre. Et, fort de ce savoir, il joue le trublion en refusant de payer sa cooptation prestigieuse d'un renoncement à son univers de jeunesse.
En restant attaché à ses promesses d'enfant, il constitue un reproche vivant à ses coreligionnaires en attente d'un ralliement. Les gens de pouvoir ignorent superbement le peuple, les petits, les gens de peu : soit ils n'en sortent pas, soit ils en proviennent et conservent la honte chevillée au corps : honte d'être un tard venu, agrégé par la bonne volonté de décideurs qui auraient pu ne pas vouloir, honte de passer pour un parvenu à force de travail, honte de ne pas disposer des codes, des usages, des (bonnes) manières, des tics de langage, des références, honte de ne pas se sentir à sa place ou légitime dans ce monde sans foi ni loi, arrogant et impuni. Les dominants sont forts avec les faibles, faibles avec les forts : Pierre Bourdieu est fort avec les forts et solidaires des faibles.
Obliger à une complicité avec le monde dans lequel on évolue sous prétexte d'esprit de corps, voilà un évident sophisme ! Car, soit on enseigne au Collège de France et l'on critique les institutions, alors on montre de l'ingratitude, on manque de reconnaissance, on crache dans la soupe, on se désolidarise, on agit en espion, en ennemi de l'intérieur ; soit on ne parle pas du coeur de l'institution, et si l'on formule des critiques, on est animé par le ressentiment, l'envie, la jalousie, on passe pour un individu affamé de pouvoir, frustré, se vengeant en attaquant l'objet dont il se trouve privé. Le raisonnement est parfait car, dans les deux cas, il interdit la critique. Reste à remercier pour l'admission dans la chapelle ou à se taire - révérence ou silence !
Bourdieu au Collège de France aurait donc dû, en toute logique, jeter par-dessus bord son bagage généalogique et chanter sans fin les louanges du lieu qui l'honorait en l'accueillant. La fidélité à l'enfance ou le Collège de France, pas les deux. Critiques, oui, mais rester à la porte ; ou bien entrer, mais ne pas émettre de réserves... Le piège se referme.

Tournant le dos à cette logique de terreur, il élit la tactique d'Épéios - et d'Ulysse -, celle du Cheval de Troie qui permet stratégiquement d'entrer dans les lignes ennemies, de pénétrer le camp adverse, puis d'en prendre connaissance de l'intérieur. Que je sache, on n'a jamais reproché à Claude Lévi-Strauss ou à Pierre Clastres de vivre naguère chez les Nambikwaras ou les Indiens Guyakis pour analyser in vivo leurs moeurs et coutumes, établir leurs usages, dessiner les liens de parenté, raconter les partages du pouvoir, l'articulation du réel et du symbolique, les modalités de la reproduction des schémas internes, la généalogie de la tribu et autres modalités du fonctionnement d'un groupe. Pierre Bourdieu agit de même avec les institutions parisiennes, en ethnologue, en étranger - ni espion, ni agent double...
Pas dupe, bien évidemment, lucide sur la complexité de son statut, Pierre Bourdieu multiplie dans presque tous ses livres les interrogations sur le questionnement du questionneur, l'objectivité de l'observateur, la position inconfortable et engagée du chercheur à l'endroit de son objet. En phénoménologue averti, il sait aussi que le regardeur construit son sujet, que la conscience vise toujours son objet d'une manière subjective, qu'il n'existe pas d'objectivité absolue, mais des garanties épistémologiques pour un minimum de parasitages idéologiques. Nourri par le matériau même qu'il aborde, le sociologue pratique en ethnologue d'une tribu qui ne lui pardonne pas de rester en-dehors de ses rites et coutumes, et qui n'a pas cru bon de devenir antropophage pour parler avec pertinence du cannibalisme.

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Séléné, nef des fous...

Full moon, 1am, Muir inlet. Glacier Bay National Park

Lunarien n. Habitant de la lune, à distinguer du lunatique qui est habité par la lune.
Fou adj. Atteint d'un haut degré d'indépendance intellectuelle ; qui ne se conforme pas aux standards de la pensée, de la parole et de l'action, déterminés par des magisters à partir de l'observation d'eux-mêmes ; qui diffère de la majorité ; en résumé, inhabituel. Il est à remarquer que les gens que l'on déclare fous le sont par des autorités qui n'ont pas à apporter la preuve qu'elles sont elles-mêmes parfaitement saines.

Ambrose Bierce
Le Dictionnaire du diable

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20 septembre 2004

L'individu privatisé

La philosophie n'est pas philosophie si elle n'exprime pas une pensée autonome. Que signifie "autonome" ? Cela veut dire autosnomos, "qui se donne à soi-même sa loi". En philosophie, c'est clair : se donner à soi-même sa loi, cela veut dire qu'on pose des questions et qu'on n'accepte aucune autorité. Pas même l'autorité de sa propre pensée antérieure.

C'est là d'ailleurs que le bât blesse un peu, parce que les philosophes, presque toujours, construisent des systèmes fermés comme des oeufs (voir Spinoza, voir surtout Hegel, et même quelque peu Aristote), ou restent attachés à certaines formes qu'ils ont créées et n'arrivent pas à les remettre en question. Il y a peu d'exemples du contraire. Platon en est un. Freud en est un autre dans le domaine de la psychanalyse, bien qu'il n'ait pas été philosophe.

