25 août 2004
Le lointain amour du prochain
Je n'ai jamais beaucoup vu les chrétiens aimer leur prochain. Encore moins pardonner leurs offenses. À l'inverse, j'ai plus souvent eu l'occasion de constater pendant les années où ils étaient censés m'éduquer qu'ils prenaient des libertés avec ces invites à l'éthique de la douceur pour lui préférer un nihilisme des valeurs et balancer des taloches, punir avec un raffinement sans nom, détester ici autant qu'ils chouchoutaient ailleurs, sans parler des tripotages dans les douches ou les passages à tabac sans raison. Versions singulières de l'amour du prochain !
Aujourd'hui, un peu plus âgé, et mieux à même de rendre les gifles, mon constat persiste : les chrétiens paraissent plus doués pour le ressentiment et la haine que pour l'amour du prochain. S'ils se contentaient de répondre œil pour œil et dent pour dent, on n'y verrait que la banalité de la nature humaine. Mais souvent je constate qu'ils pratiquent plus sûrement pour un œil les deux yeux, pour une dent toute la gueule...
Mon péché ? Ma faute ? Ce qui me vaut leurs diatribes, lettres et courriers électroniques ? D'être athée, de le dire clairement, nettement, de fustiger les monothéismes, de réduire à des fables leurs croyances d'enfant. Je ne les viole ni ne les pille, je n'ai pas tué leur père ou mère, je n'ai pas manqué à l'un des dix commandements. Non. J'ai simplement enseigné que je ne croyais pas à la divinité de leur Jésus, à la résurrection de la chair, à la vie éternelle, pas plus qu'aux naissances en provenance de la cuisse de Jupiter.
Mais quelles volées de bois vert ! En d'autres temps, ces épistoliers m'auraient directement envoyé au bûcher, peut-être après m'avoir soumis à la question, entonnoir en bouche, barrique d'huile vidée dans l'estomac ! Amour du prochain, quand tu nous tiens... Il faut bien que le personnel avec lequel se fit l'Inquisition existe quelque part en temps de paix, et donc soit possiblement disponible à nouveau, en cas de besoin... Les auxiliaires des bourreaux ne manquent jamais vraiment parmi les lecteurs de livres prétendus saints. Leurs insultes en permettent le compte aujourd'hui.
Étrangement, ce qu'ils prennent pour des arguments se réduit à des insultes qui dispensent de venir sur le terrain où je mériterais la correction : celui des textes que je lis, analyse, critique et récuse. Pour n'avoir pas à m'affronter dans un duel singulier et d'honneur, ils méprisent : je n'ai pas lu, je ne connais pas, je ne sais pas lire, je ne comprends pas, je passe à côté de l'essentiel, je ne lis que les mauvais livres, je suis malhonnête, je ne fais pas de philosophie, je ne suis pas sérieux, je suis dans la caricature, etc.
Récemment encore, devant les cinq cent auditeurs de l'Université populaire de Caen où je présentais les thèses des négateurs de l'existence historique de Jésus que je fais miennes, un de mes vieux professeurs, jamais vu lors des vingt-cinq séances précédentes, s'est levé, extatique, et, les yeux vers le ciel, a péroré en enfilant comme des perles tous ces arguments. Avant de conclure, quand je l'invitais à me rejoindre sur le terrain des faits, des idées et de l'histoire, que, avérée ou non, même si Jésus n'a pas existé, ça ne changerait de toute façon rien à la vérité du christianisme. Ni à la validité de ses thèses sur l'amour du prochain probablement...
Ceci clôt les 25 textes faisant la substance de "La philosophie féroce - Exercices anarchistes" de Michel Onfray, philosophe hédoniste.
Textes qui, au départ, n'étaient que des commandes pour le magazine Corsica.
24 août 2004
D'une servitude volontaire
La plupart des gens entretiennent avec leur télévision un rapport singulier. Et pour tout dire assez stupide. Tous prétendent la détester, la critiquent, la conspuent mais passent autant de temps à la conchier qu'à la regarder... Selon eux, il sortirait du petit écran un perpétuel flux d'abjections et d'ignominies, mais ils n'en perdent pas une miette et, avachis, négligés devant leur poste, ils s'installent sous perfusion la journée de travail finie. Que je sache, l'extinction de l'instrument diabolique est aussi une possibilité. A défaut de n'en pas posséder.
J'ai le souvenir d'un professeur d'université doué pour la posture antique, sans cesse drapé dans la tunique, parlant comme un oracle, le verbe de bronze et la figure majestueuse, m'écrivant jadis combien il était triste de me voir contraint d'"aller-chez-Pivot" - selon l'expression consacrée alors -, pour m'avilir, me couvrir de honte, me déconsidérer, quand je me contentais d'y formuler quelques idées présentes dans tel ou tel de mes livres. Lui qui se précipita ventre à terre pour y parler - une fois... - d'un livre qu'il n'avait pas même écrit ! Je crains qu'il n'ait même conservé le ticket de vestiaire en souvenir de ce jour béni.
Or bien souvent ces procureurs qui activent à tour de bras la lame de l'échafaud se battraient pour assister à l'émission - dans le public même. Ce sont les donneurs de leçon, les gardiens de la vertu, les outragés du fait qu'on dise devant une caméra ce que l'on professe partout ailleurs - le contraire seul mérite la guillotine... - qui, une fois dans la pénombre du public, se poussent du col, effectuent des contorsions dangereuses pour leur santé articulaire en espérant que, de l'autre côté du téléviseur, on verra leur moustache ou leur mise en plis.
La télévision rend fou. Certes. Mais plus sûrement ceux qui n'y passent pas. Plus radicalement. Car qui n'y est pas passé pour parler de sa relation sexuelle avec un camionneur malgré son diplôme de langues orientales ? Quel professeur de province n'a pas écrasé un champignon sonore un jour de jeu télévisé pour donner le premier le nom de la capitale du Zimbabwe ? Quelle psychologue de sous-préfecture a refusé de se rendre sur un plateau de télé régionale pour y parler des ravages de l'acné juvénile ? Quelle vieille blonde platine n'a pas expliqué en long et en large et en travers son choix d'avoir épousé un minot imberbe avec lequel elle file depuis le parfait amour ? Ou quel sinistre universitaire a refusé de dire trois phrases le jour de gloire où on a fété un écrivain - pour cause de centenaire... - sur lequel il a transpiré toute son existence, mais jamais à cause des sunlights...
Sur le petit écran, le monde s'écrit de la même manière que sur un miroir : on y voit ce qu'on y met. Sa médiocrité ou sa curiosité, sa haine, son ressentiment, sa méchanceté ou son envie de se divertir, sa bêtise ou son intelligence. La télévision n'est rien en soi, ni bonne ni mauvaise. Tout juste une proposition qui, pour exister, a besoin de celui qui regarde et peut toujours s'en dispenser. Duchamp avait raison d'affirmer que le regardeur fait le tableau. L'idée vaut aussi pour qui se montre à la télévision. Quand on lui reproche sa médiocrité, prenons garde à ce qu'il n'en aille pas du retournement de la nôtre.
Enseigner le fait athée !
Oui, je sais, je professe un antichristianisme primaire... Mais je suis preneur d'informations sur l'antichristianisme secondaire ! Chaque fois que j'ai souhaité m'entretenir avec un vendeur d'arrière-monde juif, chrétien ou musulman - ils vendent les mêmes tapis -, je n'ai rencontré que des gens doués d'une bonne mémoire, mais qui la plupart du temps mettent leur intelligence sous le boisseau... Mémoire des lieux communs enseignés et écrits dans la chair de leur enfance ; et refus de penser pour mieux entretenir leurs illusions.
Les temps sont durs pour les athées radicaux. Ainsi faudrait-il prendre position pour ou contre l'enseignement du fait religieux à l'école. Admirez d'abord l'euphémisme : le fait religieux ! On ne dit pas le catachisme ou l'histoire sainte, qui sentent trop l'encens et la fumée des cierges, mais le fait religieux, car la formule rappelle le fait sociologique de Durkheim, donc le parfum de craie et de tableau noir des hussards de la République !
Dans cette école où l'on n'apprend plus à lire, à écrire et à compter - ne rêvons pas qu'on y apprenne à penser... -, où l'illétrisme ne concerne plus seulement les élèves, mais aussi une partie des enseignants, dans cette école, donc, il manquerait un enseignement, notamment celui de la religion judéo-chrétienne ! Je rêve...
Et pour y enseigner quoi, et comment ? Un fils de Dieu qui marche sur les eaux, puis ressuscite le troisième jour après crucifixion ? Qui raconterait les bobards pour les enfants que sont les interdictions d'utiliser un interrupteur électrique les jours de shabbat ? Ou qu'au paradis on boit du vin à flots mais pas sur terre ? Un Dieu qui ouvre la mer en deux pour permettre le passage de son peuple, un autre qui réserve des vierges en quantité pour le lit du fidèle qui prend place près du Prophète après avoir trucidé un maximum d'innoçents - pourvu qu'ils ne croient pas à ses balivernes ?
Que ces histoires pour les enfants soient racontées par les familles, soit. Elles transmettent déjà assez de sottises, elles peuvent continuer sans qu'on les inquiète ! Mais que l'école s'y substitue sous prétexte de fabriquer du lien social, de rendre possible l'accès à la culture universelle ou de mettre au jour les fondations de notre civilisation, voilà autant de cache-sexes pour dissimuler le retour du prêtre à l'école.
Au bout du compte, derrière ces fabulations apparemment inoffensives, il s'agit toujours de promouvoir la morale judéo-chrétienne ou celle des musulmans qui, sous d'apparentes divergences, enseignent une même haine de la femme, de la vie, de l'ici et maintenant, de l'infidèle, de l'incroyant ou de l'athée. Toutes justifient le passage sur terre come une punition, une vallée de larmes, une occasion d'expier. Les trois comptabilisent chaque jour des morts infligées au nom de leurs livres saints. Au vu de l'état du monde, l'urgence me semble plutôt l'enseignement du fait athée !
La règle des lois de l'hospitalité
L'hospitalité procède du panthéon des vertus grecques - avant tout. Dans un monde agraire de paysans, de bergers qui paissent leurs troupeaux en contemporains d'Homère, elle compense l'austérité de l'errance par la certitude d'un supplément d'âme assuré dans l'absolu. Invention hellène, donc. Elle suppose la porte ouverte pour tout -je dis bien tout - passant qui sollicite le gîte et le couvert. On ne lui demande ni d'où il vient, ni où il va, ni qui il est, ni ce qu'il fait, certes, mais pourvu qu'il soit l'Étranger absolu, l'inconnu, le personnage conceptuel du chemineau. Dans l'arsenal primitif, l'hôte offre même son épouse pour le repos du vagabond solitaire... Pour parfaire leur crédibilité, souhaitons que les thuriféraires contemporains de cette vertu séculaire aillent jusque-là !
