Les Racines du Mal

... si le monde explose, la dernière voix audible sera celle d'un expert disant que la chose est impossible.

31 juillet 2004

La vie après la guillotine

Le monde avait oublié Patrick Henry que ses cheveux quittaient au fur et à mesure de son quart de siècle en prison - ne souhaitant probablement pas finir le reste de leurs jours derrière les barreaux. Peut-être aussi quittaient-ils une tête dans laquelle tout ne tournait pas rond et par trop difficile à orner au quotidien. Toujours est-il qu'en liberté conditionnelle ledit Patrick la montrait à l'envi, sa calvitie. Elle tranchait d'ailleurs sur la tignasse du jeune infanticide dont chacun conservait le souvenir. Et dans la presse qui compte plus sur le choc des photos que sur le poids des mots, on la découvrait en même temps qu'un homme normal réintégrant la société, tellement normal d'ailleurs qu'il avait superbement négocié les droits de parution de son portrait et de sa prose dans les colonnes mercenaires...
Et puis voilà que l'ex-détenu se fait d'abord pincer dans un magasin de bricolage, la main dans un sac de vis - de vices aurait dit Lacan... Sur son compte en banque, il dispose de 110 000 euros - sans compter son salaire mensuel de 1 100 euros : les à-valoir de Calmann-Lévy, jadis l'éditeur de Flaubert, les temps sont durs ! - et les économies faites en prison. De quoi largement payer les vis, sinon acheter le magasin. Mieux : il ajoute à sa performance une arrestation à la frontière espagnole au volant de sa voiture alors qu'il convoyait tranquillement 10 kilos de haschisch en provenance de Tanger ! Comme quoi il a le commerce dans le sang, mais le cerveau mal irrigué.
Psychologues, éducateurs, avocats, magistrats, associations, journalistes, personnel pénitenciaire, chroniqueurs, tous débattent depuis et tournent en rond. En écoutant ces logorrhées, on apprend que le ressort intime de cet homme, c'est l'amour de l'argent, la passion pour l'argent. Des escroqueries, avant l'assassinat de l'enfant ; ce crime abominable pour de sordides raisons de rançon ; le trafic de drogue ; la négociation des droits de son "livre", de ses entretiens, de ses photos... Tout témoigne en ce sens : rien d'autre ne l'intéresse sinon lui et l'argent.
A l'évidence, le débat plane moins haut dans les chaumières et la plupart des Français moyens débitent leurs couplets sentencieux : nostalgie de la peine de mort, déploration de l'absence d'une véritable perpétuité, dissertations sur le crime dans les gênes, le laxisme juridique, l'inutilité coûteuse des encadrements sociaux dans les prisons, conversations sur le réel bien-fondé des libérations conditionnelles et autres arguments qui vont dans le sens de l'actuel vent répressif. D'autres détenus risquent de payer cher l'incapacité de cet homme à assumer le rôle d'un costume social taillé trop grand pour lui : celui du monstre devenu homme grâce à la formation, aux diplômes obtenus en prison, à la confiance d'un imprimeur - hommage à ce Monsieur Corlet - à qui l'on demandait d'illustrer la pertinence et l'excellence de cette logique des chances offertes.
Car le réel problème, c'est la maladie de cet homme : l'obsession hystérique de l'argent et sa détermination à tout faire pour en obtenir, même quand il en a. Passion partagée par le plus grand nombre dont les arrangements avec le monde ne gênent personne tant qu'ils évitent le crime de sang - dussent-ils jeter le reste de la morale au panier. Or cet homme n'a pas été guéri ; comment d'ailleurs aurait-il pu l'être ? il n'a jamais été soigné. Comme les violeurs, les pédophiles, les violents et autres malades sociaux enfermés puis relâchés sans soins. Qui accepterait d'un hôpital qu'il renvoie un malade du cancer après l'avoir privé de liberté un temps pour le punir, avant de le relâcher dans la nature sans avoir rien fait pour le soigner ? Qui ? Venant de la prison tous acceptent...

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30 juillet 2004

La liquidation de l'opium

J'ai l'intention non dissimulée d'épuiser la question afin qu'on nous foute la paix une fois pour toutes avec les soi-disant dangers de la drogue. 

Mon point de vue est nettement anti-social. 

On n'a qu'une raison d'attaquer l'opium. C'est celui du danger que son emploi peut faire courir à l'ensemble de la société. 