L'autonomie, dans le domaine de la pensée, c'est l'interrogation illimitée ; qui ne s'arrête devant rien et qui se remet elle-même constamment en cause. Cette interrogation n'est pas une interrogation vide ; une interrogation vide ne signifie rien. Pour avoir une interrogation qui fait sens, il faut déjà qu'on ait posé comme provisoirement incontestables un certain nombre de termes. Autrement il reste un simple point d'interrogation, et pas une interrogation philosophique. L'interrogation philosophique est articulée, quitte à revenir sur les termes à partir desquels elle a été articulée.

Qu'est-ce que l'autonomie en politique ? Presque toutes les sociétés humaines sont instituées dans l'hétéronomie, c'est-à-dire dans l'absence d'autonomie. Cela veut dire que, bien qu'elles créent toutes, elles-mêmes, leurs institutions, elles incorporent dans ces institutions l'idée incontestable pour les membres de la société que cette institution n'est pas oeuvre humaine, qu'elle n'a pas été créée par les humains, en tout cas pas par les humains qui sont là en ce moment. Elle a été créée par les esprits, par les ancêtres, par les héros, par les Dieux ; mais elle n'est pas oeuvre humaine.

Avantage considérable de cette clause tacite et même pas tacite : dans la religion hébraïque, le don de la Loi par Dieu à Moïse est écrit, explicité. Il y a des pages et des pages dans l'Ancien Testament qui décrivent par le détail la réglementation que Dieu a fournie à Moïse. Cela ne concerne pas seulement les Dix Commandements mais tous les détails de la Loi. Et toutes ces dispositions, il ne peut être question de les contester : les contester signifierait contester soit l'existence de Dieu, soit sa véracité, soit sa bonté, soit sa justice. Or ce sont là des attributs consubstantiels de Dieu. Il en va de même pour d'autres sociétés hétéronomes. L'exemple hébraïque est ici cité à cause de sa pureté classique.

Or, quelle est la grande rupture qu'introduisent, sous une première forme, la démocratie grecque, puis, sous une autre forme, plus ample, plus généralisée, les révolutions des temps modernes et les mouvements démocratiques révolutionnaires qui ont suivi ? C'est précisément la conscience explicite que nous créons nos lois, et donc que nous pouvons aussi les changer.

Les lois grecques anciennes commencent toutes par la clause édoxè tè boulè kai to démo, "il a semblé bon au conseil et au peuple". "Il a semblé bon", et non pas "il est bon". C'est ce qui a semblé bon à ce moment-là. Et dans les temps modernes, on a, dans les Constitutions, l'idée de la souveraineté des peuples. Par exemple, la Déclaration des droits de l'homme française dit en préambule : "La souveraineté appartient au peuple qui l'exerce, soit directement, soit par le moyen de ses représentants." Le "soit directement" a disparu par la suite, et nous sommes restés avec les seuls "représentants".

Quatre millions de dollars pour être élu

Il y a donc une autonomie politique ; et cette autonomie politique suppose de savoir que les hommes créent leurs propres institutions. Cela exige que l'on essaye de poser ces institutions en connaissance de cause, dans la lucidité, après délibération collective. C'est ce que j'appelle l'autonomie collective, qui a comme pendant absolument inéliminable l'autonomie individuelle.

Une société autonome ne peut être formée que par des individus autonomes. Et des individus autonomes ne peuvent vraiment exister que dans une société autonome.

Pourquoi cela ? Il est assez facile de le comprendre. Un individu autonome, c'est un individu qui n'agit, autant que c'est possible, qu'après réflexion et délibération. S'il n'agit pas comme cela, il ne peut pas être un individu démocratique, appartenant à une société démocratique.

En quel sens un individu autonome, dans une société comme je la décris, est-il libre ? En quel sens sommes-nous libres aujourd'hui ? Nous avons un certain nombre de libertés, qui ont été établies comme des produits ou des sous-produits des luttes révolutionnaires du passé. Ces libertés ne sont pas seulement formelles, comme le disait à tort Karl Marx ; que nous puissions nous réunir, dire ce que nous voulons, ce n'est pas formel. Mais c'est partiel, c'est défensif, c'est, pour ainsi dire, passif.

Comment puis-je être libre si je vis dans une société qui est gouvernée par une loi qui s'impose à tous ? Cela apparaît comme une contradiction insoluble et cela en a conduit beaucoup, comme Max Stirner(1) par exemple, à dire que cela ne pouvait pas exister ; et d'autres à sa suite, comme les anarchistes, prétendront que la société libre signifie l'abolition complète de tout pouvoir, de toute loi, avec le sous-entendu qu'il y a une bonne nature humaine qui surgira à ce moment-là et qui pourra se passer de toute règle extérieure. Cela est, à mon avis, une utopie incohérente.

Je peux dire que je suis libre dans une société où il y a des lois, si j'ai eu la possibilité effective (et non simplement sur le papier) de participer à la discussion, à la délibération et à la formation de ces lois. Cela veut dire que le pouvoir législatif doit appartenir effectivement à la collectivité, au peuple.