Pourquoi pratiquer ainsi ? Quelles raisons obligent le pauvre à ouvrir son garde-manger, partager sa pitance, prêter son lit, voire sa femme, faire le nécessaire pour qu'un inconnu ne manque de rien tant qu'il est dans sa maison, sous son propre toit ? Une loi naturelle de bienveillance ? Un sentiment moral présent dans le coeur des hommes avant toute loi positive ? Non, pas du tout. Ce qui rend l'hospitalité nécessaire, sacrée, absolue, c'est le regard des dieux. Des dieux ou de Dieu. La générosité vaut comme une assurance vie pour après la vie... Ce geste est un acompte sur le salut.
En théorie, les chrétiens y invitent, les mulsulmans également. Non qu'ils brillent de tous les feux éthiques de manière quintessencée, mais parce qu'ils achètent ainsi leur paradis. Au bout de la table médiévale ou sous la tente du bédouin, le pain partagé, la couche offerte témoignent : ce que l'on fait au plus petit d'entre les hommes, c'est à Dieu qu'on le fait. Le bien comme le mal... De sorte que l'on imagine difficilement une pratique de l'hospitalité qui, pour s'exercer, irait contre le désir des dieux - ou de Dieu. Ouvrir sciemment sa porte au diable ne peut réjouir l'idole des monothéistes.
Peut-on se réclamer de cette vertu de manière postchrétienne ? Est-on interdit d'aimer l'hospitalité, de la pratiquer et de s'en réclamer si l'on ne croit pas au ciel ? Non bien sûr. Quelques ajustements sont nécessaires intellectuellement, voilà tout. Lesquels ? Dire par exemple qu'une hospitalité qui se refuse à l'Autre absolu et se pratique exclusivement avec le Même absolu n'en est pas une. Qui se cache derrière le Même absolu ? Mon frère, mon ami, mon père, ma mère, mon cousin, mon voisin : à quoi rime un devoir d'aimer ceux qu'on aime naturellement ? Quid d'une injonction à faire ce que, de fait, par affection, on pratique sans obligation ni contrainte ? Il n'existe aucun devoir d'aimer ceux qu'on aime... En revanche, ce devoir fonctionne pour l'Autre, l'Inconnu, le Vagabond, l'Errant, le Tiers - le Pinzuti pour le dire dans le langage de l'île (*). A savoir : l'Arabe, le Continental, le Touriste, le Parisien, voire celui qui vient de Bastia pour l'homme d'Ajaccio, ou l'inverse ! Le Dissemblable radical, voilà l'hôte essentiel.
A l'évidence, l'hospitalité n'est pas un crime tant qu'elle se pratique comme le geste généreux du sédentaire à l'endroit du passant absolu. En revanche, revendiquée par ceux qui peignent sur les murs les Français dehors ou les Arabes dehors, il y a un problème : le mot ne convient plus. Car refuser l'hospitalité du Dissemblable signe toute politique qui se fait une spécialité de la Haine de qui n'est pas soi. Au XXème siècle, du IIIème Reich au Rwanda en passant par Vichy et la Serbie, les exemples n'ont pas manqué...
(*) NdlR : entendre par là, la Corse puisque ce texte fut écrit pour le magazine Corsica.
20 août 2004
Je devrais pouvoir empêcher la guerre
Navires de guerre alignés
Par curiosité, j’ai cherché de quoi parlait Kafka dans son journal, le 11 septembre 1911. Il était à Paris, il avait assisté à une légère collision entre une voiture et un tricycle et il a raconté dans ses moindres détails le spectacle urbain que le petit accident avait provoqué dans la rue : une multitude de gens s’agglutinant autour de la voiture et du tricycle, curieux de savoir ce qui s’était passé et quelles décisions prenaient les représentants de l’ordre.
J’ai voulu savoir ce que disait Kafka dans son journal un an plus tard, le 11 septembre 1912. Ce jour-là, l’écrivain avait rêvé. Il était sur une langue de terre bâtie en pierres de taille qui pénétrait assez loin dans la mer. Au début, le rêveur ne sait pas vraiment où il est, sauf quand, à un moment donné, il se lève par hasard et voit à gauche devant lui et à droite derrière lui une large étendue de mer parfaitement circonscrite par de nombreux navires de guerre alignés et solidement amarrés. Et l’écrivain dit qu’il rêve. Kafka dit :
« À droite, on voyait New York, nous étions dans le port de New York. »
L’esprit humain est indestructible
Il sera toujours possible de résister, un sens perdurera toujours, malgré toutes les tentatives de destruction. Il faut aller à la recherche de la nouvelle métaphore et de la nouvelle esthétique de l’espoir. Recouvrer la confiance en l’imagination. George Steiner raconte que sous Brejnev – qui n’était pas le pire ; il était grave mais ce n’était pas Staline –, il y avait une jeune Russe dans une université, spécialiste de la littérature romantique anglaise. Elle fut mise au cachot, sans lumière, sans papier ni crayon, à la suite d’une dénonciation idiote et complètement fausse qu’il est inutile d’expliquer. Elle connaissait par cœur le Don Juan de Byron (trente mille vers ou plus). Dans le noir, elle le traduisit mentalement en rimes russes. Elle avait perdu la vue quand elle sortit de prison et elle dicta à une amie sa traduction, considérée aujourd’hui comme la grande traduction russe de Byron.
Face à cela, Steiner se dit plusieurs choses. Premièrement, que l’esprit humain est totalement indestructible. Deuxièmement, que la poésie peut sauver l’homme. Jusque dans l’impossible. Troisièmement, qu’une traduction, même si l’on tient compte de l’imperfection humaine, traduit ce qu’elle traduit, ce qui est une autre manière de dire qu’il y a une relation entre le langage et la réalité. Et quatrièmement, que nous devons être très heureux.
Ceux qui meurent, ce sont les autres
Au moment de l’attaque à Manhattan, – qui, pour l’administration de la Maison Blanche, fut une bénédiction littéralement tombée du ciel (il est évident que Bush qui, avant le 10 septembre, était considéré comme un idiot, y compris par ceux qui avaient voté pour lui, est devenu un dirigeant populaire et puissant ; il dirige, avec son administration, la Maison Blanche la plus terrifiante des temps modernes et ils peuvent maintenant faire ce qui leur plaît) – parurent en Espagne les journaux intimes de l’écrivain Adolfo Bioy Casares. Des journaux vraiment très désagréables, pleins de tonitruants éclats de violence verbale contre la plupart des personnes dont il parle : on dirait que Bioy veut nous montrer que, tout compte fait, dans les journaux intimes, on ne parle pas uniquement avec soi-même mais aussi avec autrui ; toutes les conversations qu’en fait nous ne pouvons jamais mener à terme parce qu’elles se termineraient par des éclats de violence, nous pouvons les déposer dans le journal.
Dans ces impitoyables journaux, un épisode survenu dans la rue, qui désigne de façon indirecte la brutale répression militaire argentine de 1976, retient l’attention.
Nous sommes à Buenos Aires, le 21 mai. Bioy, qui se rend à un rendez-vous avec une maîtresse, entend des sirènes, voit passer des patrouilleurs munis de longues armes et une jeep avec un canon. Il gare sa voiture, fait un tour dans le quartier, voit un homme courir, puis entend des coups de feu. Il retrouve sa maîtresse, retourne à sa voiture et voit, juste à côté de celle-ci, couché sur le trottoir, un mort qu’on a recouvert d’un tissu noir. Tout au long de la journée, Bioy ne peut s’empêcher de penser à l’homme qui a couru et qui est mort sous ses yeux. Dans la soirée, il raconte ce qu’il a vu à un ami, et celui-ci lui explique : « C’était une fusillade. »
Quand j’ai lu ce récit, j’ai pensé à l’épitaphe de Marcel Duchamp : « Après tout, ceux qui meurent, ce sont les autres. »
Et aussi à une réflexion sur la survie et le pouvoir d’Elias Canetti dans laquelle il est dit que la terreur qu’un mort produit dans l’âme de celui qui le regarde est toujours remplacée par un sentiment de satisfaction : l’observateur n’est pas le mort. Il aurait pu l’être. Mais celui qui gît, c’est l’autre. L’observateur est debout, indemne, sain et sauf. Nous avons tous eu, un jour, l’impression que la mort, qui nous menaçait, avait été déviée de la cible que nous étions vers le défunt. Ce qui, au départ, était de la terreur s’est imprégné ensuite de satisfaction.
Cette satisfaction secrète d’être vivant n’a jamais été mentionnée dans les informations qui nous sont parvenues concernant la réaction des Nord-Américains vis-à-vis des trois mille morts de Manhattan. Apparemment, il n’y avait que de la douleur face aux cadavres invisibles. Mais Canetti dit que cette satisfaction dissimulée, en dehors de la honte que nous éprouvons ou n’éprouvons pas à l’avouer, est décisive pour la valorisation de l’être humain, ce qui, en tout cas, n’entame pas le fait lui-même :
« La situation de survie est la situation centrale du pouvoir. Survivre n’est pas seulement un fait impitoyable, mais aussi quelque chose de concret […] Un vivant ne se croit jamais aussi grand que lorsqu’il est confronté à un mort qui est tombé pour toujours : à cet instant, il a l’impression d’avoir grandi un peu. »
La mort et le pouvoir
J’entends quasiment les tambours de guerre d’une Maison Blanche qui grandit de plus en plus. Il est clair que le sentiment de bonheur produit par le fait concret de survivre apporte un plaisir intense. Canetti dit que celui qui est sous l’empire de ce plaisir s’appropriera les formes de vie sociale de son entourage en les mettant au service de cette passion. Et cette passion, c’est le pouvoir. Elle est si liée au fait même de la mort qu’elle nous paraît naturelle. Nous sommes entourés de gens qui sont enchantés de leur survie. Nombreux sont ceux qui, tout en retournant à leur voiture comme Bioy, pensent à un mort ou à des morts (l’un recouvert d’un tissu noir, les autres invisibles, ceux de New York) et se sentent grandis à l’idée de guerroyer et de tuer sans compter, puis de survivre encore, désormais devant un tas d’ennemis morts.
En ce qui nous concerne, le sens de notre survie intellectuelle nous dit qu’on ne peut pas aller dans le bureau ovale et citer Canetti, Kafka et Steiner au président des États-Unis. Nous craignons de ne pas survivre à cette timide démonstration de culture de la résistance. Nous avons le pressentiment que, le lendemain, beaucoup de Bioy Casares disséminés de par le monde noteront dans leurs journaux avec la secrète satisfaction du survivant : « C’était une fusillade. »
Cependant, nous savons que cette timide démonstration de la culture de la résistance est urgente, en fonction des possibilités de chacun ; nous savons qu’il est urgent de continuer à croire aux relations entre la réalité et le langage, de croire au pouvoir des mots. Canetti parle dans La Profession de l’écrivain de sa stupeur quand il a lu une note isolée d’un écrivain anonyme datée du 23 août 1939, c’est-à-dire une semaine avant que la Seconde Guerre mondiale éclate, qui disait : « Il n’y a plus rien à faire. Mais si j’étais vraiment un écrivain, je devrais pouvoir empêcher la guerre. »
« Quelle absurdité ! » s’est dit Canetti en lisant cette note. Quelle prétention ! Qu’aurait pu faire un individu seul ? Et pourquoi justement un écrivain ? Canetti y a réfléchi pendant des jours jusqu’à ce qu’il se rende compte que l’auteur de cette note avait une profonde conscience des mots, et il est alors passé de l’indignation à l’admiration. Il a sûrement compris que l’orgueil de l’écrivain actuel est d’affronter les émissaires de la destruction et de les combattre à mort pour ne pas laisser précisément l’humanité aux mains de la mort. En définitive : pour qu’un écrivain mérite son nom d’écrivain. Car, quoiqu’on en dise, l’écriture peut sauver l’homme. Jusque dans l’impossible.