Or ce danger est faux. 

Nous sommes nés pourris dans le corps et dans l'âme, nous sommes congénitalement inadaptés ; supprimez l'opium, vous ne supprimerez pas le besoin du crime, les cancers du corps et de l'âme, la propension au désespoir, le crétinisme né, la vérole héréditaire, la friabilité des instincts. Vous n'empêcherez pas qu'il y ait des âmes destinées au poison quel qu'il soit, poison de la morphine, poison de la lecture, poison de l'isolement, poison de l'onanisme, poison de coïts répétés, poison de la faiblesse enracinée de l'âme, poison de l'alcool, poison du tabac, poison de l'anti-sociabilité. Il y a des âmes incurables et perdues pour le reste de la société. Supprimez-leur un moyen de folie, elles en inventeront dix mille autres. Elles créeront des moyens plus subtils, plus furieux, des moyens absolument désespérés de l'humanité.  

Laissons se perdre les perdus, nous avons mieux à occuper notre temps qu'à tenter une régénération impossible et pour le surplus, inutile, odieuse et nuisible

Tant que nous ne serons parvenus à supprimer aucune des causes du désespoir humain, nous n'aurons pas le droit d'essayer de supprimer les moyens par lesquels l'homme essaie de se décrasser du désespoir. 

Car il faudrait d'abord arriver à supprimer cette impulsion naturelle et cachée, cette pente spécieuse de l'homme qui incline à trouver un moyen, qui lui donne l'idée de chercher un moyen de sortir de ses maux. 

De plus, les perdus sont perdus par nature, toutes les idées de régénération morale n'y feront rien, il y a un déterminisme inné, il y a une incurabilité indiscutable du suicide, du crime, de l'idiotie, de la folie, il y a un cocuage invincible de l'homme, il y a une friabilité du caractère, il y a un châtrage de l'esprit. 

L'aphasie existe, le tabès dorsalis existe, la méningite syphilitique, le vol, l'usurpation. L'enfer est déjà de ce monde et il est des hommes qui se sont évadés malheureux de l'enfer, des évadés destinés à recommencer éternellement leur évasion. Et assez là-dessus.
L'homme est misérable, l'âme est faible, il est des hommes qui se perdront toujours. Peu importent les moyens de la perte ; ça ne regarde pas la société.

Nous avons bien démontré, n'est-ce pas, qu'elle n'y peut rien, elle perd son temps, qu'elle ne s'obstine donc plus à s'enraciner dans sa stupidité.

Et enfin nuisible.

Pour ceux qui osent regarder la vérité en face, on sait, n'est-ce pas, les résultats de la suppression de l'alcool aux États-Unis :
Une super-production de folie : la bière au régime de l'éther, l'alcool bardé de cocaïne que l'on vend clandestinement, l'ivrognerie multipliée, une espèce d'ivrognerie générale. Bref, la loi du fruit défendu

De même, pour l'opium.

L'interdiction qui multiplie la curiosité de la drogue n'a jusqu'ici profité qu'aux souteneurs de la médecine, du journalisme, de la littérature. Il y a des gens qui ont bâti de fécales et industrieuses renommées sur leurs prétendues indignations contre l'inoffensive et infime secte des damnés de la drogue (inoffensive parce que infime et parce que toujours une exception), cette minorité de damnés de l'esprit, de l'âme, de la maladie. 

Ah ! que le cordon ombilical de la morale est chez eux bien noué. Depuis leur mère, ils n'ont, n'est-ce pas, jamais péché. Ce sont des apôtres, ce sont les descendants des pasteurs ; on peut seulement se demander où ils puisent leurs indignations, et combien surtout ils ont palpé pour ce faire, et en tout cas qu'est-ce que ça leur a rapporté.

Et d'ailleurs, là n'est pas la question. 

En réalité, cette fureur contre les toxiques et les lois stupides qui s'en suivent : 

  1. Est inopérante contre le besoin du toxique, qui, assouvi ou inassouvi, est inné à l'âme, et l'induirait à des gestes résolument anti-sociaux, même si le toxique n'existait pas
  2. Exaspère le besoin social du toxique, et le change en vice secret. 
  3. Nuit à la véritable maladie, car c'est là la véritable question, le nœud vital, le point dangereux : 

Malheureusement pour la médecine, la maladie existe

Toutes les lois, toutes les restrictions, toutes les campagnes contre les stupéfiants n'aboutiront jamais qu'à enlever à tous les nécessiteux de la douleur humaine, qui ont sur l'état social d'imprescriptibles droits, le dissolvant de leurs maux, un aliment pour eux plus merveilleux que le pain, et le moyen enfin de repénétrer dans la vie. 