Enfin, cet individu autonome est aussi l'objectif essentiel d'une psychanalyse bien comprise. Là, nous avons une problématique relativement différente, parce qu'un être humain est, en apparence, un être conscient ; mais, aux yeux d'un psychanalyste, il est surtout son inconscient. Et cet inconscient, généralement, il ne le connaît pas. Non pas parce qu'il est paresseux, mais parce qu'il y a une barrière qui l'empêche de le connaître. C'est la barrière du refoulement.

Nous naissons, par exemple, comme monades psychiques, qui se vivent dans la toute-puissance, qui ne connaissent pas de limites, ou ne reconnaissent pas de limites à la satisfaction de leurs désirs, devant lesquels tout obstacle doit disparaître. Et nous terminons par être des individus qui acceptent tant bien que mal l'existence des autres, très souvent formulant des voeux de mort à leur égard (qui ne se réalisent pas la plupart du temps), et acceptent que le désir des autres ait le même droit à être satisfait que le leur. Cela se produit en fonction d'un refoulement fondamental qui renvoie dans l'inconscient toutes ces tendances profondes de la psyché et y maintient une bonne partie des créations de l'imagination radicale.

Une psychanalyse implique que l'individu, moyennant les mécanismes psychanalytiques, est amené à pénétrer cette barrière de l'inconscient, à explorer autant que possible cet inconscient, à filtrer ses pulsions inconscientes et à ne pas agir sans réflexion et délibération. C'est cet individu autonome qui est la fin (au sens de la finalité, de la terminaison) du processus psychanalytique.

Or, si nous faisons la liaison avec le politique, il est évident que nous avons besoin d'un tel individu, mais il est évident aussi que nous ne pouvons pas soumettre la totalité des individus de la société à une psychanalyse. D'où le rôle énorme de l'éducation et la nécessité d'une réforme radicale de l'éducation, pour en faire une véritable païdaïa comme disaient les Grecs, une païdaïa de l'autonomie, une éducation pour l'autonomie et vers l'autonomie, qui amène ceux qui sont éduqués - et pas seulement les enfants - à s'interroger constamment pour savoir s'ils agissent en connaissance de cause plutôt qu'emportés par une passion ou par un préjugé.

Pas seulement les enfants, parce que l'éducation d'un individu, au sens démocratique, est une entreprise qui commence avec la naissance de cet individu et qui ne s'achève qu'avec sa mort. Tout ce qui se passe pendant la vie de l'individu continue à le former et à le déformer. L'éducation essentielle que la société contemporaine fournit à ses membres, dans les écoles, les collèges, les lycées et les universités, est une éducation instrumentale, organisée essentiellement pour apprendre une occupation professionnelle. Et à côté de celle-ci, il y a l'autre éducation, à savoir les âneries que diffuse la télévision.

Sur la question de la représentation politique, Jean-Jacques Rousseau disait que les Anglais, au XVIIIe siècle, croient qu'ils sont libres parce qu'ils élisent leurs représentants tous les cinq ans. Effectivement, ils sont libres, mais un jour sur cinq ans. En disant cela, Rousseau sous-estimait indûment son cas. Parce qu'il est évident que même ce jour sur cinq ans on n'est pas libre. Pourquoi ? Parce qu'on a à voter pour des candidats présentés par des partis. On ne peut pas voter pour n'importe qui. Et on a à voter à partir de toute une situation réelle fabriquée par le Parlement précédent et qui pose les problèmes dans les termes dans lesquels ces problèmes peuvent être discutés et qui, par là même, impose des solutions, du moins des alternatives de solution, qui ne correspondent presque jamais aux vrais problèmes.

Généralement, la représentation signifie l'aliénation de la souveraineté des représentés vers les représentants. Le Parlement n'est pas contrôlé. Il est contrôlé au bout de cinq ans avec une élection, mais la grande majorité du personnel politique est pratiquement inamovible. En France un peu moins. Ailleurs beaucoup plus. Aux Etats-Unis, par exemple, les sénateurs sont en fait des sénateurs à vie. Et cela viendra aussi en France. Pour être élu aux Etats-Unis il faut à peu près 4 millions de dollars. Qui vous donne ces 4 millions ? Ce ne sont pas les chômeurs. Ce sont les entreprises. Et pourquoi les donnent-elles ? Pour qu'ensuite le sénateur soit d'accord avec le lobby qu'elles forment à Washington, pour voter les lois qui les avantagent et ne pas voter les lois qui les désavantagent. Il y a là la voie fatale des sociétés modernes.

On le voit se faire en France, malgré toutes les prétendues dispositions prises pour contrôler la corruption. La corruption des responsables politiques, dans les sociétés contemporaines, est devenue un trait systémique, un trait structurel. Ce n'est pas anecdotique. C'est incorporé dans le fonctionnement du système, qui ne peut pas tourner autrement.

Quel est l'avenir de ce projet de l'autonomie ? Cet avenir dépend de l'activité de l'énorme majorité des êtres humains. On ne peut plus parler en termes d'une classe privilégiée, qui serait par exemple le prolétariat industriel, devenu, depuis longtemps, très minoritaire dans la population. On peut dire, en revanche, et c'est ce que je dis, que toute la population, sauf 3 % de privilégiés au sommet, aurait un intérêt personnel à la transformation radicale de la société dans laquelle elle vit.