Si j’étais vraiment un écrivain
« Chaque soir est un port », disait Borges. Et moi, qui regarde en ce moment le crépuscule dans ma maison de Barcelone, je me dis qu’il se fait de plus en plus tard, mais aussi qu’il n’est pas tard du tout, car si chaque soir est bien un port, nous ne sommes pas encore arrivés au dernier quai.
Et je me dis aussi que si j’étais vraiment un écrivain, je devrais empêcher la guerre. Je suis seul, sur la terrasse de ma maison, « avec ma petite folie de poche en ce moment de folie universelle », comme dit Tabucchi. Et je me dis que face à ceux qui croient qu’eux seuls peuvent faire la politique, notre devoir est de parler, de demander la parole à chaque minute de notre vie. De rappeler la profonde conscience des mots que nous trouvons chez Musil, chez Kafka, chez Benjamin ou chez Celan, pour citer des exemples stimulants. De dialoguer avec eux, d’inventer une vie possible. « Les gens qui manquent », comme disait Paul Klee.
Enrique Vila-Matas (Espagne) - AUTODAFE n°3-4 - Printemps 2003
Né en 1948, Enrique Vila-Matas vit à Barcelone. Il est l’auteur d’une œuvre importante traduite en neuf langues, dont Abrégé de l’Histoire de la littérature portative, Bartleby et Cie et Le Voyage vertical (tous parus chez Christian Bourgois éditeur.)
Traduit de l’espagnol par André Gabastou
19 août 2004
La courbure du droit
Lorsque jeune étudiant je travaillais à ma thèse de philosophie politique et juridique, ma directrice et moi achoppions sur presque tous les auteurs : j'aimais ceux qu'elle ne portait pas dans son coeur - Helvétius, Marx, Nietzsche -, elle chérissait ceux que j'abominais - Hobbes, Kant, Montesquieu... Pas plus que nous ne lisions en accord tel ou tel que nous aimions en commun. Ainsi La Boétie qu'elle voulait légitimiste quand je le voyais père de toutes les résistances, donc inventeur du tempérament libertaire ! Mais j'aimais sa droiture, son goût du travail bien fait et j'étais sensible à son désir de me conduire dans l'histoire des idées.
Aujourd'hui je pense souvent à nos discussions. Notamment sur la question du droit. En platonicienne, elle le voyait descendu du ciel, tel un substitut laïc de Dieu. Elle était une dévote de la Loi parce qu'une socité sans loi, c'est l'anarchie, le pire des maux. Je regimbais au Droit et à la Loi qu'en marxiste je voyais telle une règle du jeu imposée par les puissants pour légitimer leur domination et leur ascendant sur les démunis, les faibles - leurs victimes. Je persiste dans cette analyse.
La preuve de ce que j'avance se trouve dans l'histoire du droit. Ainsi, lorsque le Code théodosien (435) promulgue des lois qui légitiment la persécution, le dépouillement, l'arrestation, la torture, la mise à mort d'hérétiques, de païens dont le tort consite à ne pas aimer leurs prochains à la manière de leurs persécuteurs ; de même avec le Code noir (1685) qui légalise l'exploitation, la déportation, la soumission de millions d'Africains et d'Antillais transformés en bétail pour la nécessité du colonialisme des marchands de l'époque ; ainsi des lois antisémites nationales-socialistes (1933) ou de Vichy (1940) qui édictent le droit de frapper, spolier, déporter dans des camps, transformer en sous-homes ceux qui n'ont pas l'heur d'être aryens, blancs, hétérosexuels, chrétiens, de droite...
De sorte que je suis moins soucieux d'une Justice définie par le Droit et la Loi que d'une Justice exprimée par-delà la positivité juridique toujours mise en branle pour justifier et légitimer la puissance des puissants, puis rendre illégale et illégitime l'insoumission de rebelles potentiels. contre la Justice légale et ses palais, ses hommes dits de loi - si souvent au-dessus d'elle... -, je préfère une justice qui renvoie à l'équité. L'équité ? Ce qui revient à chacun selon le principe d'une justice naturelle, indépendamment des cristallisations politiques et juridiques du moment. A l'évidence, cette nature ne procède pas du droit naturel des chrétiens qui cachent sous cette expression la toute-puissance de leur Dieu ; elle nomme plutôt ce qui révulse, met en colère, ébranle et renvoie au compagnonnage avec les déshérités, les démunis, les oubliés, les sans-grade, les déchets du système libéral.
Le sentiment de cette justice malgré le droit s'exprime devant les quinze mille morts emportés par la canicule et dont le tort fut d'être vieux et sans pouvoir ; il se manifeste en présence des ouvriers licenciés par leurs employeurs qui partent sévir aileurs, les poches gonflées d'indemnités mirifiques ; il surgit au spectacle des anonymes qui, l'hiver, meurent de froid par dizaines dans des caves et sur des trottoirs ; il existe face aux guerres menées par l'impérialisme américain pour des intérêts d'argent ; il agit si l'on considère les prisons où la société animalise ceux à qui elle reproche ensuite d'être des bêtes. Pour cette justice, pas besoin d'en appeler au Droit. Il suffit d'agir contre la Loi toujours appelée à devenir caduque.
Moi, Guaipuro Cuauhtémoc,...
Eh bien me voici, moi, Guaipuro Cuauhtémoc, descendant des peuples qui, il y a quarante mille ans, peuplaient l'Amérique.
Je suis venu à la rencontre de ceux qui l'ont rencontrée il y a cinq cents ans. Voici donc que nous nous rencontrons tous : nous savons qui nous sommes et il ne nous en faut pas plus. Nous n'aurons jamais rien d'autre. Mon frère douanier européen me réclame un papier écrit avec un visa pour pouvoir découvrir ceux qui m'ont découvert avant. Mon frère usurier européen me réclame le paiement d'une dette contractée par Judas, quelqu'un, en vérité, que je n'ai jamais mandaté. Mon frère usurier européen m'explique que toute dette se paie avec des intérêts, quand bien même il faudrait pour cela vendre des êtres humains et des pays entiers, sans leur demander leur consentement. Et voilà, moi je les découvre. Moi aussi je peux réclamer mon dû, moi aussi je peux réclamer des intérêts. Les archives des Indes font état, avec force papiers, force reçus et force signatures, de ce que, entre les seules années 1503 et 1660, sont arrivés à San Lûcar de Barrameda (Espagne), 185 mille kilos d'or et 16 millions de kilos d'argent, en provenance d'Amérique.
Pillage ? Ça ne me viendrait pas à l'idée. Ce serait penser que nos frères chrétiens ne respectent pas leur septième commandement. Spoliation ? Dieu me garde d'aller imaginer que les Européens, à l'image de Caïn, tuent puis dissimulent le sang de leur frère ! Génocide ? Ce serait là accorder du crédit à des calomniateurs comme Bartolomé de Las Casas, et tous ceux qui ont qualifié la rencontre de "destruction des Indes", ou à des extrémistes comme le docteur Arturo Pietri, qui affirme que l'essor du capitalisme et de la civilisation européenne actuelle est le fruit de l'inondation en métaux précieux que vous, mes frères européens, avez arraché des mains de ceux qui, en Amérique, sont aussi mes frères.
Non ! Ces 185 mille kilos d'or et ces 16 millions de kilos d'argent doivent êtres considérés comme le premier d'entre les divers prêts à l'amiable consentis par l'Amérique en faveur du développement de l'Europe. Penser le contraire reviendrait à établir l'existence de crimes de guerre, ce qui ouvrirait un droit à, non seulement exiger le remboursement immédiat, mais même une indemnisation pour dommages et préjudices. Moi, Guaipuro Cuauhtémoc, je préfère croire en l'hypothèse la moins offensante à l'égard de mes frères européens. Des exportations de capitaux aussi fabuleuses n'ont été rien d'autre que la mise en place d'un plan Marshalltezuma pour garantir la reconstruction de la barbare Europe ruinée par ses guerres déplorables contre les musulmans cultivés, défenseurs de l'algèbre, de l'architecture, du bain quotidien et autres apports supérieurs de la civilisation.
L'Europe a pillé 185 mille kilos d'or et 16 millions de kilos d'argent aux Amériques. Voilà pourquoi, passé ce cinquième centenaire du "Prêt", nous sommes en droit de nous poser des questions : nos frères européens ont-ils fait une utilisation rationnelle, responsable, ou tout au moins productive, des ressources si généreusement avancées par le Fonds indoaméricain international ? Nous sommes au regret de répondre : non. Du point de vue stratégique, ils les ont dilapidées en batailles de Lépante, Invincibles Armadas, troisième Reich et autres formes d'extermination mutuelle, pour être au bout du compte, sous l'occupation des troupes gringos de l'OTAN, comme le Panama (mais sans le canal). Du point de vue financier, au bout d'un moratoire de 500 ans, ils se sont montrés tout aussi incapables de régler capital et intérêts que de se passer des rentes monétaires, des matières premières et de l'énergie bon marché en provenance du tiers-monde. L'affirmation de Milton Friedman, selon laquelle une économie assistée ne pourra jamais fonctionner, vient corroborer ce tableau déplorable et nous oblige à leur réclamer pour leur propre bien le paiement du capital et des intérêts, paiement que nous avons si généreusement repoussé de siècle en siècle.