Plutôt la peste que la morphine, hurle la médecine officielle, plutôt l'enfer que la vie. Il n'y a que les imbéciles du genre de J.P. Liausu (qui est pour surplus un avorton ignorant) pour prétendre qu'il faille laisser des malades macérer dans leur maladie

Suicidez-vous, désespérés, et vous, torturés du corps et de l'âme, perdez tout espoir. Il n'y a plus pour vous de soulagement en ce monde. Le monde vit de vos charniers. 

Et vous, fous lucides, tabétiques, cancéreux, méningitiques chroniques, vous êtes des incompris. Il y a un point en vous que nul médecin ne comprendra jamais, et c'est ce point pour moi qui vous sauve et vous rend augustes, purs, merveilleux : vous êtes hors la vie, vous êtes au-dessus de la vie, vous avez des maux que l'homme ordinaire ne connaît pas, vous dépassez le niveau normal et c'est de quoi les hommes vous tiennent rigueur ; vous empoisonnez leur quiétude, vous êtes des dissolvants de leur stabilité. Vous avez d'irrépressibles douleurs dont l'essence est d'être inadaptable à aucun état connu, inajustable dans les mots. Vous avez des douleurs répétées et fuyantes, des douleurs insolubles, des douleurs hors de la pensée, des douleurs qui ne sont ni dans le corps ni dans l'âme, mais qui tiennent de tous les deux. Et moi, je participe à vos maux, et je vous le demande : qui oserait nous mesurer le calmant ? Au nom de quelle clarté supérieure, âme à nous-mêmes, nous qui sommes à la racine même de la connaissance et de la clarté. Et cela, de par nos instances, de par notre insistance à souffrir. Nous que la douleur a fait voyager dans notre âme à la recherche d'une place de calme où s'accrocher, à la recherche de la stabilité dans le mal comme les autres dans le bien. Nous ne sommes pas fous, nous sommes de merveilleux médecins, nous connaissons le dosage de l'âme,  de la sensibilité, de la moelle, de la pensée. Il faut nous laisser la paix, il faut laisser la paix aux malades, nous ne demandons rien aux hommes, nous ne leur demandons que le soulagement de nos maux. Nous avons bien évalué notre vie, nous savons ce qu'elle comporte de restrictions en face des autres, et surtout en face de nous-mêmes. Nous savons à quel avachissement consenti, à quel renoncement de nous-même, à quelles paralysies de subtilités notre mal chaque jour nous oblige. Nous ne nous suicidons pas tout de suite. En attendant qu'on nous foute la paix.
  
Antonin Artaud. 
La Révolution Surréaliste.
1er janvier 1925.

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29 juillet 2004

Qu'il faut achever Mai 68...