Mais ce que nous observons depuis une cinquantaine d'années, c'est le triomphe de la signification imaginaire capitaliste, c'est-à-dire d'une expansion illimitée d'une prétendue maîtrise prétendument rationnelle ; et l'atrophie, l'évanescence de l'autre grande signification imaginaire des temps modernes, c'est-à-dire de l'autonomie.

Est-ce que cette situation sera durable ? Est-ce qu'elle sera passagère ? Nul ne peut le dire. Il n'y a pas de prophétie dans ce genre d'affaire. La société actuelle n'est certainement pas une société morte. On ne vit pas dans Byzance ou dans la Rome du Ve siècle (après J.-C.). Il y a toujours quelques mouvements. Il y a des idées qui sortent, qui circulent, des réactions. Elles restent très minoritaires et très fragmentées par rapport à l'énormité des tâches qui sont devant nous. Mais je tiens pour certain que le dilemme que, en reprenant des termes de Léon Trotski, de Rosa Luxemburg et de Karl Marx, nous formulions dans le temps de Socialisme ou Barbarie, continue d'être valide, à condition évidemment de ne pas confondre le socialisme avec les monstruosités totalitaires qui ont transformé la Russie en un champ de ruines, ni avec l' "organisation" absurde de l'économie, ni avec l'exploitation effrénée de la population, ni avec l'asservissement total de la vie intellectuelle et culturelle qui y avaient été réalisés.

Voter pour le moindre mal

Pourquoi la situation contemporaine est-elle tellement incertaine ? Parce que, de plus en plus, on voit se développer, dans le monde occidental, un type d'individu qui n'est plus le type d'individu d'une société démocratique ou d'une société où on peut lutter pour plus de liberté, mais un type d'individu qui est privatisé, qui est enfermé dans son petit milieu personnel et qui est devenu cynique par rapport à la politique.

Quand les gens votent, ils votent cyniquement. Ils ne croient pas au programme qu'on leur présente, mais ils considèrent que X ou Y est un moindre mal par rapport à ce qu'était Z dans la période précédente. Un tas de gens voteront Lionel Jospin sans doute(2) aux prochaines élections, non pas parce qu'ils l'adorent ou qu'ils sont éblouis par ses idées, ce serait étonnant, mais simplement parce qu'ils sont dégoûtés par la situation actuelle. La même chose d'ailleurs s'est passée en 1995, lorsque les gens ont été écoeurés par quatorze ans de prétendu socialisme dont le principal exploit a été d'introduire le libéralisme le plus effréné en France et de commencer à démanteler ce qu'il y avait eu comme conquêtes sociales dans la période précédente.

Du point de vue de l'organisation politique, une société s'articule toujours, explicitement ou implicitement, en trois parties. 1) Ce que les Grecs auraient appelé oïkos, c'est-à-dire la "maison", la famille, la vie privée. 2) L'agora, l'endroit public-privé où les individus se rencontrent, où ils discutent, où ils échangent, où ils forment des associations ou des entreprises, où l'on donne des représentations de théâtre, privées ou subventionnées, peu importe. C'est ce qu'on appelle, depuis le XVIIIe siècle, d'un terme qui prête à confusion, la société civile, confusion qui s'est encore accrue ces derniers temps. 3) L'ecclesia, le lieu public-public, le pouvoir, le lieu où s'exerce, où existe, où est déposé le pouvoir politique.

La relation entre ces trois sphères ne doit pas être établie de façon fixe et rigide, elle doit être souple, articulée. D'un autre côté, ces trois sphères ne peuvent pas être radicalement séparées.

Le libéralisme actuel prétend qu'on peut séparer entièrement le domaine public du domaine privé. Or c'est impossible, et prétendre qu'on le réalise est un mensonge démagogique. Il n'y a pas de budget qui n'intervienne pas dans la vie privée publique, et même dans la vie privée. Et ce n'est là qu'un exemple parmi tant d'autres. De même, il n'y a pas de pouvoir qui ne soit pas obligé d'établir un minimum de lois restrictives ; posant par exemple que le meurtre est interdit ou, dans le monde moderne, qu'il faut subventionner la santé ou l'éducation. Il doit y avoir dans ce domaine une espèce de jeu entre le pouvoir public et l'agora, c'est-à-dire la communauté.

Ce n'est que dans un régime vraiment démocratique qu'on peut essayer d'établir une articulation correcte entre ces trois sphères, préservant au maximum la liberté privée, préservant aussi au maximum la liberté de l'agora, c'est-à-dire des activités publiques communes des individus, et qui fasse participer tout le monde au pouvoir public. Alors que ce pouvoir public appartient à une oligarchie et que son activité est clandestine en fait, puisque que les décisions essentielles sont toujours prises dans la coulisse.

Cornélius Castoriadis
Décédé le 26 décembre 1997, Cornelius Castoriadis, philosophe et analyste, était l'une des figures les plus fortes de la vie intellectuelle française. Grec de naissance, il est arrivé en 1945 à Paris, où il a animé la revue Socialisme ou Barbarie. En 1968, il publie, avec Edgar Morin et Claude Lefort, Mai 68, la brèche. A la fin des années 70, il participe à la revue Libre. A côté de son maître ouvrage, L'Institution imaginaire de la société (1975), il est l'auteur d'autres livres fondamentaux, regroupés en une série commencée en 1978: Les Carrefours du Labyrinthe (3).