Ceci dit, il est bien clair que nous ne nous abaisserons pas à réclamer à nos frères européens les taux flottants odieux et cruels de 20 % et jusqu'à 30 % que nos frères européens font payer aux peuples du tiers-monde. Nous nous limiterons à exiger la restitution des métaux précieux avancés, plus un modique intérêt fixe de 10 % par an, intérêt composé sur les 300 dernières années. Sur cette base, et en application de la formule européenne de l'intérêt composé, nous informons nos découvreurs qu'ils ne nous doivent, au titre d'un premier paiement de leur dette, qu'une quantité de 185 mille kilos d'or et 16 millions de kilos d'argent, chacune d'elle élevée à la puissance 300. C'est-à-dire un nombre qui, s'il fallait l'exprimer, ferait appel à plus de trois cents chiffres et dont le poids dépasserait largement celui de la terre. Comme elles pèsent ces masses d'or et d'argent ! Que pèseraient-elles si on calculait leur équivalent en sang ? Alléguer que l'Europe en un demi millénaire n'est pas parvenue à générer des richesses suffisantes pour régler ce modique intérêt reviendrait à admettre son échec financier absolu et/ou l'irrationalité démentielle des présupposés du capitalisme. Il est vrai que nous ne nous soucions pas, nous Indo-Américains, de telles questions métaphysiques. Mais, ça oui, nous exigeons la signature immédiate d'une lettre d'intention qui impose une discipline aux peuples endettés du vieux continent et les oblige à remplir leur engagement par une privatisation ou une reconversion rapide de l'Europe, afin que cette Europe nous soit livrée tout entière au titre du premier règlement d'une dette historique.
Les pessimistes du vieux monde disent que leur civilisation est en pleine banqueroute et que cela les empêche de remplir leurs engagements financiers ou moraux.
Si tel était le cas, nous nous contenterions de recevoir en paiement la balle avec laquelle ils ont tué le poète. Mais ce ne sera pas possible : cette balle est le coeur de l'Europe.
Texte paru dans InfoSuds N°5 (été 1992) à l'occasion du cinquième centenaire de la colonisation des Amériques par les Européens, sous le titre de "La véritable dette extérieure - Lettre d'un chef amérindien aux gouvernements européens".
Travailler, moi ? Jamais ! (2)
... /... (lire la première partie)
PRODUIRE, POURRIR, MOURIR
Si ces objections, fondées sur l'amour de la liberté, échouent à persuader les humanistes à tendance utilitariste ou même paternaliste, il en est d'autres que ceux-ci ne peuvent négliger. Le travail peut nuire gravement à votre santé. En fait, le travail est un meurtre de masse, un génocide. Directement ou indirectement, le travail va tuer la plupart des lecteurs de ces lignes. Les statistiques disent qu'entre 14000 et 25000 personnes meurent, aux État-Unis, dans l'exercice de leur profession. Plus de 2 millions de travailleurs ont été mutilés ou ont gardé un handicap. De 20 à 25 millions d'entre eux sont blessés chaque année. Précisons que ces chiffres sont basés sur une estimation extrêmement conservatrice de ce qu'est un accident du travail. Ainsi, ils n'incluent pas les 500 000 patients souffrant de maladies professionnelles. J'ai feuilleté récemment un livre consacré aux maladies professionnelles qui comptait plus de 1200 pages. Et toutes ces données ne font qu'effleurer la réalité. Les statistiques disponibles ne prennent en compte que les cas évident, comme les 100 000 mineurs atteints de pneumoconiose ou de silicose et dont 4000 meurent chaque année, ce qui équivaut à un taux de mortalité bien plus élevé que, par exemple, celui du sida. Si ce dernier retient infiniment plus l'attention des médias, cela ne fait que refléter le postulat selon lequel le sida frappe surtout des pervers qui pourraient choisir de renoncer à la dépravation tandis que le travail de la mine est une activité sacrée qu'on ne saurait remettre en cause. Ce que taisent les statistiques, ce sont ces millions de vies qui sont abrégées par le travail - ce qui constitue une forme d'homicide, après tout... Voyez les médecins qui se tuent à la tâche, la cinquantaine venue. Voyez tous les autres workaholics, ces forcenés du boulot pour lesquels le travail est une drogue.
Même si vous n'êtes pas tué ou mutilé au travail, il se pourrait bien que cela vous arrive en y allant ou en en revenant, ou bien pendant que vous en cherchez, ou encore pendant que vous essayez d'en oublier les tourments. La grand majorité des accidentés de la route le sont, directement ou indirectement, dans le cadre d'une de ces activités que le travail rend obligatoire : trajets professionnels, transports de main-d'oeuvre, congés payés. À ce bilan aggravé des victimes du travail,e doit d'ajouter celles de la pollution industrielle et automobile ou de l'alcoolisme et de la toxicomanie induits par la misère du travail. Tant les maladies cardiaques que les cancers sont des pathologies modernes qu'on peut lier, dans la plupart des cas, au travail.
Le travail institue donc l'homicide comme mode de vie. Les gens pensent que les Cambodgiens ont été dingues de s'exterminer eux-mêmes, mais sommes-nous bien différents ? Le régime de Pol Pot reposait tout au moins sur une vision, aussi confuse fût-elle, d'une société égalitaire.
Nous tuons des gens par millions dans le but de vendre des Big Mac et des Cadillac aux survivants. Nos 40 000 ou 50 000 morts annuels sur les routes sont des victimes et non des martyrs. Morts pour rien - ou, pour mieux dire, morts au nom du travail. Or, le culte du travail ne mérite vraiment pas qu'on meure pour lui.
Mauvaise nouvelle pour les sociaux-démocrates : les bricolages régulateurs sont de peu d'effet dans ce contexte de vie ou de mort. L'OSHA, organisme fédéral chargé de la santé et de la sécurité du travail, a été conçue pour mettre de l'ordre au coeur du problème : la sécurité dans les entreprises. Avant même que Reagan et la Cour suprême ne l'asphyxient, l'OSHA était une farce. Sous Carter, alors que le financement de cet organisme était plus généreux, une entreprise pouvait s'attendre à une visite-surprise tous les quarante-six ans...
Le contrôle de l'économie par l'État ne résoudrait pas plus le problème. Le travail était encore plus dangereux dans les pays socialistes. Des milliers de travailleurs russes sont morts ou ont été blessés en construisant le métro de Moscou. Et, comparé aux catastrophes nucléaires, camouflées ou non, qui ont jalonné ces dernières décennies l'histoire de l'URSS, l'accident de Three Miles Island fait figure d'exercice d'alerte pour riverains de centrale nucléaire. Il n'en reste pas moins que la déréglementation en vogue depuis les années 80 n'arrangera rien, bien au contraire, en matière de sécurité du travail. Du point de vie sanitaire, entre autres, le travail a connu sa période la plus noire à l'époque où l'économie s'approchait au plus près du laisser-faire intégral. Un historien comme Eugene Genovese se montre convaincant quand il avance - comme le font d'ailleurs les pires apologistes de l'esclavage antérieur à la guerre de Sécession - que les travailleurs salariés des usines du nord des États-Unis et de l'Europe connaissaient un sort moins enviable que celui des esclaves des plantations du Sud. Nul rééquilibrage du rapport de force entre hommes d'affaires et bureaucrates ne semble susceptible de changer les choses en matière de production. Une application coercitive et systématique des normes sanitaires de l'OSHA, pour vagues et timides qu'elles soient, paralyserait sans doute l'économie. Et ceux qui sont chargés de faire respecter ces critères le savent bien, puisqu'ils ne font même pas mine de sévir à l'encontre de la plupart des entreprises en infraction.
L'ABOLITION DU TRAVAIL
Ce que j'ai dit jusqu'ici ne devrait prêter à aucune controverse. La plupart des travailleurs en ont marre du travail. Les taux d'absentéisme, de vols et de sabotages commis par les employés sont en hausse continuelle, sans parler des grèves sauvages et de la tendance générale à tirer au flanc. C'est peut-être là l'amorce d'un mouvement de rejet conscient, et plus seulement viscéral, à l'égard du travail. Cela n'empêche pas que le sentiment qui prévaut, parmi tous les patrons et leurs séides mais aussi chez la plupart des travailleurs, est que le travail lui-même est inévitable et nécessaire.
Je ne suis pas d'accord. Il est à présent possible d'abolir le travail et de le remplacer, dans les cas où il remplit une fonction utile, par une multitude de libres activités d'un genre nouveau. L'abolition du travail exige de s'attaquer au problème d'un point de vue tant quantitatif que qualitatif. D'une part, il faut réduire considérablement la quantité de travail effectuée : dans ce monde, la majeure partie du travail est inutile, voire nuisible et il s'agit tout simplement de s'en débarrasser. D'autre part, et là se situent tant le point central que la possibilité d'un nouveau départ révolutionnaire, il nous faut transformer toute l'activité que requiert le travail réellement utile en un éventail varié de passe-temps agréables - si ce n'est qu'ils se trouvent aboutir à des produits utiles, sociaux. Voilà qui ne devrait sûrement pas les rendre moins attrayants, quand même !
Alors seulement, toutes les barrières artificielles que forment le pouvoir et la propriété privée devraient s'effondrer. La création doit devenir récréation. Et nous pourrions tous nous arrêter d'avoir peur les uns des autres.
Je n'insinue pas que la majeure partie du travail pourrait connaître une telle réhabilitation. Mais justement la majeure partie du travail, par son inanité ou sa nocivité, ne mérite pas d'être réhabilitée... Seule une fraction toujours plus réduite des activités salariées remplit des besoins réels, indépendants de la défense ou de la reproduction du système salarial et de ses appendices politiques ou judiciaires. Il y a trente-cinq ans, Paul et Percival Goddman estimaient que seuls cinq pour cent du travail effectué alors - il est probable que ce chiffre, pour peu qu'il soit fiable, serait plus bas de nos jours - auraient suffi à satisfaire nos besoins minimaux : alimentation, vêtements, habitat. Leur estimation n'est qu'une supposition éclairée mais la conclusion en est aisée à tirer : directement ou indirectement, le gros du travail ne sert que les desseins improductifs du commerce et du contrôle social. Du jour au lendemain, nous pouvons affranchir des dizaines de millions de VRPO et de soldats, de gestionnaires et de flics, de courtiers et d'hommes d'Église, banquiers et d'avocats, de professeurs et de propriétaires de logements, de vigiles et de publicitaires, d'informaticiens et de domestiques, etc. Et il y a là un effet boule de neige puisque, à chaque gros ponte rendu oisif, on libère par la même occasion ses sous-fifres et ses larbins. Ainsi implose l'économie.
Quarante pour cent de la main-d'oeuvre est constituée de cols blancs, dont la plupart exercent quelques-uns des métiers les plus ennuyeux et les plus débiles jamais inventés. Des secteurs entiers de l'économie, l'assurance, la banque ou l'immobilier exemple, ne consistent en rien d'autre qu'en un brassage de paperasse dénué de toute utilité réelle. Ce n'est pas par hasard que le secteur "tertiaire", celui des services, s'accroît aux dépens du "secondaire" (l'industrie) tandis que le "primaire" (l'agriculture) a presque disparu. Comme le travail ne présente aucune nécessité, sauf pour ceux dont il renforce le pouvoir, des travailleurs toujours plus nombreux passent d'une activité relativement utile à une activité relativement inutile, dans le simple but d'assurer le maintien de l'ordre, la paix sociale - car le travail est en soi la plus redoutable des polices. N'importe quoi vaut mieux que rien. Voilà pourquoi vous ne pouvez rentrer avant l'horaire à la maison sous prétexte que vous avez achevé votre besogne quotidienne plus tôt. Même s'ils n'en ont aucun usage productif, les maîtres veulent votre temps, et en quantité suffisante pour que vous leur apparteniez, corps et âme. Comment expliquer autrement que la semaine de travail moyenne n'a guère diminué au cours des cinquante dernières années ?