En dehors des effets de manches et des performances médiatiques, le gouvernement Raffarin trouve sa lisibilité dans un genre de restauration qui prend Mai 68 pour tête de Turc et propose de renouer avec les valeurs du pharmacien et du notaire. L'aveu n'est jamais aussi net, mais on sent dans la bande de Matignon un constat sur la décadence de la France qui renvoie la responsabilité aux barricades d'antan. Le retour du gaullisme semble moins d'actualité - l'habit est trop grand pour ces petits... - que sa formule comique : le pompidolisme.
Ainsi nous propose-t-on du travail, de la police et de la répression pour en finir avec la chienlit. Le Pen, moins le bandeau et la compassion pour les chambres à gaz... D'où la suppression des trente-cinq heures, l'unique idée vraiment de gauche de l'épisode Jospin ; la seule que la droite ait d'ailleurs sabotée pour la dévitaliser en la rendant nocive sur le terrain. Retour à l'usine, à l'atelier, au bureau, à l'échoppe : finis la débauche et l'usage pour soi de sa semaine quelque peu libérée ! Ainsi l'esclave ne risque pas de mésuser de sa liberté...
Pendant que les travailleurs travaillent, la gendarmerie gendarme et les moutons sont bien gardés. Du moins le dit-on... Car les viols et crimes de jeunes filles en série, les meurtres et fauchages de piétons par des automobilistes avinés, les incendies d'école par des mineurs et autres incivilités dont le maintien de Chirac à l'Élysée devait nous débarrasser persistent mais cessent de faire l'objet d'exploitation médiatique aux journaux de Vingt Heures. Du flic, de la police, du gendarme, du képi, du galon en veux-tu, en voila...
Le ministre de ces choses-là compense sa taille qui ne lui aurait pas permis d'entrer dans la gendarmerie motorisée - trop petit mon ami... - par de régulières parades sur VTT, moto, bateau, voire patins à roulettes. Pendant ce temps, le ministre de l'Éducation nationale, ex-philosophe, s'empresse de dégraisser le mammouth pour offrir à son collègue de l'Intérieur les économies faites sur le dos du personnel enseignant. Moins de professeurs, plus de prisons et de flashballs, un tribunal réactivé - à quand la restauration de la peine de mort ? - pour y traîner les élèves plus au fait des insultes dans le vent que des alexandrins de Victor Hugo, voilà les recettes. Luc Ferry, qui n'a jamais caché sa détestation de Mai 68 et des pensées qui l'accompagnent, peut désormais s'en donner à coeur joie en ajoutant sa pierre à l'édifice raffarinien de restauration.
La droite ébauche son plan quinquennal : achever Mai 68 comme une bête malade à qui l'on promet la piqûre de la mort. Pendant ce temps, toujours obsédée par la prochaine présidentielle, soucieuse de trouver l'homme à mettre en avant pour retrouver les ors élyséens, engluée dans la guerre des chefs et la haine des idées, croupissant dans les bilans et les droits d'inventaires, imbécile au point d'avoir oublié que la droite extrême était présente au second tour de la présidentielle, la gauche laisse place nette à cette droite revancharde et sûre de son fait.
Une idée pour la gauche - elle en aura au moins une : on peut aussi achever Mai 68 en le parachevant, en lui permettant de terminer un travail qui, par son inachèvement, a produit effectivement des négativités dommageables pour notre époque. Or ce qui va mal procède moins d'un trop de Mai 68 que d'un Mai 68 inabouti : jamais l'équité, l'égalité, la justice n'ont été à ce point lettres mortes qu'aujourd'hui. Seule la liberté d'exploiter les plus faibles fait l'unanimité chez les libéraux, droite et gauches confondues. Voici le thème. Que les politiques dont c'est le métier effectuent les variations...

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Les zoos nationalistes

En ces temps de politiquement correct agressif et intégriste, il ne fait pas bon se réclamer du Maréchal Pétain et de ses valeurs. La mode est passée... Et pourtant : jamais la trilogie maréchaliste ne s'est aussi bien portée. On aime le travail, on s'y épanouit, on en veut, on en cherche, on y investit l'essentiel de son temps, on pratique la culture d'entreprise, la fierté maison, l'école a renoncé à fabriquer des individus intelligents et, comme un seul homme, ne produit plus que de la chair à emploi ; on célèbre la famille, le couple, le foyer, le toit commun, les enfants, la procréation, la tribu, au point que même les homosexuels revendiquent le droit d'allaiter et de torcher les bébés ; enfin on est français, on aime la France et ses drapeaux, ses hymnes et ses couleurs - Coupe du Mon de de foot, élection présidentielle et Tour de France témoignent !
Y aurait-il deux nationalismes ? Un mauvais, celui de grand-papa, béret basque et baguette de pain sous le bras, et un bon, le post-moderne, branché, relooké aux couleurs du moment ? Tout semble le laisser croire... Or ces nationalismes fonctionnent sur les mêmes principes : exclusion, rejet, acceptation de l'autre soumise au principe du renoncement à son identité, à sa singularité (la fameuse intégration !). Digéré, disparu, cessant d'être ce qu'il était, on consent à lui ouvrir la porte. Le nationalisme est binaire : le bien réside chez lui - son sol, son sang, sa terre, sa race, son peuple, son histoire ; le mal crèche ailleurs - l'autre, l'étranger, le barbare.
De l'extrême droite aux souverainetés républicaines en passant par les nationalismes ethniques et régionaux, c'est un même slogan : la France aux Français, la Bretagne aux Bretons, la Corse aux Corses ! Ce discours fournit un mode d'emploi simpliste et explique ce qui mérite d'être dit par une police identitaire (bon) Français, (bon) Breton, (bon) Corse : vivre au pays - les vaches, les cochons et les moutons en sont ; aligner les quartiers de noblesse féodaux d'occupation de la terre - les ruines y ont droit ; prouver ses racines - les ronces peuvent y prétendre ; parler la langue - même si on la baragouine depuis peu, les cassettes Assimil à portée de main... Le barbare c'est l'autre, celui qui vit chez nous, occupe nos terres, vient d'ailleurs et parle une autre langue : il mange notre pain français, notre bruccio corse et notre far breton...
Le nationalisme postmoderne est tout autant ridicule : black-blanc-beur, formaté aux quotas, relookant Debussy en rap binaire, choisissant ses héros chez les sportifs, les acteurs de cinéma ou les présentateurs de télévision, célébrant le métissage obligatoire, la jeunesse, l'inculture, le culte consumériste et la religion du paraître, l'absence de mémoire, le narcissisme et l'égocentrisme. Voilà de quoi repeindre Marianne et promouvoir un nationalisme aux couleurs fluo du moment...
Or tous les nationalismes sont réducteurs et locaux : ils enferment et appellent les frontières, puis les murs, parfois les barbelés ; ils incitent au binaire, au manichéisme avec lesquels on mène facilement les hommes aux conflits, aux assassinats, aux combats, aux guerres, aux tranchées ; ils transforment leur terre sur laquelle flotte leur drapeau, s'entraîne leur armée, retentissent leurs hymnes et fleurissent leurs prisons en camps retranchés - en zoos. Qu'on relise ceux des Grecs qui célébraient le cosmopolitisme, remède au nationalisme, cette maladie infantile de la mondialisation.