Notes :
(1) NDLR: philosophe allemand (1806-1856); auteur de L'Unique et sa propriété (1845) et Histoire de la réaction (1852).
(2) NDLR: ces propos datent du 22 mars 1997, avant les élections législatives anticipées de mai-juin 1997 qui ont vu le succès électoral de M. Lionel Jospin, devenu depuis premier ministre.
(3) Lire Robert Redeker, "Cornelius Castoriadis contre le conformisme généralisé ", Le Monde diplomatique, août 1997.

(Article paru dans Le Monde Diplomatique en Février 1998.
Ces propos ont été recueillis par Robert Redeker, au cours d'une rencontre organisée à Toulouse conjointement par la librairie Ombres Blanches, le Théâtre Daniel-Sorano et le GREP Midi-Pyrénées, le 22 mars 1997. Une version plus complète a été publiée dans Parcours, les cahiers du GREP Midi-Pyrénées, nos 15-16, septembre 1997, 5, rue des Gestes, BP 119, 31013 Toulouse Cedex 6)

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Célébration du génie colérique - Chapitre 8

Il préférait être haï que contesté.
Philippe Meyer, Le Point,
1er février 2002

La belle affaire : qui, parmi les journalistes, prétend sans rire disposer des moyens de se mesurer à Pierre Bourdieu ? Les valeureux qui, ne pouvant le contester par manque d'épaisseur intellectuelle, se contentent de le haïr, à la manière du renard et des raisins ? Et si la haine procédait justement d'une incapacité notoire à contester la vérité mise à nu ? Les agressifs qui préfèrent attaquer l'homme et le couvrir d'insultes, d'opprobre, d'épithètes infamantes, au lieu de critiquer ses idées, ses thèses ? Le contempteur trahit presque toujours son impuissance à argumenter, il pratique l'attaque de l'individu par défaut, incapable de mettre à mal l'essentiel...
Pierre Bourdieu ne préfèrait rien, il encaissait en silence une quantité considérable de vilenies concernant son caractère, son tempérament, sa sensibilité, sa vie même. Combien citent à satiété cette phrase des Mémoires de Raymond Aron (ce courtisan de Raymond Barre et de Giscard  d'Estaing, soudain devenu fréquentable à droite comme à gauche), qui épingle le chef de secte sûr de lui, dominateur, l'intrigant des couloirs universitaires impitoyable à l'endroit d'éventuels opposants ? Et ailleurs - les termes sont tous prélevés dans le fameux hommage unanime et consensuel de la presse lors de son décès : penseur dogmatique, terroriste sociologique, mandarin autoritaire, grand simplificateur, intellectuel paranoïaque, penseur binaire, sectaire volontiers hargneux, inquisiteur de circonstance, moralisateur populiste, idéologue à l'état pur, activiste rouge, gourou, dinosaure, sociologue à l'estomac, fausse valeur (Alain Minc !), chef de bande intellocrate, affamé de pouvoir, léniniste, Petit Chose teigneux, crypto-marxiste, inventeur du concours Lépine, anarchiste d'État, donneur de leçons. Un gauchiste de la LCR fustige même dans Le Figaro sa tentation mandarinale pendant qu'un plumitif du même journal le rend responsable de l'accueil d'Élizabeth Tessier à la Sorbonne...
D'aucuns, ajoutant l'attaque ad hominem, raillent ses costumes, ses manières, sa parole, son débit verbal, on glose même sur les diplômes obtenus pas ses trois fils à l'ENS, comme si l'écriture de La Noblesse d'État obligeait à avoir des enfants ouvriers ! - ce qui, pour le coup, lui aurait sûrement valu l'épithète d'ouvriériste... Plus élégant, avant même l'enterrement, tel esthète décati, congénère du sociologue à l'École normale supérieure, a rappelé, non sans une condescendance mâtinée de mépris, sa blouse grise tachée, son accent du Béarn, ses manières de provincial, sa nature de tâcheron à quoi il a opposé son aisance naturelle, ses habits de Parisien propre, bien né - effectivement, son père et Vichy s'entendaient comme larrons en foire... En voilà un autre, sûrement capable de contester Bourdieu sur le fond, mais qui s'est retenu...
Ce florilège procède uniquement d'un prélèvement dans le "tombereau d'éloges" déversé à l'occasion du décès de Pierre Bourdieu... Je n'ai pas collectionné les célébrations du même acabit parues après Sur la télévision... Mais que ses ennemis se réjouissent, le mépris n'a jamais cessé depuis. Sûrement parce qu'il préférait être haï que contesté ; vraissemblablement parce qu'il aimait mieux les crachats qu'un combat loyal et chevaleresque entre gens de même catégorie, de même force et de même intention, animés par le seul désir de faire avancer les idées.
Cette haine ni voulue ni désirée (selon quel désir inconscient d'autopunition ou de jouissance masochiste ?) constitue la pauvre réponse de journalistes qui se prennent pour des intellectuels, des penseurs, des philosophes, des sociologues. Ces "barbouilleurs de revue" - pour le dire dans les termes de Nietzsche -, sans livres et sans oeuvre à même de les justifier, disparaîtront sans laisser de trace, néant rejoignant le néant. Car parmi les signataires de ces papiers infamants, qui peut aligner un seul ouvrage du poids intellectuel de La Distinction, de Raisons pratiques ou de Science de la science et réflexivité ? Qui ?
Étrange leçon de psychologie comportementale : le temps passant, je constate de plus en plus que, débordés par la haine, tenaillés par le ressentiment, les malades qui jugent sévèrement autrui avouent ce qu'ils ne supportent pas en eux. C'est à la lumière de cette intuition que je lis et relis les insultes : manichéen, démagogue, binaire, sectaire, dogmatique, idéologue, hargneux, pamphlétaire, etc.