Ensuite le couperet peut tomber sans dommage sur le travail productif lui-même. Plus jamais de production d'armements, d'énergie nucléaire, de bouffe industrielle, de désodorisants - et par dessus tout, plus jamais d'industrie automobile. Je n'ai rien contre une Stanley Steamer ou une Ford T de temps à autre, mais le fétichisme libidinal de la bagnole qui fait vivre des cloaques comme Détroit ou Los Angeles, pas question ! À ce stade, nous avons, mine de rien, résolu la crise de l'énergie, la crise de l'environnement et d'autres problèmes sociaux connexes et réputés insolubles.
Pour finir, il nous faut abolir l'activité laborieuse de loin la plus répandue, celle dont les horaires sont les plus interminables et qui regroupe des tâches parmi les plus ennuyeuses - et les moins bien rémunérées. Je veux parler du travail domestique et éducatif qu'effectuent les femmes au foyer. En abolissant le travail salarié et en réalisant le plein-chômage, nous sapons la division sexuelle du travail. La famille nucléaire telle que nous la connaissons provient d'une adaptation inévitable à la division du travail qu'impose l'esclavage salarié moderne. Qu'on le veuille ou non, telles que sont les choses depuis un ou deux siècles, il a longtemps été plus rationnel sur le plan économique que ce soit l'homme qui gagne le pain du ménage - pendant que la femme se tape le boulot de merde afin que son compagnon y trouve un doux refuge, à l'abri de ce monde sans coeur. Et que les enfants se rendent dans des camps de concentration nommés "écoles" d'abord pour que maman ne le ai pas sur le dos pendant qu'elle besogne, ensuite pour mieux contrôler leurs faits et gestes - et incidemment pour qu'ils acquièrent les habitudes de l'obéissance et de la ponctualité, ni nécessaires aux travailleurs.
Pour se débarrasser définitivement du patriarcat, il faut en finir avec la famille nucléaire, lieu de ce "travail de l'ombre", non payé, lequel rend possible le système de production fondé sur le travail qui, par lui-même, a rendu nécessaire la forme moderne et adoucie du patriarcat. Le corollaire de cette stratégie "antinucléaire" est l'abolition de l'enfance et la fermeture des écoles. Il y a plus d'élèves que de travailleurs à plein temps dans ce pays. Nous avons besoin des enfants comme professeurs, et non comme élèves. Leur contribution à la révolution ludique sera immense parce qu'ils sont mieux exercés dans l'art de jouer que ne le sont les adultes. Les adultes et les enfants ne sont pas identiques, mais ils deviendront égaux grâce à l'interdépendance. Seul le jeu peut combler le fossé des générations.
Je n'ai pas encore mentionné la possibilité d'abolir presque tout le travail restant par l'automatisation et la cybernétique. Tous les scientifiques, les ingénieurs et les techniciens, libérés des soucis de la recherche militaire ou de l'obsolescence calculée auront tout loisir d'imaginer en s'amusant des moyens d'éliminer la fatigue, l'ennui ou le danger dans des activités comme l'exploitation minière, par exemple. Il ne faut aucun doute qu'ils se lanceront dans bien d'autres projets pour se distraire et se faire plaisir. Peut-être établiront-ils des systèmes de communication multimédia à l'échelle de la planète. Peut-être iront-ils fonder des colonies dans l'espace. Peut-être. Je ne suis pas moi-même un fana du gadget. Je n'aimerais guère vivre dans un paradis entièrement automatisé. Je ne veux pas de robots-esclaves faisant tout à ma place. Je veux faire et créer moi-même. Il y a, je pense, une place pour les techniques substitutives au travail humain mais je la souhaiterais modeste.
Le bilan historique et préhistorique de la technologie n'incite guère à l'optimisme. Depuis le passage de la chasse et de la cueillette à l'agriculture puis à l'industrie, la quantité de travail n'a cessé de s'accroître tandis que déclinaient les talents et l'autonomie individuelle de l'être humain. L'évolution de l'industrialisme a accentué ce que Harry Braverman appelait la dégradation du travail. Les observateurs les plus perspicaces ont toujours été conscients de ce phénomène. John Stuart Mill remarquait que toutes les inventions destinées à économiser du travail humain n'ont jamais réduit la totalité du travail effectué d'une minute. Karl Marx a écrit qu'"on ne pourrait rédiger une histoire des inventions faites depuis 1830 dans la seule intention de fournir des armes au capital contre les révoltes de la classe ouvrière". Les technophiles les plus enthousiastes - Saint-Simon, Comte, Lénine, B.-F. Skinner - ont toujours été de fieffés autoritaristes, c'est-à-dire des technocrates. Nous devrions être plus que sceptiques à l'égard des promesses de la mystique informatique. Les ordinateurs et les informaticiens travaillent comme des chiens ; il y a de fortes chances pour que, si on les laisse faire, ils nous fassent travailler comme des chiens. Mais s'ils ont d'autres projets, plus susceptibles d'être subordonnés aux désirs humains que ne l'est la prolifération des techniques de pointe, alors prêtons-leur l'oreille.
LA RÉVOLUTION LUDIQUE
Ce que je désire réellement, c'est de voir le jeu se substituer au travail. Un premier pas dans cette voie serait de renoncer aux notions de "job" et de "métier". Même les activités qui recèlent quelque contenu ludique finissent par le perdre en étant réduites à des besognes que des gens formés à ces tâches, et seulement ces gens-là, sont contraints d'exercer à l'exclusion de toute autre activité. N'est-il pas étrange que des travailleurs agricoles peinent dans les champs pendant que leurs maîtres à air conditionnés rentrent chez eux chaque week-end pour se livrer aux joies du jardinage ? Dans un système régi par la fête permanente, nous assisterons à l'âge d'or du dilettantisme, à côté duquel la Renaissance aura l'air minable. Il n'y aura plus de métiers, seulement des choses à faire et des gens pour les faire.
Le secret de la transformation du travail en jeu, comme l'a si bien senti Charles Fourier, consiste à ordonner les activités utiles de manière à tirer avantage de la variété des goûts, afin qu'une variété d'êtres vivants trouvent un réel plaisir à s'y adonner à des moments choisis. Pour que ces individus se sentent pleinement attirés par les activités qu'ils trouvent agréables ou intéressantes, il suffit d'éradiquer les absurdités et les déformations dont souffrent les tâches productives lorsqu'elles sont réduites à n'être que du travail. Il ne me déplairait pas, par exemple, de donner quelques cours (pas trop), mais je ne veux pas d'élèves contraints et forcés, et je me refuse à faire de la lèche à de grotesques pédants pour obtenir un poste.
En outre, il existe des activités que les gens aiment pratiquer de temps en temps mais à petites doses, et certainement pas en permanence. On peut aimer faire du baby-sitting pendant quelques heures pour le plaisir de partager la compagnie d'enfants, mais pas autant que leurs propres parents. En revanche, les parents apprécient profondément le temps ainsi rendu disponible, même si cela les angoisserait d'être séparés trop longtemps de leur progéniture. Ces différences entre individus fondent la possibilité d'une vie de libre jeu. Le même principe s'applique à bien d'autres domaines d'activités, en particulier les plus primordiaux. C'est ainsi que de nombreuses personnes aiment cuisiner lorsqu'il s'agit de le faire à leur gré et non lorsqu'il s'agit de ravitailler des carcasses humaines afin qu'elles soient aptes à bosser.
Enfin, certaines activités qui sont insatisfaisantes lorsqu'elles sont effectuées tout seul ou dans un environnement désagréable ou aux ordres d'un patron deviennent plaisantes ou intéressantes, au moins pendant un moment, lorsque ces circonstances viennent à changer. Cela est probablement vrai, dans une certaine mesure, de tout travail. Les gens déploient alors leur ingéniosité, qu'ils auraient refoulée autrement, pour faire un jeu des plus rebutantes besognes. Des activités qui attirent certains peuvent en repousser d'autres, mais chacun a, au moins potentiellement, une variété d'intérêts et un intérêt pour la variété. "Tout, au moins une fois", comme dit l'adage. Fourier était passé maître dans l'art d'imaginer comment les penchants les plus pervers et les plus aberrants pouvaient être employés utilement dans la société post-civilisée, qu'il appelait Harmonie. Il pensait que l'empereur Néron n'aurait pas fait une si sanglante carrière s'il avait pu, enfant, satisfaire son goût pour le sang en travaillant dans un abattoir. Ceux des petits enfants qui aiment notoirement se rouler dans la boue étaient appelés par Fourier à se constituer en "petites hordes", chargées de nettoyer les toilettes et de ramasser les ordures ménagères - les plus méritants se voyant attribuer des médailles. Je ne défends pas ces exemples précis mais le principe qu'ils contiennent, dont je pense qu'il est parfaitement censé et constitue l'indispensable condition d'une transformation révolutionnaire générale.
N'oublions pas qu'il ne s'agit nullement de prendre le travail tel qu'il existe aujourd'hui et de s'arranger pour le confier aux personnes les plus aptes, parmi les quelles il faudrait en effet compter bon nombre de pervers... Si la technologie doit jouer un rôle dans cette transformation, ce serait moins pour extraire le travail de la vie quotidienne en automatisant toute activité que pour ouvrir de nouveaux champs à la recréation. Il se pourrait même que nous désirions retourner, dans une certaine mesure, à l'artisanat, retour dont William Morris considérait qu'il serait une conséquence probable et souhaitable de la révolution communiste. L'art serait ôté des mains des snobs et des collectionneurs, aboli en tant que bibelot du passé destiné à un public d'élite. Ses qualités esthétiques et créatives se verraient rendues à la vie intégrale à laquelle le travail l'a dérobé. Il est édifiant de songer que les vases grecs, en l'honneur desquels nous écrivons des odes et que nous exhibons dans des musées, étaient utilisés en leur temps pour conserver l'huile d'olive. Je doute que la camelote qui encombre notre quotidien connaisse telle postérité dans les temps futurs, si tant est qu'il y ait un futur. Il faut bien comprendre que le progrès ne saurait exister dans le monde du travail, tout au contraire. Nous ne devrions pas hésiter à emprunter au passé, les anciens n'y perdent rien et nous nous en trouvons enrichis.