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28 juillet 2004

Les deux Méditerranées

La Méditerranée souffre d'une récupération intellectuelle par le Nord du continent européen, elle fait l'objet d'une évidente confiscation par les hyperboréens au point qu'on la présente de fait comme le creuset de cette Europe dans laquelle notre civilisation s'épuise et s'essouffle. Athènes, Rome et Byzance comme préparation aux cathédrales... Le dualisme et la haine du corps version Platon passés à la moulinette judéo-chrétienne produisent une culture où le livre se substitue à la chair, l'esprit au corps et où l'on préfère souvent la mort à la vie.
Mais quid de l'autre Méditerranée ? Celle d'Éole et de Dyonisos, du soleil et de la mer, de l'érotisme et de la fertilité, des cortèges bachiques et des lupercales endiablées ? Celle, aussi, des beaux corps, des chairs joyeuses, des peaux complices, du pampre, de la vigne contemporaine des siècles d'avant le péché, la culpabilité et la faute. La Méditerranée solaire n'a pas besoin des instruments de torture de la Méditerranée nocturne véhiculés par les livres (Ancien et Nouveau Testament, Coran) : les interdits, la misogynie, la célébration de la macération, le dégoût de la vie, la passion pour la mort. Le monothéisme infecte l'Europe depuis trop longtemps...
Le culte fétichiste du livre fournit un modèle culturel qui imprègne même ceux qui veulent se défaire de son influence : l'identité des dominants s'affirme à coup de références cérébrales. Elle suppose un archipel de grands hommes, de faits et gestes mémorables. Poètes, philosophes, romanciers, militaires, architectes, musiciens, peintres, sculpteurs constituent une chorale qui donne le la : dans ce cas de figure, une civilisation se résume au dictionnaire, à l'encyclopédie. La Méditerranée nocturne aime l'ombre des biliothèques et des musées, elle chérit la poussière des conservatoires et des archives.
La Méditerranée solaire vit de plages et de sable, de soleil et de lumière, d'amitié et d'amour, de vin et de farniente, de chaleur et de mer, de conversation et de verbe. Son identité passe moins par le papier que par la vie : le corps sans péché, la chair qui ignore la faute, l'expression quotidienne de soi vécue comme une douce volupté, la passion pour le paysage, le sentiment océanique, la capacité à méditer devant la qualtié des lumières d'une journée qui se déplie et se déploie dans un azur sidéral, la conscience et le regard en prise directe avec la vastitude des cieux, l'étendue des eaux, la majestuosité des montagnes. En fait, un art du corps sensuel et jubilatoire.
La Méditerranée juive, chrétienne et musulmane combat depuis toujours cette philosophie de la chair épanouie. L'Europe libérale en est la créature. Hypnotisée par l'argent, le marché, le travail, l'expiation, la souffrance, elle sécrète une religion hygiéniste qui fait rage : ni tabac, ni alcool, ni vitesse, ni calories, mais de l'eau, du sport, des nourritures allégées, le tout dans l'économie bourgeoise de soi... En complices des folies cyniques et cyrénaïques, ces autres Méditerranéens qui vivaient d'abord et philosophaient ensuite, profitaient de l'existence d'abord, puis envisageaient la théorie secondairement, jouons le solaire contre le nocturne, la pulsion de vie comme antidote à l'instinct de mort. Et qu'advienne cette autre Méditerranée...