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La nuit, l'absurde...

"Soudain il découvre ceci que demain sera semblable, et après-demain, tous les autres jours.
Et cette irrémédiable découverte l'écrase.
Ce sont des pareilles idées qui vous font mourir.
Pour ne pouvoir les supporter, on se tue - ou si l'on est jeune, on en fait des phrases."

Albert Camus.
L'envers et l'endroit.

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19 septembre 2004

Genèse de l'inhumanité (Chapitre 2/1)


Leur vie se brise au saut du lit comme elle s'est brisée dans l'enfance et aux aurores de l'histoire.

Fin et commencement
A quoi reconnaît-on la fin d'une époque ? A ce qu'un présent soudain insupportable condense en peu de temps ce qui fut si malaisément supporté par le passé. De sorte que chacun se convainc sans peine ou qu'il va naître à lui-même dans la naissance d'un monde nouveau, ou qu'il mourra dans l'archaïsme d'une société de moins en moins adaptée au vivant.

Aux premières lueurs de l'aube, une lucidité se fait jour. Elle montre en un instant à quel écartèlement l'histoire de tous et l'enfance d'un seul ont porté le désir d'être humain et l'obligation quotidienne d'y renoncer.

L'exil quotidien
Bien que la journée s'annonce belle, le temps est toujours à la déconvenue. La grisaille du travail ternit l'éclat des jours. Le réveil en fanfare prête à la ronde des heures une raideur militaire. Il faut y aller, quitter l'imprécision de la nuit, répondre à l'appel du devoir comme au coup de sifflet d'un invisible maître.

La morosité matinale plante le décor. Leurs yeux se dessillent sur une symétrie layrinthique de murs. Comment présumer que l'on se trouve d'un côté plutôt que de l'autre, à l'intérieur ou à l'extérieur du ruban de Moebius qui déroule en continuité la rue, l'habitat, l'usine, l'école et le bureau ?

Une fois repoussée la couette de rêveries nocturnes, pleines d'errances et de frivolités, la nécessité les cueille au vol pour les traîner vers les allers-retours d'une laborieuse destinée.

La civilisation les étrille. Les voici parés pour le parcours du combattant, prêts à conquérir un monde qui les a conquis depuis longtemps et qu'ils apprennent seulement à quitter les pieds devant.

Sans la diane qui les remet sur le droit chemin, où seraient leur morale, leur philosophie, leur religion, leur Etat, leur société policée, tout ce qui les autorise à mourir graduellement et raisonnablement pour quelque chose ?

C'est qu'il faut de la poigne pour les empêcher d'aller où bon leur semble. L'apaisement nocturne a le fâcheux effet de les rendre oublieux. Si l'habitude est, comme ils l'assurent, une seconde nature, il en existe donc une première, heureusement sourde aux injections de la routine. Tiré de son sommeil, en effet, le corps rechigne, il se débat, se cabre, s'étire et tire sa paresse en longueur. La tête a beau insister et s'obstiner, il persiste, le bougre, à n'y aller jamais de bon coeur. Peut-on mieux exprimer le sentiment que, pour emporter son coeur au travail, il faut n'en avoir plus guère ?

Sous le soleil et sur l'oreiller, la vague des obligations refoule l'écume des sollicitations voluptueuses. La douceur des draps, l'étreinte d'un bras nu, la présence de l'être aimé, l'envie de flâner par les rues et les champs, tout murmure avec une troublante simplicité : «Prends ton temps ou le temps te prendra... Il n'y a que les plaisirs ou la mort.»

Mais, dressée au calcul rapide, la raison a tôt fait de rameuter le troupeau des contraintes. Au premier temps de réflexion, la grille comptable des horaires s'abaisse, elle obstrue le passage des désirs. Chimères que tout cela !

La journée, dûment quadrillée, met au propre une réalité choisie, certes, mais choisie de mauvais gré, choisie aux dépens d'une autre réalité, celle du corps réclamant à grands cris la liberté de désirer sans fin.

Tout se passe comme s'il n'existait qu'un seul univers, le second se volatilisant dans les brumes d'une puérile féerie. Sous la trépidation des affaires, de l'activité lucrative, la porcelaine des rêves s'émiette. C'est littéralement l'affaire d'un instant.

Le soir rassemble les débris de l'homme au travail. La nuit recolle les désirs que le balai des gestes mécanisés a poussés au rebut. Elle les rajuste tant bien que mal : dix à l'envers pour un à l'endroit, du côté de l'amour s'il en reste.

A l'aube, le scénario se répétera, enrichi des fatigues de la veille. Jusqu'à ce que, jour et nuit confondus, le lit se replie sur un corps définitivement vaincu, ensevelissant dans son linceul une vie qui faillit tant de fois s'éveiller.