La réinvention de la vie quotidienne exige de dépasser tous les repères. Il existe, en fait, plus de propositions en la matière que ne le soupçonne le public. Outre Fourier et William Morris - et de temps à autre, une piste chez Marx -, citons les écrits de Kropotkine, ceux des syndicalistes Pataud et Pouget et ceux des anarcho-communistes à l'ancienne (Berckman) ou nouvelle version (Bookchin). La communitas des frères Goodman est exemplaire en ce qu'elle illustre quelles formes naissent des desseins humains. Il y a à glaner chez les hérauts parfois fumeux de la technologie alternative et conviviale, comme Schumacher ou Illitch, après déconnexion de leur machine à brouillard. La lucidité féroce des situationnistes - ce qu'on en connaît au travers de l'anthologie de la revue Internationale situationniste ou du Traité de savoir-vivre de Raoul Vaneigem est réjouissant, même s'ils ne sont jamais vraiment parvenus à concilier pouvoir des conseils ouvriers et abolition du travail. Mieux vaut une telle inconvenance mineure, pourtant, que n'importe quelle version du gauchisme, dont les séniles dévots semblent être les derniers thuriféraires du travail - s'il n'y avait pas de travail, il n'y aurait pas de travailleurs, et, sans travailleurs, que resterait-il à organiser ?
Ainsi les abolitionnistes n'auront principalement à compter que sur leurs propres forces. Nul ne peut prédire ce qu'il adviendrait si déferlait la puissance créatrice jusqu'à présent bridée par le travail. Tout peut arriver. La fastidieuse opposition rhétorique entre liberté et nécessité, avec son parfum de théologie, se résoudra d'elle même dans la pratique dès lors que la production de valeurs d'usage se nourrira de délicieuses activités ludiques.
La vie deviendra un jeu, ou plutôt une variété de jeux, et non plus un jeu sans enjeu. Une rencontre sexuelle est le modèle même du jeu productif. Les partenaires y produisent mutuellement leurs plaisirs, personne ne tient la marque et tout le monde gagne. Plus on donne, plus on reçoit. Dans la vie ludique, le meilleur de la sexualité imprégnera les meilleurs moments de la vie quotidienne. Le jeu généralisé mènera à l'érotisation de la vie. Le sexe, en retour, peut devenir moins urgent, moins avide, plus ludique. Si nous jouons les bonnes cartes, nous pouvons tous sortir gagnants de la partie, mais seulement si on joue pour de vrai.
Nul ne devrait jamais travailler.
Prolétaires du monde entier, reposez-vous !
Bob Black - Extrait de THE ABOLITION OF WORK (1985)
18 août 2004
Travailler, moi ? Jamais ! (1)
Le travail est la source de toute misère, ou presque, dans ce monde. Tous les maux qui se peuvent nommer proviennent de ce que l'on travaille - ou de ce que l'on vit dans un monde voué au travail. Si nous voulons cesser de souffrir, il nous faut arrêter de travailler.
Cela ne signifie nullement que nous devrions arrêter de nous activer. Cela implique surtout d'avoir à créer un nouveau mode de voie fondé sur le jeu ; en d'autres mots, une révolution ludique. Par "jeu", j'entends aussi bien la fête que la créativité, la rencontre que la communauté, et peut-être même l'art. On ne saurait réduire la sphère du jeu aux jeux des enfants, aussi enrichissants que puissent être ces premiers amusements. J'en appelle à une aventure collective dans l'allégresse généralisée ainsi qu'à l'exubérance mutuelle et consentie librement. Le jeu n'est pas passivité. Il ne fait aucun doute que nous avons tous besoin de consacrer au pur délassement et à l'indolence infiniment plus de temps que cette époque ne le permet, quels que soient notre métier ou nos revenus. Pourtant, une fois que nous nous sommes reposés des fatigues du salariat, nous désirons presque tous agir encore. Oblomovisme et Stakhanovisme ne sont que les deux faces de la même monnaie de singe.
La vie ludique est totalement incompatible avec la réalité existante. Tant pis pour la "réalité", ce trou noir qui aspire toute vitalité et nous prive du peu de vie qui distingue encore l'existence humaine de la simple survie. Curieusement - ou peut-être pas - toutes les vieilles idéologies sont conservatrices, en ce qu'elles crient aux vertus du travail. Pour certaines d'entre elles, comme le marxisme et la plupart des variétés d'anarchisme, leur culte du travail est d'autant plus féroce qu'elles ne croient plus à grand'chose d'autre.
La gauche modérée dit que nous devrions abolir toute discrimination dans l'emploi. J'affirme pour ma part qu'il faut en finir avec l'emploi. Les conservateurs plaident pour une législation garantissant le droit au travail. Dans la lignée du turbulent gendre de Marx, Paul Lafargue, je soutiens le droit à la paresse. Certains gauchistes jappent en faveur du plein-emploi. J'aspire au plein chômage, comme les surréalistes - sauf que je ne plaisante pas, moi. Les sectes trotskistes militent au nom de la révolution permanente. Ma cause est celle de la fête permanente.
Or, si tous ces idéologues sont des partisans du travail - et pas seulement parce qu'ils comptent faire accomplir leur labeur par d'autres -, ils manifestent d'étranges réticences à le dire. Ils peuvent pérorer sans fin sur les salaires, les horaires, les conditions de travail, l'exploitation, la productivité, la rentabilité ; ils sont disposés à parler de tout sauf du travail lui-même. Ces experts, qui se proposent de penser à notre place, font rarement état publiquement de leurs conclusions sur le travail, malgré son écrasante importance dans nos vies. Les syndicats et les managers sont d'accords pour dire que nous devrions vendre notre temps, nos vies en échange de la survie, même s'ils en marchandent le prix. Les marxistes pensent que nous devrions être régentés par des bureaucrates. Les libertariens estiment que nous devrions travailler sous l'autorité exclusive des hommes d'affaires. Les féministes n'ont rien contre l'autorité, du moment qu'elle est exercée par des femmes. Il est clair que ces marchands d'idéologies sont sérieusement divisés quant au partage de ce butin qu'est le pouvoir. Il est non moins clair qu'aucun d'eux ne voit la moindre objection au pouvoir en tant que tel et que tous veulent continuer à nous faire travailler.
Vous êtes peut-être en train de vous demander si je plaisante ou si je suis sérieux. Je plaisante et je suis sérieux. Être ludique ne veut pas dire être ridicule. Le jeu n'est pas forcément frivole, même si frivolité n'est pas trivialité : le plus souvent, on devrait prendre la frivolité au sérieux. J'aimerais que la vie soit un jeu - mais un jeu dont l'enjeu soit vertigineux. Je veux jouer pour de vrai.
MISÈRE DU SALARIAT
L'alternative au travail n'est pas seulement l'oisiveté. Être ludique ne veut pas dire être endormi. Autant je chéris les plaisirs de l'indolence, autant celle-ci n'est jamais si gratifiante que lorsqu'elle ponctue d'autres plaisirs et passe-temps. Je n'apprécie pas plus cette soupape bien gérée et encadrée qu'on appelle "loisirs". Loin de là. Les loisirs ne produisent que du non-travail au nom du travail. Les loisirs sont composés du temps passé à se reposer des fatigues du boulot et à essayer frénétiquement, mais en vain, d'en oublier l'existence. De nombreuses personnes reviennent de vacances avec un air si abattu que l'on dirait qu'elles retournent bosser pur se reposer. La principale différence entre le travail et les loisirs est la suivante : au boulot, au moins, l'avachissement et l'aliénation sont rémunérés.
Je ne joue pas sur les mots. Quand je dis que je veux abolir le travail, je veux précisément dire ce que j'énonce, mais il me faut préciser ce que j'entends par là, en définissant mes termes de manière non spécialisée. Ma définition minimale du travail est le labeur forcé, c'est-à-dire la production obligatoire. Ces deux derniers paramètres sont essentiels. Le travail est la production effectuée sous la contrainte de moyens économiques ou politiques, la carotte ou le bâton - la carotte n'est que la continuation du bâton par d'autres moyens. Mais toute création n'est pas travail. Le travail n'est jamais accompli pour lui-même, il l'est par rapport à quelque produit ou profit qu'en tire le travailleur, ou plus souvent une autre personne. Voilà ce qu'est nécessairement le travail. Le définir, c'est le mépriser. Mais le travail est généralement pire encore que ce que cette définition dévoile. La dynamique de la domination intrinsèque au travail tend avec le temps à s'établir en système élaboré. Dans les sociétés "avancées" où triomphe le travail - toutes les sociétés industrielles, qu'elles se veuillent capitalistes ou "communistes" -, le travail acquiert invariablement d'autres attributs qui ne font que renforcer son iniquité.
Habituellement - et cela était encore plus vrai dans les régimes "communistes", où l'État était l'employeur principal et chaque personne un employé, que dans les pays capitalistes -, le travail c'est l'emploi, c'est-à-dire le travail salarié, ce qui revient à se vendre à crédit. Ainsi 95% des Américains qui travaillent sont salariés - de quelqu'un ou de quelque chose. Dans les États régis par le modèle socialiste, on n'était pas loin des 100%. Seuls les bastions du tiers-monde agricole - le Mexique, l'Inde, le Brésil, la Turquie - abritent pour un temps encore des concentrations significatives de paysans qui perpétuent l'arrangement traditionnel régentant l'essentiel de l'activité au cours des derniers millénaires : le versement d'impôts écrasants, qu'on peut appeler rançon, à l'État ou de rentes à des propriétaires terriens parasitaires, en échange d'une certaine tranquillité. De nos jours, même ce marché de dupes, cette existence précaire et soumise, paraît préférable à l'esclavage salarié. Tous les travailleurs de l'industrie et des bureaux sont des employés et subissent donc une forme de surveillance qui garantit leur servilité.
Mais le travail moderne engendre de pires effets encore. Les gens ne se contentent pas de travailler ; ils ont des "jobs", des pseudo-métiers, et accomplissent continuellement une seule tâche productive. Même si cette dernière recèle une dimension intéressante (ce qui est le cas d'un nombre décroissant de ces jobs), la monotonie induite par son exclusivité obligatoire phagocyte tout son potentiel ludique. Un job qui pourrait engager l'énergie de quelques personnes, durant un temps raisonnable, pour le plaisir, devient un fardeau pour ceux qui doivent s'y astreindre quarante heures par semaine, sans avoir leur mot à dire sur la manière de le faire, pour le seul profit d'actionnaires qui ne contribuent en rien au projet - et sans la moindre possibilité de partager les tâches parmi ceux qui doivent vraiment s'y frotter. Voilà le vrai monde du travail : un monde de bévues bureaucratiques, de harcèlement sexuel et de discrimination, peuplé de patrons obtus exploitant et brimant leurs subordonnés, lesquels - selon n'importe quel critère technique et rationnel - devraient être aux commandes et prendre les décisions. Mais dans la réalité, le capitalisme soumet encore les impératifs de productivités et de rentabilité aux exigences du contrôle organisé.
La déchéance que connaît au boulot l'écrasante majorité des travailleurs naît d'une variété infinie d'humiliations, qu'on peut désigner globalement du nom de "discipline". Des gens comme Foucault ont analysé de manière complexe ce phénomène, alors qu'il est fort simple.
La discipline est constituée de la totalité des contrôles coercitifs qui s'exercent sur le lieu de travail: surveillance, exécution machinale des tâches, rythmes de travail imposés, quotas de production, pointeuses, etc. La discipline est ce que le magasin, l'usine et le bureau ont en commun avec la prison, l'école et l'hôpital psychiatrique.