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C'est Homère qu'on assassine...

Le mouvement de l'histoire obéit à quelques lois élémentaires, dont celle des cycles : une civilisation naît, croît, culmine, décroît puis disparaît en laissant place à une autre qui subit la même logique. Ainsi, dans la succession Mésopotamie, Égypte, Grèce, Byzance, Europe, chacune a balayé la précédente tout en digérant pour les conserver un certain nombre de ses acquis. Le mouvement de l'histoire peut donc se lire dans la géographie : tous ces moments sublimes de l'intelligence, de la culture, de l'art, de la politique, du commerce, se sont déployés en relation avec la Méditerranée. L'astronomie chaldéenne, la mathématique et l'architecture égyptiennes, la raison et la démocratie grecques, la politique impériale romaine, la théologie de Constantinople, le monothéisme judéo-chrétien ont fabriqué une psyché méditerranéenne sur laquelle nous vivons encore, du moins pour ce qu'il en reste.
Nous sommes en fin de cycle, dans une période de turbulences. De nouvelles valeurs se font attendre dans un climat de désarroi dont les symptômes sont le retour de la pensée réactionnaire et conservatrice, le progrès des néo-fascismes, les célébrations du particularisme ethnique et du repli tribal, à quoi s'ajoute l'impuissance de la gauche à offrir un discours alternatif.
La visibilité de la fin de l'Occident a une date de naissance : le 6 juin 1944, lorsque les Américains débarquent sur les plages de Normandie prétextant un amour effréné de la Liberté qui les conduirait à sacrifier leurs soldats, alors qu'ils se contentent de résoudre sur le terrain européen le problème posé par Hitler qui leur a déclaré la guerre. Il semblait moins couteux de régler le problème en terre étrangère que d'attendre les bombardements de New York par la Luftwaffe, voire la mise au point par les nazis des avions à réaction et de la bombe atomique.
La politique de l'AMGOT (Allied Military Government of Occupied Territories) le confirme : les Américains venaient en France pour y transformer le pays en colonie. A quoi bon, sinon, ces billets frappés par les "libérateurs" pour remplacer la monnaie française ou ce projet de recycler les hauts fonctionnaires de Vichy, peu suspects d'avoir été communistes, dans l'administration US de l'Hexagone ? En passant, les Américains créaient le mythe d'une nation capable de se sacrifier par amour de la Liberté ! Prémisses du Vietnam, de l'Irak, du Kosovo, de l'Afghanistan, sans parler de la brutalité gouvernementale générée pendant des années en Amérique latine... En attendant la suite.
Ces opérations militaro-policières de gendarmerie planétaire ont besoin d'un ennemi : le nazisme (pas les fascismes, qui ont les faveurs américaienes), le communisme et aujourd'hui l'islamisme. Bien sûr, jamais les Américains ne se demandent en quoi ces pestes - brune, rouge, verte - procèdent de la brutalité de leur capitalisme qui génère la paupérisation, elle-même à l'origine de ces idéologies mortifères : ils inoculent le mal, puis se présentent en médecins salvateurs !
Dans leur logique, les États-Unis n'ont pas besoin de culture, d'intellectuels, d'artistes, de poètes, de philosophes, mais de physiciens, d'économistes, d'assureurs, de financiers, de chefs d'entreprise, de militaires, de politiciens. La culture méditerranéenne est morte et l'on se rit désormais de Homère, Platon et Dante. A quoi bon ? puisqu'il existe désormais Disneyland, les séries télévisées, le Coca-Cola, les Mac Do, la BD, les rollers, les Walkman, les i-Mac et les avions furtifs tellement utiles pour faire avancer la cause de la démocratie.