C'est ce qu'ils appellent la «dure réalité des choses» ou, avec un cynisme désopilant, la «condition humaine».

Ils passent la semaine à attendre que le travail s'endimanche.

Omniprésence du travail

Enfin la livrée de service du lundi au vendredi les fait aller aux loisirs comme ils vont au labeur. C'est à peine s'ils ne se crachent pas dans les mains avant d'écluser un Pernand-Vergelesses, de battre les galeries du Louvre, de réciter du Baudelaire ou de forniquer sauvagement.

A heures et dates fixes, ils désertent les bureaux, les établis, les comptoirs pour se jeter, avec les mêmes gestes cadencés, dans un temps mesuré, comptabilisé, débité à la pièce, étiqueté de noms qui sonnent comme autant de flacons joyeusement débouchés : week-end, congé, fête, repos, loisir, vacances. Telles sont les libertés que leur paie le travail et qu'ils paient en travaillant.

Ils pratiquent minutieusement l'art de prêter des couleurs à l'ennui, prenant l'aune de la passion au prix de l'exotisme, du litre d'alcool, du gramme de cocaïne, de l'aventure libertine, de la controverse politique. D'un oeil aussi terne qu'averti, ils observent les éphémères cotations de la mode qui draine, de rabais en rabais, l'écoulement promotionnel des robes, des plats cuisinés, des idéologies, des événements et des vedettes sportives, culturelles, électorales, criminelles, journalistiques et affairistes qui en soutiennent l'intérêt.

Ils croient mener une existence et l'existence les mène par les interminables travées d'une usine universelle. Qu'ils lisent, bricolent, dorment, voyagent, méditent ou baisent, ils obéissent le plus souvent au vieux réflexe qui les commande à longueur de jours ouvrables.

Pouvoir et crédit tirent les ficelles. Ont-ils les nerfs tendus à droite ? Ils se détendent à gauche et la machine repart. N'importe quoi les console de l'inconsolable. Ce n'est pas sans raison qu'ils ont, des siècles durant, adoré sous le nom de Dieu un marchand d'esclaves qui, n'octroyant au repos qu'un seul jour sur sept, exigeait encore qu'il fût consacré à chanter ses louanges.

Pourtant, le dimance, vers les quatre heures de l'après-midi, ils sentent, ils savent qu'ils sont perdus, qu'ils ont, comme en semaine, laissé à l'aube le meilleur d'eux-mêmes. Qu'ils n'ont pas arrêté de travailler.

Raoul Vaneigem - 1989

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Célébration du génie colérique - Chapitre 7

Il était le plus médiatique des ennemis des médias.
Dorothée Werner, Elle,
4 février 2002

Il faut avoir une idée courte et bien fautive du penseur médiatique pour imaginer Pierre Bourdieu dans la peau de l'un d'entre eux ! Le penseur médiatique écrit un objet calibré pour s'assurer un passage dans les médias. Il ne refuse aucune invitation et accepte d'apparaître pour le pur et simple plaisir d'y être, de se montrer, de créer puis d'entretenir une visibilité rentable par la suite - responsabilité d'une page de presse, invitations dans le circuit des conférences rémunérées, assurance de tribunes d'opinion, prébendes de critique littéraire, direction de collection dans une maison d'édition, et autres signes visibles d'une position dominante dans le monde des idées.
Or Pierre Bourdieu n'a jamais répondu à cette définition : aucun de ses presque quarante ouvrages n'a été pensé, voulu, écrit, produit pour obtenir l'onction des télévisions, radios et autres supports médiatiques ; il n'a tenu aucune de ses places officielles et institutionnelles en monnayant les bénéfices d'une occupation des plateaux de télévision - le Collège de France, l'EHESS, le CNRS ne goûtent d'ailleurs pas ce genre de prestations, fussent-elles motivées par la démocratisation d'une idée, même excellente ; on ne l'a jamais entendu parler de rien qui déborde sa compétence, il n'a jamais joué le jeu des tartes à la crème, des potiches, des renvois de politesse, des prétextes intellectuels ou des belles âmes de service...
Selon quels critères peut-on lui reprocher, en tout et pour tout, et en une quarantaine d'années d'existence intellectuelle, une poignée de prestations devant les caméras, qui plus est de qualité, brèves, mesurées, ponctuelles, de circonstance ? J'ai le souvenir d'une discussion qu'il avait eue avec un prêtre spécialiste du traitement de la misère du monde en termes de charité, d'une autre avec un médiatique décodeur d'images télévisuelles, voire de quelques caméras fixes, aux plans dignes d'un amateur de super-8, dans un bureau du Collège de France, l'ensemble ressemblant davantage à de la radio filmée qu'à de la télévision...
A-t-il dit un jour dans une émission quel plat il aimait manger ? Quelle chanson il fredonnait sous la douche ? Pour qui il avait voté aux dernières présidentielles ? A quel âge il avait eu sa première relation sexuelle ? Qui a le souvenir de l'avoir vu sur son lieu de vacances, photographié avec sa femme ou ses enfants, dans les pages d'un magazine où l'on clichetonne les vedettes de l'industrie, du football, de la jet-set, des variétés, du cinéma et de la télévision ? A-t-il baisé l'anneau du pape tout en célébrant simultanément Guy Debord ?
Qu'on cesse de transformer en penseur médiatique un individu seulement coupable d'avoir défendu quelques idées dans deux ou trois émissions qui, mises bout à bout, n'excèdent pas le temps d'une journée d'usine... Intègre, droit, sans concession, croyant possible de dire un peu au petit écran, Pierre Bourdieu a raconté dans cet endroit populaire, comme en d'autres, élitistes, la misère du monde, le rôle politique de la télévision libérale, la nécessaire résistance à l'internationalisation du libéralisme. Rien de honteux à changer de support pour défendre les idées qu'on développe dans ses livres...