Une telle horreur n'a pas d'exemple dans l'histoire préindustrielle. Elle dépasse les capacités de nuisance dont jouissaient des tyrans tels que Néron, Gengis Khan ou Ivan le Terrible. Aussi néfastes et malveillants qu'ils fussent, ces oppresseurs ne disposaient pas des moyens raffinés de domination dont profite le despotisme actuel. La discipline est par excellence le mode de contrôle moderne, aussi artificiel que pernicieux. Elle est à prohiber sans complaisance dans la société humaine, dès que s'en présentera l'occasion, et dans tous ses aspects.
Tel est le travail. Le jeu est précisément l'inverse. Le jeu est toujours volontaire. Ce qui pourrait être un jeu devient un travail s'il est effectué sous la contrainte - c'est l'évidence. Bernie de Koven a tenté de définir le jeu comme la mise entre parenthèses des conséquences. Cette définition est inacceptable si elle implique que tout jeu n'est que futilité. Il ne s'agit pas de savoir si jouer produit ou non des conséquences. C'est nier le plaisir qu'engendre le jeu. En vérité, les conséquences du jeu, lorsqu'il y en a, sont gratuites. Le jeu et le don sont étroitement liés. Ils participent, mentalement et socialement, de la même impulsion individuelle et générique : l'instinct ludique. Le jeu et le don partagent le même hautain dédain pour le résultat. Le joueur aime jouer, donc il joue. Dans l'activité ludique, la gratification principale réside dans l'activité elle-même, quelle qu'elle soit. Un théoricien du jeu comme Huizinga, autrement pertinent que ce con de Koven, prétend, dans Homo Ludens, définir l'activité humaine comme un jeu dont il faut respecter les règles. J'ai le plus grand respect pour l'érudition de Huizinga mais, en l'occurrence, je conteste avec force l'étroitesse de sa définition. Certes, il existe nombre de beaux jeux, tels que les échecs, le base-ball, le Monopoly ou le bridge, qui sont soumis à des règles ; mais la sphère du jeu dépasse celles du sport et des jeux de société. La conversation et le sexe, la danse et le voyage, voilà par exemple, des activités qui peuvent aisément échapper à des conventions intangibles. Or, elles relèvent, sans l'ombre d'un doute, du jeu. Et on peut se jouer des règles elles-mêmes aussi aisément que de toutes choses.
L'ESCLAVAGE VOLONTAIRE
Le travail bafoue la liberté. Selon le discours officiel, nous autres Occidentaux vivons dans des démocraties et jouissons de droits fondamentaux, alors que d'autres sont plus infortunés : privés de liberté, ils doivent subir le joug d'États policiers. Ces victimes obéissent, sous peine du pire, aux ordres, quel qu'en soit l'arbitraire. Les autorités les maintiennent sous une surveillance permanente. Les bureaucrates à la solde de l'État contrôlent jusqu'aux moindres détails de la vie quotidienne. Les dirigeants qui les harcèlent n'ont à répondre qu'à leurs propres supérieurs, dans le secteur public comme dans le privé. Dans les deux cas, la dissidence et la désobéissance sont punies. Des délateurs informent régulièrement les autorités. On nous présente tout cela comme étant le Mal.
Et en effet cette vision est effroyable, même si ce n'est rien d'autre qu'une description universelle de l'entreprise moderne. Les conservateurs, les ultra-libéraux et les démocrates de gauche qui dénoncent le totalitarisme sont des faux-culs, des pharisiens. Il y a plus de liberté dans n'importe quelle dictature vaguement déstalinisée que dans l'entreprise américaine ordinaire. La discipline qu'on applique dans une usine ou dans un bureau est la même que dans une prison ou un monastère. En fait, comme l'ont montré Foucault et d'autres historiens, les prisons et les usines sont apparues à peu près à la même époque. Et leurs initiateurs se sont délibérément copiés les uns les autres pour ce qui est des techniques de contrôle.
Un travailleur est un esclave à temps partiel. C'est le patron qui décide de l'heure à laquelle il vous faut arriver au travail et celle de la sortie - et de ce que vous allez y faire entre-temps. Il vous dit quelle quantité de labeur il faut effectuer, et à quel rythme. Il a le droit d'exercer son pouvoir jusqu'aux plus humiliantes extrémités. Si tel est son bon plaisir, il peut tout réglementer: la fréquence de vos pauses-pipi, la manière de vous vêtir, etc. Hors quelques garde-fous juridiques fort variables, il peut vous renvoyer sous n'importe quel prétexte - ou sans la moindre raison. Il vous fait espionner par des mouchards et des chefaillons, il constitue des dossiers sur chacun de ses employés. Répondre du tac au tac devient dans l'entreprise une forme intolérable d'insubordination - faute professionnelle s'il en est - comme si un travailleur n'était qu'un vilain garnement : non seulement cela vous vaut d'être viré mais cela peut vous priver de prime de départ et d'allocations-chômage. Sans y trouver plus de vertu ni de raison, on peut noter que les enfants, en famille comme à l'école, subissent un traitement fort comparable, qu'on justifie dans leur cas par leur immaturité postulée. Cela en dit long sur leurs parents et leurs professeurs, ces pauvres employés...
L'avilissant système de domination que je viens de décrire gouverne plus de la moitié des heures d'éveil de la majorité des femmes et de la multitude des hommes pendant des décennies, durant la majeure partie de leur existence. Dans certains cas, il n'est pas trop erroné de nommer notre système démocratie ou capitalisme ou, plus précisément encore, industrialisme ; mais les appellations les plus appropriées sont fascisme d'usine et oligarchie de bureau. Quiconque prétend que ces gens sont libres est un menteur ou un imbécile. On est ce que l'on fait. Si l'on s'adonne à un travail monotone, stupide et ennuyeux, il y a de grandes chances pour que l'on devienne à son tour monotone, stupide et ennuyeux. Le travail - l'esclavage salarié et la nature de l'activité qu'il induit - constitue en lui-même une bien plus valide explication à la crétinisation rampante qui submerge le monde que des outils de contrôle aussi abrutissants que la télévision ou le système éducatif.
Les employés, enrégimentés toute leur vie, happés par le travail au sortir de l'école et mis entre parenthèses par leur famille à l'âge préscolaire puis à celui de l'hospice, sont accoutumés à la hiérarchie et psychologiquement réduits en esclavage. Leur aptitude à l'autonomie est si atrophiée que leur peur de la liberté est la moins irrationnelle de leurs nombreuses phobies. L'art de l'obéissance, qu'ils pratiquent avec tant de zèle au travail, ils le transmettent dans les familles qu'ils fondent, reproduisant ainsi le système en toutes façons et propagent sous toutes ses formes le conformisme culturel, politique et moral. Dès lors qu'on a vidé, par le travail, les êtres humains de toute vitalité, ils se soumettent volontiers et en tout à la hiérarchie et aux décisions des experts. Ils ont pris le pli.
Nous sommes si liés au monde du travail que nous ne voyons guère le mal qui nous est fait. Il nous faut compter sur des observateurs venus d'autres âges ou d'autres cultures pour apprécier l'extrême gravité pathologique de notre situation présente. Il fut un temps, dans notre propre passé, où nul n'aurait compris ou admis l'"éthique du travail". Weber ne se trompe sans doute pas lorsqu'il établit un lien entre l'apparition de celle-ci et celle d'une religion, le calvinisme ; lequel, s'il s'est propagé à notre époque plutôt qu'il y a quatre siècle, aurait été immédiatement, et non sans raison, dénoncé de toutes parts comme étant une secte bizarroïde.
Quoi qu'il en soit, il nous suffit de puiser dans la sagesse de l'Antiquité pour prendre quelque recul par rapport au travail. Les anciens ne se leurraient pas sur le travail et leurs vues sur la question demeurèrent incontestées, mis à part les fanatiques calvinistes, jusqu'à ce que triomphe l'industrialisme - non sans avoir reçu la bénédiction de ces prophètes.
Imaginons un instant que le travail ne transforme pas les gens en êtres soumis et déshumanisés. Imaginons, à rebours de toutes notions psychologiques plausibles comme de l'idéologie même des thuriféraires du travail, que ce dernier n'ait aucun effet sur la formation du caractère. Et imaginons que le travail ne soit pas aussi fatiguant, ennuyeux et humiliant que ce que nous en savons tous, dans la douloureuse réalité. Même ainsi le travail bafouerait encore toute aspiration humaniste et démocratique, pour la simple raison qu'il confisque une si grande partie de notre temps. Socrate disait que les travailleurs manuels faisaient de piètres amis et de piètres citoyens parce qu'ils n'avaient pas le temps de remplir les devoirs de l'amitié et d'assumer les responsabilités de la citoyenneté. Il n'avait pas tort, le bougre. À cause du travail, nous ne cessons de regarder nos montres, quelle que soit notre activité. Le "temps libre" n'est rien d'autre que du temps qui ne coûte rien aux patrons. Le temps libre est principalement consacré à se préparer pour le travail, à revenir du travail, à surmonter la fatigue du travail. Le temps libre est un euphémisme qui désigne la manière dont la main d'oeuvre se transporte à ses propres frais pour se rendre au labeur et assume l'essentiel de sa propre maintenance et de ses réparations. Le charbon et l'acier ne font pas cela. Les fraiseuses et les machines à écrire ne font pas cela. Mais les travailleurs le font. Pas étonnant que Edward G. Robinson s'écrie, dans un de ses films de gangsters : "Le travail, c'est pour les débiles !"
Tant Platon que Xénophon attribuent à Socrate - et à l'évidence partagent avec lui - une conscience des effets nocifs du travail sur le travailleur en tant que citoyen et en tant qu'humain. Hérodote désigne le mépris du travail comme une vertu des Grecs classiques à leur apogée culturelle. Pour ne prendre qu'un seul exemple à Rome, Cicéron dit que "quiconque échange son labeur contre de l'argent se vend lui-même et se place de lui-même dans les rangs des esclaves". Telle franchise est rare de nos jours, mais des sociétés primitives contemporaines qu'on nous apprend à mépriser en fournissent des exemples qui ont éclairé les anthropologues occidentaux. Les Kapauku de l'ouest de la Nouvelle-Guinée ont, d'après Posposil, une conception de l'équilibre vital selon laquelle ils ne travaillent qu'un jour sur deux, la journée de repos étant destinée à "recouvrer la puissance et la santé perdues".
Nos ancêtres, aussi récemment qu'au XVIIIè siècle, alors même qu'ils étaient déjà bien avancés dans la voie qui nous a mené dans ce merdier, avaient du moins conscience de ce que nous avons oublié- la face cachée de l'industrialisation. Leur ardente dévotion à "Saint-Lundi" - imposant de facto la semaine de cinq jours cinquante ans avant sa consécration légale - faisait le désespoir des premiers propriétaires de fabriques. Il se passa bien du temps avant qu'ils ne se soumettent à la tyrannie de la cloche, ancêtre de la pointeuse. En fait, il fallut remplacer, le temps d'une génération, ou deux, les adultes mâles par des femmes, plus habituées à l'obéissance, et des enfants, plus faciles à modeler selon les exigences industrielles.