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27 juillet 2004

Nicolas de Staël et René Char


Nicolas de Staël, Le Fort Carré d'Antibes, 1955
Musée Picasso, Antibes

Le champ de tous et celui de chacun, trop pauvre, momentanément abandonné,
Nicolas de Staël nous met en chemise et au vent la pierre fracassée.
Dans l'aven des couleurs, il la trempe, il la baigne, il l'agite, il la fronce.
Les toiliers de l'espace lui offrent un orchestre.

Ô toile de rocher, qui frémis, montrée nue sur la corde d'amour !
En secret un grand peintre va te vêtir, pour tous les yeux, du désir le plus entier et le moins exigeant.

René Char - Nicolas de Staël, 1952 - Recherche de la base et du sommet, II. Alliés substantiels

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Discours de la servitude volontaire

Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres !

Vous vivez de telle sorte que rien n'est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu'on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies.

Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l'ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu'il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort.

Ce maître n'a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n'a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu'il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire.

D'où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n'est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? Comment oserait-il vous assaillir, s'il n'était d'intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n'étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ? Vous semez vos champs pour qu'il les dévaste, vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries, vous élevez vos filles afin qu'il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu'il en fasse des soldats dans le meilleur des cas, pour qu'il les mène à la guerre, à la boucherie, qu'il les rende ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine afin qu'il puisse se mignarder dans ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu'il soit plus fort, et qu'il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et de tant d'indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir.

Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l'ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre.

Ceci n'est qu'un extrait, donc, du fameux Discours de la servitude volontaire d'Etienne de la Boétie.
Extrait parce que le texte original est au départ un pamphlet contre la monarchie, écrit dans les années 1547-1548, publié sous le titre Contr'un dans le Réveille-matin des français (1574). Il sera bien logiquement réimprimé en 1789, en 1835 puis à Bruxelles en 1857 contre Napoléon III.
Prenant le contre-pied du Prince de Machiavel, La Boétie cherche lui aussi à expliquer les structures du pouvoir, mais à l'intention du peuple.

L'intégralité du texte, magnifique, est là : http://kropot.free.fr/Boetie-Servitude.htm

On devrait l'envoyer au député UMP de l'Hérault, histoire de lui apprendre à vivre à ce malotru ! (cf. note précédente)

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La preuve qui tue...

Tombée par hasard sur une vieille dépêche de Yahoo... qui vaut son pesant de crottes de biques malodorantes :

samedi 27 mars 2004, 19h03 
Manifestation en pyjama devant la permanence de l'UMP à Montpellier
 
MARSEILLE (AFP) - Une quarantaine de "lève-tôt" ont manifesté en pyjama samedi devant le siège de l'UMP à Montpellier pour dénoncer les propos d'un député de l'Hérault stigmatisant "ceux qui ne se lèvent pas pour aller bosser" mais "se lèvent pour aller voter".

Réunis à l'appel d'un "comité contre le parti du mépris" et soutenus par la Cimade, Attac et Droit au logement, les manifestants brandissaient tous un carton rouge. Ils ont déversé un tas de fumier devant la permanence de Jacques Domergue pour dire "non à l'expression du mépris", selon Christian Perrin, un chômeur de 42 ans, ancien chargé de mission dans des organismes sociaux et organisateur du rassemblement.

Jacques Domergue avait évoqué à l'issue du premier tour des élections cantonales et régionales dimanche dernier sur France 3 Sud, "quand on a vu la mobilisation et que des gens qui ne se lèvent pas pour aller bosser, se sont levés pour aller voter, on a vite compris que ça allait être dur pour nous".

Le député UMP est venu apporter des croissants aux manifestants, leur proposant de les recevoir autour d'un café, ce qu'ils ont refusé.

"On combat tous l'assistanat et c'est ce qu'a voulu dire ma phrase, je n'ai jamais voulu parler de chômeurs" s'est-il justifié. "On ne nous achète pas avec des croissants", lui a rétorqué un des manifestants.