Qui a intérêt à fustiger ses rarissimes passages à la télévision ? Ses ennemis fâchés qu'il y dise trop de choses dangereuses dans le paysage intellectuel et politique dominant. Passer à la télévision après avoir critiqué la télévision ne constitue pas une contradiction : on peut fustiger un media libéral qui privilégie les propos indigents et dénoncer ce rôle en y tenant des propos subversifs et intelligents, ce qu'il a fait. La posture aristocratique, hautaine, méprisante, et plus maligne encore d'un point de vue spectaculaire, qui consiste à refuser systématiquement les caméras ou les micros se défend, elle a ses mérites, certes, mais pas ceux de la pureté : il existe toujours tel inflexible refusant la télévision parce qu'il n'y est jamais invité - le cas le plus fréquent ! -, ou tel autre parce qu'il sait ne pouvoir y être à l'aise, performant ou efficace. Rien de très pur...
La critique médiatique des médias ne constitue aucunement une contradiction. Elle s'effectue moins à la manière du roublard qui endosse l'habit rapiécé d'un Guy Debord désormais cité par les ministres, les artistes d'État, les journalistes vedettes de la télévision ou les faux écrivains maudits, qu'en militant effectuant sa critique de l'intérieur. Professeur au Collège de France et impitoyable sur les institutions ; agrégé, médaillé, diplômé et sévère sur la mécanique de ces rites initiatiques et sociaux d'intégration ; contempteur des usages néo-libéraux de la télévision et s'y rendant pour les dénoncer : à chaque fois informé, lucide, à l'écart, pas dupe, conscient, fidèle à son propos.

Que disent les sophistes qui associent critique de la télévision et obligation de ne pas y aller ? Que la critique du fonctionnement des médias s'effectue seulement dans le désert ? Que l'alternative consiste à s'y rendre pour flatter les puissances invitantes ou à ne point y aller pour garder sa capacité critique ? J'y vois, pour ma part, une erreur de raisonnement, car il existe une autre possibilité : s'y rendre et les critiquer, puis démontrer la légitimité d'une critique médiatique des médias. Car la télévision n'est pas en soi une horreur ou une monstruosité mais relativement à l'usage, en fonction des situations spécifiques : genre de l'émission, qualité de l'animateur, sujet du plateau, condition de partage du temps de parole, modalité a priori polémique ou consensuelle de l'échange, constitution du panel des intervenants, fréquence des plans de coupe, objectifs intellectuels ou autres du maître des débats, etc. Alors, et seulement après considération de ces attendus, l'intellectuel peut accepter ou refuser.
Consentir à la télévision suppose la considération du plateau comme une agora moderne qui n'est pas systématiquement condamnable. En revanche, quand elle sert de mauvais intérêts (l'audimat, le sensationnel, le spectaculaire, l'anecdote) et augmente le pouvoir de nuisance du jeu libéral, alors elle est à éviter. Dans le cas où elle offre la possibilité de tenir le même discours que dans ses propres livres, quand elle prolonge sur un autre mode des idées défendues dans son travail, au nom de quoi la condamner ?

La télévision génère une étrange hystérie chez les individus qui admonestent le sociologue d'avoir usé et abusé de la tribune médiatique : l'un qui reproche à tel ou tel d'encombrer sa télévision ne se blâme pas d'être aussi souvent devant son petit écran. Si la télévision est aussi détestable, bien sûr on a tort d'y défendre ses idées, mais que penser des hypocrites qui ne jettent pas par la fenêtre l'instrument diabolique ? La véritable cohérence du pourfendeur de télévision consiste à ne pas la regarder, mieux, à ne pas l'avoir chez soi. A défaut, un usage intelligent - comme acteur ou consommateur - dispense d'une posture intégriste...
Quand on sait combien sa notoriété planétaire valait à Pierre Bourdieu d'invitations médiatiques, quand on met en perspective ces milliers de propositions venues de toute part et cette dizaine de consentements mesurés et honorables, on aurait mauvaise grâce d'en faire un penseur béni des médias, les utilisant, y apparaissant sans cesse, jouant un jeu trouble permettant de conclure à l'ambiguïté et aux contradictions du personnage.
La télévision, la radio, les journaux et la rue - la fameuse arène où il montre si peu de subtilité... -, constituent des lieux névralgiques et symptomatiques du réel, refusés soit par les quantités négligeables jamais invitées, soit par les habiles qui savent leur incapacité à y jouer un rôle valorisant, soit, enfin, par les cénobites laïcs installés sur les cimes au plus près posible du ciel des idées où le rien, le vide et l'absence règnent en maître. Une présence critique me semble préférable à un silence aussi improductif que le néant.

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