Même les paysans exploités de l'Ancien Régime parvenaient à arracher à leurs seigneurs une bonne part du temps censé appartenir au service de ces derniers. D'après Lafargue, un quart du calendrier des paysans français était constitué de dimanches et de jours de fêtes. Tchayanov, étudiant les villages de la Russie tsariste - qu'on ne peut guère qualifier de société progressiste - montre de même que les paysans consacraient entre un cinquième et un quart des jours de l'année au repos. Obnubilés par la productivité, nos contemporains sont à l'évidence très en retard, en matière de réduction du temps de travail, sur ces sociétés archaïques. S'ils nous voyaient, les moujiks surexploités se demanderaient pour quelle étrange raison nous continuons à travailler. Nous devrions sans répit nous poser la même question.
Pour saisir l'immense étendue de notre dégénérescence, il suffit de considérer la condition première de l'humanité, sans gouvernements ni propriété, alors que nous étions nomades chasseurs et cueilleurs. Hobbes présumait que notre existence était alors brutale, désagréable et courte. D'autres estiment que la vie, dans les temps préhistoriques, n'était qu'une lutte désespérée et continuelle pour la survie, une guerre livrée à une Nature impitoyable, où la mort et le désastre attendaient les malchanceux et tous ceux qui ne pouvaient relever le défi du combat pour l'existence. En fait, il ne s'agit là que du reflet des peurs que suscite l'effondrement de l'autorité gouvernementale au sein de groupes humains accoutumés à ne pas s'en passer, tels que l'Angleterre de Hobbes pendant la guerre civile. Les compatriotes de Hobbes avaient pourtant découvert des formes alternatives de société, indiquant qu'il existait d'autres manières de vivre - parmi les Indiens d'Amérique du Nord,ut particulièrement - mais déjà trop éloignés de leur propre expérience pour qu'ils les assimilent. Seuls les gueux, dont les frugales conditions d'existence étaient plus proches de celles des Indiens, pouvaient les comprendre et, parfois, se sentir attirés par leur mode de vie. Tout au long du XVIIIe siècle, des colons anglais firent défection pour aller vivre dans les tribus indiennes ou, captifs de ces dernières, refusèrent de retourner à la civilisation, tandis que les Indiens ne faisaient jamais défection pour aller vivre dans les colonies blanches - pas plus que les Allemands de l'Ouest n'escaladaient naguère le mur pour demander l'asile en RDA...
La version "lutte-pour-la-vie" du darwinisme - à la Thomas Huxley - reflète plus les conditions économiques de l'Angleterre victorienne qu'une approche scientifique de la sélection naturelle, ainsi que l'a démontré l'anarchiste Kropotkine dans son livre L'Aide mutuelle, un facteur d'évolution - Kropotkine était un savant, un géographe qui eut, bien involontairement, l'occasion d'étudier la question sur le terrain lors de son exil en Sibérie : il savait de quoi il parlait. En revanche et à l'instar de la plupart des théories sociales et politiques, l'histoire que Hobbes et ses successeurs racontent n'est qu'une autobiographie par inadvertance.
L'anthropologue Marshall Sahlins, étudiant les données concernant les chasseurs-cueilleurs contemporains, fit exploser le mythe forgé par Hobbes, dans un texte intitulé Âge de pierre, âge d'abondance. Les chasseurs-cueilleurs travaillent beaucoup moins que nous, et leur travail est difficile à distinguer de ce que nous considérons relever du jeu. Sahlins en conclut que "les chasseurs-cueilleurs travaillent moins que nous et que, plutôt que d'être une harassante besogne, la quête pour la nourriture est occasionnelle ; leurs loisirs sont abondants et ils consacrent plus de temps à la sieste que dans aucune autre forme de société". Ils "travaillent" en moyenne quatre heures par jour, si toutefois on peut nommer "travail" leur activité. Leur "labeur", tel qu'il nous apparaît, est hautement qualifié et développe leurs capacités intellectuelles et physiques ; le travail non qualifié à grande échelle, observe Sahlins, n'est possible que dans le système industrialiste. L'activité des chasseurs-cueilleurs correspond ainsi à la définition du jeu selon Friedrich Schiller : la seule occasion qui permette à l'homme de réaliser sa pleine humanité en donnant libre cours aux deux aspects de sa double nature, la sensation et la pensée. Voici ce qu'en dit le grand poète : "L'animal travaille lorsque la privation est le ressort principal de son activité et il joue quand c'est la profusion de ses forces qui est ce ressort, quand la vie, par sa surabondance, stimule elle-même l'activité".
Le jeu et la liberté sont, en matière de production, coextensifs. Même Marx, qui malgré toutes ses bonnes intentions appartient au panthéon productiviste, observait qu'"il ne saurait y avoir de liberté avant que ne soit dépassé le point où demeure nécessaire le travail sous la contrainte de la nécessité et de l'utilité extérieure". Il ne parvint jamais à se convaincre lui-même d'identifier clairement cette heureuse circonstance pour ce qu'elle est : l'abolition du travail, l'auto-supression du prolétariat - cela pouvait, après tout, paraître paradoxal,siècle passé, d'être à la fois protravailleur et antitravail. Plus maintenant.
L'aspiration à revenir ou à avancer vers une vie débarrassée du travail transparaît dans tous les traités d'histoire sociale et culturelle sérieux de l'Europe préindustrielle, parmi lesquels on peut citer Englandin Transition de Dorothy George ou Popular Culture in Early Modern Europe de Peter Burke. Tout aussi pertinent est l'essai de Daniel Bell, Work and its Discontents, à ma connaissance le premier texte à s'étendre aussi longuement sur la révolte contre le travail. Comme le note Bell, l'Adam Smith de La Richesse des nations, malgré son enthousiasme éperdu pour le marché et la division du travail, était bien plus conscient de l'aspect peu reluisant du travail que ne le sont les économistes de l'école de Chicago et tous les modernes épigones de Smith. Ce dernier observait avec franchise : "L'intelligence de la majeure partie des hommes est nécessairement formée par leur emploi habituel. L'homme dont la vie se passe à effectuer quelques gestes simples n'a guère l'occasion d'exercer son intelligence. Il devient généralement aussi stupide et ignorant qu'il est possible à une créature humaine de l'être..." Voilà, en quelques mots directs, ma critique du travail. Belle écrivait en 1956, en plein âge d'or de l'imbécillité et de l'autosatisfaction dans l'Amérique d'Eisenhower, mais il décrivait de manière prémonitoire le malaise inorganisé et inorganisable des années 70 qui s'est perpétué depuis et qui est impossible à récupérer par quelque tendance politique que ce soit, qu'on ne peut exploiter et qu'on feint donc d'ignorer. Ce problème est la révolte contre le travail. Les économistes néo-libéraux - les Milton Friedman et ses Chicago Boys - n'en parlent jamais dans leurs textes parce que, pour emprunter à leur jargon et comme on dit dans Star Trek : It does not compute. "Ça ne se calcule pas".
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Bob Black - Extrait de THE ABOLITION OF WORK (1985)
Carpe socialiste, lapin libéral
Une dame philosophe - peu importe son nom, elle vaut ici de manière symptomatique... - vend ces temps-ci un peu partout son produit raffiné dans les cuisines du CNRS : le socialisme libéral. Un centre national et une recherche scientifique, voilà des cautions radicales ! Du sérieux : le jacobinisme centralisé et la méthode des sciences dures... Si la penseuse trouve, au lieu de chercher - comme souvent dans ce fromage -, gageons que l'époque va s'en trouver radicalement bouleversée.
Résultats ? Dans les pages "idées" des quotidiens, qu'elle inonde, la montagne accouche d'une souris... Tenez-vous bien : appliqué à l'école, par exemple, le socialisme libéral donne quoi ? L'apprentissage de l'anglais au plus tôt dans les classes primaires et la mise à disposition d'un ordinateur pour chaque élève. Révolution, pour sûr ! Apprendre la langue de l'Empire et utiliser ses machines de prédilection, voilà de quoi réjouir les libéraux. Les socialistes aussi, s'il s'agit de Dominique Straus-Kahn - remercié en dernière page... -, mais pas l'infime poignée qui, sous la rose, pense encore à gauche...
Ce socialisme libéral définit clairement une chimère, un oxymore. Une carpe clonée avec un lapin, ni chair ni poisson, à l'aise ni dans l'eau ni sur terre, muet comme l'un, éjaculateur précoce comme l'autre. Le libéralisme, on le voit gros comme une maison : liberté d'entreprendre, liberté de posséder, liberté de faire des bénéfices, liberté d'employer sans contraintes venues du droit social, liberté de circulation des capitaux, liberté formelle d'être libre pour le chômeur, le malade du sida, la femme battue, l'immigré avec ou sans papiers, le prisonnier. La vieille liberté du renard libre dans le poulailler libre. Rien ne change...
Pour le socialisme, c'est plus diffcile à trouver... A l'évidence, on constate sans difficultés l'anti-communisme (ah ! la haine de Castro et l'amour pour Bush, ces deux figures d'une même abjection !), le mépris pour Marx (doublé de l'éloge d'un Proudhon que les pétainistes aimaient aussi...), la diabolisation de l'État (ce fossile exécré par le Medef !), le refus de soumettre l'économie à la politique (vive la Bourse en lieu et place de l'Hémicycle !), la critique de l'utopie (toujours coupable de conduire au goulag...), celle du déterminisme (la vieille animosité recuite contre Bourdieu !). La grosse machine conceptuelle recrache une toute petite chose : le réformisme...
Avec ce fameux réformisme (la deuxième gauche cérébrée, Michel Rocard transformé en Jaurès des temps modernes !), la dame propose une kyrielle de notions à scander comme un derviche tourneur : démocratie, république, création de richesses, redistribution et solidarité, délibération, travail - autant de vieilles lunes décrochées par les abstentionnistes, les amateurs de vote blanc et les suffrages exprimés en pure perte sur des candidats protestataires de droite comme de gauche dans toute consultation désormais...
Le socialisme, affirme scientifiquement et nationalement la rechercheuse dans son centre, c'est - reprenant Rosselli - "quand la liberté arrive dans la vie des gens les plus pauvres". Pour quoi faire quand on n'en a pas les moyens ? En Russie, avec Eltsine, les pauvres ont eu tout de suite la liberté des libéraux - et avec elle prostitution, criminalisation, marché noir, mafia, paupérisation, chômage, exclusion, précarisation puis création d'une caste d'apparatchiks richissimes et tout-puissants. Le communisme - en pire. Aux antipodes de cette gauche de droite, la gauche de gauche ne se contente pas de décréter la liberté : elle en donne les moyens. Ce qui suppose la justice...