Source : http://fr.news.yahoo.com/040327/202/3pwq0.html

On résume... la gauche et la droite se sont arrangés pour que les élections soient devenues des pièges à cons, comme dit Michel Onfray, mais il faut que les cons le soient vraiment, c'est-à-dire qu'ils votent là où on leur dit de faire. Chacun sa petite case...
Donc un chômeur, supposé forcément de gauche pour un député grassouillet UMP, se doit de rester au lit le jour des élections puisque, d'après l'aimable représentant du peuple en question, un chômeur, par essence, ne sait que rester au lit pour glander au lieu d'aller bosser...
CQFD....
Quant au coup des croissants...personne n'a donc pensé à rappeler à l'indélicat édile de mes deux ce qui était arrivé à Marie-Antoinette pour s'être étonnée que le peuple ne mange pas de brioches alors qu'il réclamait du pain pour subsister ?

Posté par Nemo Spirit à 18:35 - Symptômes mortels - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

La gauche est morte, vive la gauche !

Le libéralisme triomphe sur la planète sans rencontrer désormais le contre-pouvoir d'une idéologie qui lui résiste. Naguère, le communisme fournissait une alternative. Elle valait ce qu'elle valait, pas cher, mais du moins elle remplissait son rôle en empêchant les débordements d'arrogance d'un capitalisme imbu de lui-même. Le socialisme républicain issu de la Troisième République s'encanaillait quelque peu en se parfumant parfois avec quelques concepts du genre "lutte des classes", "prolétariat", "capitalisme", mais rien de bien grave puisqu'il s'agissait de capter l'électorat des négligés du libéralisme...
Depuis l'effondrement du Mur de Berlin, la messe est dite. La gauche ne fait plus recette. D'autant que Mitterrand, son VRP français, a jugé bon de convertir le socialisme de Jaurès à la bouillie libérale dès 1983. Il n'a cessé de se poser les deux questions de Machiavel : comment parvenir au pouvoir ? puis comment s'y maintenir ? Aux deux interrogations, il répondait pareillement : tout est bon qui permet le succès de mon entreprise. Les socialistes avaient le choix entre l'honnêteté, l'intégrité et l'intelligence sans Mitterrand ou la jouissance du pouvoir avec lui, mais en jetant par-dessus bord les principes et la morale. On connaît leur choix...
Disparition du socialisme, dilué dans l'Europe de Maastricht, le nouveau gadget destiné à faire passer la pilule libérale : fin, pour les ouvriers, les petits, les modestes, les sans-grade, les salariés, d'une possibilité de se faire représenter et d'exister politiquement ; enfin, boulevard pour le capitalisme et ses suppôts, la droite. Un quart de siècle - c'est loin mai 1981 ! - a suffi pour que la gauche s'institutionnalise et, du gang des R25 mitterrandiennes aux Safrane jospiniennes, rompe définitivement avec la fameuse France d'en bas, théoriquement sa base...
Le Pen pouvait alors ramasser la mise. Économiquement de droite, et socialement de gauche, le borgne a parlé vengeance et revanche à ceux que les socialistes et les communistes (désormais aussi frais que le cadavre de Lénine) ont si longtemps négligés. Mitterrand a moins excellé dans l'art de diriger la gauche que dans celui de diviser la droite avec cette création nationale-populiste. Puis il a laissé son héritage à Jospin - qui aurait dû, pour le coup, exercer son fameux droit d'inventaire. Résutat : Chirac et Le Pen au second tour de la présidentielle !
Cette démocratie ne l'a jamais été aussi peu qu'entre les deux tours où elle a donné d'elle-même un spectacle hystérique et pitoyable : union du patronat et des communistes, de l'Église et des francs-maçons, des ouvriers et des intellectuels, de la gauche et de la droite, des Parisiens et des provinciaux, des footballeurs et des philosophes, des gauchistes et des anciens combattants, la France a donné le spectacle de sa peur - et de rien d'autre. Pas de solutions, de propositions, de projets, de forces alternatives : de la peur, uniquement, la peur des bien-portants toujours insoucieux des victimes du système...
Le libéralisme a créé des pauvres et des exclus en nombre, il a soumis la totalité des secteurs du monde au principe de l'argent, il a transformé l'immigration en problème alors qu'il n'est de problème que la pauvreté, puis il a placé son représentant le plus serf, Chirac, aux commandes de l'État pour cinq ans. S'il gagne les législatives, nul doute qu'il nous préparera la chienlit, sa spécialité. Bientôt la politique cessera de se faire dans ces lieux de clownerie généralisée - l'Élysée, Matignon, l'Assemblée nationale : la rue deviendra malheureusement le seul recours. Combien de temps avant la catastrophe ?

Posté par Nemo Spirit à 16:30 - La philosophie féroce de M.Onfray - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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